lundi 21 septembre 2020

Chienne, Marie-Pier Lafontaine

Incisif et réflexif, Chienne, de Marie-Pier Lafontaine, sorti au Québec chez Héliotrope il y a un an et tout juste publié en France par Le Nouvel Attila le 4 septembre 2020, est un premier roman qui ne mâche pas ses mots. Une autofiction percutante qui, pour décri-re/-er la réalité d’un «viol suspendu, inceste latent», traque l’ombre derrière la proie sans en lâcher aucune.  

Crédits photo à la fin de l'article

«Parmi toutes les lois du père,
il y en avait une d’ordre capital :

ne pas raconter
»

Chienne est le livre d’une survivante, le résultat d’un travail d’excavation sans concession dans la forme comme dans le fond qui en entraîne ici, plus humblement, un autre. D’où ces quelques mots en guise de précaution pour rappeler quelques évidences : tout ce que vous trouverez ici est, mais n’est pas dans le livre. Chienne est un livre court et clair, saisissant et abordable, qui, pour partir d’une réalité, parle de lui-même. Aussi, quitte à l’évoquer, autant envisager, en plus de ce qu’il est, ce qu’il peut faire. Une démarche que je rappelle régulièrement et que nous avions, à la demande de L’Ogre, explicitée avec Lou lors de nos Manifestes de la critique.

La littérature me fait, le monde me fait – la violence, la révolte, l’enthousiasme, l’amour, l’expérience me font – l’écriture me fait, la lecture me fait. A leur contact, je me fais moi-même chaque jour davantage. J’ai envie de parler de ce qu’un livre me fait, et en quoi, mais aussi de ce qu’il dit/fait de sa/ma/notre réalité. De ce que je peux faire de ce livre, mais également de ce que je peux faire de ce qu’il me fait. De son action sur le réel, sur moi qui suis dans cette réalité, de notre rétroaction sur elle. Et ce d’autant plus quand la fiction vise, non seulement à rendre compte de, mais à dépasser pour mieux surpasser la réalité que l’on nous fait, qui nous fait et que l’on peut faire/refaire/défaire à notre tour.

Qu’est-ce que cela peut me faire? Souvent l’expression est utilisée avec dédain. Comme si, en l’occurrence ici, ce que l’autrice fait de ce que le père fait de la narratrice ne nous touchait pas, ne nous regardait pas. Comme s’il s’agissait de phénomènes isolés, apparaissant par intermittence, échappant à notre entendement et donc à notre action. Mais nous vivons parmi les monstres, et les monstres sont parmi nous, quand ils ne sont pas en nous. En puissance ou non, qu’ils s’ignorent ou non. Même et surtout quand ils s’ingénient à faire le mal et le malin, comme ici, il n’y a pas de génie du mal, aucune intelligence là-dedans, rien à comprendre et moins encore à excuser. Raison de plus pour se sauver, et sauver celles et ceux que l’on peut.

Le diable fait rarement dans le détail : il est bête et méchant, tourne en rond, projette son mal être sur les êtres qui l’entourent. Il est grossier, exhibe sa queue et ses cornes, aiguillonne les damnés vers et dans les flammes de l’enfer. S’il n’avait pas cette aura, s’il y avait une échappatoire, si l’on avait la force ou l’aide nécessaire, si l’on ne nous avait pas convaincu·e·s de son autorité et de notre culpabilité depuis l’enfance, l’on aurait juste envie de se retourner et de lui en coller une. C’est ce que fait Marie-Pier Lafontaine qui, avec mordant, lui réserve un chien de sa Chienne. Voilà ce que j’aimerais mettre en lumière, en écho, en disant pour une fois davantage qu’en faisant sentir, sinon l’urgence et la nécessité, l’importance d’un tel livre.

En souhaitant qu’à sa suite les langues se délient, que l’échine se dresse, que les griffes et les crocs s’acèrent, et que la colère se déchaîne.

« Il brandit un collier. Tape sur sa cuisse. Ici, ici. Le père, il me dit souvent. Trop souvent. Tant qu’à être une sale chienne, aussi bien l’être jusqu’au bout (...) M’obliger à jouer à la chienne est le meilleur moyen qu’il a trouvé pour que je traîne nue à ses pieds. »

«Il vaut mieux exister en tant que chienne que de ne pas exister du tout.»

Elle était, toutes ces fois, une petite fille traitée comme – jamais on n’oserait traiter – une chienne, qui survécut et devint une jeune femme. Qui replongeant dans son passé raconte comment, tenue en laisse, elle est soumise avec la complicité de la mère aux pires sévices par un père incestueux, tortionnaire, pervers et misogyne. Un père obscène, obsédé, irascible, insatiable, excité et nourri par la terreur et la souffrance qu’il sème. Qui se répand sans répit autour de lui, en injures, en menaces et coups, en semonce et semence. Qui jette sans cesse son dévolu sur ses filles. Avec pour seul interdit, posé par la mère, de les pénétrer sexuellement.

Les humiliations, les pleurs, les coups, les plaies, les hurlements : à partir de là, tout devient prétexte à, moyen de, repousser les limites du supportable et du tabou, faisant du quotidien le vaste terrain de jeu d’un exercice à contrainte. Le personnage du père, s’il est particulièrement monstrueux, et à ce titre emblématique, n’est pas pour autant celui d’un conte, d’un fait divers. S’il paraît isolé c’est parce qu’il isole, cloisonne ses proches et nous avec, par la sidération que provoque le trop-plein de ses exactions. Mais, pour peu que la parole se libère, l’on réalise combien il apparaît plus proche car plus commun qu’on ne pourrait le penser en réalité.

«Nous étions, ma sœur et moi, les victimes parfaites pour le père. Nous avions toutes deux un vagin.»

Cette histoire relate la douleur et l’horreur de la condition qui est faite aux enfants et aux femmes, interroge le pouvoir de l’écrit qui pointe la banalité du mal au sein même de la cellule familiale. Le monstre qui ne devient monstre – Papa-monstre – qu’à partir du moment où on le montre, le dénonce, le nomme. Le mâle prédateur qui, sorti de la norme, épinglé tel qu’il hait, est encore présenté sous les traits bonhommes du bon père de famille par les médias, voisins et pairs feignant l’ignorance et la stupeur. Dont les tares (d)énoncées, réunies, révèlent un mal prétendument insoupçonnable. Quand chacune, pourtant, suffirait à le rendre monstrueux et donc punissable.

Ce constat, loin de relativiser les crimes du père, montre au contraire combien ils sont permis, tolérés, tus. Seuls l’autorité que la société lui confère et le silence qu’il impose à l'intérieur comme au dehors du foyer lui permettent de poursuivre sa vie criminelle sans être poursuivi. De s’assurer en toute impunité de son pouvoir en abusant de celles et ceux qui y sont soumis. C’est pourquoi il est important, de soustraire les mots et les corps à cette emprise, de les exfiltrer, de les faire exister (du latin exsistere : sortir, naître, se montrer ) hors de lui, poussés par et malgré la haine et la honte que le foyer concentre, entretient, irradie.

