jeudi 28 novembre 2019

Nota Bene – Le Chien du mariage, Amy Hempel

Près d’une dizaine de nouvelles (ou short stories), dont une flash fiction (short short story) et autres contes cruels composent Le Chien du mariage d’Amy Hempel, traduit pour la première fois de l’anglais (États-Unis) par Guillaume Vissac et sorti le 22 août 2018 chez Cambourakis. Ce quatrième recueil, emblématique d’une œuvre initiée il y a plus de trente ans et diffusée au compte-gouttes jusqu’à sa reprise par l’éditeur, marque par la concision et la maîtrise de la langue et de la construction. Un récit dont les images s’infusent durablement dans l’esprit de celui ou celle qu’elle apprivoise et les lient pour le meilleur et pour le pire, malgré elle ou lui.             


« C’est incroyable de voir combien il est facile de penser de travers. Je ne parle pas de ces pensées futiles, qui n’ont aucun intérêt et aucun rapport avec ce qui se passe autour, comme maintenant. Ce que je veux dire c’est que je peux sortir de la niche pour me tremper les semelles dans l’eau de Javel et être traversée par un souvenir de verre brisé : je vois précisément comment le verre gravé d’un globe dont j’avais hérité a explosé. »

Un monde sombre aux espaces clairs et épurés à la fois, qui se déploie avec humour et sensibilité à travers des thèmes (adultère, folie et indifférence, maladie, viol, psychanalyse), motifs (maisons, voitures, chien·n·e·s, films, rêves, médiums et médecins, tondre la pelouse) obsessionnels qui, avec une rapidité et une vitesse folles, se répètent, se croisent, se rejoignent, se font écho tout au long du recueil. Un certain rapport à l'absurde, au corps, au sexe et à la violence, développé au travers de miniatures incongrues qui entrent en résonance avec celles qui constituent les univers parallèles de David Lynch ou d’Arnaud Calleja (Tu ouvres les yeux tu vois le titre).

« J'ai regardé cette femme lui faire avec sa bouche quelque chose de mémorable; Ensuite l'homme l'a relevée depuis le sol où elle était à genoux. Il lui  dit : « peut-être que tu as faim, c'est tout. Peut-être que tu devrais aller manger quelque chose. » »

Une importance accordée au temps, à l’oubli et au relâchement, à la vitesse et à la mémoire, à l’afflux nerveux, à l'élaboration d'une trame faussement, mais richement, décousue (Jesus is waiting), à ces in-/é-vocations et stimulations visuelles et sonores qui rappellent celles d’Eleni Sikelianos (Animale Machine, La Grecque prodige, ici chez Lou). Une analyse fine, sans raccourci ni compromis, des rapports entre hommes et femmes, de la lâcheté et de la bassesse des premiers, de la fragilité et de la complexité des secondes, des différences et différents, non de nature, mais de vécu.

« «  Tous vos voisins voudront venir chez vous pour se mettre au chaud », il m'a dit, sans savoir si cette indication serait pour moi réconfortante ou source d'angoisse. »

Un  travail au corps des émotions et sensations, de la perception et de son expression (Bord de mer, Les trucs blancs), des traumatismes (Les intrus), de l'insécurité réelle et imaginaire (Référence #388475848-5) qui rappelle celui de Lucie Taïeb sur Safe, sorti en 2016 et poursuivi cette année aux éditions de L'Ogre avec Les Echappées. Une façon particulière, linéaire, mais elliptique, d'alterner les récits à l'intérieur de chaque nouvelle, de multiplier et de (se) jouer des poncifs, de les faire glisser jusqu’à les amener à se superposer à la manière de calques qui se compléteraient pour aboutir, en fin de nouvelle – et d’ouvrage – à une image eidétique, comme mosaïque.

« un de ces plans panoramiques qu’on trouve toujours dans les films où l’idée, c’est de tenir tout le monde dans la salle en alerte pour ce qui va être révélé, mais seulement si tout le monde est bien très très gentil et très très patient et veut bien attendre, sans perdre espoir, que la fiction se déploie. »

Un recueil court, efficace et captivant, dont on survole rapidement la complexité labyrinthique pour mieux s’y laisser prendre et surprendre, happer par la succession de mises en abîme, pour suivre sans relâche Le Chien du mariage, sans jamais laisser choir ni le fil ni le livre la laisse, ni savoir réellement qui tient qui.

 « A l'origine je ne voulais ni du toit ouvrant ni du porte-bagages, mais pas question non plus d'attendre trois mois pour me passer de l'un ou de l'autre. Alors tant pis, j'ai pris la blanche, et l'ai poussée à plus de cinquante mille miles en moins d'un an. »


Le Chien du mariage a obtenu le prix Révélation de traduction 2018 de la SGDL, souhaitons  à Guillaume Vissac et à Cambourakis de pouvoir s'emparer à sa suite du dernier recueil de l’autrice, Sing to It, sorti au printemps aux États-Unis.

