lundi 13 février 2012

La Marche de l'incertitude, Yamen Manai


« Ce monde est loin d’être un enchaînement de mécanismes. Celui qui aura compris cela résoudra toutes les équations. » Ainsi se termine le discours un peu paradoxal du nouveau prix Nobel de physique, Christian Boblé, sur le rôle du hasard, et commence ce premier roman de Yamen Manai intitulé La marche de l’incertitude, second ouvrage des éditions Elyzad, après tsuru, et troisième et dernier dans le cadre de l'opération Libfly Deux éditeurs se livrent spécial Maghreb.
Bien loin de là, dans le temps et l’espace, une jeune fille, Marie, se laisse dépérir, éprise de Christian, un garçon visiblement amoureux des livres. La mère, Sophie, l’emmène chez Haj Souleymane, le marabout, pour lui faire passer cette envie et lui redonner l’appétit. Le plan échoue mais la génitrice, qui n’a pas dit son dernier mot, envoie Marie en internat à Paris. Onze ans plus tard celle-ci aperçoit le garçon tout droit sorti de ce passé qu’elle avait tenté d’oublier dans les mathématiques. A la même époque Christian, dans son labo, chercheur sans trêve qui réunit en rêve tous les éléments présents jusqu’ici dans le livre sans parvenir à résoudre l’équation, demande de l’aide à son mentor qui l’envoie vers la brillante mathématicienne.
Plus loin encore, le colonel Boblé, amoureux d’une infirmière, se réfugie dans les livres après la guerre et la mort de celle-ci, avant de recueillir un enfant qui deviendra chercheur en physique pour tenter de sauver son père. Ailleurs Rima, qui a quitté la Tunisie pour devenir chanteuse, s'éprend d’un peintre tourmenté avant de fuir la jouissance étrangère d’un Paris hippie pour retrouver sa terre, où apprenant la mort de ses parents elle abandonne son enfant à ce même colonel, avant de rencontrer une âme aussi perdue qu’elle, Marcel, ouvrier inutile qui deviendra fleuriste.
Et l’histoire continue sous d’autres formes, mais toujours la même dans le fond, celle de destinées humaines, faites de désir, de volonté, et de hasard. Il ne faut pas chercher dans cette ouvrage de grands discours ni de symboliques grandiloquentes mais tout un tas de petits détails porteurs de sens et de vie. Ainsi l’auteur, sans chercher l’exotique, le faux ou bien l’emphase, reste-t-il en phase avec ce qu’il connaît, ce qui ne l’empêche nullement de faire appel au surnaturel, de nous conter l’invasion des sauterelles, le suicide des moutons, la lutte conte l’Affrit, ce « jinn maléfique », ou encore l’histoire de Moussa le chat qui à l’issue de cette folle aventure quitte le vieux Tunis pour Paris où il entame sa marche de l’incertitude.
Et le récit nous prend, et nous surprend, tandis que le style et le livre prennent forme, entre un « aparté » drôle et oulipien qui extrapole la rencontre entre « l’homme qui n’en avait rien à foutre » et « la femme qui était sûre que toute être humain est développable en série de Fourier », cette curieuse nouvelle sur les rapports entre temps qu’il fait et temps qui passe, ou encore cette théorie, naïve et folle, de la thermodynamique humaine.
Ainsi, sous le style d’abord très imparfait, rapide, qui semble se jouer de la narration, du temps, et de leur concordance, Yamen Manai signe ici un réjouissant premier roman qui révèle une intelligence certaine dans l’agencement et la volonté de bâtir brique après brique une histoire digne de ce nom, régie par le hasard et mue par l'amour, qui nous rallie, nous relie, et nous fait dire avec lui : « Les scientifiques justifient la sphéricité de la terre par son histoire gazeuse et les lois de gravitation universelle. Elle est peut-être ronde juste pour permettre aux Hommes de se retrouver. » Il leur suffit de marcher.

Voilà, l’opération Deux éditeurs se livrent c’est fini pour le moment ici, mais elle se poursuit sur Libfly par le biais d'autres contributeurs et d’autres livres jusqu’au 10 février. Vous pouvez également retrouver la liste des livres de cet éditeur participant à l'opération sur Libfly, et bien d'autres encore sur le site d’Elyzad. Je reviendrai pour ma part sur cette opération à l’occasion de la rencontre exceptionnelle du lundi 13 février qui se déroulera à l'auditorium du Palais des Beaux-Arts de Lille, sera diffusée sur Libfly TV le 15, et à laquelle participera notamment Yamen Manai. Je tiens une nouvelle fois à remercier les éditeurs ainsi que Libfly, et plus particulièrement Lucie Eple qui m’a adressé très judicieusement cet ouvrage et qui me disait tout récemment, fort joliment, et très à propos :

Arrivera bien ce jour craint
Où le hasard par la Providence
Moins bien renseigné
Mettra dans vos mains
Un titre mal fagoté
En attendant : profitons-en !

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