mardi 1 mai 2012

La grève des électeurs, d’Octave Mirbeau

Voici un texte qui, tombant à pic à l’approche des élections présidentielles, n’est naturellement pas dû au hasard mais à Gérard Berreby, directeur d’Allia, qui vient par ailleurs de publier No Exit de Philip Gourevitch portrait (paraît-il à charge ou du moins sans concession) de l’actuel président en charge (paraît-il également) de la fonction. La grève des électeurs d'Octave Mirbeau, journaliste, critique, romancier, dramaturge et pamphlétaire talentueux qui se consacra le meilleur de son temps à dénoncer toute forme d’aliénation et d’hypocrisie politique, morale et artistique, fut publié la première fois dans Le Figaro, alors journal satirique, en 1888, puis dans Les Temps nouveaux, périodique anarchiste, en 1902. Il est ici suivi de son Prélude paru un an plus tard, puis d'une étude de Cécile Rivière intitulée Les moutons noirs.

A l’instar de d’Holbac que je vous ai présenté précédemment avec son Essai sur l’art de ramper à l’usage des courtisans, Mirbeau recourt ici à la métaphore animalière pour introduire son propos, mais surtout afficher sa consternation quant à la persistance de cette anomalie de la nature comme de la culture que représente à ses yeux l’électeur. Or, contrairement à ce que l’on pourrait penser de prime abord, ce n’est pas au bête officiant qu’il s’en prend mais bien plutôt à cet « électeur averti » qui en vaudrait deux s’il ne se croyait en un mot convaincu - quand là encore il en faudrait deux - et qui va, à l’insu de son plein gré comme on dit aujourd'hui, contre toute raison et malgré l’expérience de siècles entiers abdiquer sa liberté et se donner de préférence à ceux de ses maîtres qui sauront se montrer « les plus rapaces et les plus féroces ».

Ainsi quand d’Holbach concédait encore aux courtisans leur place parmi les hommes tout en les rangeant parmi les plus vils, Mirbeau, lui, situe l’électeur en dessous de l’animal le plus servile : « Les moutons vont à l’abattoir, il ne disent rien, eux, et ils n’espèrent rien. Mais, du moins, ils ne votent pas pour le boucher qui les tuera, et pour le bourgeois qui les mangera. » Appelant à la rescousse les grands esprits de son temps, comme de plus obscurs, son message, qui s’adresse surtout à ses contemporains, nous parvient néanmoins, et ce pour deux raisons : l'abus électoral perdure mais aussi ce conseil qui, dès lors, seul prévaut et consiste à s'instruire et à lire les philosophes plutôt que les programmes. Arguant que l’homme digne de gouverner serait au dessus de tout cela, il conclut alors : « Je te l’ai dit bonhomme, rentre chez toi et fais la grève ».

Un siècle après la révolution française, trois après la publication du Discours de la Servitude Volontaire, les propos de Mirbeau rappellent évidemment ceux d'Etienne de la Boétie qui déjà déclarait « je voudrais seulement comprendre comment il se peut que tant d’hommes, tant de bourgs, tant de villes, tant de nations supportent quelquefois un tyran seul qui n’a de puissance que celle qu’ils lui donnent ». Des deux raisons que développe la Boétie, à savoir la force et la tromperie, toutes les révolutions qui ont suivi n'ont servi qu'à assurer un «déplacement des privilèges », et à faire prévaloir la seconde sur la première.

Ainsi, tandis qu’il reprend son argumentaire en s'appuyant sur des cas plus précis dans son Prélude qui constitue la seconde partie et annonce l'ouverture de la campagne d'alors ( « on va marcher dans l'ordure, ensevelis jusqu'au cou. Et nous nous réjouirons de cette posture » ), jamais celle-ci n'aura paru plus actuelle, ou les propos prêtés par Mirbeau au prétendant plus proches de ceux de l’actuel président : « Est-ce que je ne suis pas heureux ? nous dit-il. Est-ce que je ne suis pas riche ? Pas honnête ?...Regardez…J’ai un hôtel superbe […] de l’or plein mes coffres. Et je dîne avec des lords milliardaires […] Or il n’y a pas si longtemps je n’avais rien de tout cela…Eh bien ! Ce que j’ai fait pour moi je peux le faire pour vous, pour vous tous…Approchez…Qui veut du bonheur ? Qui veut de la richesse ? » A cet appel donc l'électeur répond qui, venant ensuite réclamer son dû, se verra bien entendu sollicité davantage et, bien qu’à regret, s’exécutera encore, et ce jusqu'à la mort.


De fait si Mirbeau force le trait ce n'est jamais que pour souligner la constance de ces éléments qui, de ce fait, se trouvent désormais occultés ainsi que le souligne Cécile Rivière dans Les Moutons Noirs en conclusion de cet ouvrage. Rétablissant dans le même temps la vérité sur le parcours de cet homme de lettre qui, pour s'être longtemps vendu par nécessité aux plus offrants, s'attacha à exercer en toutes circonstances cette distance et cette réflexion auxquelles il convie le lecteur, elle démontre que, loin d'être une posture dogmatique, son abstentionnisme résulte d'une expérience enrichie par l'étude et la fréquentation des milieux politiques. 

L'on peut évidemment, et l'on devrait davantage, se poser la question des tenants et aboutissants de l'abstention, si elle n'était pas condamnée, niée ou interprétée au bon gré des gouvernants et au mépris du bon sens et de la res publica. Et, quand bien même, une abstention massive, voire majoritaire, pour peu qu'elle soit reconnue comme telle, ne servirait-elle qu’à faire apparaître l’amère vérité : c’est que l’appareil politique tel qu’il est constitué se passe en vérité très bien de la caution de ses électeurs qui lui évite simplement d’user de la force pour se maintenir et qui les sacrifierait tous volontiers pour se sauver, comme ces Animaux malades de la peste décrits par Jean de La Fontaine. Mais peut-être l'électeur doit-il passer par là, ou tout du moins y réfléchir, puisqu'il paraît que reconnaître la maladie est le premier pas pour guérir, et réaliser que le prochain souverain, pas plus que les anciens ni que le père Noël, ne soignera ses écrouelles.

Pour aller plus loin dans la réflexion, une vidéo, celle de Micberth, Apologie de l'abstention, FR3 1977 

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