En attendant, à (re)découvrir : l’article très complet et bien senti de Lou sur Un dernier livre avant la fin du monde.

mardi 18 juin 2019

La Liberté totale, Pablo Katchadjian

Se libérer & s’asservir, fuir & se rendre, se retrouver & se perdre, aller de l’avant & tourner en rond, terminer & recommencer. Trancher le noeud gordien & renouer. Après Quoi faire et Merci, parus respectivement en 2014 et 2015 chez Le Grand Os et Vies parallèles, Pablo Katchadjian poursuit & clôt (?) son cycle infernal où s’affrontent libre arbitre et circonstances avec La Liberté totale. Traduit de l’Argentin par Mikaël Gomez Guthart (qui avait déjà réalisé la traduction de Quoi faire avec Aurelio Diaz Ronda), illustré par Curtis Putralk, maquetté par Elsa Pierrot et sorti le 29 mars 2019 sous le beau label Othello, La Liberté totale existe désormais chez Le Nouvel Attila.


« A – La liberté totale n’existe pas.      
B – Non bien sûr.            
A – Tu le savais ?            
B – Oui, évidemment. » 

A et B dissertent de la liberté. Ils pa-/-pot/chi-/-can/-ent (« Excuse-moi, je ne te comprends pas, tu pourrais faire un petit effort. »), se chamaillent, s’em-/-brouil-/mè-lent (« Tu dis « tu pourrais faire un petit effort » alors que de toute évidence je n’en fais aucun ») se prennent au jeu, se renvoient la balle, dos à dos/au mur, tour à tour méprisant ou sarcastiques, s’accusant et se reprenant mutuellement, plu(s )tôt qu’eux-mêmes. Et le lecteur, la lectrice, avec. À partir de ces démêlés, qui deviennent finalement le cœur du problème, s’instaure un dialogue aussi incessant qu’impossible qui se nourrit de son impossibilité (« Et c’est quoi, le débat de fond ? De quoi est-ce qu’on parle ? ») et donne le ton, le thème général de ce texte pour le moins particulier, conditions sine qua non de la liberté d'expression, de pensée et d'action (questions plus que jamais d'actualité pour les lect·eurs.rices de cette traduction française) : de quoi parle-t-on, avec qui, pourquoi et comment. 

« A – C’est très bien ça. J’irais même jusqu’à dire que la liberté est la concentration.  
B – Ah c’est intéressant. Tu peux développer ?
A – Eh bien, il n’y a qu’en se concentrant sur un point qu’on peut maîtriser notre force et notre intelligence.
B – C’est vrai, ça. Donc la déconcentration, c’est la mort. »

Pour l’heure, nulle liberté, nul bonheur, nulle joie, nulle chose ne trouve grâce ni utilité à leurs yeux (« Quoi ? Pour toi, l’essence de la liberté, c’est de ne pas exister ? »). Et pour cause. Philosophes sans mains (Sartre, à propos de Kant), nos héros apparaissent pieds et poings liés, ou tout comme : enfermés derrière les barreaux de leur prison mentale et physique et littéralement soumis à la question qui se présente (obscure, mais éclairée par la quatrième de couverture) sous la forme de « l’équation : liberté=Totale ». Il leur faut l’intervention des gardiens (Jamais nous n’avons été aussi libre que sous l’occupation, Sartre again) qui l-a/-e leur rappellent pour se ressaisir, s’allier, tenter de se libérer de leur aliénation, redonner corps et sens à leur discussion, force et vie au récit, et aller avec lui au fond de l’inconnu pour trouverdu nouveau ? 
 
« A et B – Oui et aussi un non-sens.      
D – C’est tout ?
 
A et B – Non, la liberté est aussi une déforestation de l’intempérie. »

Il suffisait d’oser (memento, « La guerre est un état nerveux », Quoi faire), d’assommer le gardien et de s’emparer des clés pour prendre celle des champs et donner un nouveau la au lai. De couloirs terrifiants en jardins fourbis de fruits (qui rappellent respectivement le hangar et les racines de Merci), de confessions en rencontres, A et B marchent comme dans un rêve familier, étrange et pénétrant, où l’impression de déjà-vu émerge ici et là comme une île où il y a tout. À F, une femme qui n’a à la bouche qu’un nom doux et sonore comme ceux des aimés que la Vie exila, ils se présentent comme artistes/plombiers (tour à tour et les deux à la fois), se faisant poètes sans le vouloir vraiment, saisis par leur désir de plaire, de fuir, ou par la mélancolie (en somme des problèmes d’homme, Ferré). 

« A – …ça a un petit air qui…    
B – …qui pourrait faire penser à un autre pays, à un… 
A – …à un pays semblable à celui-ci, tout en étant…     
B – …, tout en étant différent, comme ces pays qui… »

La perte, l’oubli, la torture, l’insomnie, l’ignorance des règles censées régir ceux et celles qu’elles obligent, l’amnésie et les souvenirs factices : A et B sont passés par là, F en partie, qu’ils acceptent de guider/d’accompagner jusqu’au bout de ce chemin de croix. Non sans l’analyser (« A –Pardon, mais c’est qu’on est tellement habité à ergoter sans arrêt… B –…ergoter sur des sujets importants… »). A, par son approche conceptuelle, hyperrationnaliste. B, par la sensation et l’émotion. Et ce, le plus souvent, comme si elle n’existait que comme sujet de, c’est-à-dire objet (plus que jamais la place des femmes, dans ce cycle consacré à la liberté, est soumise à caution). Jusqu’à ce qu’ils daignent lui prêter attention, tous trois cherchant réellement un sens aux messages cachés dans les chansons qu’elle évoque sans plus de succès qu'avec les autres grilles de lecture qu'ils et elle expérimentent. 

