vendredi 1 juin 2012

L’Affinité des traces, Gérald Tenenbaum


Après Elvire et Jeremy de Pierre de Vilno à la rentrée, La Conversation de Jean d’Ormesson, et La laïcité de Jean Glavany à l'occasion de la campagne électorale, j'ai le plaisir de vous présenter, plus d’un mois après sa sortie mais reçu bien en amont, le dernier né des Editions Héloïse d’Ormesson - que je tiens à remercier, ainsi que Libly – intitulé L’Affinité des traces.     

Si je refais ainsi le chemin qui m’a mené à cet ouvrage, c’est parce qu’il s’agit précisément de la démarche de Gérald Tenenbaum dans ce roman qui porte en exergue cette citation de René Char : « Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver ». Mais aussi parce que, ce faisant, il se rattache également à ce que j’appellerais une littérature du désert que nous avons pu aborder précédemment avec l’opération un éditeur se livre spécial Maghreb.

Comme dans La marche de l’incertitude de Yamen Manai, nous retrouvons d’abord le récit de destins qui se croisent, se rejoignent, sans que l’on puisse d’emblée établir un lien entre eux. Guidés par l’accroche ( « Si loin, si proche » ), après une légère traversée du désert où nous découvrons Talyat et les siens, l’on se retrouve ainsi projeté en arrière, dans l’espace et le temps, à suivre sur une cinquantaine de pages l’histoire de Judith, jeune orpheline de la Shoah qui, en pleine guerre d’Algérie, va fuir Paris et la froideur d’un mariage arrangé pour celle de l’armée et la chaleur du Sahara. Or, si à cet égard la part historique et sociologique est fortement présente et fort bien documentée comme en témoignent les remerciements de fin, sa richesse succombe progressivement devant le mouvement des mots.               

Comme dans Cinq Fragments du désert de Rachid Boudjedra nous retrouvons ensuite et en effet cet indéniable sens du phrasé qui appelle à l’oral et à sa tradition fantastique, exotique, chatoyante à l’excès ( « la nuit est opale et talismanique » ) qui n’hésite pas à s’enrouler sur elle-même dans une transe hypnotique quasi asyntaxique ( « palpitant de la vie qui palpite en elle » ) pour imposer le silence que son chant nécessite. Là encore, le désert est personnifié, qui possède son propre mouvement, ses cycles, ses rythmes et sa musique que Tenenbaum, par ailleurs professeur de mathématiques, et à l’instar de Borodine évoqué précédemment, saisit parfaitement.

Comme : c’est aussi le nom qui va être donné à l’héroïne qui, entre deux pays, deux croyances, deux cultures, « deux livres compagnons, Le Petit Prince et Bonjour tristesse », va finalement se retrouver dans la féminité d’une autre, y reconnaître « le manque, l’absence et la perte » qui sont aussi ses attributs, et rejoindre sa tribu, entraînant à sa suite un lecteur peu amène à l’égard de ces fiers Berbères préférant la mort à la compagnie de leurs anciens esclaves mais pactisant avec les militaires chargés des essais nucléaires. De la même façon, devant la richesse de l’expression l’on se trouve comme amené à choisir entre le sens et le son. Et, quand la réalité se rappelle à nous, ce n’est jamais que par l’irruption du serpent, animal mythique, ou le biais de l’armée, cette grande muette, qui ne sait opposer au silence et aux gutturales qu’un langage à base d’acronymes.
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Et pourtant c’est cette « ineffable affinité des traces » qui fait du roman de Gérald Tenenbaum une œuvre à part, un roman pas comme les autres où l’autre est toujours présent jusque dans son absence, dans son indéniable différence, dans son indépassable étrangeté. Un roman qui, à l’image du désert, trop mouvant pour se laisser saisir, à la fois hermétique et ouvert à tous vents, demeure un lieu de mystères, de ceux qui nécessitent d’être initié à la symbolique par un rite de passage qui rend impossible tout retour en arrière. 

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