vendredi 1 mai 2015

En mai fay ce que vouldras 1/2

Depuis ma dernière chronique rétrospective intitulée Ma rentrée littéraire au lance-grenade, vous avez eu l'occasion de découvrir deux belles séries consacrées l'une à la musique avec Le Mot et le Reste, l'autre à la littérature avec Le Tripode, ainsi qu'une troisième, initiée avec Monsieur Toussaint Louverture. Après ce beau mois d'avril musical, nous reprenons l'alternance de nos rubriques avec cette chronique.

Une chronique un peu particulière - pour la première fois mixte, ou mix, quoiqu'en deux parties distinctes, de mes dernières découvertes en littérature, bande dessinée et musique - puisque nous fêtons ce jour le cinquième anniversaire de ce blog qui, après une pause d'un an, a repris du service sur les chapeaux de roue.

Avec une fréquentation en constante progression et record ce mois-ci ; des titres et contenus qui font que lorsque vous voulez en savoir plus sur « Gavelis », « Jacques Abeille » ou le « livre de référence sur le rock prog » vous atterrissez ici ; des éditeurs indépendants qui témoignent de la richesse, de la qualité, de la vivacité de l'édition, ce blog est parvenu progressivement, avec exigence et passion, à définir une ligne éditoriale qui lui, me, et, je l'espère, vous correspond.

Les derniers mots de Falcone et Borsellino, Antonella Mascalli 

Parmi les éditeurs qui comptent, ici comme ailleurs, aux côtés de ceux précédemment cités, du Tripode, du Mot et le Reste, de Monsieur Toussaint Louverture, ou encore de Zones sensibles, de 2024, de L'Oeil d'or et d'Allia, j'aimerais mettre une nouvelle fois à l'honneur La Contre Allée qui, aujourd'hui comme hier, est présente ce 1er mai à l'occasion du Salon d'expression populaire et de critique sociale d'Arras avec Roberto Scarpinato mais aussi Jérôme Skalski. Aussi, à l'occasion de la nouvelle édition augmentée et préfacée par Edwy Plenel de l'excellent Retour du Prince de Scarpinato et Lodato dirigé par Anna Rizzelo dont je vous avais amplement parlé ici, ainsi que de Cosa Nostra son admirable pendant, j'ai l'honneur de vous présenter aujourd'hui Les derniers mots de Falcone et Borsellino sorti en avril 2013. Un ouvrage que j'avais reçu à l'époque et que, du fait de ma propre actualité, je n'avais pas chroniqué.

Cette même actualité m'amène aujourd'hui à revenir sur cet essai dirigé par Antonella Mascali, préfacé par Roberto Scarpinato et traduit par Anna Rizzelo et Sarah Waligorski qui avait déjà travaillé sur les précédents ouvrages de la série. « Martyrs », « entravés », « calomniés » : ainsi Antonella Mascali décrit-elle dans son avant-propos les deux juges « tués par la mafia » selon une rhétorique d’État qui tente encore par delà la mort d'étouffer leurs voix. C'est donc « hors du texte », dans le non-dit et l'indicible, qu'il faut aller chercher la véritable clé de lecture de tout cela comme nous l'indique Roberto Scarpinato dans une longue préface d'une cinquantaine de pages avant de laisser place à trois parties d'une trentaine de pages chacune, respectivement consacrées aux deux puis à l'un et l'autre des juges assassinés. Une somme courte mais dense, technique mais accessible, erratique mais construite, abrupte mais passionnante, qui rend compte dans la forme comme dans le fond des difficultés qui se présentent sitôt que l'on brise l'omerta.


« L'Etat n'est pas crédible » déclare Scarpinato sans ambages, sa représentation tient de la farce, comme le démontre à lui seul l'exemple de Giulio Andreotti, sept fois premier ministre et vingt-deux fois ministre, connu pour ses rapports — officiellement établis par la cour d'appel de Palerme — avec la mafia. Ou celui de ce procureur qui approuve la nomination d'un membre d'une mafia présentée comme ayant toujours respecté la magistrature et la justice. Un constat renforcé par les expériences respectives de Giovanni Falcone qui dénonce la mise à l'écart dont il fit l'objet, et de Paolo Borsellino qui condamne le désengagement de l’État, en un mot le manque de fiabilité de celui-ci, cause et conséquence du règne d'une mafia qui, selon eux « n'est pas invincible » comme l'a prouvé le pool antimafia dont l'exemple nous enjoint aujourd'hui à fuir et à dénoncer la convergence des intérêts politiques, économiques et mafieux.


Un ouvrage qui, comme les précédents, ne se cantonne pas au témoignage et à l'anecdote mais propose une analyse systémique globale non seulement de la mafia mais de l'appareil d’État. Une analyse qui s'applique parfaitement à la France au moment où Nicolas Sarkozy, impliqué dans pas moins de neuf affaires, après avoir été placé en garde à vue, mis en examen pour corruption active et trafic d’influence actif, reprend une nouvelle fois à son compte le discours mafieux qui consiste à condamner cette justice « qui fait la guerre au pouvoir politique » et serait une entrave au « miracle de la République ». Une république à l'italienne, mafieuse, cela va sans dire, et qu'il distingue donc de la démocratie. Un ouvrage salutaire, enfin, pour l'envoi duquel je tiens à remercier La Contre Allée et tout particulièrement Benoît qui depuis des années fournit un travail aussi incessant qu'exemplaire que j'ai eu le plaisir et l'honneur, y compris en tant que libraire, de pouvoir mettre en avant.