« E – Et il y a une autre chanson d’Azucena qui dit : « les idées / nous appartiennent / à la seule condition qu’on les pense / pour nous-mêmes. »

Entre synchronicité et syllogisme, psychanalyse de l’inconscient, existentialisme, volontarisme et théologie, les situations et leurs interprétations s’enchaînent tandis que les personnages reviennent sans cesse sur les pas, termes et thèmes de/dans leurs conversations, voyagent dans les limbes ou les rêves, sillonnent, sautent d’une dimension à l’autre, conduits par un auteur obsessionnel qui fait de même (à travers toutes ses œuvres) avec autant de liberté que d’hypertextualité. Si tout n’est pas (d)écrit de ce qu’ils voient, leurs réactions (réflexions, sensations, émotions) plus excessives les unes que les autres, atteignent leur paroxysme avec l’arrivée de F (et le pétage de plombs de la page 90) qui exacerbent leurs sentiments (de rancœur concupiscence compétition jalousie j’en passe et des meilleurs) avant d’avancer à nouveau. 


« F – Rien ! ça ne veut rien dire !            
B – ca doit bien vouloir dire quelque chose…   
F – Oui. Que tu arrêtes de me faire chier ! »

Sur le mode du dialogue, avec folie et ironie, à la manière d’un Plat(o)on ou d’un Saint-Jean échappé d’Apocalypse Now, Pablo Katchadjian exp(l)ose, par le biais et sous les traits de ses personnages, une pensée d’apparence fantasque, mais réellement rigoureuse. Masques nécessaires du/au philosophe pour sou-é/-m/-mettre bon nombre d’idées et d’aphorismes (« ça ne peut être terrible que si le fait de le savoir est élémentaire ») qui jalonnent et pavent l’histoire de la philosophie et r-é/ai-sonnent de l’antiquité à nos jours. Un constat anodin, celui en vérité d’un tour de force et d’une aporie, qui (dé)montre ce que l’esprit peut (ou pas), pour peu (ou prou) qu’on lui octroie cette liberté. La preuve aussi qu’il est possible de faire sérieusement les choses en littérature sans se prendre au sérieux. Et que l’Umour – cher à Vaché, Breton et Paneroa fortiori en l'absence manifeste du Vrai, du Beau et du Bien, triomphe toujours. 

« C – C’est vraiment bizarre, ça n’a pas de sens ; on dirait un monde créé par un dieu mineur, ou un démon pas très habile, en tous cas par quelqu’un qui n’avait pas beaucoup d’inspiration. »

Avec des lettres en guise de noms, de grands traits de caractère(s) pour personnages (« E– Moi je suis quand même gênée d’avoir un corps ») à commencer (par ordre alphabétique d’apparition) par A et B, sortes d’Yvain et Gauvain (Kaamelott), archétypes sortis d’une série web ou télévisée ou d’une campagne de jeu de rôles ; avec un sens du paradoxe très borgésien, un non-sense très british, un goût pour le pastiche bien trempé, Pablo Katchadjian échappe au roman à thèse et se tire avec grâce et facilité (à grand renfort de pirouettes, deus ex machina et situations désopilantes) d’un exercice assez casse-gueule – et tout aussi difficile à rapporter ici, autrement que par la di-(d)a[lec]-tique – à travers une série de construction de situations plus tragiques, vives et hilarantes les unes que les autres. 

« A – C’est bizarre parce qu’on le veut bien.     
B – Non, c’est bizarre parce que c’est bizarre, ça n’a rien à voir avec nous. »

Entre exposés rhétoriques et syllogiques (pas si logiques évidemment), logorrhée et tautologie, accusations ad hominem et démonstrations ad absurdum, entre Koltès et Beckett, Katchadjian explore ce que peuvent être une situation et une conversation contemporaines. Dans ce huis clos comme dans le nôtre, l’enfer concentrationnaire s’arrête et commence à celui de son voisin de cellule. De la transcendance de l’ego (Sartre, always) à Lost (sur cette île il y a tout, et d’abord the others), Pablo Katchadjian construit un monde/lieu/temps inversé(s) dans le(s)quel(s) les sujets sont contraints à une liberté de pensée(s), de réflexion(s) et de parole(s), miroirs se (dé)formant les uns les autres au sein d’un palais des glaces, Princes(ses) d’Ambre d’une Marelle qu’ils constituent et dans lesquels ils évoluent. Une réalité abstraite, mais aux circonstances et aux moyens si prégnants, qu'elle conditionne les êtres, au point que s'y soustraire – problème ou solution, selon le degré d'aliénation – revient à disparaître (avec le solipsisme pour corollaire).

