dimanche 1 avril 2012

L’invité mystère, Grégoire Bouillier


Ce pourrait être la suite de L’Agrume de Valérie Mréjen, dont le premier roman s’intitulait très justement La liste des invités.

Mais, là où le personnage, par trop étrange et indifférent, se voyait congédié au téléphone par son amante, celui de Grégoire Bouillier reçoit un coup de fil de l’absente et, tout en s’interrogeant sur ses motivations, accepte de devenir « L’invité mystère » pour l’anniversaire de Sophie Calle, artiste et amie de celle-ci.

Entre ce douloureux passé et cette soirée à venir, il va tenter de trouver un chemin et, peut-être, le chaînon manquant à son évolution depuis sa rupture.


« C’était le jour de la mort de Michel Leiris » : ce fait, plus que la date, va servir de fil rouge au narrateur qui entame le récit à la manière d’un journal au travers de phrases interminables, s’étirant parfois sur toute une page, se dévidant sur les suivantes à la manière d’un écheveau, tissant une trame qui, sitôt qu’elle se relâche se replie sur elle-même telle une cordelière. Confronté à ce qu’il est devenu « par la force des choses », le manque de repère et la peur de tomber dans le panneau le conduisent à noter les signes et correspondances les plus improbables selon qu'elles coïncident ou non avec ses craintes ou ses désirs, décrivant les actions comme les pensées de façon nette, voire abrupte, pour mieux se perdre en assertions et commentaires et finalement agir à l'opposé.


Obsessionnel et paranoïaque il se révèle également très contemporain, remarquant combien l’histoire des peuples et la sienne propre résonnent de concert et s’accélèrent à l'unisson. Naviguant à vue entre le doute et la fulgurance, la somnolence et la bravade, les remarques prosaïques et les références mythologiques, le moindre de ses questionnements – comment s’habiller, qu’offrir à une « artiste contemporaine connue » ( « un livre de Michel Leiris. Ce serait toujours mieux que des fleurs ou des bonbons » ) - devient ainsi vite insoluble ( « J’ avais trente ans et l’heure était venu de proclamer ma présence sur Terre », « je portais des chaussures achetées d’occasion aux puces de Clignancourt » ). Et ce d'autant plus que, la soirée venue, il lui faut se rendre à l’évidence : la réalité dépasse la fiction, l’obligeant à adopter un rôle de composition jusqu’au moment où, par la magie de l'évocation, il va découvrir dans la littérature le sens qu’il recherchait jusqu’ici dans le mythe et la réalité.

Dès lors tout s’éclaircit, et ce qui nous semblait jusqu’ici relever d’une sur – voire d’une hyper – interprétation, revêt désormais l’allure d’une quête puis d’une enquête où, par un curieux tour de force, la moindre énonciation révèle l’ingéniosité de l’intrigue comme de la narration : « cela n’a l’air de rien, mais c’est ce jour-là que j’achetais une ampoule pour remplacer celle de la salle de bains ». Tout se tient finalement, du fil au filament, de l’obscurité à la lumière, révélant le chemin initiatique du narrateur et ses nécessaires détours dont les analyses atteignent dans une dernière partie la dimension d'une véritable et délirante herméneutique.

Après Rapport sur moi, également paru chez Allia et récompensé par le prix de Flore, Grégoire Bouillier poursuit avec ce second roman son travail méthodique, autofictif et poétique. Exploitant à outrance la technique du courant de pensée par un recours excessif mais caractéristique à l'analogie ( « Je demeurais impassible à l’autre bout du fil. Fer forgé. » ), il confère à son narrateur tous les dehors d'une écriture automatique du dedans.

Ce souci phénoménologique, où l
'exhaustivité dans la description des sensations, sentiments et émotions s'accompagne de références à l’éthologie, à l'ethnologie, à la sociologie et à la psychanalyse, toutes choses que j'avais pu aborder au sujet de L'Âge d'homme, le placent bien évidemment dans la lignée de Michel Leiris qu'il évoque et dont il se revendique, mais ne sont pas sans rappeler également Un homme qui dort ou encore L'infra-ordinaire de Perec, sur lequel je me pencherai d'ailleurs de nouveau très prochainement à l’occasion de la sortie du Condottière avant de revenir, de nouveau sur Allia dont l'opération se poursuit avec deux volumes plus réduits, plus anciens, mais non moins pertinents : l'Essai sur l'art de ramper à l'usage des courtisans du baron d'Holbach, et La grève des électeurs d'Octave Mirbeau.

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