dimanche 19 février 2012

Philippe Katerine, entre Mariages et supplices chinois


Pour que le Katerine angoissé, insatisfait et méconnu des débuts, devienne le Philippe people et décomplexé que nous connaissons il aura fallu attendre l’avènement d’une droite du même nom et le voir renoncer aux détours, aux atermoiements et aux doutes que suscite tout commencement pour rencontrer le succès tant espéré auprès d'un public plus accessible. L'histoire d'une idylle impossible avec une idole indocile, pour le meilleur et pour le pire.

« Je m'en vais » : c'est avec ce titre que l'artiste fait son entrée en 1991 avec Les Mariages chinois. Un premier album aux mélodies légères, cordes grattées, idiophones (nom donné aux instruments dont le matériau lui-même résonne), claviers minimalistes et voix feutrée qui rappellerait presque ce Disque sourd de Dominique A, sorti à la même époque, si le ton n'était pas si badin. Entre Une Journée sur une Balançoire et une leçon d’anglais, qui confèrent à l'évocation d’une petite ville de campagne et d'une promenade à vélo avec Jeannie Longo, un charme pastoral et désuet, même A propos du divorce ou les leçons de l’expérience semblent s'évaporer, indolores, « comme les nuages ».

Et pourtant il en aura fallu du travail et des souffrances pour parvenir à ce résultat, et tout reprendre, et tout défaire en 1993 par le biais d’un seul morceau qui le conclu et s’intitule à juste titre La Relecture. Avec l'Education anglaise qui le suit, Katerine semble de nouveau faire marche arrière pour ne garder que le côté lisse et gentillet des mélodies, jusqu'à renoncer au chant qui, décidément, ne le satisfait pas. Cet album, qui somme toute n'apporte rien à la production du genre malgré sa réalisation soignée et de tendres et jolies bleuettes, ferait presque passer les hésitations du début pour un faux départ, quand il s’apprête à en prendre un nouveau.

En contrepoint de cette éducation Katerine entend poursuivre à l’extérieur sa socialisation avec, en 1996, Mes mauvaises fréquentations. Un Album incontournable, l’équivalent pour moi de La Mémoire neuve de Dominique A. Un charme désuet, des airs tour à tour légers et mélancoliques, sixties et romantiques, de l’humour, de l'absurde et de la poésie aussi, de l’allure et de la désinvolture. L’accompagnement est soignée, les paroles travaillées. Copenhague, La joueuse, Le Coup de Feu, Les Grands Magasins, La Chanson Des Jours Bénis, Vacances à l’Hôpital, il faudrait tous les citer tant Philippe Katerine signe ici un disque très abouti au style incomparable.
Sorti en 1999, Les créatures est un album un peu jazzy, un peu Jesus, un peu cuivré, un peu nocturne, un rien électronique, et somme toute assez sombre. De l’Américaine où le langage parlé, le flux de conscience, l’introspection donnent le ton, au très existentialiste et dépressif Gare du Nord qui n’est pas sans rappeler Diabologum et Programme, en passant par L’appartement, Katerine nous invite chez lui, mais emmerde ses auditeurs quand il croit devoir se mettre à leur portée. Ce qui ne l'empêche pas de signer ce surréaliste Poulet 728120, de la poésie pure conçue à partir de la réalité triviale d’une volaille, ou de déposer son bilan dans J’ai 30 ans.

La même année sort L’Homme à trois mains, ceci pouvant éventuellement expliquer cela. Katerine assume désormais la musique, le chant et l’écriture comme un fait établi sans toujours sembler savoir qui il est, ni où. Alors il se cherche sur des rythmes de bossa nova, dans ce qu’il fut et sera, de Gare Montparnasse à Combien d’hommes en passant par Le simplet, jusqu’au Petit Philippe, passant en revue l’étendue des possibilités pour conclure « je ne mérite que moi-même, et c’est tout ce que j’aime ». Alors « Non ce n’est pas l’université bouddhiste », c’est même plutôt son opposé, un jeu de l’égo pour les grands, où Katerine se pose en poésilosophe, signant des textes très aboutis.