« A – Je ne te vois plus.
B – Non, ça y est. Mais on peut toujours parler. » 

Bien entendu, l’on aurait voulu/attendu des réponses plus évidentes (ce n’est pas faute de les chercher). Au lieu de quoi, Katchadjian laisse – avec La Liberté Totale qui demeure la sienne et s’écrit en creux – personnages et situations en a-d(e)venir, comme par inadvertance, semblant/ou feignant de remédier au fur et à mesure/au débotté à leurs carences (« A – A moitié sourd ? Et comment vous avez fait pour nous entendre, J – Ah, je suis sourd par intermittence. »), prenant le contrepied des/au pied de la lettre les expressions courantes sous une forme aphoristique ou kōanique (« J – Les bêtises sont la source de la connaissance. ») pour poser davantage de questions et interroger par-dessus tout le libre arbitre et la libre détermination par l’action (« La liberté est une manifestation qui n’existe qu’en tant que manifestation ») ainsi que leur pertinence et celle du dire à l’âge du faire. 

     « A – C’est comment ?!               
B – Je n’arrive pas à décrire !    
A – Moi non plus ! »
  
Avec ce troisième opus, Pablo Katchadjian choisit ainsi d’ouvrir, au lieu de refermer, son triptyque iconique, proposant une architecture aux cellules amovibles plutôt qu’un retable, fidèle à l’idéal libertaire qui parcoure son œuvre, formant un cycle que l’on est, d’emblée, tenté d’explorer à nouveau. Dans le même ordre, jusqu’à la transe ; dans le désordre des volumes, pour les confronter. Et (entre)voir à quel point la donne/le tirage brouille/redistribue les cartes, modifie leur interprétation et le destin des personnages, offrant finalement, comme pour les précédents, un outil propédeutique performatif (d)étonnant (on lira avec bénéfice La liberté, avec ou sans ironie, article que Guillaume Contré, traducteur notamment de Merci, consacre à la trilogie sur son site de référence(s) L'escalier des aveugles).  

Plus encore que dans leurs versions originales, Quoi faire, Merci et La Liberté totale apparaissent comme trois livres aux genres, registres, couleurs, éditeurs et formats très différents. Pour l'édition de La Liberté totale réalisée par Le Nouvel Attila, « Le format de ce livre et sa parure kraft sont librement inspirés de la collection « Liberté », lancée en 1964 dans une maquette de Pierre faucheux aux éditions Jean-Jacques Pauvert. » tandis que les six compositions graphiques de Curtis Putralk traduisent en actes les grands mouvements de l’ouvrage qui s’inscrit, avec ses précédents, dans une démarche éditioriale et littéraire po-é/-li-tique, cohérente et concrète, où l'intemporalité métaphysique rejoint l'actualité.


« B – T’as vu ça ? Moi aussi.      
A – En plus, il ne l’a pas volé.    
B – Ça, c’est clair. Pour tous nos camarades.     
A – Pour eux et pour ceux qui allaient arriver.
B – Maintenant il faut qu’on s’échappe. »

Photo de couverture : entrée de la crypte de la forteresse de Jajce en Bosnie et Herzégovine, à quelques mètres du bâtiment où ont été posées les bases de la future République fédérale socialiste par Tito à l'occasion de la deuxième convention du Conseil anti-fasciste de libération nationale de la Yougoslavie.

jeudi 13 juin 2019

L'odeur de chlore, Irma Pelatan

Le dépassement, l’orgueil & la honte. La découverte du corps, du sien & de l’autre. La différence, commune ou non, toujours sensible, mais jamais évidente. L’oubli et le (res)souvenir, l’oppression & l’expression de soi, en vas(qu)es communiquant(e)s. Avec, omniprésente, L’odeur de chlore, qui donne son titre à ce premier et très remarquable texte d’Irma Pelatan publié le 8 mars 2019 dans la collection La Sentinelle des éditions La Contre Allée. 



« J’ai beaucoup nagé dans mon enfance, tu sais, car le sport nous tenait lieu de culture, de loisir, de valeur, de lien ; tout ça, qui peinait à se dire autrement dans la famille, se sortait par le corps par un corps tenu, une vraie culture du corps affreusement mécaniciste ce culte de l’effort. »
 
La piscine Le Corbusier comme « gigantesque métaphore », fréquentée par l’héroïne entre ses 4 et ses 18 ans. Lieu du je qui tente de s’en libérer, plus que du jeu, sinon mortifère. Sa cosmogonie, son couloir courbe comme matrice, les forces chtoniennes que ses fondations abritent. La vitre (« le monde des habillés et le monde des dévêtus »), le rapport aux autres, à cet interlocut·eur/·rice omniscient ou bienveillant·e (« Il y avait la fatigue, tu sais ») qui peut-être soi(e), ou pas. L-a/-e t-/v-oile de fond, la con-f/t-usion surtout, les frictions entre l’espace et la personne : le collectif, le club, l’Hadès que l’on ne rencontre que lié au lieu, malgré et par-devers lui. Isotopies où se co(n)fondent fonder et se fondre. Un constat, une consternation, un saisissement qui s’éclairciront, au fil de l’eau et de la lecture, avec le ressac, l’émergence du souvenir.   