La plupart d’entre nous, les femmes et les enfants d’abord, ont déjà été victimes ou témoins dans leur vie de violences commises avec la complicité ou non, le silence ou non, de son entourage. Dans le meilleur des cas, on sait que ce n’est pas normal. Dans la majorité, on tente de se rassurer. On se dit que cela ne peut pas durer, qu’une personne va intervenir. Dans la réalité, on ne peut se fier ni à la bonne volonté du bourreau ni à celle des autres. Qu’aucun enfant, qu’aucune femme, qu’aucune personne ne puisse plus être : battue, humiliée, violée, maltraitée ou menacée de l’être, victime de l’autorité de qui que ce soi, en public ou en privé : voilà ce que l’on souhaite au contact de la violence comme au sortir de ce livre.

Ici, le seul réconfort de la narratrice est la présence aimante de sa sœur qui partage son sort, ainsi que ce livre qui lui est dédié («À ma sœur, Nous deux contre le reste du monde.») Et ce, malgré les sept autres enfants de la famille et les tentatives du père pour les séparer. Au moment des faits et à plusieurs reprises, l’école, le tribunal, la police (auprès de qui la narratrice, conduite par sa propre mère, doit témoigner en faveur d’une camarade incestée) auraient pu intervenir s’ils n’étaient eux-mêmes des dispositifs disciplinaires d’une société d’hommes («Le juge aussi est un homme») adultes (L’avocat de la défense : «Les enfants mentent»). De même que la mère, si elle était suffisamment bonne, au lieu d’être complice.

«Mon premier souvenir d’enfance (…) Elle lui interdit ce jour-là de nous pénétrer. La mère sait très bien qu’à part cuisiner et écarter les jambes, elle ne sert pas à grand-chose. Alors si son mari en venait à baiser les enfants, à quoi, elle, servirait-elle?»

«La mère participe à l’inceste» : la narratrice le répète. Comme se répète la violence. Une mère «hargneuse», omniprésente par son silence, son inaction, sa complicité. Une mère qui nie les attouchements sur ses filles, attachées, clouées devant un film porno trash. Une mère violée devant elles, violées par procuration, en avant-goût de ce qui les attend. Une mère «kidnappée» à seize ans par leur bourreau, dressée en quelque sorte par lui pour banaliser, accepter et faire accepter cette non-vie d’insultes, faite de coups et de viols à répétition, malgré la terreur et les cauchemars. Une mère qui verrait son existence reniée, sa famille détruite, si le pouvoir du père tel qu’elle l’a toujours connu et supporté était renié, dévoilé ou dévoyé.

Ce pouvoir du père sur son entourage – femme et enfants minorisées dont il use et abuse en bon propriétaire, possédant sa femme et fantasmant ses filles en prostituées offertes à d’autres hommes faute de pouvoir les pénétrer lui-même – n’est autre que celui conféré par nos sociétés patriarcales qui régissent rapports et transmission. Une logique qui veut que même la question de la libération des enfants et des femmes soit posée par ceux qui en abusent sexuellement. De tels monstres existent, ils sont partout, on ne peut les ignorer : l’espace public comme privé est à eux, fait par et pour eux : ils assoient leur pouvoir, s’écrivent et passent à l’acte dans la littérature et dans la réalité par leur participation active à une culture du viol. 

 

« On dit qu’il est normal d’avoir peur du viol. Que son idée seule terroriserait n’importe quelle femme. Moi, le viol ne me fait plus peur du tout. J’ai reçu suffisamment de coups, de haine et de crachats pour ne plus trembler devant la possibilité d’un contact non désiré. Mon corps a été maltraité tant de fois, mes os battus, que ma chair a été vidée de son sacré. »

« La peur nous a été inculquée avant même le mot pour la nommer. Je me souviens d’une sensation diffuse. Un picotement sous la peau. La peur mobilise le sang dans les veines du cœur. Laisse l’extrémité des doigts et des orteils glacée. »

On ne peut ici séparer l’homme de l’artiste ou du bourreau, sinon à la hache. Quand Sade, noble tortionnaire couvert par sa famille bien qu’embastillé par elle, compense sa frustration par ses écrits (dont semble tirée la scène de Chienne où le père est imaginé offrant les orifices découpés de ses filles) passe pour un chantre de la liberté victime de l’arbitraire. Quand Sollers, en pape des lettres, répète avec Casanova qu’il est naturel de désirer sa fille et même de coucher avec elle. Quand Matzneff, pédophile notoire, après avoir manipulé à coup de rhétorique et d’esthétique ses amants, amantes, lectrices, lecteurs, est défendu par des élus que l’on découvre eux-mêmes pédophiles. Quand un président nomme un ministre accusé de viol à deux reprises et dit, pour sa défense, qu’il lui a parlé «d’homme à homme» (faudrait pas être dérangés).

Si – comme on le constate systématiquement quand il s’agit de violences spécifiquement exercées contre les femmes et les enfants – un homme se sent, à la lecture de Chienne, attaqué ad hominem et obligé. 1/ De se dédouaner («le père ne reflète #pas tous les hommes» – «Pas tous les hommes, mais assez pour qu'on ait toutes peur» répondent les colleuses). 2/ De se plaindre «qu’on ne peut plus rien dire ni faire» (on se demande qui est qu’on). 3/ De minimiser, d’excuser, de donner raison, de jouir des sévices infligés  : l’on comprendra que ce n’est pas le livre le problème. Ce n’est plus qu’une question de genre : c’est une question d’empathie, d’éthique, de respect – pas de mauvaise foi, de faux discours, de faux-semblant. Rien ne peut excuser qu’une personne soit traitée plus vilement qu'une chienne devrait l'être.

«Les hommes m’aiment, m’ont toujours aimée, comme on aime une chienne. À quatre pattes. La langue sortie. Surtout ne pas grogner, surtout ne pas mordre. Ils me l’ont dit. Leurs phalanges verrouillées autour de mon cou. Une ceinture une fois. Ils me l’ont dit des centaines de fois t’aimes ça, hein, maudite chienne.»

La vraie force de Chienne, c’est de renverser le rapport de force et de valeur, de montrer combien, même mise plus bas que terre, la narratrice est toujours meilleure que son, puis ses agresseurs. On dit souvent le sexe comme violence, rarement la violence comme sexe. Chienne dit. Comment nos sociétés, les femmes et surtout les hommes qui les font, élèvent les filles dans l’idée de la virginité pour mieux les saloper, avec la peur qui entoure sa perte et la menace du viol. Une peur intégrée, perpétuée au quotidien, à l’âge adulte, au fil des générations. Comme s’il s’agissait d’un fait naturel, un passage obligé, quasi rituel, validé par la réalité. Une peur prolongée par celle des victimes de devenir violentes ou pédophiles. Comme si l’éducation et la génétique se rejoignaient pour enfermer l’enfant conçu à ses croisements, le priver de son libre arbitre plutôt que de lui permettre d’échapper, en conscience, au cycle de la prédation.

