mercredi 1 février 2012

tsuru, Marie-Christine Sato


Dans le cadre de l’opération Libfly Deux éditeurs se livrent spécial Maghreb, après vous avoir présenté le premier, Barzakh, par le biais des Cinq fragments du désert de Rachid Boudjedra, je vous invite à aujourd’hui à découvrir Elyzad, le second. « Elyzad est une maison d'édition tunisienne spécialisée dans l'édition de livres, romans, nouvelles et essais francophones d'écrivains d'expression française, littérature tunisienne, algérienne, française, maghrébine. » Créée en 2005 elle vient de se voir attribué par l’Organisation internationale de la Francophonie, le Prix Alioune Diop destiné à récompenser « un éditeur s’étant illustré dans la qualité de sa production ».

J’ai reçu deux livres de cette maison d’édition. Pour terminer par le meilleur je commencerai par celui que je considère malgré ses qualités comme le moins bon, tsuru, le premier roman de Marie-Christine Sato.

Dans une atmosphère à la fois mystérieuse et médicale, de petits oiseaux venus d’ailleurs semblent veiller sur un lit d’hôpital. Là est étendu un malade dont une femme prend soin et qu’une autre doit visiter bientôt. Une troisième, Karima, entre et annonce son mariage tandis que la première, Neïla, intriguée, interroge le malade qui évoque les « tsuru »et, parmi eux, « l’oiseau magique couleur indigo ». Un homme, Taoufik, son médecin peut-être, le veille également. La seconde femme, enfin, fait son apparition, c'est la mère du patient, qui finit par dévoiler la nature de ces oiseaux que l’on croyait vivants et qui peut-être le sont : « les oiseaux en papier c’est une tradition au Japon. Mille sur un fil, bec contre queue, pour souhaiter un bon rétablissement à ceux qui sont malades ».
Tandis que l'oiseau bleu vient à manquer, l'homme immobile revoit en pensée Ichirô, l’enfant qu’il a été, né pendant la guerre et protégé par son frère, Tetsutarô, qui lui montre les dix-huit étapes pour réaliser cet oiseau de papier auquel il déclare : « je ne peux pas te donner de nom, je ne sais pas où tu vas ». Alors pour le savoir Ichirô part avec ce dernier, sans regarder en arrière, inspiré par les histoires du frère dorénavant promis à la relève du père, au mariage et à la paternité. Suivent Paris, Moscou, sa rencontre avec cet étranger qui dit lui ressembler et se glisser « dans la peau d’un homme qui vient de mourir » afin d’incarner ses rêves, tandis qu'à l'hôpital les esprit s’échauffent et les oiseaux se préparent à l'envol.
Ce pourrait être l’une de ces histoires de bakemono, de fantômes japonais, où l'animé se meurt à mesure que l’inanimé se meut, comme s’il y déplaçait ses facultés. Mais ici pas de mythologie non plus que de Loi de Lavoisier pour nous rassurer : c'est un tombeau sans lucioles, où les « éclats de vie » annoncés par la collection ne sont guère plus que des lambeaux. Là, dans une étrange fixité, la grue au contraire du Phénix, ne renaît de ses cendres pas plus qu'elle ne brûle : elle reste papier, pliée sous le poids des années.

L’auteur, comme si ignorait d'où elle venait et où elle allait, n'a, comme Ichirô à son oiseau, pas voulu donner à son livre un nom autre que celui qui désigne son objet, un nom commun, sans majuscule. Abîmé comme lui par le voyage, contenu par une couverture trop épaisse, trop fragile, qui rend sa manipulation malhabile, tsuru est un livre que l’on referme comme si ses caractères s'étaient déversés en nous, laissant les pages blanches et nous laissant vide cependant. Un livre de mourants qui repose sur la paralysie, et qui me rappelle beaucoup le Lazare de Malraux.
Car Marie Christine Sato est française, malgré tout le vocabulaire japonais dont elle fait étalage et qui fait l'objet d'un glossaire à la fin de l'ouvrage. De fait elle a beau aimer le Japon, avoir vécu en Tunisie et y être publiée, jamais le récit n’est aussi vivant que lorsqu’elle évoque Paris. Non parce que cela nous parle, mais parce qu’elle connaît ce qu’elle écrit, tandis qu'elle passe à côté à trop vouloir décrire l'insaisissable. A côté le reste nous apparaît sans âme, malgré la poésie, à commencer par le personnage central, passant anonyme, réduit à une initiale dont le prénom même, Ichirô, ne signifie que « premier fils », frère de Tetsurô, le « premier né », voyageur égaré, étranger, isolé comme son entourage, et emporté avec lui, sans bruit, par cette vague de tsuru, ce tsurunami.

Reste, pour ceux qui auraient survécu à ce livre et à sa description, l'occasion de vous rappeler que le Japon est avec la Russie, l’invité d’honneur du Salon du livre de Paris qui se déroulera du 16 au 19 mars 2012. L’occasion de (re)lire par exemple Mishima, auteur japonais bien connu en France, et Sylvain Tesson, auteur français amoureux de la Russie.
Et, en attendant de vous retrouver, comme annoncé au début de cette chronique, pour le second livre de cette maison d’édition, je propose à ceux qui le voudraient d’apprendre à concevoir ce tsuru, ou grue de papier. Si vous y parvenez n’hésitez par à m’envoyer les liens ou photos de vos réalisations !

2 commentaires:

  1. Pour t'avoir lu sur Libfly ,malgré mon attirance pour le Japon je crois que je vais faire l'impasse sur ce livre.Ce qui est drole,c'est qu'en te lisant je comparais le rythme (lent)du roman avec celui des romans Russes ,ce dont tu parles par la suite.
    (sur Libfly,le 1 er lien ne fonctionne pas)

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  2. Merci pour ce commentaire, et pour l'info.

    J'ai rectifié le premier lien vers le livre de Sylvain Tesson, il suffisait d'un rien, une parenthèse déplacée, et c'est bon ! Merci !
    En passant le voici : http://ericdarsan.blogspot.com/2011/09/dans-les-forets-de-siberie-de-sylvain.html

    Pour tout dire c'est également mon attirance pour le Japon et l'originalité de la démarche qui m'avaient amené à choisir ce livre, et ce sont ces mêmes raisons qui m'ont amené à le déconseiller.

    Bien vu en ce qui concerne les romans russes ;)

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