« Mon corps comme lieu, non c’est faux, mon corps comme personne, comme altérité dont je ne sais pas le début, mon corps comme mystère. Comment mon corps peut-il être mystère à moi-même ? »

À travers cette quête des origines, cette épopée qui n’est pas échappée, mais récit fondateur dont les chapitres s’ouvrent et se closent au rythme des paupières poumons bras et pieds – fondu au bleu, plongée contre-plongée – la narratrice donne à voir et à penser, à ressentir dans toute sa présence, prégnante et glissante à la fois, son devenir-(de )femme, non comme dessein, mais comme dasein, où le lac se fait piscine, bassin, sein, courbes. Une existence intérieure ronde, mais encadrée par les projets masculins étrange(r)s du père et de Le Corbusier (« Le Corbu, comme on disait. ») et leurs franges – la ligne droite, les baigneurs, le sifflet humiliant du maître nageur – qui donnent lieu et naissance, mais non(-)sens, à cette existence de « pantin ridicule » qu’elle ressent, supporte, en attendant de trouver la force ou la manière d’y échapper davantage.  

« Nous ressentions un tel mépris, tu sais, pour cet autre monde d’à côté, ce monde sans ordre, sans effort, pur plaisir instantané. » 

Un rapport (« un autre plaisir, tu sais, celui de la douleur, celui de la fatigue, celui d’un corps qu’on mène à bout. ») tout aussi, sinon plus, assujetti (« je veux parler de la violence de cette petite hiérarchie »). Aux hormones, au corps social, avec ses règles et ses frontières. A l’idéologie du dépassement de soi qu’elle évoque avec colère et ironie. A toute une mythologie qui rappelle l’île de W ou le souvenir d’enfance de Georges Perec. Au lien passéiste, atavique, avec la Résistance, sa remise de médaille très Noël de guerre (« C’était encore très proche, tout ça, cet ordre du monde. ») et, d’une idéologie l’autre, aux liens évidents – infantilisants, fascistes, virilistes, totalitaires – entre communismes d’état, nazisme, et de leurs opposants, pas exempts pour autant, sans parler de l’Eglise. En somme, entre patriarcat et sport dit de haut niveau. 

« Cette poignée de médailles, toute une vie dans l’eau, des heures d’efforts récompensés en fer blanc, en breloques au ruban bleu-blanc-rouge. » 

W, Le Pen, Christiane F., Q., M.X., noms, initiales, identités, rapports de classes, de races, de domination subis et reproduits, et avec eux les « fantasmes de drogues, de prostitution », cette « méchanceté si féminine » qui conditionnent les rapports sous l’angle du male gaze (regard masculin) et d’une culture pour ainsi dire masciste. La piscine, le chrono(s), l’enfance de l’art comme confinement, sas et ajournement de l’art enfant-in/-ant, poétique, féminin, méditerranéen et solaire, de la mer. En réaction, épidermique, en substance, surtout, l’empowerment d’un éternel féminin ressaisi, dégagé – comme la nage de la natation – de son instrumentalisation pour atteindre sa pleine présence et transcendance (« je veux parler du corps, de la mesure du corps (…) depuis toujours je laisse d’autres gouverner mon corps ») malgré l’étalonnage corbuséen — « Le corps de l’homme comme base standard, de la norme. »   

« L‘injonction demeure brûlante comme fer rougi. » 

« Et mon corps, toujours, déborde ». Déborder la contrainte faite au corps par le corps. Dériver, faire l’expérience de l’influence des lieux, tendre à une autre psychogéographie, à une « poétique de l‘eau ». En une vingtaine de courts chapitres, parcourus par le temps et l’espace comme autant de longueurs, Irma Pelatan explore de manière ample, mais précise, le rapport au corps, à la féminité dans la ligne d’Annie Ernaux (La femme gelée, Mémoire de filles) ou encore d’Amandine Dhée (La femme brouillon, quelques mots par ici) jusqu’à cette scène fantôm(atiqu)e qui la hante, s’inscrit en négatif, texte sous/dans le texte, typo autre, chapitre sans numéro, terrible et implacable, que l’on ne voit pas venir, que l’on subit – quand je dis on, je veux dire la petite fille/jeune femme qui en devient l’objet (check tes privilèges mon gars) – quand la violence et le mépris des mots deviennent horreur, (mé)fait, viol, voire inceste. Qui tétanise(nt). Malgré la redescente de l’épilogue, la cohé-sion/-rence (re)trouvée. Et l(‘)a()mer, toujours recommencée.  

« Je veux parler de la soumission, de l’acceptation d’un ordre du monde où il fallait s’efforcer, construire. »

Parler en corps. De la trahison de cet ordre, de ses mensonges et de la brutalité qui sont les siennes, qui lui permettent de se maintenir et de s’étendre (« On vit dans un faux récit et l’oubli est bien commode. On te dit « va à la piscine » et tu nages, tu es un bon usager, tu fais fonctionner la machine à habiter. Tu te soumets, tu construis, tu acceptes le récit qu’on te fait, cet ordre du monde. »). De l’expérience du choc et de la terreur devenus stratégie. Du danger familier, domestique tu. De la vie, de la liberté, du mouvement, toutes et tous mortifiées : toute une éducation à déconstruire ( par un difficile, mais nécessaire processus d’analyse et d’anamnèse, de recentrage et de retour à soi, auquel chacun, chacune, quel que soit son parcours, devrait se consacrer un tant soit peu, et réalisé ici) « pour désobéir ». Sortir du silence par la mer, la voix, l’écrit pour vivre sa vie. 