Il faut rappeler sans cesse qu’il n’y a pas de victime prédestinée, de martyr sans bourreau, de viol et d’inceste sans violeur. Si cela se dit et se fait d’un côté, se tait et se subit de l’autre, ce n’est pas parce que cela s’ignore, mais bien parce que tout le monde sait. Famille, voisins, amis, et jusqu’au plus au sommet de l’Etat : la majorité sait, se tait et suit, élit et lit ce qu’on lui dit par convention, confort et bienséance, au sein d’un modèle qui n’a de «sécuritaire» que le nom. Chienne le sait, le dit, se livre et délivre. C’est pourquoi ce livre parlera à beaucoup, y compris à cette majorité, même si elle ne veut pas en entendre parler, ne veut pas se sentir concernée. Ce livre est un livre majeur au sens où il parle de lui-même pour s’adresser avec aplomb à toutes celles et à tous ceux qui s’y reconnaîtront, qu’ils et elles et le veuillent ou non. 

« Il y a tout un pan de la violence que je ne me résous pas à écrire. Ça en ferait trop. Trop de violence dans le même livre. On se dira que j’ai exagéré ou menti. Et toutes les personnes qui me diront que j’ai exagéré ou menti seront mon père. Je ressentirai l’urgence, à chaque fois, de leur planter un couteau dans la gorge. »

« À défaut de pouvoir tuer mon père, je me suis amputée de son nom. J’ai tranché d’un seul coup ce morceau de lui qui me talonnait où que j’aille. »

Le mal est déjà fait, mais tout n’est pas consommé : le pire est à venir, du moins c’est ainsi qu’il se présente pendant qu’il s’affaire. Ici, l’issue n’est pas dans la reconnaissance et la compréhension des sévices infligés par le père (il le sait, en jouit) : c’est que le possédé (par lui-même, par une folie furieuse) soit dépossédé de la violence qu’il exerce, perde l’exclusivité de la monstruosité. Même si cela doit passer par le désir contradictoire et transitoire que son pouvoir soit exercé par d’autres et ses menaces de viol réellement mises à exécution. Le seul moyen d’en finir une bonne fois pour toutes, c’est de tuer le père avec la peur qu’il inspire, de l’expulser du corps et de l’esprit, de bannir jusqu’à son nom. Lui, et tous ceux qui suivront — «Ce serait la seule vengeance possible. Que tous les hommes que je baise meurent.»

C’est l’empowerment, l’affirmation du pouvoir de la narratrice malgré les séquelles de sa persécution, qui permet à la vie de reprendre ses droits sur la mort, de les restituer à celle qui en était privée, et de briser la chaîne qui retenait la Chienne. Car si le père dresse, c’est aussi contre lui : c’est quand elle ose lui opposer un «non», lui dire que cela suffit, qu’elle le montre tel qu’il est et agit en pleine lumière, vampire sans neurone, miroir sans reflet, qu’il disparaît. Bientôt le déterminisme fait place à la détermination. Une intolérance épidermique à l’injustice et à la violence, une sensibilité à fleur de peau et une force phénoménale se développent. La difficulté, c’est de parvenir à relâcher sa garde sans presser la détente. Les superhéroïnes sont toujours des survivantes : il y a la fois du Jessica Jones et du Wolverine dans Chienne.

Être au contact du monstre ne contamine pas seulement, cela arme et immunise aussi.

«Je voudrais continuer à taper sur les touches de mon clavier jusqu’à ce que le bout de mes doigts saigne.
Que personne ne puisse croire qu’il s’agit de la fin.
»

Au moment où je terminais cet article, au milieu des montagnes, une femme est venue nous voir, à la panique : elle cherchait une corde, sa chienne était tombée. Deux jeunes hommes avaient vu la scène, comment la chienne de quatorze ans qui jouait sur la falaise avait roulé. Quand nous les avons rejoints, l’un d’eux était déjà à mi-chemin, la chienne morte à bout de bras, à bout de force. Je l’ai sanglée, hissée sur mon épaule, soutenue de la main. Nous avons fait le reste de l’ascension en nous hissant les uns les autres, sans masque ni distanciation sociale, solidaires et respectueux. Il fallait prévenir les enfants. La mère était au bord des larmes. Le père, désarmé, un peu rigolard, a pris son téléphone et dit la vérité crûment.

En y repensant, j'ai revu la chienne de ma grand-mère jetée sans ménagement dans la benne de l’équarrisseur. Nous étions elle et moi en visite chez mon père et ma belle-mère. J’étais encore adolescent, mais cela devait faire dix ans que je refusais de les voir. D’après eux, la chienne avait fui, avait dû s’empoisonner ailleurs pour revenir mourir sur le pas de leur porte. Que cela nous paraisse étrange n’y changeait rien, peu importe ce qui s’était passé : on ne sait jamais ce qui passe par le corps ou la tête d’une chienne. Désormais elle était morte, c’était fini. Après tout, ce n’était qu’une chienne, on n’allait pas en parler pendant cent sept ans. D’ailleurs eux aussi avaient eu une chienne, longtemps enfermée dans le noir, avant qu’elle ne fuie. J'ignorais alors que je m'apprêtais à me jeter de nouveau dans la gueule du loup, qu'il me faudrait encore vingt ans pour m'en tirer vraiment.

À ce moment je me suis estimé heureux de m’en être sorti.

 

« J’ai inventé un souvenir d’enfance. De toutes pièces. À croire que j’avais besoin que personne ne sache tout à fait la nature exacte de ma souffrance. Qu’il y ait cette pièce amovible dans le casse-tête. Il y a une justesse biographique plus grande dans ce morceau de mensonge, de fiction, que dans les reconstitutions. Et si un jour j’étais lue. Si j’étais lue, je porterais ce faux souvenir avec encore plus de conviction que les autres. Je dirais même que c’est le seul qui soit véridique, qui nous soit bel et bien arrivé. »

«Moi je sais où les monstres dorment la nuit. Je sais exactement où.»

Les choses sont parfois plus complexes et leurs résolutions plus simples qu’elles n’y paraissent : souvent la réalité épouse la fiction, l’enfante pour le meilleur et pour le pire, jusqu’à être dépassée, puis remplacée par elle. Chienne est un roman, une autofiction qui s’écrit, entre déni et mimésis, sans catharsis aucune. Peu importe que l’autrice ait vécu dans le détail telle ou telle torture : toutes sont réellement commises, dans le livre comme dans la réalité. Chienne dit la réalité telle qu’elle se présente, la mémoire telle qu’elle se manifeste, en particulier lors d’un syndrome de stress post-traumatique : violente, fragmentée. Il ne dit pas tout le réel : simplement la violence et la terreur qui l’habitent, mais autre chose existe.

