jeudi 19 juillet 2012

Tchat avec Alain Damasio sur Libfly


A l'occasion de la parution aux éditions La Volte de son recueil de nouvelles "Aucun souvenir assez solide" que je vous ai présenté précédemment, Libfly organisait comme prévu et annoncé un tchat en direct avec Alain Damasio le mardi 17 juillet à 19h30. 

Six lecteurs de Libfly ayant reçu le livre contre chronique participaient à cet évènement : Chalu, Blackwolf, Maltese, Praline, Milkaa75 et moi-même. 
Plus de deux heures d’une discussion riche ouverte à tous les lecteurs sur inscription, et accessible à tous sans exception, à laquelle je souhaitais faire écho ici.

Le résultat est là, du moins en partie : du format du tchat, des temps de réaction, des conversations croisées, de la spontanéité, bref de la difficulté que l'on peut rencontrer à y aborder des questions de fond mais aussi à modérer ces discussions - toutes choses que Lucie, community manager de Libfly a orchestré avec brio - je n'ai gardé que les quelques échanges que j'ai eu le plaisir et l'honneur d'avoir avec Alain Damasio et pour lesquels je tiens à les remercier ainsi que tous les autres participants, en espérant que ce court aperçu puisse rendre un peu compte de la vie littéraire de Libfly de la qualité des travaux de l'auteur.

Bonsoir, et merci. Heureux d’avoir pu découvrir votre dernier ouvrage et d’être ici ce soir. Bon j’interviens avec un peu de retard, je prenais connaissance des précédents échanges et notamment de vos références philosophiques. A ce sujet je vais commencer par la fin : la postface, signée Systar, fait référence à d’autres auteurs, parmi lesquels Sartre et Borgès dont l’influence m’apparaît évidente dans El Levir. J’aimerais savoir si Systar existe ou si c’est un personnage fictif, si ses analyses reposent sur une connaissance de vos sources ou si elles sont indépendantes et si vous les rejoignez.

Oui, Systar existe bien, il s'appelle Bruno Gaultier dans le civil, c'est un critique littéraire et un agrégé de philosophie, c'est aussi devenu un ami : il a écrit la postface en toute connaissance de mes sources. J'avais oublié Borgès, évidemment. Grosse influence pour moi (Fictions) ! Très sensible dans Captcha. Et Sartre bien sûr, comme Camus. CAPTP dans la zone du dehors est le nom russe de Sartre et KAMIO le nom russe de Camus, pour vous dire l'influence directe ! Littérature et philosophie engagée, of course !     

Merci pour votre réponse, pour finir concernant les références, et prolonger cette question de l'engagement, vous citez également Sloterdijk (que j’ai d'ailleurs découvert par hasard il y a quelques heures à la librairie) qui comme Skinner à mauvaise presse en raison de son idée d’auto-dressage, de modification de l’humanité par elle-même. A ce sujet quelle est votre position sur le transhumanisme que vous citez à plusieurs reprises ? Cela vous semble-t-il compatible avec la liberté ( dans la mesure où l’homme apparaît dans vos nouvelles le plus souvent contrôlé par la technologie) ?

Sur le transhumanisme, il faudrait 4 pages. Très vite : le transhumanisme est un métarécit prométhéen extrêmement pervers et dangereux, alimenté par l'horizon performatif de la science (plus, mieux, plus haut, plus loin, plus fort, sans effort !). Pour moi, le transhumain postule que l'humain normal, vous et moi, est fondamentalement handicapé et qu'il faut donc l'améliorer, le booster. Je crois que l'humain est loin d'avoir été au bout de ce qu'il peut, avec son énergie propre, ses sensations, ses perceptions, sa pensée, ses forces. Ce que j'espère est le surhumain de Nietzsche (déformé par les nazis, à mort !) : à savoir un humain qui parvient à se débarrasser entièrement de ses forces réactives (ressentiment, mauvaise conscience, idéal ascétique).       

Le transhumanisme est une idéologie de frustrés qui croit pouvoir sublimer leurs manques (intellectuels, cognitifs, physiques, esthétiques) par la technologie toute puissante. C'est le syndrome de la chirurgie esthétique (atteindre un idéal formaté) sans comprendre que la beauté s'investit de l'intérieure, c'est un ressenti, une énergie, un charme, pas une image projetée.

Entièrement d'accord. Cela ne me semblait pas évident au premier abord. A ce sujet j'avais au cours d'une conférence sur l'anticipation et la biométrie demandé à deux auteurs de Sf s'ils ne craignaient pas d'encourager ou du moins de familiariser le lecteur avec la société que l'on voudrait nous vendre (à base de surveillance etc.) Ils m'ont étrangement avoué ne pas s'être posé la question. Et vous-même?

Je trouve hallucinant et triste qu'ils ne se soient jamais posé la question. La Sf acclimate beaucoup d'idées tragiques en les mettant en récit, en scène et en situation. Par exemple sur le post-humain : on le rend souvent désirable en le mettant en fantasme et on acclimate son avènement.

L'analogie est juste, de fait je pense que la notion d'engagement est primordiale en littérature. Et de responsabilité.

La littérature "irresponsable" est la norme aujourd'hui. Parler de responsabilité de ce qu'on écrit, ouh lala, que c'est has-been et ringard ! Sartre et Camus sont loin, malheureusement. Quand Sartre était là, il "nuisait à la bêtise" rappelle Deleuze. Certaines choses ne pouvaient pas être dites (certaines conneries majeures). Aujourd'hui, si !         

J'aime beaucoup l'expression de Jean-François Lyotard aussi, dans la même idée : une œuvre d'art est un transformateur d'énergie. Mon espoir est que, lorsqu'un lecteur sort de la Zone ou de la Horde, son énergie en soit décuplée, enrichie. Je ne critique pas Houellebecq par exemple, je n'aime pas mais ce qu'il écrit est sincère, habité; par contre, je trouve que ça mine l'énergie, que ça la plombe, que l'alchimie vire à l'attristement et ça me suffit pour me tenir à distance.

Merci infiniment pour vos réponses Alain,
ainsi qu'à Libfly et à tous les participants ! 

Salut Éric ! Merci à toi !!

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