« La mer nous habitait et pas n’importe quelle mer. La méditerranée, évidemment.  
La puissante déesse, maternelle colérique, sans limite. L’intensité. La profondeur. Inabarcable. Je le dis avec ce mot de l’autre langue ce mot que j’ai appris cette façon de dire Liberté et cette façon de dire mer. »

C’est un texte magnifique, que « ce récit cette chronique, ce machin tant de fois suspendu » (écouter ce qu’en dit, et notamment du genre de la chronique, l’autrice sur RCF : https://rcf.fr/culture/irma-pelatan-et-yamina-benahmed-daho-14) ) qui s’impose peu à peu, tour à tour, doux comme l’eau, froid et acéré comme les carreaux du sol de la piscine, puissant et persistant comme l’odeur de chlore, décapant sans être caustique, impressionnant dans sa justesse, surprenant dans l’impression qu’il laisse et que l’on sent qu’il laissera. Dans l’envie de le relire, déjà.

Un très beau livre, bien plus édifiant que l’architecture totalitaire qui l’a vu et fait naître. Et, avec lui, l’écrivaine Irma Pelatan qui signe ce premier ouvrage sous les auspices attentifs au fond(s) et à la forme des éditions La Contre Allée. Sous (la) couverture, reflets du (pla)fond de la piscine, le plan de celle de Firminy-Vert qui ouvre le livre dès le rabat et, avant de le refermer, un colophon qui représente le Modulor, canon corbuséen, statuette d’« homme-le-bras-levé » que l’on imagine immerger en refermant l’ouvrage, comme une relique d’un passé dépassé ou pas, qu’importe au fond, mais qui ne fait pas le poids face à l’immensité de cette vie de femme et de cette mer qui le recouvrent.  


Note : Loin de la vision originelle née de son voyage en Grèce (« sa folle vision pour une petite ville minière d’après-guerre : un projet plein de soleil et de Péloponnèse » difficile à rapprocher de la réalité du paysage grec, si ce n’est du coupant des épineux), le projet utopiste et nomothétique de Le Corbusier, se révèle dans sa réalisation, dystopique par égo-centr-/is(th)me et manque d’empathie. Productivistes et utilitaristes, Le Corbusier et ses ouvrages ne tiennent ainsi absolument pas compte des désirs et besoins des usagers et usagères, allant jusqu’à créer des cuisines sur le modèle tayloriste pour (dé)former les ménagères à « la nouvelle civilisation machiniste ».          

Une pensée mécaniciste, fasciste et machiste soutenue par ces « machines à habiter » corbuséennes, privées ou publiques, personnelles ou monu(-)mentales, notable et heureusement mise à jour par l’historiographie contemporaine. Derrière un discours sur le bonheur et la liberté, toute cette architecture tente de mettre les corps au pas, rejoignant en cela les travaux d’ingénierie humaine de B.F. Skinner dans son Walden 2, allant même plus loin dans la coercition, quand Skinner prône bien plutôt un renforcement positif — l’acceptation en France des théories du premier et le rejet de celles du second relevant, comme la plupart du temps, davantage de raisons patriotiques qu’humanistes.

lundi 10 juin 2019

Note Bene – Mottes mottes mottes, Ana Tot

Mottes mottes mottes, sorti de terre pour la première fois sous les augures printaniers du 1er avril 2009, mesurait 77 micro-poèmes sur un peu plus de feuillets tuteurés par spirales. Dans cette nouvelle mouture, Mottes mottes mottes, réédité, toujours par et chez Le Grand Os le 15 septembre 2018, revu et augmenté, se déploie désormais sur une quarantaine de pages et autant de boutures supplémentaires, mais non surnuméraires, qui nous bottent bottent bottent, fleurissent et (re)donnent  racines à une œuvre rhizomique toute en (pro)éminences. 


 « aux mots d’ordre tordre
l’orbite régulière faire
mordre aux mots ordinaires
la poussière du désordre »

D’un point d’équilibre à aujourd’hui, Mottes Mottes Mottes s’effeuille à travers 144 micro-poèmes apho-humo-ristiques qui cultivent le jeu de mots, la figure de style (ana-coluthe, -logies & -strophes), le paradoxe, (se) [dé]jouent de la poésie classique, de l’haïku, du kōan (« caillou/irrégulier/série/de ronds/parfaits » (ricochets)), du calligramme, parcourent les genres et les registres (« tu kiffes ou pas », « mothafuckas ») sans prétention, mais avec talent, allant, élan (et alezans). 

Du Ana Tot pur jus, le plus souvent drôle, parfois facile, toujours virtuose et intelligent, où faire et dire s’inter-pellent/-posent, qui rappellent ses autres recueils : Traités et vanités (« je suis bien plus moi/quand je ne le dis pas/,mais comment le savoir/si je ne le dis pas/dire me rajoute quelque chose/dire me rend plus je n’sais quoi/plus consciente de moi-même/peut-être/et par là moins présente/plus consciente de pas être/plus présente/le disant »), méca (« courir le risque/du disque rayé/du dit que l’on raille / du discours qui déraille »), ou Voyage en bonhomie (« une chose allongée/semble ne pas/pouvoir/jamais/finir son élan »).            