Les blancs sont là pour le rappeler, qui permettent de soutenir l’insoutenable, mais aussi le récit, comme autant de fils de chaîne qui sous-tendent, cousent, relient la trame. À l’image du personnage de la couverture – portrait brisé d’un poupon fait poupée, mais qui conserve son unité malgré les bris – l’autrice et la narratrice survivent sans se recouvrir pour autant : nous sommes dans l’auto, pas dans la non-fiction : ici pas question ici de témoignage, de procès, de thérapie, mais de littérature. Une littérature de l’intime, qui intime aussi, ordonne le réel. C'est un livre qui s'inscrit durablement - avant, pendant, après - son écriture dans la réalité qui prend corps avec lui. Un tour de force et de courage exemplaire, édifiant et inspirant.

«Je dissimulais mes désirs dans des textes de fiction, enfant. Deux sœurs en fugue. Pourchassées par un monstre à deux têtes. Elles s’enfuyaient dans de sombres forêts. S’armaient de branches, de bâtons. Aujourd’hui, je ne cache plus mes désirs. Je voudrais que ce texte décime ma famille entière.»   

Doctorante en création littéraire à l'Uqam, Marie-Pier Lafontaine, dont les recherches portent sur «les différentes représentations de la violence contre les femmes» signe avec Chienne un livre qui dérange, bouscule, sans chercher à s’en excuser. Qui dit, brute, la parole d’un dérangé, d’une brute, pour combattre la violence par la violence. On n’est pas là pour comprendre les motifs du père, les excuses de la mère, mais pour y répondre coup pour coup, et au-delà. C’est un roman qui se construit dans la lutte. Attaque, pare et bloque, roule, glisse et contre, travaille son jeu de pieds contre les vilains jeux de main. Frappe là où ça fait mal. Ne soigne pas, sinon son style. Pense avant, panse après. Avec Chienne, la littérature aussi est un sport de combat.

Chienne est un livre qui n'épargne rien ni personne. On le referme avec une colère, une rage, une volonté de ne plus se laisser faire, littéralement : de ne plus se laisser abuser, construire et enfermer par l'abus. Nous avons, la plupart du temps et avec raison, peur de la violence : celle des autres, mais aussi la nôtre. Il faut se réconcilier avec la seconde afin de vaincre la première. Le livre est violent car la réalité est violente. Pour être entendue et crue, il faut parfois se montrer crue. La vraie question est de savoir quelle société nous voulons. Dans l’état actuel des choses et des hommes, il s’agit de ne plus laisser aux hommes le monopole de cette violence. De s’emparer des armes (, )du pouvoir, et de discuter après. De trouver la liberté de dire et d'être.

« À quoi bon écrire chaque épisode, chaque violence, chaque soumission. Jamais personne ne pourra comprendre ce que c’était que de grandir sous le même toit que cet animal. Et même si j’avais des photos à montrer et des enregistrements vidéo et d’autres photos encore, il faut l’avoir vécu dans son corps pour comprendre. Je fais partie des éclopées. De ces gens qui ont expérimenté au plus près du cœur la déchirure du monde. Je ne crois en rien si ce n’est en la capacité des hommes à détruire.»

«J’aurais voulu écrire un roman sur mon enfance, avec des pages et des pages remplies d’écriture. Sans espaces blancs, sans pauses ni silences. Que l’on comprenne bien tout le vacarme que fait faire la peur de mourir à un cœur.»

Comment communiquer aux autres cet inexprimable auquel on a survécu sans risquer de les abattre? Comment ne pas ressentir soi-même parfois - selon les jours, les événements – cet abattement face à l’indifférence, à la violence des mots et des gestes, à la poursuite d’un ordre politique, économique et social invivable? Comment vivre, lutter et endurer tout ça, sans se dire à un moment à quoi bon, et sans le dire aussi? C’est parce que cette désespérance qui accompagne la vie est forcément importante, à dire et à écrire, que le comment l’emporte sur le pourquoi, parce que la survie physique et mentale en dépend, parce que c’est ça ou la mort.

C’est d’ailleurs un des pivots du livre : s'autoriser à écrire, à dire, à être lu, à lire. Ici aucun compromis. Il s’agit de faire exister, de ne plus nier l’évidence et les preuves accablantes des souffrances et violences systémiques, constantes, omniprésentes, faites aux femmes et aux enfants. La question c’est : qu’est-ce que l’on fait de ça? Sur le plan humain et littéraire. Autrement dit : que faire de cette expérience dans l’écrit, puis de cette expérience de lecture? C’est pourquoi Chienne est, plus que jamais un livre nécessaire. Parce qu’on ne peut, qui que l’on soit, ajourner la possibilité de savoir, de dire et d’agir, sans être complice.

S’il faut expliquer la vie que ce soit à armes égales. Nous avons besoin d’une littérature sororale, bienveillante, amie. Qui déconstruit, brise ces patterns patriarcaux qui, sous le couvert du constat post-moderne, étalent encore les fantasmes et l’impuissance de ceux qui les écrivent comme ils jouissent : seuls et avec mépris. Chienne rapporte comme on lui a appris, mais à sa façon. Chienne dit les choses comme pas un, s’inscrit dans un corpus de littérature autofictive, intime, féministe et politique, de la révolte et du combat qui, loin d’être isolée, marginale, exhibitionniste, s’élève dignement, en termes d’éthique comme d’esthétique, aujourd’hui.

«Je n’arrive pas à écrire avec suffisamment de haine. Que m’arrivera-t-il si ce texte ne suffit pas à le tuer?»

On sort de cette histoire moins (r)assuré.e, mais dans le même temps plus déter que miné.e. À bien y penser, ce n’est pas (plus) un livre que l’on a entre les mains, mais une arme. Une arme assemblée patiemment, pièce par pièce, geste après geste, avec détermination, avec le blanc des pages comme plan de travail, tout au long de ce que l’on a cru être un roman. Une arme parfaitement lestée, efficace, à la mécanique précise, où chaque rouage s’enclenche se joue au millimètre près. Où les vides même constituent l’âme du canon, qui permettent de loger une balle entre les yeux ou les jambes (maculer/émasculer, c’est tout un) de l’ennemi.

Une arme moins par nature que par destination. Une arme dont le sens de la visée varie selon que nous nous tenons d’un côté ou de l’autre de la ligne de mire. Une arme qui confronte et tient à distance, menace et protège, défend aux oppresseurs, défend les opprim·é·e·s, livre et délivre. Une arme qu’il suffit de saisir pour ressentir et dire : Nous avons ouvert les portes et quitté les foyers. Nous avons pris le maquis, les sentiers. Ne nous rejoignez pas avant d’avoir vraiment franchi le pas. Nous avons besoin de chemins. Nous avons besoin d’une littérature qui ne soit pas qu’un mémorial des victimes, mais qui nous nourrit, nous abrite, nous réunit, nous arme.

Ce livre est une arme. Pas une heure ne passe sans qu'une femme, un enfant, tombe sous les coups. Pas un jour ne passe sans que parlent les armes. Il serait temps de trouver le courage de les écouter, d'apprendre leur langage.

