
Après Passé Mortel et Marais Noir, La Mort au détail est le troisième roman mettant en scène Sven Jacobsen et sa compagne Corinne Maresquier. Hantés par leurs passés respectifs, tentés chacun à leur manière par la dérive, ils vont ici évoluer parallèlement pour tenter de s'y retrouver sentimentalement comme professionnellement, au point de se demander avec eux, vers la moitié du livre, dans quel pétrin l'on s'est mis. Mais là, soudainement, tout s'éclaircit, comme lorsqu'une fois le sapin décoré il nous reste encore à placer la fameuse guirlande électrique et qu'elle se déploie le plus naturellement du monde tandis que nous découvrons de surcroît que les ampoules manquantes étaient cachées au fond du sac.
Reste qu'étant pour ma part plutôt amateur de Conan Doyle ou d’Agatha Christie, je dois avouer que nous sommes fort loin du Noël d'Hercule Poirot si ce n'est de Sherlock Holmes avec ce détective érudit et musicien qui nous réserve bien des surprises. En revanche, si par ses thèmes et leurs prolongements on est réellement dans le polar contemporain, le style permet à la structure de faire quelques embardées du côté de la littérature blanche. Ainsi les changements de points de vue, qui nous font passer de Corinne à Jacobsen, ou encore ces focalisations internes inscrites en italique dont l'auteur, indéterminé, varie chaque fois, et qui ne sont pas sans rappeler Les Gommes de Robbe-Grillet. Sans parler de la délectation avec laquelle l’auteur passe au gré des personnages du registre soutenu (« torve », « bistre ») à une sorte de dialecte familier, bigarré, fleuri et pour tout dire improbable, qui emprunte tant au flamand qu’au vocabulaire des quartiers (« kotje », « binz », « histoire de oufs »).
Mais le plus frappant demeure l'univers de Saulmères, ville imaginaire dans laquelle se déroulent toutes les histoires de Dirck Degraeve. Où les Restos du cœur, le Secours catholique, le PMU et le Rotary se cotoient et font face à la "jungle", « sorte de microsome où tous les problèmes du monde actuel se concentrent », qui vient compléter le tableau en forcissant le trait, all man's land où réfugiés des conflits d’Afrique et d’Europe de l’est se regroupent par ethnies, entre les centres de rétentions et le mépris. Un univers parallèle où les références transposées (« la mort était son métier il n’y pouvait rien », l’opération « nuit et brouillard ») contribuent à nous plonger dans l’horreur quotidienne d’une société gangrenée à l'atmosphère délétère, pourrie par le profit et la peur, coincée entre la chienlit et le Kärcher.
Avec La Mort au détail Dirck Degraeve nous offre en cette fin d’année un roman surprenant, captivant et bien mené, où l’humour, l’amour et la musique permettent à quelques hommes de bonne volonté de croire encore un tant soit peu au Père Noël.
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