« les exceptions
de mes fesses
confirment la règle
de mon cul »
(ortograf l y nalgas)

Des sonnets serpents à sornettes sur vos têtes, remue-méninges et vénim-/spongi-eux qui cultivent l’occis-mort et le pléonasme, flirtent avec la prose poétique et la poésie [p](r)osée, le dandysme, les thèmes et l’easy-listen-writ-ing d’un Philippe Katerine (« chante-moi/chante ça/chante-moi ça » (chanson)) conjugue la gouaille, les calembours et contrepèteries, d’un Bobby Lapointe, mais voit plus loin que le bout de son né (« ne rien faire/voilà qui est beau/rien d’autre ne peut l’être […] demain n’avoir rien/n’avoir rien/que c’est beau »), se dégage de l’académisme (« que de bulles inutiles/l’intellect sécrète ») des têtes de nœud pap’, rond-de-flan-de-feints-durs-à-cuir et autres grammar nazis de la clique myso des masos de Por-t/-c-Royal (« et feindre le science des tenues coites enserrées » (science)). 

D’un horizon l’autre, vue du ciel, sa poésie s’engage (« c’est toujours soi qu’on assassine »), se dégage (« mort à la mort […] merd’à la guerre (…) guerr’à la guerre (…) gar’à la guerre » (guerre l deux)), s’enrage malgré elle, visionnaire (« et pour les forces de l’orbe/au contraire la bague au/doigt tendu et à l’œil »), surréalise et (van)dalise en chien andalou — images, violence, beauté (« d’abord porte/pied table sein pied/d’abord porte/ciel terre merde opéra (…) alors seulement poignée »). 

« La vie est mort             
 que les colonels chantent au gré du vent […]  
Ça sent la vie morte      
ça sent le coussin le printemps la carabine        
ça sent drôle    
et même terriblement » (rase-motte)

Une poésie « badasse » qui déjante (minouminou), dépote (amnésie) et slame (bla), frappe chez tous les poètes présents et passés pour les rameuter. Chez les nominalistes (« est n’est pas une rose ») comme chez les sensualistes (« les choses demeurent/et nous passons/pfft/ pauvre d’elles »), pied de nez à la nuée et chifoumis, pense-bête et aspérités. Titres et morceaux en forme d’istoires, h aspirés, formes variables, longueurs de pieds qui prennent leurs clics épitaphes. Existentialisme, pataphysique et zoopinion : les opilions tissent dans le cerveau, de la lecteur du lectrice, de drôles d’azimuts, déboussolent et dépassent le cadran ligné auquel AT nous avait presqu’habi [-] t(u) é. Concert d’images déconcertantes, mots triturés, recrachés sous forme de pluie venue de pays doux.  

Un recueil (en)chant-ant/-eur, que l’on croirait en(tendre)-chant-er/-é (de même), livret rythmé comme du papier à musique, qui s’ex-im-prime à tue-tête(s), se lit en tous lieux et sens, horizontal et/ou vertical (ainsi le très beau, double et entremêlé ruban), et/ou alternativement avec sa reliure spiralée et ses pages tête-bêche qui rappelle les calendriers (« un événement a lieu (…) où est le son | d’autres événements | bientôt » (5 ou 6 août)). Perpétuelle et (im)pertinente, la poésie d’Ana Tot y apparaît plus drôle et chantante que jamais. (« jours conjugués (…) jouer/jouer/jouer/ne pas s’arrêter/jouer/jouer/jouer » (jubile)). 

Une poésie profonde et légère qui évoque la Grèce à plusieurs reprises, au moment où j’écris sur les plages du dit pays, comme une carte que je reçois et à laquelle je réponds ici : éô | lien vers Le Grand Os, jours ronds et bons à Aurelio, kalispera à Ana Tot, cousine lointaine d’Eleni Sikelianos, muse et poète. A tous les deux, tout(e) en un, au Grand os, pas gyros, mais ouzo : yassas & yamas ! 

« longue
langue
lasse
laisse
l’os
lisse »
(lente lapée)

lundi 15 avril 2019

Nota Bene – John Wayne est sous mon lit, Marie de Quatrebarbes

(Roman) Court-métrage, récit gigogne, onirique et cinémato-graphique, triptyque crypté d’un trio qui (se) rejoint dans la petite et la grande Istoire aux elliptiques trajectoires, journal intime et extime, John Wayne est sous mon lit, écrit dans le cadre de la résidence de Marie de Quatrebarbes à Tanger l’an passé à l’invitation du cipM, (en) est sorti en mars 2018, tout illustré et relié sous jaquette, dans la collection Le Refuge en Méditerranée des éditions CipM/Spectres Familiers. 


« D’ordinaire, les femmes et la vitesse ne font pas bon ménage au cinéma. L’héroïsme et le sang froid, on les réserve aux hommes. »

Hors(-)champ/cadre, didascalie ou script, Helen vient postuler à un poste de télégraphiste. Clap plan. Rien de travers ni ne cloche, et surtout pas le chapeau. Pas comme, mais là où/la personne qu’il faut. L’affaire conclue, on salue on hoche. Sifflement dans la salle sur le quai — on imagine seulement, on attend, en vrai. Des rires, des corps. L’image de celui, le physique de celle — qui tous travaillent cependant à la même. Vitesse, montre en main, timing. Comme un chromo, sur pellicule, le décor tremble, révèle la gélatine. 