Crédits : (CC) Eric Darsan pour le texte et la photo de couverture ; © Le Nouvel Attila & Marie-Pier Lafontaine pour tout ça, et le graphisme de la couverture, les extraits, la présente édition ; © collages feminicides Rennes, © achlys chimon,© collages feministes Marseille, © collages feminicides Lyon, © collages feminicides Paris pour les photos de collages que vous pouvez retrouver sur instagram et partout dans les rues, avec l'immense travail et le courage que cela exige. 

mardi 25 août 2020

Nota Bene – Sablonchka, Franck Doyen

Issu(e) d’un monde où la langue et les espaces de liberté sont systématiquement menacés d’être réduits à peau de chagrin – et dont nous nous rapprochons chaque jour d’un pas plus résigné ou résolu que le précédent (à petits pas pour l’homme, à grands pas pour l’humanité) – Sablonchka, de Franck Doyen, sorti le 15 novembre 2019 chez Le Nouvel Attila dans l’incomparable collection Othello, est un magnifique et émouvant chant du signe, un cri ultime et édifiant, une geste poignante et puissante écrite «à l’orée du gouffre même appelé poésie dernière bande de terre encore sauvage accueillant les derniers rescapés des espèces végétales et animales des roches et des pierres».

«Les bêtes vous emmerdent comme elles emmerdent l’espèce toute entière (...) Les bêtes vous emmerdent. Littéralement.»

Au commencement, le malentendu est naturel, venant d’un membre de l’espèce humaine dont le portrait tout en pied, livré avec son AK-47 03 et son humeur «massacrante», laisserait présager du pire pour les prétendues bêtes. Mais très vite l’on apprend, comprend. Que les temps ont changé, et avec eux la nature – sa faune (gloomkovs, petsogavas bleutés, calquois) sa flore, sa géographie et sa toponymie – ainsi que les langues (chol, tojolabal, mam, tetzil) dont le vocabulaire, la syntaxe, la ponctuation témoignent. On bute : sur l’absence de virgule, que l’on s’attend à trouver ici et là, plutôt que sur les noms hallucinés d’animaux fantastiques que l’on ne peut qu’imaginer, à l’affût dans les arbres : plus question de les buter.

«Les bêtes vous laissent tranquille et vous les laissez en paix : il y a bien longtemps que vous ne mangez plus de viande et quelquefois vous venez à penser que c’est là la raison de votre survie.»

Isolé du monde dans l’attente d’une relève éventuelle (après le développement hors de contrôle de mutations humaines, la succession des cataclysmes plus ou moins naturels, les analyses des psycho-philo-socio-anthropologues, le «recours aux forêts ou à la guérilla», la réification des espèces et espaces libres, la guerre des trusts — une parenthèse), le narrateur, qui peut s’estimer heureux d’avoir la vie sauve après tout, s’affaire à une taxonomie à la manière des naturalistes du XVIIIème (la taxidermie en moins) qu’il poursuivra (par-delà l’histoire et la vision folles de Szanowski, le récit de sa première rencontre avec Sablonchka, la persistance charnelle de son souvenir, de son absence et de sa perte) à chaque tentative de campement.   

«Et si les nuits passent elles aussi elles ne sont peut-être pour vous que par erreur.»

Devenu présent à tout, mais i/Invisible à tous, et d’abord au tout et tous sécuritaires matriciels et surarmés, ce narrateur nous entraîne dans le temps et l’espace à travers les ruines d’un monde sédimentaire et bigarré, peuplé de quelques solitaires qui témoignent, attendent peut-être, la mort ou le réveil. Un biotope mutant et foisonnant, où l’on retrouve un peu du nôtre dans les portraits d’animaux et de l’humanité. Où se reconnaissent, se devinent encore, là un chat là un pigeon là un tyran — ou leur équivalent. Dont la conscience affleure «dans chaque tronc d’arbre feuille herbe fougère dans le cœur d’un bœuf dans le vol des oiseaux dans les yeux des renards» qui nous parlent encore, mais risquent de se taire et de disparaître pour toutes et tous demain.

«La perte de tout espace de liberté en ces lieux autrefois dédiés et en ces autres plus tenus qui courent sous la peau et font rivières cascades et torrents en vous.»

Entre espoir et nostalgie, bien qu’échappant à toute connaissance soi-disant certaine, se dessine l’origine de Sablonchka, destinée à être (re)connue, (re)tenue, par le biais du mythe cultivé, à distance d'une nature qui l’appelle et la voue à disparaître avec elle. En vain : «Sablonchka disparaît et se glisse avec avidité et volupté entre chaque page chaque mot chaque signe», comme absorbée, mise en abîme entre les lignes, victime d’une H/h-istoire plus proche de nous qu’il n’est dit («les barricades tombent les massacres s’amplifient les dictatures se mettent en place en plein jour») où nomadisme et zones d’autonomies recueillaient les dernières marges de manœuvre d’une humanité domestiquée qui n'a pas cessé, encore au XXIIIème siécle, de collaborer à son asservissement à travers celui de la planète.

«Pas de doute vous êtes bien encore en vie et vous habitez cette honte même qu’est devenue vivre.»

Tendu et aux aguets comme il vous enjoint de l’être, écrit à la seconde, et plus si commune, personne du pluriel, Sablonchka est un saisissant et sensitif hymne à la sur-vie. Un jeu de piste et de rôle en trois mouvements (Algues, Ecorces, Plis – Plaine, Plis – Glaise, Roches, Plis) balisé(s) par six signes de piste (tentative de campement, débordement possible, sentinelle, bribe inattendue, dune, champ de lutte). Où chaque mot/sens(ation) est un animal vivant qui se bat pour la persistance de toute son espèce, vous émeut, vous révolte contre la condition qui vous est faite à toutes et à tous, (r)allume en vous, pour peu que quelque chose (se) batte ou brûle encore, un amour inconditionnel pour tout ce qui vous entoure. Vous imprègne, vous vivifie, vous rend à vous-même, vous redonne corps et prise, vous ancre et vous suspend à la possibilité tenace, et donc à la résolution, que tout ne soit pas perdu, jamais.

«Au lever du jour tous les animaux se taisent et se taisent d’un coup (…) Il n’est pas besoin de se demander ce qui se passe alors ni même pourquoi encore une fois le silence des bêtes.»

Au-delà des échos fourmillants qu’il éveille, Sablonchka place son narrateur et auteur en éclaireurs d’un mouvement pré-exotique qui ne demande qu’à surgir. A lestes coups d’une machette-lyre, Franck Doyen se fraie un chemin à travers le feu de forêt qui cache l'arbre criminel du post-historisme programmatique et ses rejet(on)s collapsologiques au déterminisme complice pour nous donner à voir et à sentir avec lucidité et fantaisie l’imagier et la langue d’un monde nouveau aux possibilités poétiques infinies. Un très beau roman d’anticipation, relation de voyage post-apocalyptique d’une beauté à fleur de peau et sans concession qui, jusqu'à cette fin incroyablement belle, désespérée, mais pas désespérante, bien au contraire, nous invite, la larme à l'oeil et le sourire au coin des lèvres, à nous ensauvager joyeusement.


