mercredi 9 janvier 2013

Les Aveugles, Sylvie Frétet, Raoul Sinier



Les Aveugles est un roman graphique scénarisé par l’auteur Sylvie Frétet et illustré par Raoul Sinier, peintre, compositeur, musicien, chanteur et vidéaste que j’avais eu le plaisir de vous présenter à l'occasion de la sortie de ses albums Guilty Cloaks et Covers, ou encore du concert organisé par Nolife en mars dernier. 

Suite à nos échanges, Raoul m’a aimablement proposé de m’envoyer le dit roman que j’envisageais de chroniquer depuis longtemps. Qu’ils soient infiniment remerciés pour ce geste, leur sympathie, et leur talent. 


Publié il y a tout juste deux ans par les Éditions Fées, l’objet d’abord, un peu collector, avec sa couverture souple qui lui donne un côté fanzine, son papier épais et son impression couleur de grande qualité, a fait l’objet d’une réalisation réellement très soignée. Quant à la mise en page, originale et variée, elle fait alterner bulles classiques et dialogues successifs à l’intérieur d’une même bulle - un peu à la manière d’une pièce ou d’une chatroom - que prolongent des encarts ou cartouches commentant ces mêmes dialogues en aparté. L’on s’habitue progressivement à cette logique, et cette adaptation fait de la lecture des aveugles une expérience similaire à celle que vont vivre les personnages découvrant l’univers du jeu. 

Après un court et mystérieux prologue, le récit s’étend en effet sur trois parties : la présentation du jeu, son déroulement, puis un épilogue. 


En trame de fond l’histoire de Blaise, dit Blaze, le héros, et de son ami Jérôme, dit Hiero, deux férus de jeux vidéos à qui l’on propose de tester la version thérapeutique d’un jeu destiné à aider « des personnes souffrant de névroses plus ou moins graves ». Très vite, malgré les propos rassurants du psy - pas d’analyse, de psychanalyse, pas de fous dangereux - ces aspects vont prendre le dessus sur nos héros au fil des rencontres avec des personnages toujours plus improbables, au point qu’il sera difficile de distinguer qui sont les fous et, finalement, qui sont les aveugles : de Hiéro, dont la cécité est compensée par des lunettes perfectionnées ; de Blaise persuadé de connaître la vérité sur leur passé ; voire de nous-mêmes ?

Bienvenue dans un monde mutant, où corps et technologies sont liés, un monde peut-être familier par son étrangeté aux adeptes des vidéos de Raoul Sinier qui croiront y reconnaître de-ci, de-là, quelques créatures et peut-être même leur créateur aux détours d’une architecture froide, gothique, et sombre. 

Un monde réservé à quelques un comme dirait Nietzsche, cité au gré des références philosophiques, alchimiques, et symboliques qui ponctuent des dialogues et images crus d’où émergent de réelles interrogations comprenant plusieurs niveaux de lecture sur la conscience et le libre arbitre, la liberté et la culpabilité, le rapport aux parents, au biologique, à l’inconscient et à l’Oedipe, aux traumatismes. Un monde persistant où la violence et les fantasmes sont partout présents : dans les rues, les jeux, les esprits qui les fomentent et les expérimentent. Où l’obscurité, le masque, le vêtement, le non-dit, exacerbent encore ce qu’ils prétendent dissimuler : la vérité nue de corps vivants, affamés, carnassiers, prêts à jeter leur dévolu sur le premier venu, « charpente en os, tendons, matières nerveuses et grasses, des litres et des litres de liquide visqueux ».


Ainsi, parce que rien n’est évident à première vue, ce n’est pas pour mais malgré le sexe et la violence qu’il faut entrer dans cet univers et se laisser guider, à l’instar des personnages, avec méfiance, mais curiosité, sans savoir ce qui peut nous tomber à tout moment sur le coin du nez. 


Quand Dante, prévenant les lecteurs de sa Divine Comédie, déclarait au seuil de son Enfer « Vous qui entrez ici abandonnez tout espoir », c'est au coeur de leur cosmogonie contemporaine que Sylvie Frétet et Raoul Sinier vous révèlent sans ambages au sujet de leur création «  Vous ne pouvez pas rentrer dans ce monde-là avec votre morale à la con […] Parce qu’il y a des mondes où il faut déposer les armes avant d’entrer. C’est tout. »

Vous pouvez vous procurer Les Aveugles sur le site des Editions Fées.
Retrouvez également les autres travaux de Raoul Sinier sur raoulsinier.com



Crédit photo et vidéo © Sylvie Frétet, Raoul Sinier, et les Éditions Fées.

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