dimanche 1 juillet 2012

Cosa Nostra, Giovanni Falcone, Marcelle Padovani

Cosa Nostra est la retranscription des entretiens accordés par le juge Giovanni Falcone, héros de la lutte anti-mafia, quelques mois avant son assassinat, à Marcelle Padovani, licenciée en philosophie, docteur en sciences politiques et journaliste italienne.

Best-seller partout ailleurs, y compris en Italie, ce document majeur n’était plus édité en France depuis vingt ans. 

C’est désormais chose faite grâce à l’initiative des éditions de la Contre Allée qui viennent de le publier conjointement au Retour du Prince dont je vous parlerai prochainement.

A ce titre je tiens à remercier infiniment La Contre Allée ainsi que Lucie Eple, community manager de
Libfly grâce à qui je peux aujourd'hui vous parler de ces ouvrages exceptionnels tant par la qualité de leur contenu et de leur réalisation que par l'événement éditorial qu'ils représentent et qui mérite d'être souligné autant que soutenu. 

Dans une note puis un prologue rappelant les faits et leurs effets, Anna Rizzello, directrice d’ouvrage, et Marcelle Padovani évoquent le souvenir de Falcone, « ennemi numéro un de la mafia » et « serviteur de l’Etat en terre infidèle » tel qu’il se définit lui-même. Sicilien, imprégné de culture mafieuse, il sait combien l’exercice de la loi passe dans son pays pour une gageure et ses représentants pour de dangereux marginaux condamnés à vivre « comme des forçats » en place des criminels qu’ils traquent. Acteur principal des maxi-procès qui ont abouti à la reconnaissance de la Cosa Nostra et à la condamnation de 360 accusés puis écarté des affaires, il sera bientôt exécuté lors de la vendetta qui suivra la « pax mafiosa ».            

Cet ouvrage, « testament spirituel de ce héros discret de l’Italie contemporaine », est le résultat de plus de vingt entretiens, regroupés en six chapitres thématiques consacrés successivement aux moyens, au langage, aux liens, aux affaires, au pouvoir, enfin, assortis d’annexes comprenant un organigramme simplifié de la Commission Régionale et une carte des provinces. Il permet d'entrevoir la mafia comme système de pouvoir politique, économique, mais aussi idéologique avec son système de valeur qui la fait apparaître à la fois comme une « alternative » et un « danger » au regard du déclin démocratique.  

Falcone passe ainsi en revue les méthodes et l’évolution de leur usage, insistant sur le fait que rien n’est jamais aussi simple qu’il n’y paraît, que, loin du cinéma et du romantisme, ce sont sa discrétion et son pragmatisme qui font de l'organisation elle-même une arme à l’efficacité redoutable dont le langage, la distinction, le souci du détail comme de la considération ne visent jamais que le résultat. Et si, à l'évocation de ses codes, de l'initiation des « impétrants » au cours d'un rituel mêlant le sang et le sacre, de sa hiérarchie et de ses échelons, l'on ne peut s'empêcher de rapprocher « l'organisation » des « hommes d'honneur », bourgeois discrets,  austères, conformistes et traditionalistes, de celle d'autres sociétés secrètes - des carbonari aux francs-maçons et à la loge P2 - ce n'est que pour mieux nous interroger sur l'origine historique des ces milieux, leurs rapports et leur évolution, concomitante ou non.  

Car le juge va et voit plus loin, cet aspect s'effaçant à son tour devant le principe de réalité qui régit la survie du "milieu" et lui impose d'adapter constamment son comportement à celui de la société et de l’Etat, jusqu’à se substituer à eux. A ce titre il dénonce non seulement l’aveuglement et l'inertie mais aussi la cruauté de l’arsenal judiciaire et pénal de l’Etat contre lesquels il lui faut protéger les repentis : « qu’on essaie de se mettre à leur place : c’étaient des hommes d’honneur respectés, salariés d’une organisation plus sérieuse et plus solide qu’un Etat » et favorisée par le déclin de celui-ci. Ainsi, concernant les pertes et profits, Falcone s’attache à distinguer les différents secteurs d’activité illégale mais aussi légale au sein d’une société dite libérale où l’intelligence et le travail ne garantissent pas la réussite en raison du clientélisme et où le criminel se substitue progressivement à l’homme d’affaire et non plus à l’Etat tout en conservant les méthodes mafieuses.

C'est finalement le lien entre Pouvoir et pouvoirs qui ressort de ces entretiens édifiants, où l’engagement fluctuant et irrationnel d’un Etat sensible à l’opinion résulte autant qu'il participe de l’influence persistante du fascisme, de l’Eglise, et plus généralement de l’idéologie. Cet ancrage local associé au caractère « unitaire » et au modèle universel de la mafia qui, à juste titre, fait déjà craindre au juge Falcone « l’éventuelle évolution du crime organisé vers un pacte fédératif de vaste dimension »  à laquelle il oppose la nécessité d'une surveillance et d'une répression sans faille qui laisse peu d'espoir à ceux qui, comme lui, s'en feront l'instrument : « la tension, la souffrance si j’ose dire, est telle dans Cosa Nostra qu’un grand attentat spectaculaire contre un représentant de l’Etat pourrait avoir, en quelque sorte, une fonction pacificatrice »

Cet ouvrage, document exceptionnel autant qu'indispensable pour comprendre le fonctionnement de Cosa Nostra, est aussi une formidable plongée dans le quotidien de la mafia et des anti-mafia qui, à contre-courant des idées reçues et véhiculées par la littérature et le cinéma, n'en est que plus passionnante. 


Marcelle Padovani, dont les questions n'apparaissent pas, est ainsi parvenue à initier non un dialogue mais un récit qui, laissant le champs libre à Falcone, à ses récits, exposés et réflexions, permet à celui-ci de devenir en quelque sorte l'auteur de cet essai.  

Un ouvrage unique et testamentaire, captivant et précis, foisonnant d'exemples,d'anecdotes, de détails et de références, notamment à Machiavel,  rendant hommage à ceux qui ont osé braver l'omerta, parmi lesquels Buscetta qui, déjà, déclarait « je ne crois pas que l’Etat italien ait réellement l’intention de combattre la mafia ».

Nous verrons tout prochainement combien tous deux avaient raison avec Le Retour du Prince de Roberto Scarpatino et Saverio Lodato, auquel la Contre Allée a eu l'intelligence et le mérite d'associer la publication.

1 commentaire:

  1. Voilà qui fait écho :
    La chronique d'Edwy Plenel, à propos du " Retour du prince" de Roberto Scarpinato, diffusée par France-Culture à écouter ici : >>>http://www.franceculture.fr/emission-lignes-de-fuite-lignes-de-fuite-2012-06-22

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