Avec sa jaquette irisée rouge et noire, carapace mue contenant la liste complète de la faune et de la flore et qui, rabattue, recouvre en partie seulement le vert de la couverture, cette édition a fait l’objet d’une attention et d’une cohérence toujours plus remarquable dans l’édition indépendante dont Le Nouvel Attila constitue un des fers de lance. Une création de Matthieu Becker, qui s’était notamment illustré dans la maison avec les couvertures de Tu ouvres les yeux tu vois le titre, du Numéro Or de la Mer gelée ou encore du Contre les bêtes de Jacques Rebotier.

Tout cela fait de Sablonchka un livre qu'il fait bon avoir avec soi, lire et relâcher pour voir de quoi il est capable, le voir évoluer au milieu du silence et des cris du pic épeiche, de l'engoulevent, de l'écureuil, des insectes aux corps et noms encore inconnus, des autres invisibles. Lorsque l'on est nomade, réfugié·e au coeur d'un rebois à la faveur d'une piste au pied de la montagne. Et/Ou lorsque notre besoin de consolation est impossible à rassasier et que l'on cherche, équipé plus que du nécessaire, à renouer avec l'essentiel loin des hurlements épuisants et délétères du contingent. 

mercredi 29 juillet 2020

Nota Bene – Monique Wittig, Le Corps lesbien

Publié en 1973 par Les Éditions de minuit, Le Corps lesbien de Monique Wittig apparaît comme un grand poème manifeste, épique et élégiaque, ponctué par onze doubles pages capitales d’imprimerie à la manière de placards ou de carrés magiques incantatoires (en illustration ici, sur la couverture originale). En célébrant son corps et celui de l’aimée par le déroulé sans fin de la longue liste des organes et de toutes les humeurs et particules qui les accompagnent à travers les sévices respectifs, fous et meurtriers, qu’ils subissent, l’autrice inscrit sa narratrice, par-delà bien et mal, dans une perspective littéraire qu’il s’agit de soustraire aux catégories sociales pour, en retour, permettre à celles-ci de se défaire du schéma hétéronormé (pour ne pas dire ortho, autrement dit straigth) viriliste et patriarcal réellement mortifère. Un projet poétique et politique ambitieux, ouvert, et plus que jamais nécessaire. 

« que tu perdes le sens du matin et du soir de la stupide dualité avec tout ce qui s’ensuit, que tu t’étendes telle que j/e te vois enfin sur le plus grand espace possible, que ta compréhension embrasse la complexité des jeux des astres et des agglomérations féminines »

Le Corps lesbien est un chant improbable, où l’amour joue avec la mort, la tendresse avec la cruauté, la peur avec la haine, la crainte de la perte et de la séparation l’indifférence, la folie la possession, le désir la dévoration. Où l’aimée, bien qu’innommable, polymorphe, insaisissable, de même que les sentiments et sensations qu’elle provoque, sont évoquées de toutes les manières possibles et i(ni)maginables. Où l’autopsie de l’écorchée alterne avec sa résurrection, entrecoupée de variations animales, végétales, minérales. Le thème et lieu de l’île, où se retrouvent d’autres femmes, les noms de dieux féminisés et de grandes déesses avec leurs attributs formant un panthéon où trône une Sappho souveraine très souvent invoquée, participent à cette mythologie intime, à la fois antique et très contemporaine.

« Tu es m/a gloire de cyprine m/a fauve m/on lilas m/a pourpre, tu m/e chasses le long de m/es tunnels ».

La maîtrise d'un vocabulaire anatomique et botanique, précis, précieux et poétique (les nymphes) est aussi l’occasion de se réapproprier en le nommant ce qui ne l’avait pas été jusqu’ici (la cyprine), et jamais comme cela : le corps et l’amour lesbien(s) porté(s) aux nues, un corps de gloire qui renaît de la chute par transsubstantiation. La question de l’identité (« qu’est-ce que le moi, quelqu’une qui se met à sa fenêtre peut-elle dire qu’elle me voit passer »), celle de la première personne et des pronoms personnels, posée par l’usage systématique du /, est déconstruite, interrogée sans être jamais résolue, sinon par la (con)fusion des deux protagonistes en une, dont les corps aux membres séparés, aux organes défaits, sont réunis par l’amour qui les relie, introduisant une nouvelle catégorie qui dépasse le genre et ses (en)jeux de pouvoir jusque dans la langue.    

« m//étreignant m/oi t’étreignant nous étreignant avec une force merveilleuse, le sable nous entoure la taille, à un moment donné ta peau se fend de ta gorge à ton pubis, la mienne à son tour éclate de bas en haut, j/e m/e répands dans toi, tu te mélange à m/oi »

Comme les précédents ouvrages de l’autrice, Le Corps lesbien introduit ainsi un univers qui exclut le masculin, hormis quelques locutions verbales (« il y a »), organes, éléments, animaux. Un monde clos aux possibilités infinies, où se développent des propriétés et motifs uniques (la musique des cheveux, la disparition des voyelles, la cérémonie des vulves perdues et retrouvées) et des règles connues, faites pour être transgressées (« j/e fais les gestes d’allégeance, tu les négliges »). Où la puissance du verbe est opératoire, son pouvoir instantané. Où les traits particuliers des amantes s’entrepénètrent sans jamais s’abolir. Où l’altérité survit à la réification, la subjectivité à l’objectivation. Où le corps de l’autre en morceau crée l’épouvante ou la passion selon que celle qui le découvre en est à l’origine, ou non, sans jamais susciter le dégoût, la répulsion, mais un amour total.    

« J//ai avalé ton bras c’est temps clair mer chaude. Le soleil me rentre dans les yeux. Tes doigts se mettent en éventail dans m/on œsophage, puis réunis s’enfoncent. J/e lutte contre l’éblouissement. »

Ecrit quelques années avant La pensée straight, mais peu après Les Guérrillères, alternant avec les apparitions successives de ces dernières au sein d’une île providentielle, Le Corps lesbien est une œuvre unique en son genre, qui part de ce qui existe à foison pour aller vers ce qui manque cruellement : du corps à une poétique à même de l’exprimer dans tous ses rapports. Ici pas de progression, pas de chemin de croix, mais des limbes, une géhenne peut-être, un continent noir omniprésent, qui ne s’efface qu’avec le surgissement épisodique de cette île promise qui s’inscrit dans une perspective transtemporelle et se décrit dans ses usages plutôt que dans un lieu géographique offert comme un présent. Une utopie où les amantes peuvent laisser cours à leur amour qui les transfigure sans y succomber, se consumer ou disparaître, pour apprendre et enseigner à vivre librement.            

« que ta vulve soit d’iridium ardent infusible véhémente, que ta vulve soit, lèvres cœur clitoris iris crocus d’osmium odorant réfractaire, sois forte m/a plus belle et la plus enfiévrée la plus criante m/es mains à te toucher se cassant m/a voix cherchant à redoubler ta voix. »         

Outrancier, passionnel, obsessionnel, poétique, onirique, orgiaque, extatique, sexuel et surréaliste, Le Corps lesbien frappe littéralement. Par la profusion de ses images, souvent cauchemardesques. Par leurs enchaînements et leur puissance d’évocation. Par l’imagination sans borne de Monique Wittig qui ouvre avec et à travers lui un accès à de multiples dimensions. Par une abolition du surmoi inédite, explorée depuis par Angela Carter, Arno Calleja, Jason Hrivnak, Anne Kawala ou encore Lucie Baratte, et qui ne demande qu’à être approfondie, pensée et retournée comme « une arme (une méthode) précise pour s’attaquer à l’idéologie » qui détient et revendique aujourd’hui son monopole à travers la violence symbolique et réelle qu’elle exerce davantage chaque jour entre mauvaise foi et mauvais esprit, disant encore à demi-mot, ce qu’elle exprime déjà en actes.  

jeudi 7 mai 2020

O.P., Ordre Public, de Ramón Sender

« — Salut, mon gars ! Regarde mon formulaire d’entrée. O.P. On m’a arrêté au nom de l’ordre public – et il ajoutait en riant : Quel ordre public ? Je suis l'ordre universel et eux... Tu sais ce qu'ils sont ? Le calendrier de Saragosse ! » O.P. [Ordre Public] de Ramón Sender. Traduit de l'espagnol par Claude Bleton et postfacé par E.P. [Elsa Pierrot] — « La couverture a été appréhendée par le brigadier Sylvain Lamy, et la fiche anthropométrique des pages intérieures est signée Jeanne Witta. » L’ouvrage est paru hordement chez Le nouvel Attila le 7 avril 2016.   


« — Foutu vent !
Ce dernier avait lu les formulaires et il ricanait : “O. P., ordre public.” Toute l’Espagne subissait ces deux lettres comme une marque cousue sur le cœur : O. P. Le vent aussi avait son formulaire. »

Le vent a été emprisonné, par et pour ceux qui le craignaient — pour peu que l’on puisse emprisonner le vent. Là, dans la prison Modelo de Madrid (« une prison modèle, comme son nom l’indique ») il rencontre le Journaliste, qui va découvrir le milieu carcéral, sa hiérarchie et sa morale à géométrie variable. Un univers en miroir où les valeurs, re-/i-nversées, demeurent dans le même temps « copie conforme » du monde extérieur, avec ses gardiens et ses prisonniers, ses golems et ses habitants véritables, ennemis ou amis de « de la propriété, de la sécurité, de l’État et de Dieu. »         

Au fil des ini-/a-mitiés naissantes, des vies et histoires narrées, ces personnages qui sillonnent et peuplent la prison et sa cour vont se révéler à nous et, en retour, nous révéler un peu de nous qui révérons ou rêvons la liberté, partageons leurs aspirations au sein de notre propre confinement de lect-eurs/-rices : d’un côté le Flingoteur et le Boiteux, la Tripe, le Suiffard, le Cinoque, la Torgnole, aux tempéraments marqués, à la fois sec et trempé comme le vent, ou encore le Loupiot ; de l’autre, le Pipelet, le Professeur, le Pompon, le bibliothécaire, le Zèbre, définis par leur fonction.

« On chante, on fait un peu de gymnastique et on trouve même cette vie de moine simple et voluptueuse. La cellule est un cube blanc, plein de vitrages, de plans de lumières. Naturellement c’est une cellule payante. Deux pesetas par jour. Dans cette braderie qu’est la morale espagnole, on vend la liberté, la justice et – pourquoi pas ? – la santé. »

À travers eux se fait jour une critique de l’ordre social bourgeois (parfaitement décrit par Alain dans Les dieux), dont les membres s’(e r)assurent par le copinage, la reconnaissance sociale, et même la misère pacifique, qu’ils sont tout, y compris « pauvres, mais honnêtes » (« ils endossent la morale du riche ») et poussent dans leurs retranchements ceux qui ne sont rien (« C’était terrible de ne pouvoir être quelque chose qui se résume en un mot. ») A cette lecture (et à celle de Foucault, Surveiller et punir), à l’aune de tous ces hommes victimes de l’arbitraire, emprisonnés et libérés sans raison (« On clame toujours son innocence et personne n’y croit. »), l’on mesure qui du meurtre ou de la société et de sa prison (« ce monument à la liberté qu’est la prison ») fait le criminel. 

« C’est moi qui l’ai tué, oui monsieur, d’un seul coup, d’un seul. » (Ordre Public)
«
first stroke. A very big man, dead, at the ground (...) But I'm not a criminal
» (Dawn by law, Jim Jarmusch)

« Les prisonniers sont peu expressifs. Leur cordialité est neutralisée par l’absence de liberté » mais, au vu des circonstances, ils entretiennent des relations plutôt bon enfant (« tu dis ça pour de vrai ou pour rire »), discutent de la paternité des innovations techniques des bourreaux, se supportent, se soutiennent, s’organisent, y compris avec les prisonniers sociaux, auxis et autres kapos. Et si et quand l’un d’entre eux balance ceux qu’il reconnaît malgré tout comme ses camarades (dénigrant celui qui se présente comme réformiste d’un « les camarades ne parlent pas comme ça ») ce n’est que par contrainte et nécessité, non parce que c’est « convenable et patriotique » comme l’avocat.

« J’ai eu à ma portée bien être, considération sociale et même fortune, richesse. C’était plus facile, plus confortable et plus intelligent, d’après la pensée générale, de les prendre que de les laisser, et je les ai repoussés, pour rester fidèle à ce que je suis. Pourquoi ? Quelle ambition obscure peut bien nous orienter et nous diriger ? Il n’y a pas d’ambition, uniquement de la foi. »

Ce monde régulier est, comme le séculier, un monde d’hommes (« Il fallait protéger les invertis comme s’il s’agissait de vraies femmes. »), d’ordres de tous ordres, cléricaux, syndicaux, politiques qui tous développent une mystique : « Messes jaunes, vertes, blanches. Messes bleues ». Messe rouge, enfin, qui, avec son fanatisme et ses martyr(e)s, n’a rien à envier aux messes d’autres couleurs battant pavé et pavillon. Un ordre, somme toute, pénitentiaire, laboratoire de l’Ordre Public (de la) moral(e) de la pénitence, ordonné par l’État avec la bénédiction d’une Eglise complice et concupiscente au sein d’un pays subdivisé au rythme de son histoire, de ses régimes, des forces et crimes qui l’habitent.   

Poétique et imagé, surréaliste et riche en paraboles (la scène incroyable des Trois tours d’Espagne), O. P. est un livre puissant qui joint le geste à la parole, outrageant l’Ordre Public dont il (d)écrit et défie les ordres absurdes qui le de-/con-stituent aux yeux qui osent se dessiller dans l’ombre pour le voir au grand jour. Couleurs et lumières sont d’autres personnages encore, omniprésents de la première page (« La protagoniste des perspectives – comme dirait un aimable essayiste –, c’est la lumière, fidèle amante du vent. ») jusqu’à la description de toutes les couleurs de l’ennui, de la palette des sentiments qu’elles induisent et dont elles enduisent les parois, imprègne chaque cellule du corps pénitencié. 

N°48, The prisoner (Patrick McGoohan) (Spoiler alert).

« L’inspecteur rit jaune. Il tendit la main au Journaliste en lui souhaitant étourdiment bien du bonheur dans les limites sévères du régime carcéral (…) Il avait suffi qu’un prisonnier interrompe les signes extérieurs de déférence et de discipline pour que l’inspecteur se sente méprisé et traité avec une scandaleuse frivolité. »

Peu à peu, le Journaliste se libère, provoque l’inspecteur, tutoie le brigadier, réalise que « La vilenie de l’État, des institutions répressives, n’était pas de la cruauté – ce qui aurait déjà été quelque chose – mais de la stupidité. » (Brel, dans un célèbre entretien, parlait de peur, de paresse, de graisse autour du coeur, de suffisance — pas un jour ne passe sans que nos gouvernants ne nous en fassent la triste et révoltante démonstration). Une vilenie qui touche ici jusqu’au vieillard, que « l’obligeance résignée de soixante-dix années de vie espagnole » a conduit dans cette même prison qu’il a payée de son travail perdu, prisonnier social, victime réprimée d’une misère organisée, livré aux « jeux de gamins idiots » des gardiens et des politiques — « Un prétexte. Le prétexte pour les exterminer était créé. Qui tomberait cette fois ? ».

Malgré l’épuisement physique et la « fatigue morale », il reste : les doléances des prisonniers victimes du pain, citoyens déchus, mais fonctionnaires, car à charge de l’État et de revanche (« quel dommage de ne pas avoir de pétard ») ; la trahison des élites (« Nous apporterons la République, et alors ? La République n’efface pas le sang des cours des prisons, des pavés de la rue, de la chaux des murs où l’on fusille. ») ; le cri terrifiant (« Ce cri ce cri magnifique »), ce cri de détresse et d’avertissement de celui que l’on torture à mort, cri qui, seul, parvient à percer le silence et les murs des autres geôles : « Camarades, on nous tue. » ; la volonté de ne pas se laisser tuer sans se défendre, de survivre à la torture et à onze balles dans le corps, de contre- attaquer encore « avec les armes de l’ennemi : la robe et la loi ».         

« La responsabilité recule, elle recule toujours. Les consciences s’en débarrassent et la refilent à celui qui est au-dessus. Puis vient un moment où le dernier, un homme avec sa conscience, ne sait plus auprès de qui s’en débarrasser. Il n’y a plus personne au-dessus. Mais en ce cas la loi, est providentielle. C’est la loi. Quelle loi ? Il y a encore une loi ? »

L’eau et le vent ! mais aussi l’argent, qui permet d’y accéder, continuent de compter, jusqu’à définir la place dans le rang de chacun dans l’échelle sociale, devant comme derrière les barreaux. L’argent et la fonction bourgeoise, qui rapprochent le Journaliste du banquier ; la conscience, la révolte et la fraternité, qui le poussent à s’éloigner de ce qu’Arendt nomme la banalité du mal. Il y a encore, dans la prison, qui s’énumèrent : le fer, fils et frère des ouvriers ; les corps, qui possèdent leur propre temporalité ; « un animal qui mange les orang-outans » ; les rats, comme dans Le Roi et la Reine ; le bourgeois tueur de pauvre ; le condamné qui ne veut pas davantage d’ennui ; des diables que l’on croirait sortis de l’Enfer de Dante et qui tentent, du moins tentent ; le Journaliste encore, qui ne s’en laisse pas conter. Et le vent, toujours lui, toujours là, qui joue et sème et récolte la révolte.  

Des "victimes du pain" (O.P) au "scream for ice cream" (D.B.L.)

Émaillé de réflexions sur la démocratie, la république, les syndicats et les parties, l’anarchisme et la dialectique, O.P. développe ses personnages et intrigues sur vingt courts épisodes et chapitres à la manière d’un roman-feuilleton. Ce que confirme la postface d’Elsa Pierrot, qui évoque la rédaction et parution des premiers épisodes par Senders (en feuilleton sous la dictature, puis en roman sous la brève République) après son incarcération politique à Modelo pour Troubles à l’ordre public, ainsi que son engagement politique qui porte ses personnages. Parmi eux, Ricardo Lerín Gonzáles, dit le Chinois, est inspiré de l’anarchiste Pablo Martín Sánchez que l’auteur homonyme évoquait dans El anarquista que se llamaba como yo (L'Anarchiste qui portait mon nom), cinq ans avant de se pencher dans L’instant décisif (sorti en 2017 à La Contre Allée) sur la fin du régime dictatorial franquiste qui couvre quasiment toute la période qui sépare sa propre naissance de celle d’O.P. en 1931.

Un roman brillant et mosaïque, sociologique et philosophique, politique et poétique – en un mot : po-é/-li-tique – qui s’ancre avec réalisme dans l’actualité tout à fois simple et complexe, violente et policée, de son temps et du nôtre pour donner à ce récit intime la grandeur d’une épopée. Complété par la postface réussie et très documentée d’E.P. [Elsa Pierrot], O.P. est un objet littéraire qui fait librement autorité dans le catalogue de fonds du Nouvel Attila.

Bonus traque : Lectures de fond du Grand Confinement numéro 14 — Une tentative d’évasion par e-tv-version, produite et retransmise en ACAB+FDP [Auto-Confinement Assisté par Balisage + Forces De Police].


« Pour la première fois de son histoire, la chaîne du livre s’est arrêtée (…) Ce que révèle le confinement, c’est l’absurdité généralisée du fonctionnement de la chaîne (…) il nous faut aussi accepter de réfléchir à ces lendemains. Se réapproprier des pratiques collaboratives inhérentes aux autres arts ; faire le point sur les livres de fonds en trouvant le moyen de les valoriser intelligemment et régulièrement (...) et aux supports audio et vidéo qu’on acceptera d'imaginer pour élargir les publics. Mais en définitive, publier moins et défendre chaque titre d’une manière plus personnalisée. » (Benoît Virot, Pas plus la crise que d'habitude, Tribune du 06 avril 2020 sur Mediapart, à laquelle notamment j faisais écho précédemment).

Dans ce contexte particulier de liberté surveillée ou de détention provisoire, et à l’invitation du Nouvel Attila, j'ai choisi de lire un extrait (p.116 à 118) de ce magnifique O. P., Ordre Public de Ramón Sender. Où le vent de la révolte qui porte tout le livre reprend et redonne vie et voix pour s'adresser à nous.

Lectures de fond du Grand Confinement numéro 14

Vous pouvez retrouver la vidéo d'origine sur la page du nouvel Attila