mercredi 13 juin 2012

Interview d’Eric Darsan, par Ignacio Siles

Ignacio Siles est doctorant à la Northwestern University de Chicago. Ces dernières années il a analysé «le développement historique de plusieurs mouvements d'expression sur le Web et de plusieurs logiciels et applications» (voir ses publications). De passage à Paris «pour étudier l'histoire et l'évolution de ce genre de mouvements et d'applications en France», Ignacio a demandé à m’interviewer au regard de ma contribution à la blogosphère et à des sites comme Libfly sur conseil de Lucie, community manager. Je tiens à les remercier pour cet échange qui, faute de temps, s’est déroulé par mail et qu’avec l’aimable autorisation d’Ignacio je retranscris ici.

Cette interview vient à point nommé puisque mon blog vient de fêter sa première année d’existence au début du mois de mai. L’occasion pour moi de remercier les lecteurs qui y ont contribué par leurs visites, leur fidélité et leurs commentaires.

Tous mes remerciements également à
Libfly, aux éditions Héloïse d’Ormesson, à Aurélia Szewczuk et à Milady, à Koyolite Tseila et au Galion des Etoiles, à Christophe Dasse et Unification France, à Pierre de Vilno, Jean d’ormesson, Dirck Degraeve, Michaël Molonska et aux éditions du Riffle, à Pierre Thiry et Myriam Saci, à Yamen Manai, aux éditions Elyzad, Barzakh, Actes Sud, Points et Allia, VendrediLecture et Raoul Sinier qui tous ont contribué d'une façon ou d'une autre à alimenter et à inspirer ce blog. A tous merci infiniment !  

Et, enfin et de nouveau, un grand merci à Ignacio Siles pour cette interview que je vous laisse découvrir et qui, je l’espère, éclairera ses travaux autant que les miens.


Pouvez-vous me raconter brièvement votre parcours personnel et professionnel? En particulier, vous êtes un écrivain qui travaille sur plusieurs projets. Comment commencez-vous à écrire? Comment votre parcours en tant qu'écrivain a évolué?
J’ai fait des études secondaires littéraires en lettres, langues et philo, puis des études supérieures en histoire et socio jusqu’en master tout en effectuant de nombreux petits boulots alimentaires. Je n’ai pas souvenir d’avoir commencé à écrire, c’est venu naturellement, de façon plus marquée au fur et à mesure des sollicitations, et particulièrement à partir du lycée avec l’écriture d’un roman d’anticipation, de scénarios de jeu de rôle, puis la tenue d’un journal. J’ai longtemps fait la distinction entre mon parcours professionnel et mon parcours personnel, passé pas mal d’années à me chercher, attendu longtemps avant de me lancer. Disons que c’est à partir de cette décision, voilà près de 6 ans, que j’ai réalisé que les deux étaient liés, que l’ensemble était le résultat d’un long processus de maturation qui se poursuit actuellement à travers différents projets associant travaux de fond et œuvres de fiction, chroniques littéraires et métier de libraire.

Comment découvrez-vous les blogs? 
J‘ai découvert les blogs progressivement par l’intermédiaire de journaux en ligne - parmi lesquels celui de Jérôme Attal, précurseur en la matière - puis de billets d’humeur. Je continue à en découvrir au hasard de mes recherches et sur les mêmes critères : en fonction du style et la personnalité du blogueur ainsi que des thèmes abordés. 

Pourriez-vous décrire les événements qui ont conduit à la création de votre blog? Qu'est-ce qui vous pousse à vouloir créer un blog, en tant qu'écrivain? Quelle est votre motivation principale? 
Au début des années 2000 j’ai commencé à recopier mon journal sur ordinateur, puis à le taper directement, à partir de 2003 environ. La forme et le fond ayant évolué en fonction des possibilités matérielles et de mes préoccupations, l’ensemble a fini par ressembler à une série d’articles de réflexion. C’est à ce moment que j’ai commencé à concevoir un blog afin de les réunir. Ce devait être en 2005, en pleine explosion du phénomène. J’ai vite abandonné faute de temps, car je me consacrais à mon mémoire. Quelques mois plus tard j’abandonnais mon mémoire pour me consacrer entièrement à l’écriture, et plus particulièrement à celles d’un essai. Une fois mon essai terminé j’ai créé un second blog dans le but de diffuser les textes et de présenter mes futurs projets littéraires. Enfin, il y a un an j’ai créé un troisième blog, celui que vous connaissez, qui n’a plus rien à voir avec les précédents.            