Dans la lignée des précédents, plus épuré, plus romantique aussi, au-delà du 7ème, voici venues les grandes étendues du 8ème ciel, en place des grands magasins de ses Mauvaises fréquentations, l’on trouve désormais de grands restaurants. Alors Katerine se met à table et montre de quoi il est capable. Le rythme est disco, l’odyssée désastreuse, qu’importe : voyons où elle nous porte. De l’épique et du fantastique, des compositions qui rappellent celles de Julien Ribot avec l’extraordinaire Cervelle de singe, pour finalement parvenir à un retour à la beauté qui nous entoure avec Bonjour (« j’ai pas envie de crever »), et Elle a vu (« et si c’était bien, bien trop grand pour moi, pour que je ne vois pas »), un penchant pour la contemplation qui se consume dans la vacuité avec Inutile. Un album brillant et fantastique.

En 2005, avec Robots après tout, Katerine claque d’un seul coup la porte au dandysme, le martellement l’emporte sur le rythme diffus de la cénesthésie, l’interrogeant comme s’il lui était étranger. Métro, boulot, robot et Borderline, tout est sous contrôle mais échappe à la compréhension. Plus de questions, rien que des sédiments de sentiments, avec le très beau Numéros, témoignage nostalgique d'un monde livré à la déshumanisation et à la pulsion de mort, avant les très terre-à-terre Louxor et Marine Le Pen. Puis le minimalisme de nouveau, synthé, voix et chant à la Dominique A, décidément, mais à la dérive cette fois, dans ce Titanic amusant et blasé. Un peu de soupe, de soap, de délires salaces à la Teki, et de mépris enfin, toutes choses que l’on retrouve en vrac dans son journal paru en 2007 (Doublez votre mémoire, que j'ai présenté là) et puis des pronostics sur 2008 avant un 11 septembre concluant cet opus très inégal.

En 2010 Philippe Katerine signe un album éponyme, où le champ du concept s’annule sur le modèle des ready-made de Duchamp, où l’intronisation au rang d’objet suppose la curiosité et l’imagination plus qu’il ne les suscite, avec le risque de tomber sur plus bête que soi. Philippe, davantage que Katerine, désormais rodé à la mise en scène, signe ici un album aux allures enfantines qui conviendrait parfaitement à une comédie musicale, ou à un film d’animation expérimental. Car ce ne sont ni les idées, ni les images qui manquent, un peu de travail peut-être, tant Katerine ne daigne même plus expliciter ce qu’il nous donne à entendre. Du Philippe à l’état brut, qui semble définitivement être passé de l’easy listening, à l’easy writing.

2011 marque le retour du même, en pire. Le petit Philippe qui n'a décidément plus rien à (é)prouver se fait plaisir et revisite à travers 3 CDs la variété la plus ringarde d'hier à aujourd’hui, d'Ottawan à Yannick Noa en passant par la Compagnie créole, Fabrice, les 2b3, Nadiya et Céline Dion. Ajoutez quelques reprises de standards en moins bien, de Souchon à Jonaz en passant par Voulzy et Salvador, et des reprises de reprises entre Diams et Pink Martini plagiant apollinaire et vous obtenez cet album digne de la Star Academy que seuls rattrapent un tant soit peu Vassiliu, Schultheis, Bourvil, Arno, Cabrel et Distel. De cet album il nous est dit que "Sur un site internet mystérieux, on a pu découvrir chaque lundi de l'année 2010, une nouvelle chanson", la chanson du dimanche version lundi en quelque sorte. Moi qui n'aimait pas les dimanches, je comprend désormais pourquoi l'on n'aime pas non plus les lundis. Après un Noël blanc bon enfant, Katerine joue les anges avec Raphaël pour nous dire Ne partons pas fâchés, comme s'il s'agissait d'une mauvaise farce dont nous serions les dindons. Sur ce point donnons lui raison : ça n'en vaut pas la peine.
Ainsi il aura fallu onze albums (en comptant la première version des mariages chinois et un live de 2007 intitulé Studiolive, que je vous laisse découvrir) pour en arriver là. Un univers que l’on ne sait à quel degré situer, entre rire jaune, fleur bleue et rose bonbon, que cela nous plaise ou non. Et si je regrette quant à moi le dandy sensible et introverti des débuts à l'amuseur amusé aujourd'hui plus connu, le moins que l'on puisse dire au sortir de cette discographie en forme de bilan (de santé ?) c'est que Philippe, Katerine pour les intimes, qu'on l'aime ou qu’on l’abhorre, n’indiffère pas, toujours partagés entre mariages et supplices chinois.

Retrouvez également "Doublez votre mémoire, journal graphique" de Philippe Katerine ici.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire