vendredi 22 janvier 2021

Poser problème, Antoine Mouton

« Alors voilà, c'est un livre qui va sortir dans des lieux où on ne peut pas rentrer et ça s'appelle Poser problème (…) Le livre dure une journée, la journée du solstice d’hiver. C'est une journée faite de poèmes et de photographies, donc de dires et de voirs (…) C'est le poème comme exercice de présence au monde, au temps, à l'autre, à soi. De présence et de disparition c'est-à-dire qu'on s'efface derrière ce qui est dit, et c'est comme avec les photos : on disparaît derrière ce qu'on voit. »

Poser problème, huitième ouvrage d’Antoine Mouton, le second aux éditions La Contre allée après Chômage Monstre, est sorti le 6 novembre 2020 en librairie. C’est-à-dire, comme le rappelle cette belle vidéo de présentation, dans des lieux fermés. Ouverts depuis, et peut-être de nouveau fermés prochainement à l’occasion d’un énième confinement. J’aurais envie de vous dire de vous y précipiter les yeux fermés avant de lire ceci, mais je tiens d’abord à décliner toute responsabilité quant à la possibilité de se heurter à un mur ou à une chute inopinée en enfonçant des portes ouvertes.

 « La seule chance que j’ai de connaître le monde
est de m’intéresser à ce qui m’en sépare. »

 Avec Poser problème, Antoine Mouton propose plus d’une trentaine de poèmes – tous très différents dans la forme et le fond, tous plus beaux et émouvants, intelligents et facétieux, les uns que les autres – qui s’enroulent et se déroulent, se li(s)ent, se livrent et se déli(vr)ent sur plus de deux cents pages dont les numéros sont remplacés par des heures. Un livre d’heur(e)s peu orthodoxe qui nous invite à cueillir les jours présents, passés et à venir, à prendre le bon et le mal qu’ils nous apportent avec la patience et l’impatience nécessaires pour recueillir et faire revivre ces instants tannés.

« mon corps fait trop de choses pour un corps, c'est pour ça que je l'appelle le bâton, les gens croient que je parle de mon sexe mais je ne parle jamais de mon sexe (…) on n'est pas habitué sur ce corps à voir des trucs dépasser, on n'est pas habitué dans cette vie à dépasser les limites du corps »

Tout au long de cette journuit, pour ainsi dire, qui s’étend de 7 h 55 à 5 h 33, le poète explore sa pensée, observe comme elle se forme, file les métaphores pour voir jusqu'où tout cela va et peut aller. Il pénètre dans la chair, dans le corps du poème via le sien propre et celui de l’être aimé (l’habitude et l’exception), ou le visage étranger qui s’étrange (Comment entrer dans le secret d’un visage) pour devenir familier. Une entrée en matière qui s’étale en beauté et de tout son long avec le saisissant, fin et touchant, mon corps est un bâton (interprété ici pour Appelle-Moi Poésie) pour se poursuivre avec une série de questions qui, au midi de la journée et de la vie (12 h 00), passent par le cigare de Jean-Luc Godard.  

« On mange tellement de viande ici. Je ne différencie plus les joues des escalopes panées. Est-ce que c’est possible de vivre à ce point entouré de laideur sans s’en apercevoir ?
Et sans se plaindre ?
Sans essayer de fuir ailleurs ?
Est-ce que les gens peuvent regarder une carte postale de la Méditerranée sans pleurer ? »

Avec de la suite dans les idées (« en guise de petit déjeuner, au lieu des noix »), Antoine Mouton multiplie les lignes de fuite, issues de toutes les expériences et rescapées de toutes les espérances, en nous faisant vivre et revivre toutes les émotions, tous les états de conscience, tous les sentiments – l’amitié et la nostalgie, le rêve et la lucidité, l’abattement et la colère (« une fois par mois j’allais voir Vatfer pour les supplier de m’embaucher ça a jamais marché »), les désillusions et la résignation (« j'ai bien vu que derrière les mains tendues la plupart du temps y a pas de bras »), la peur ou encore l’angoisse – pour s’attacher avec sincérité, sans prétention ni concession, à délier les fils de la trame qui tapisse la réalité quotidienne.

« Il y a peut-être un lieu, entre savoir et oublier,
où agir est possible » (17 h 08)

Pour autant, Poser problème n’est pas un ouvrage antipratique ou prothéorique. On y apprend ainsi comment casser des noix sans instrument (art poétique) ; la recette de la gingeuze orangelée (« tu mets Hegel tu mets une orange bio tu mets Deleuze et du gingembre tu mixes tu bois voilà une bonne gingeuze orangelée. ») ; comment trouver un Travahi (« On retourne le sable, on grimpe aux arbres, on capture de petits crabes pour les manger. On revient sans rien à montrer ou bien on ne revient pas. ») ; comment se sont concrètement formés et déformés, bordés et sabordés, Les poètes marxistes (lecture filmée pour/sur remue.net) — sans parler de l'hilarité radicale que ces figures provoquent à chaque lecture.