En quoi écrire un blog se rassemble à vos autres projets littéraires et en quoi sont ils différents?
Écrire un blog constitue pour moi un projet à part entière, qui correspond à des motivations, à des sujets, à un type d’écriture très différents. C’est un exercice riche et passionnant qui permet de nombreuses interactions, implique un certain format, le respect d’échéances à court terme et une certaine régularité à long terme. Mes autres projets sont au contraire des travaux de longue haleine sur lesquels je communique très peu, pour lesquels je décide entièrement, et du fond, et de la forme, et des délais, ce qui constitue une autre forme de contrainte. Mais cette différence les rend complémentaire et je fais preuve pour chacun de la même exigence, voilà sans doute ce qui les rapproche.             

Quand et pourquoi avez-vous commencé a participer dans des communautés comme Libfly? Pourquoi Libfly en particulier? Quelles sites ou plateformes de ce type avez-vous essayé ou considéré? 
J’ai découvert Libfly au moment où j’ai créé mon blog, pour pouvoir référencer mes lectures. J’ai choisi Libfly parce que je trouvais l’interface plus agréable, plus facile à utiliser, plus innovante aussi avec son système de prêt et de localisation. Les avis étaient également plus complets, les opérations plus nombreuses, les membres plus actifs, l’ensemble plus convivial. J’ai très brièvement testé Babelio, qui ne répondait pas à ces critères, et Mybookqui se contente d’être une vitrine commerciale créée et tenue par les éditions Hachette. À côté Libfly fait figure de véritable acteur culturel évoluant sans cesse. L’équipe est réactive et fait un travail monstrueux, les échanges sont directs et conviviaux, l’ensemble est exigeant, évolue sans cesse, et se destine autant au grand public qu’aux professionnels. Bref, non seulement je ne regrette pas mon choix, mais je suis davantage conquis chaque jour et considère Libfly comme un partenaire à part entière et un réseau de premier choix auquel je me connecte quotidiennement, au même titre que Facebook et Blogger.   

Vous êtes un contributeur très actif sur Libfly: vous avez écrit plus de 100 critiques et créé presque 30 forums. Pourquoi? Qu'est-ce qui vous motive à le faire?
En vérité je devrais en avoir trois fois plus à mon actif, j’ai au moins 200 critiques qui attendent d’être affinées et postées, et près d’une trentaine de listes. Mais tout cela prend un temps dont je ne disposais pas dernièrement. Quant aux forums je n’ai créé quasiment aucun des 30 auxquels je suis inscrit, je ne suis rédacteur que sur un tiers d’entre eux, et je participe relativement peu. Par contre, cela me permet de suivre ce qui se dit grâce au système des notifications. Quant à mes motivations, elles sont simples : je lis beaucoup, j’aime découvrir de nouveaux livres, me faire mon avis, le partager et découvrir celui des autres. En retour Libfly sait stimuler ses contributeurs en proposant des livres contre chronique, des partenariats, des opérations, des événements, etc.

Pour plusieurs contributeurs, une des motivations importantes pour participer à des communautés ou réseaux sociaux (tels que Libfly) sont les bénéfices qu'ils peuvent recevoir (livres, cadeaux, argent payé par la pub sur leurs sites, opportunité de rencontrer des auteurs, etc.) Quelle est l'importance de ces avantages pour vous?
Le fait de recevoir des livres contre chronique est primordial et me permet de découvrir et d’alimenter mon blog avec des ouvrages d’actualité. Les rencontres avec les auteurs complètent cette approche. C’était nouveau pour moi et très enrichissant. Depuis j’ai créé une rubrique dédiée aux rencontres et interviews, quitte à solliciter moi-même ces interviews. En ce qui concerne la pub je n’ai pas encore étudié la question : je considère que trop de sites sont alourdis par des publicités qui n’ont rien à voir avec leurs sujets et je crains que cela nuise à la visibilité et à la qualité du mien. Enfin en ce qui concerne les points contributeurs je les trouve motivants dans la mesure où, à force de découvrir des livres sur Libfly mais aussi grâce à mon travail de libraire, j’ai une liste de plus en plus longue de livres que les Chèques Lire me permettraient d’acquérir. Mais il faut énormément de points, et donc de temps, pour parvenir à un bénéfice important. En somme, il est évident qu’il ne faut pas que ces bénéfices soient la motivation première. C’est comme devenir écrivain pour l’argent : cela n’a pas de sens. C’est l’envie et la passion qui doivent primer, le reste c’est du bonus. Pour ma part la seule chose qui m’empêche de participer davantage c’est le manque de temps. Après si ça peut motiver des gens, tant mieux. Je suis moi-même heureux des résultats et bénéfices que je peux obtenir, mais ce n’est pas le plus important. 

