mercredi 11 septembre 2013

Manuel El Negro, David Fauquemberg

Après Robert Mitchum ne revient pas de Jean Hatzfeld que je vous ai présenté tout dernièrement, voici Manuel El Negro de David Fauquemberg, second - et meilleur - roman dans le cadre de cette rentrée littéraire et de l’opération On vous lit tout organisée par Libfly et le Furet du Nord, que je tiens à remercier.

Sorti le 21 août aux éditions Fayard, troisième roman de l’auteur après Nullarbor et Mal Tiempo, l’ouvrage est d’abord une exploration du mundillo flamenco né et nourrit de la pauvreté, de la faim, de la solitude et de la fatiga du quotidien.  

Mais parce que c’est un petit monde qui se raconte sans se dire, dans un langage du geste et de la sensation, « vous ne comprendrez pas le chant sans en connaître les histoires ». Aussi est-ce par le biais de la légende de Manuel El Negro, célèbre cantaor et gitan, et de son amitié avec le narrateur, Melchior de la Pena Gordo, tocaor et payo, que l’auteur nous entraîne dans sa découverte de la « langue flamenca ».

On fait ainsi la connaissance des deux companeros dès l’école, la vraie, celle du rythme et de la liberté, de la mémoire et de la réputation, celle des vieux dont l’héritage forme la singularité de l’identité des balirores et cantaores nés dans le barrio. Un milieu que nos deux protagonistes ne tardent pas à quitter pour enrichir leur technique, leur jeu, leurs sources ; voyageant « de Madrid à Tokyo, de Paris à Buenos Aires » ; gagnant en expérience et en émotion ; découvrant tout un monde composé d’une infinité de styles, de personnages, de maîtres, mais aussi l’amour nimbé du tragique et de la démesure propres à la jeunesse et au flamenco. L’amour du flamenco par-dessus tout, avec ses règles et ses styles, d’un art qui ne se réduit ni à « Pythagore », ni à un « folklore imbécile ».

Au sein de cet univers où le succès est d’abord d’estime et où la gloire consiste simplement à pouvoir « vivre dignement de son art », on suit l’ascension sans répit ni filet de Manuel et de Melchior. Des veillées aux fêtes, des scènes aux studios, des premiers disques aux trois cent mille exemplaires, l’auteur nous entraîne à travers un florilège d’histoires où abondent les frasques de personnages emblématiques et surtout l’art, la danse, le chant, le rythme, la liberté qui font l’âme du flamenco. De sorte qu’à la grâce, à la perfection, mais aussi aux coups de sang et aux superstitions de Manuel s’oppose bientôt la figure de Melchior, éternel second dont la vocation, l’exigence, et la persévérance s’imposent.

Ainsi, parce que Manuel n’est pas un saint, à un roman hagiographique, à une histoire de la musique, à une série de portraits complaisants, se substitue un constat plus amer, où la nostalgie prend le pas et où les souvenirs se font plus récents. L’envie, l’argent, l’ostentation, l’opulence, la drogue ont progressivement raison du flamenco qui perd en profondeur ce que l’industrie du disque gagne en clinquant avec sa mode de la rumba et du tango : « quand l’argent parle, chacun se tait. » Somme toute Manuel El Negro constitue une fresque vivante,  toute en ombre et lumière, de cet univers. Un roman réussi où l’on se laisse entraîner avec plaisir dans les péripéties de ces figures attachantes du flamenco.        


Vous pouvez retrouver cette critique sur Libfly ainsi que sur le site dédié à la rentrée littéraire.

Prochainement, un troisième, dernier, et encore meilleur ouvrage reçu dans le cadre de cette opération : Le Journal d’un écrivain en pyjama de Dany Laferrière. A la fois exercice de style, mémoires et manuel à l’usage du jeune auteur qu’il n’est plus, du lecteur qu’il demeure ou de celui que vous êtes peut-être.

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