Le Voyage Céleste Extatique, Clément Vuillier 

Après vous avoir présenté en décembre l'excellent Vous êtes tous jaloux de mon jetpack de Tom Gauld, j'ai le plaisir de vous présenter aujourd'hui Le Voyage Céleste Extatique sorti le 24 avril aux éditions 2024. On voyage toujours un peu dans ou avec les ouvrages de 2024, à travers le monde, l'espace, le temps et les genres, la 3d, la couleur ou le noir et blanc — que ce soit avec the famous Jim Curious, Quasar contre Pulsar ou encore les Des-agréments d'un voyage d'agrément, mais aussi avec les livres de Clément Vuillier, d'E=MC2 à Nous partîmes 500 sorti en octobre dernier et qui a donné lieu à une très belle exposition.

Dans la lignée des précédents, en toujours plus beau et toujours plus grand, Le Voyage Céleste Extatique reconstitue l’œuvre d'Athanasius Kircher, jésuite allemand de la Renaissance, « génie précurseur et cancre illuminé », à travers six chapitres introduits par quelques courtes pages de textes et surtout de magnifiques illustrations qui en constituent l'essentiel. Au seuil de chacun des six chapitres qui composent le Voyage, un premier schéma conique indique notre localisation au sein du livre (ex : I) tandis qu'un second dessine notre trajectoire à la manière d'une carte des étoiles, ou lunaire, c'est selon (ex : I -15, I -16 […] I -31), illustrant le petit texte d'introduction aux magnifiques illustrations qui suivent et se présentent comme autant d'étapes dans ce voyage.


Des « Prolégomènes », porte d'entrée où l'invitation au voyage se fait pressante, au « Retour » qui, on s'en doute, ne laissera pas le voyageur indemne ou, du moins, indifférent, Clément Vuillier nous entraîne au gré de grottes, rochers, quasars, trous noirs et météores, à travers les multiples et étranges paysages labyrinthiques, enneigés, désertiques, caverneux et galactiques qui constituent son univers, celui de Jean et Cosmiel et désormais le nôtre. Un voyage initiatique « à l'intérieur de la terre », « sur la lune », « dans l'espace » en passant par le Soleil et Pluton, qui illustre parfaitement cette réflexion sur le doute, la foi, le hasard et la contingence, les croyances et la science, sur l'infiniment grand et l'infiniment petit, le temps, la distance, l'existence, la place relative de tout cela au sein d'une création tout entière réunie au cœur d'une terre creuse, théorie fumeuse devenue pour l'occasion révélation.


Une réflexion là encore d'actualité quand fondamentalistes de tous poils, chrétiens ou musulmans, n'hésitent pas à réaffirmer que la terre est plate, et que la musique et les femmes sont l’œuvre, c'est selon, du sheitan ou de satan. Mais il s'agit surtout d'un ouvrage imaginaire et poétique visuellement extatique en vérité pour lequel je remercie les éditions 2024 — et plus particulièrement Olivier pour m'avoir exceptionnellement fait parvenir les épreuves — et que je vous invite à vous procurer sous la forme d'un très beau livre toilé célestement réalisé dont 2024 a le secret. Un ouvrage que vous pourrez également découvrir à l'occasion de son vernissage le 12 mai à Paris. 

Fay ce que vouldras


Fay ce que vouldras : tel est l'intitulé que j'ai voulu donner à cet article à l'occasion du cinquième anniversaire de ce blog. C'est pourquoi je ne vous parlerai pas — ne serait-ce que parce que l'excellent Claro le fait mieux que moi avec Moix – je ne vous parlerai plus ici, sinon une dernière fois, de ces livres que j'ai pu lire tout dernièrement encore et que je ne lirai plus, ni de ces auteurs qui n'ont pas besoin de moi pour être mauvais mais le sont sitôt qu'on leur permet, méprisent les lecteurs et critiques en secret mais passent leur temps à courir après, vous envoyant complaisamment leurs livres que vous acceptez par politesse puisque, vous disent-ils, cela n'engage à rien, puis de force celui de leurs nouveaux copains, usant de mauvaise foi et d'insultes quand la critique ne leur plaît pas. A ceux-là que je ne mettrai pas à l'honneur, sachant qu'ils n'en ont pas, je répondrai simplement par le mot de Cambronne, puisqu'on ne reçoit jamais que ce que l'on donne.

Aux autres, aux éditeurs et auteurs dignes de ce nom, à Libfly, à Lucie, à Benoit, à Pierre Suchaud et Clément Chevrier, à Frédéric Delâge, Guillaume Kosmicki et Amaury Cornut, à Dominique Bordes, à Lou, enfin, femme de ma vie, de cœur et de lettres, qui m'encourage à lire, à dire et à écrire ce qui me plaît, et à qui vous devez de fait et en partie la qualité (et la longueur) de ce que vous trouvez ici, bref à tous ceux avec lesquels j'ai eu ces derniers mois — à l'occasion de ces chroniques, via les réseaux ou au Salon du livre — de vrais échanges grâce à ce que nous faisons les uns et les autres, à vous enfin, lecteurs qui êtes de plus en plus nombreux à nous suivre, j'aimerais – avant de vous retrouver prochainement pour la suite de cet article de nouveau consacré à la musique avec les derniers albums de Raoul Sinier et d'Eric Cheneaux — adresser un dernier mot (vrai de vrai) : merci !

« Fay ce que vouldras, parce que gens liberes, bien nez, bien instruictz, conversans en compaignies honnestes, ont par nature un instinct et aguillon, qui tousjours les poulse à faictz vertueux et retire de vice, lequel ilz nommoient honneur. » (Rabelais, Gargantua).

Crédit photo © 2024, La Contre Allée, Lou Dev & Eric Darsan

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