mercredi 7 mars 2012

L'Agrume, Valérie Mréjen

« Nous étions assis sur un banc près des Halles, sous une espèce de pergola en bois. Il faisait bon. Il m’a dit je ne t’aime pas ». C’est par ces mots que commence L’Agrume de Valérie Mréjen, surnom que se donne l'homme avec lequel la narratrice entame dès lors une relation.
Encore ne le comprend-on pas d'abord, tant le ton neutre et la succession de très courts paragraphes sans rapports apparents semblent peu aptes à décrire ceux qui vont s’établir entre les personnages. Et pour cause puisque, préfigurant son devenir, cette relation est avant tout une narration à laquelle elle s'adonne pour mieux tenter de lire entre les lignes, révélant sous une histoire somme toute banale une construction mathématique qui a d'ailleurs value à son auteur d'être l'année de sa parution l'invitée d'honneur de l'Oulipo.

Ainsi est-ce au langage qu'elle emploie, au registre qu'elle utilise, qu'il nous faut davantage prêter attention pour saisir la progression qui s'opère. Après avoir situé le récit par des indications répétées, mais incertaines, de temps ( « la veille », « une autre fois », « la veille d’un jour passé » ), précises de lieux ( « près des Halles », « porte d’Orléans », « dans la salle 3 » ), elle présente l'un après l'autre leurs modes de vie respectifs, ses manies à lui ( « apprenait », « écourtait » ) puis ses réactions à elle ( « je m’efforçais », « j’en rajoutais » ) comme pour mieux marquer ce qui déjà les sépare.

Attachante, car attachée, elle note ensuite plus particulièrement, avec une bienveillante tendresse et une certaine dévotion, les faits, gestes et défauts de Bruno, s’inquiétant de ses silences répétés, de ses désistements sans fin, et n’obtenant en échange que plaintes, doléances et déclarations d’indépendance qui la conduisent à se dévaloriser et à culpabiliser de ne parvenir à le comprendre. Aussi la prendrait-on rapidement en pitié si, de guerre lasse, déçue dans son désir de devenir son infirmière, sa mère et sa confidente, elle ne finissait par s'interroger sur les liens si ténus qui la rattachent à cet amant si absent.

À travers ses descriptions commencent alors à apparaître non plus ses propres aspirations mais ses défauts à lui, passant de la cristallisation à la crétinisation de cet être - dont l’ostentation pour les objets et ustensiles de cuisine confine au ridicule ; qui communique par le biais d'emballages ; se complaît dans l'identification à divers aliments ; parle constamment des « impressions » mais « jamais des sentiments » ; voit les choses comme des gens et les gens comme des choses - pour finir par reconnaître qu'elle ignore tout de lui et ainsi former par les tranches de vie qu'elle étale un portrait sans concession de ce fruit plus pourri que les citrons qu'il collectionne.

L’Agrume est le troisième roman de Valérie Mréjen, et le second paru chez Allia. Avec sa couverture acidulée, douce et rigide à la fois, il constitue une belle et habile réalisation où la forme rejoint très judicieusement le fond, servi par une typographie large et aérée. Un récit court que l’on retrouve plus prosaïquement chez J’ai lu dans un recueil intitulé Trois quartiers, entre Mon grand-père qui précède, et Eau sauvage qui le suit, où elle dépeint tour à tour son aïeul, son amant et son père. Une oeuvre dont la brièveté n’a d’égale que l’exigence du pacte autobiographique et où la concision sert l’inventaire qu’elle s’impose et par lequel elle s'expose toute en pudeur et suggestion comme dans ce passage où elle constate « il n’y avait plus de feu, ma chandelle était morte ».

Après l’opération spéciale Maghreb du mois dernier ( qui comprenait Cinq fragments du désert, puis Tsuru et La Marche de l'incertitude ) j’ai le plaisir de vous présenter la huitième édition d’un éditeur se livre organisée par Libfly, que je remercie, ainsi qu'Allia mis à l'honneur à l'occasion de ses trente années d'existence et d'exigence comme en témoigne également L'Invité mystère de Grégoire Bouillier, dont je vous parlerai très prochainement, mais aussi, plus largement, son excellent catalogue que j'ai reçu à cette occasion et que vous pouvez également télécharger gratuitement ici.

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