samedi 7 janvier 2012

Cinq fragments du désert, Rachid Boudjedra

A quelques jours seulement de l'Epiphanie, jour des rois et manifestation de la lumière solaire symbolisée par la galette du même nom, je vous propose un peu de chaleur avec ces Cinq fragments du désert dans le cadre de l’opération Deuxéditeurs se livrent spécial Maghreb, organisée par Libfly et les éditions Barzakh et Elyzad que je tiens à remercier.

L’occasion de découvrir le premier de ces éditeurs, Barzakh, qui se présente lui-même ainsi : « Tout est parti d’une passion, celle des livres. Compagnons de longue date, ils peuplent notre espace et vivent en nous depuis toujours. Etudiants à l’étranger dans les années 90, nous lisions fiévreusement, inquiets pourtant de constater la quasi absence de publications littéraires en Algérie. Une fois revenus au pays, nous créons les éditions barzakh. C’était en 2000, le contexte, paradoxalement, s’y prêtait : foisonnement de création et de désirs après le désastre. »


Après des années de partenariat Barzakh et Actes Sud co-éditent en 2007 une édition augmentée, bilingue français-arabe, traduite par Hakim Miloud et illustrée par Rachid Koraïchi, des Cinq fragments du désert de Rachid Boudjedra. L’auteur, grande figure de la littérature algérienne, professeur de philosophie, poète, essayiste, romancier et enfin dramaturge, réalise ici un bel ouvrage, à la fois livre d’art, recueil de poésie et regard prosaïque sur une région pour l’indépendance de laquelle il a autrefois pris les armes.

Introduits par cinq citations de Saint John Perse extraits de L’Exil et de L’Anabase, ces Cinq Fragments se présentent comme un parcours initiatique des étendues désertiques. La nuit il n’y a pas de désert. Noir, vide, sable, forme, couleur mais aussi mouvements : ici le Sahara parle un langage que l’auteur essaie de déchiffrer à travers les éléments, le végétal et le minéral, les perceptions, les sensations, l’imaginaire aussi, dans lesquelles on se perd cependant. Le jour le Sahara est une confusion. Lumière, densité, présence, nuances et traces. Là où l’on croirait voir le désert c’est à soi-même que l’on fait face avant qu’il ne consente à se laisser découvrir. Le Sahara est un chant de nuit aussi. La recherche d’un sens peut-être.

Entre vide et confusion, comment s’orienter, se repérer, trouver un chemin, enfin quand le nuit, de nouveau, efface ce qui semblait se livrer ? L’auteur fait ici appel aux « gens de la nuit désertique », à leurs oasis, à leur histoire, mais aussi aux animaux qu’ils côtoient, à l’immobilité de ceux-ci et à l’hospitalité de ceux-là pour se découvrir finalement comme « à l’intérieur de soi ». Le Sahara n’est pas un désert. Pour le réaliser il faut oublier ce que l’on sait, le silence et les mirages. Car Le Sahara est un leurre aussi.

Et de fait cet ouvrage est trompeur, ne serait-ce que par sa conception. Ainsi n'est-il pas constitué comme annoncé d'une, mais de deux fois 47 pages, la première en français, la seconde en arabe, qui commencent à l’opposée l’une de l’autre (qui se lit comme un manga, à l'envers et de la droite vers la gauche) et se font face à la manière d’un miroir (mises à part quelques modifications dans les illustrations ou l’ordre de celles-ci), pour se rejoindre en son centre.

Cet aspect particulier m’a rappelé le poème symphonique Dans les steppes de l’Asie centrale de Borodine, où j’avais étudié en classe comment les deux mouvements qui le constituent et représentant respectivement l’influence de l’orient et celle de l’occident se rejoignent dans un crescendo. Tant il est tentant de convoquer les souvenirs et références que nous évoquent le désert, du Petit Prince à Lawrence d’Arabie en passant par Poly en Tunisie, quand l’auteur appelle au contraire à parcourir ce livre pour ce qu’il est, un Tao du désert, qui dit et ne dit pas ce qu’il est et ce qu’il n’est pas.

Et si, êtres de raison plus que de vie, nous venions malgré tout à déplorer que ce livre soit, à l’image du désert, trop mouvant pour pouvoir en retenir quelque chose, comme si les mots glissaient comme du sable entre nos doigts, sans doute pourrions nous encore nous raccrocher à l’idée et à l’adage émis par Boris Vian et qui voudrait que « Le désert est la seule chose qui ne puisse être détruite que par la construction ».

Retrouvez la liste des livres de cet éditeur participant à l'opération
sur Libfly , et bien d'autres sur le site de Barzakh mais aussi d'Actes Sud.

3 commentaires:

  1. Merci pour ce très beau et riche commentaire de lecture Eric !

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  2. Ton commentaire est superbement bien fait. Bravo. C'est réellement un très beau livre que j'ai déjà prêté à des amis.

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  3. Merci ! Oui c'est effectivement un très beau livre, je l'ai déjà prêté aussi.

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