« il fallait bien que je les connaisse, quitte à outrepasser mes inhibitions intellectuelles, aussi leur ai-je demandé : pourquoi vous ne voulez pas me montrer vos poèmes bande de branlous ? »

Poser problème n’est pas non plus un recueil d’aphorismes : chaque phrase se suffit en soi, mais se poursuit tout de même à l’envi(e), se déclinant au fil du jour à travers les thèmes du travail (récurrent), de l’amour (présence et absence), de la mort (les jours où je pense à la mort), des malentendus et des non-dits qui caractérisent les évidences (répondre à la poussière), du temps (qui se dévide, évidemment), de l’« insuffisance du visible » et de l’enfance (« l'attention maladive de l'enfance. La peur de rater quelque chose quand la plupart du temps il n’y a rien, ou trop peu »), du métier de vivre, en particulier et en somme, à travers ce journal intime et extime ou l’infraordinaire rejoint l’extraordinaire par le biais d’une poésie qui. Ne pose pas, sinon problème. Ne pointe pas, sinon pour interroger.   

 

« nous sommes dans tout ce qui se perd
car se perdre nous prend tout le temps » (23 h 27)

Ici chaque heure naît et n’est pas comme un poème en soi : chaque poème a son heure, et en a même plusieurs. Ainsi du long poème né sans qui n’en finit pas d’être un poème naissant — de 1 h 01 à 5 h 15 tout de même, sans compter les blancs dans la page et les heures et l’oubli qui prennent corps. Pour dire les choses telles qu’elles sont, Poser problème est un livre qui demande du temps et de l’attention. Pas directement, mais au sens où l’on a envie de lui en accorder, où l’on prend plaisir à prendre du temps pour et avec lui, parce qu’il nous en accorde beaucoup aussi. On y retrouve avec joie un tas de choses, et même plus, que l’on aime dans cette œuvre toujours plus conséquente et stimulante – romanesque et truculente avec par exemple Imitation de la vie, ou poétique et bouleversante avec Les Chevals morts et Chômage monstre – empreinte d’intelligence et de sensibilité, de pudeur et d’espièglerie.

« Il faut un peu se méfier de ce qu’on nous propose.
C’est dommage parce que vivre et se méfier c’est difficile de faire les deux en même temps. » (inventer sa journée, 23 h 48)

Tout cela impose Antoine Mouton comme un poète et photographe, styliste et conteur, avec lequel il faut compter — les heures, mais pas seulement. Et expose à demeure Poser problème comme un livre vivant auquel et sur lequel l’on veut pouvoir revenir ; un jeu de réflexion et de reflets où mots et images se répondent ; où poser problème fait solution ; où ce qui est lu se dilue, infuse et diffuse un amour du nonsense et des jeux de mots contagieux qui interrogent les sens et sons entre Oulipo et phénoménologie. Avec cette voix unique, douce et grave, que l’on retient et qui tient tout le texte ; ce regard qui s’attarde avec une bienveillance (« la vie parmi les autres est une enquête les indices sont rares »), une sincérité et une délicatesse (« Il y a tellement de raisons de ne pas faire l’amour ») peu communes sur le temps, les choses et les gens (« Des gens qui croient au pouvoir recouvrant de la peau »).

« On a jeté au hasard le grand sac
de la mort au-dessus de la foule

qui ne courait pas, mais regardait
s'abattre sur elle la toile brune
— tout le monde a été pris. »
(le sac de la mort, 15 h 41)

Pour achever d’imprimer ce recueil sur la rétine et dans les esprits, les éditions La Contre allée se sont fendues d’un colophon barré très adéquat, que collent au fond quatorze photographies réalisées par l’auteur, impressions de déjà-vu (hauts lieux au crépuscule et aurores boréales) qui prolongent et font écho à la trentaine d’autres (corps dénudés, villes, personnes, objets, animaux, paysages en un fil tendu d’abandons et de liens) qui émaillent l’ouvrage, l’ouvrent comme autant de fenêtres vers d’autres possibles, d’autres journées et d’autres nuits, d’autres angles qui se proposent et se disposent à devenir d’autres façons de Poser problème. Mais il est tard, monsieur, madame, il faut rentrer chez soi — le solstice est passé, les jours se suivent sans se rassembler, et déjà le couvre-feu couve d’un mauvais œil le soleil qui lézarde les murs des façades et darde ses rayons dans le périmètre pour regagner jour après jour les heures fauchées par les mois sombres. Avant que la librairie et les yeux ne se referment, vous avez juste le temps de vous y procurer de quoi Poser problème pour méditer sur tout ça. 

Extraits et photos : © Antoine Mouton et La Contre allée. Crédit texte et photo de photo et de texte : (cc) Eric Darsan.

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