Parlez-moi de votre rapport avec les lecteurs de votre site et les autres membres de communautés comme Libfly. Que saviez-vous sur votre public?
J’ai de très rares mais très bons rapports avec les lecteurs de mon site par le biais des commentaires. La seule chose que je connaisse d’eux est leur nombre et les articles qui les intéressent par le biais des statistiques. Le reste ils me le disent grâce aux commentaires. J’ai publié plus de quatre-vingts articles et reçu en tout une soixantaine de commentaires ce qui n’est pas énorme. Pour deux raisons : d’abord parce que je partage mes articles sur Facebook, du coup les lecteurs ont tendance à commenter sur Facebook, ensuite parce que je n’écris pas d’articles polémiques, je ne cherche pas à créer de buzz ou de débat, j’essaie juste de créer des articles de la meilleure qualité possible à propos de choses, surtout de livres, dont je prends connaissance, de moi-même ou par l’intermédiaire de Libfly ou d’éditeurs qui me les font parvenir. Ce qui fait que les lecteurs sont généralement courtois, montrent de l’intérêt pour les sujets, me félicitent pour la qualité des articles, posent des questions. Sur Libfly les rapports sont un peu différents puisque les lecteurs peuvent également devenir rédacteurs ou, plus précisément, « contributeurs », avec des niveaux d’expertise et de compréhension très différents, ce qui rend là encore les échanges cordiaux et intéressants. Dans tous les cas il s’agit de partager, d’échanger, d’éclairer la lecture par d’autres lectures et d’autres avis, et pas de convaincre ou de savoir qui a tord ou qui a raison ou d’entrer en compétition.             

Vous travaillez sur vos projets littéraires, vous avez un blog, et vous participez activement sur des communautés comme Libfly (et vous répondez aussi à des personnes comme moi qui vous posent des questions!). Comment gérez-vous votre temps pour être présent sur tous ces espaces? Pouvez-vous me décrire une "journée typique"? Combien de temps dédiez vous par jour ou par semaine à votre participation sur Internet?
Je gère mon temps du mieux que je peux, c'est-à-dire tant bien que mal. Je n’ai pas de journée typique, mais j’établis une grille, un planning, sur lequel je prévois les dates de publication de mes articles sur plusieurs mois et que j’essaie de suivre. J’essaie d’être méthodique, de distinguer l’important de l’urgent, de définir des priorités, surtout depuis que je travaille en librairie. Cela prend énormément de temps, entre la lecture d’un livre, l’écoute d’un album ou de plusieurs, les notes que je prends, la rédaction, la correction. Comme pour les autres travaux d’écriture, je laisse souvent reposer et je reprends jusqu’à trouver le bon mot. Et puis il y a les échanges avec Libfly, les auteurs, les maisons d’édition, les lecteurs, etc. Je dirais au bas mot entre 7 et 20 h par semaine.

Est-ce qu'il y a d'autres choses que vous croyez importantes de discuter pour comprendre votre rapport à des formes d'autopublication sur le Web que je ne vous ai pas demandé?
Je souhaiterais revenir sur la notion d’exigence qui est pour moi fondamentale et qui rejoint celles de responsabilité, d’autorité, de reconnaissance et de mérite. Ce sont en France des notions assez confuses et qui ont connu un certain un glissement ces dernières années. Il est devenu évident que la reconnaissance n’a plus rien à voir avec le mérite ou le talent. D'un côté, une bonne part des auteurs reconnus par la postérité ont eu recours à l’autopublication, tandis qu’une bonne part des auteurs les plus vantés aujourd’hui par l’édition traditionnelle sont totalement ineptes au regard des premiers. Au-delà de cette notion de reconnaissance il n’a jamais été aussi facile de lire comme de publier. Mais pouvoir n’est pas devoir et il demeure difficile de prévoir quel modèle, quelles œuvres, feront autorité demain. C’est à l’auteur comme au lecteur de faire preuve d’exigence, de rester ouvert aux opportunités et de savoir se dégager dans le même temps des sollicitations.

Je travaille sur ma thèse doctorale et quelques articles académiques. Seriez-vous d'accord si je cite vos propos dans ces travaux? Si oui, comment voudriez-vous que je vous identifie: par votre nom, un pseudo, ou un descriptif général (par exemple, "un blogueur" ou "un contributeur de Libfly")?
Par mon nom. Je m’étais posé la question pour mon blog : j’avais plusieurs titres et concepts qui me plaisaient bien. Après quelques recherches et un peu de réflexion, j’ai trouvé plus logique de réunir mes travaux sous mon nom, parce que l’idée était de me faire un nom justement, et pas de me disperser dans un projet supplémentaire. J’ai créé un logo, un personnage, un concept en quelque sorte. Blogueur, contributeur de Libfly, auteur, libraire, et bien d’autres choses encore : tout cela fait partie d’une identité réunie autour d’un nom.

Propos d’Eric Darsan,
recueillis par Ignacio Siles 
http://isiles.org

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