mercredi 19 octobre 2011

La Conversation, Jean d'Ormesson

De la Conversation l’on pouvait dire beaucoup de choses en somme, en variant le ton et les thèmes proposés par la présentation et l’introduction. Voilà ce qu’à peu près, d'ailleurs, tout le monde fit à la sortie du dernier livre de Jean d’Ormesson. C’est que l’ouvrage est court et se prête davantage à l’interprétation qu’il ne se livre en vérité.

D'abord parce que l'on a tôt fait le rapprochement entre le sujet choisi - « L’instant où Bonaparte, adulé par les Français qu’il a tiré de l’abîme, décide de devenir empereur » - et l'actuelle campagne électorale, encouragés par le rappel en introduction de la crise qui permit l'accession au pouvoir du premier consul. Car, si le bilan et la popularité de Bonaparte n'ont d'égal que l'échec et l'impopularité de l'actuel président, il nous faut néanmoins reconnaître que ces deux situations, bien que diamétralement opposées, siéent tout autant à la tentation autoritaire. Toutefois, à la lecture des Oeuvres du premier, et malgré les amalgames que l'on a pu faire durant le mandat du second, la comparaison s'arrête là.
Ensuite parce que, mis à part chez quelques libraires soucieux de leurs rayonnages, j’ai rarement vu d’interrogation concernant la forme. Or si, comme déclarait Louis Jouvet « Une pièce de théâtre est une conversation », la Conversation est une pièce de théâtre qui ne dit pas son nom, où l’absence de didascalies renvoie le lecteur à l’image qu’il se fait des personnages, le laissant libre de choisir le ton. Pour ma part, s’agissant de rejouer l’histoire, je rejoindrai Marx lorsqu’il déclare : « L’histoire se répète toujours deux fois : la première fois comme une tragédie, la seconde fois comme une comédie ». Car il y a bel et bien de la comédie voire même du boulevard, autant que de l’érudition, dans cette Conversation où l’on parle cuisine et chiffons, et qui fait dire à Bonaparte « D’après Fontanes qui est son ami et qui couche avec ma sœur Elisa pendant que je couche avec la France... ».
Reste que, sitôt que « le rideau se lève », la Conversation demeure un livre sur le pouvoir. Non pas celui auquel aspire Bonaparte mais bien celui qu'il détient et sur lequel il entend s'appuyer quand, d'entrée, il oppose ses grandes réalisations aux petits défauts d’un Cambacérès forcé de convenir qu’il lui doit tout le reste. De la façon dont Jean d’Ormesson, qui dit se reconnaître davantage dans le second, se sert de celui-ci comme faire-valoir pour donner corps aux propos du futur Napoléon, l’on pense évidemment à Platon. Mais, là où Socrate emploie le dialogue pour accéder à la vérité en coupant court à toute conversation, c’est par les détours de celle-ci que Bonaparte va amener son idée à Cambacérès.
Ainsi, par le biais de cette dialectique qui relève moins de la maïeutique platonicienne que de l’éristique de Schopenhauer en usant de tous les stratagèmes décrits par celui-ci dans « L’art d’avoir toujours raison », l’effet va progressivement l’emporter sur les faits. Or c’est ce même procédé qu’emploie Jean d’Ormesson pour décrire « ce rêve sur le point de devenir réalité » en conjuguant l’autorité que lui confère l’histoire et la liberté dont il jouit en tant qu’écrivain lorsqu’il affirme que « tous les mots prêtés au premier consul ont été prononcés par lui » tout en les adaptant à ceux d’un Cambacérès dont les paroles seraient « de son propre cru » afin de rendre ce « dialogue fictif » plus « vraisemblable ». Là où le bât blesse c’est qu’il y a chez ce Cambacérès une crainte et une fascination qui trouvent davantage leur place chez las Cases et des paroles qui sont celles de l'empereur en exil lorsqu'il décrit sa vie comme « un roman ». C’est cependant dans cette mise en abîme et dans le dévoilement de ce double processus de création auquel nous assistons que réside tout l’intérêt de la Conversation.

S’il eût préféré « Bonaparte à Napoléon » ainsi qu’il se plait à le dire, sans doute l’auteur se serait-il fendu d'un tombeau, à l'exemple de Beethoven qui, apprenant le sacre de l’empereur, dédia sa symphonie au « souvenir d’un grand homme » plutôt qu’à Bonaparte. Mais en choisissant ce moment où l'histoire « semble hésiter avant de prendre son élan » il crée dans ses interstices un personnage nouveau, hybride, offrant plusieurs niveaux de lectures. Un peu comme cette couverture où, sous le bandeau à l'effigie de Jean d’Ormesson, nous découvrons les bustes de Bonaparte et de Napoléon, trinité réunie dont la combinaison forme le portrait couronné d'un Jean d’Orbonapoléon.
Ainsi, par les apports dont il est l’objet Napoléon n’est pas seulement « le fils de ses propres œuvres » : il est également celui des oeuvres d'autrui, et désormais celui de la Conversation de Jean d’Ormesson.

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