Le temps presse et la vie suit, sur le mode d’existence des objets techniques. Le rêve d’Helen, noté sur cellulose, cherche à s’exposer. Elle persévère, fait le siège des studios Kalem, jusqu’à tourner The Hazard of Helen. On met en boîte, on embobine. Sur l’écran noir, son regard : présent, prémonitoire, prophétique. Qui dessi-lle/-ne un monde fait de gentils, de méchants, de messies ; de cendres et de silences ; d’informations partielles et d’émotions illusoires ; qui fonde(nt) la vie d’Helen et du cinéma, dont se tournent les premières p(l)ages.  

« la pellicule coûte cher, plus chère que les acteurs…Plus tard, l’industrie cinématographique investira dans un support plus sûr, le polyester, corps synthétique et fiable qui ne change pas avec le temps, comme tout ce qui est mort. »

Magazines et admirateurs se bousculent, poussent l’actrice dans des retranchements que l’on perçoit à peine, dont on devine toutefois [hors-cadre/(-)champ] la réalité économique et sociale — devenir des animaux de compagnie et des terrains vagues. A l’âme des studios Kalem, vendue à Vitagraph, le rôle endossé par Helen dans la série initiée par Helen et projetée de 1914 à 1917, survit à travers Rose, qui la remplace. Helen, pas lassée des lassos pour un sou, fonde la Signal Film Corporation avec son époux, mais abandonne les cascades.

Elle prend le/Saute du — train en marche. Siffle trois fois le chien et l’enfant, ou tout comme. L’admirateur Marion Robert est de ceux-là, en quelque sorte. Le train d’Helen lui est passé dessus, qui a forgé, accompagné son imaginaire. Il a frémi, craint, fait de la réclame pour elle pour pouvoir l’approcher, l(‘)a(d)[]mirer via l’écran. Se voir et voir le monde à travers elle et ses aventures, les rejouer avec ses camarades. Bien( )tôt, Big Duke, qui n’est pas encore John Wayne, enchaîne les petits gagne-pain et les matchs à l’université.

« La voix du comédien garantit le hors-champ (…) L’histoire du hors champ, c’est aussi la boue sur ses bottes, a sueur qui perle à son front, la façon dont son corps se déplace dans l’espace, manifestement fourbu. »

C’est encore par une succession de mouvements et de hasards que Duke croise le boss de la Fox qui remarque sa stature (« Come on, boy. Tu seras l’éclaireur »). Big deal pour Big Trail, Marion Robert devenu Big Duke devient John Wayne, se cherche, se perd, s’effraie, s’apprivoise, se rappelle. Le père et les serpents, l’alcool et les étoiles. S’imprègne des sensations, et nous imprègne aussi. De boisson et de poésie barbare comme la nuit. 

Comme à chaque fois que nous sommes en présence du mythe, l’histoire se répète à grands coups de haches : l’on commence par croiser les grands anciens (lointains descendants et cousins de l’épopée et de la ruée), nos contemporains (le destin du charpentier Harrison Ford, les motifs poétiques du Sombre aux abords de Julien d’Abrigeon (« Longtemps je me suis levé bien trop tôt ») pas du Pas Billy  (même si nous sommes arrivés là par lui, et puis si).

« Et celui qui possède pour patronyme la fusion du père et du chien se tourne vers l’œil bègue et le fixe dans l’étoffe. »

À mi-chemin, au moment où il commence sa vie (la vraie, cinématographique) le John Wayne de Marie part en v(ad)r(ou)ille poétique, retombe en enfance (« Bois ton lait de jument baby-bird »), multiplie les plans-séquences, se mélange les pinceaux. La langue s’emballe comme un cheval au galop. Le mouvement n’est plus posture, mais étalon fou[(gueux), parfois les deux]. Et tombe sous les coups de feu et de sang d’Helen. Qui le suit, le double, offre sa présence et se refuse à lui.

Plus loin, l’œil de la caméra reprend les rênes avant de céder devant les images et paysages. Elle rembobine la pelote du rêve [écho]. Nature written par une langue précise et sentie qui s’immisce entre les frondaisons. On approche et visite la maison comme on le ferait d’un passé ravagé par l’ennemi : dans le noir, en évitant l’attirance et l’émotion suscitée par l’illusoire familiarité des obstacles. Du film grand spectacle à la réalité quotidienne, il n’y a qu’un pas : être John Wayne, ou n’être pas.


« Il est tard maintenant, je voudrais que tu sortes. Ta présence auprès de moi m’ankylose, et si je tourne mon regard vers le fond de la scène, c’est toujours toi que je vois courir à l’ombre. »

John Wayne est sous mon lit, nous confie la narratrice (l’autrice, qui sait) de ce bel ouvrage, clinquant et intimiste. Qui se demande qui hante qui, de tout ce qui meuble et habite les grands espaces intérieurs, effraie ou rassure. Eclaire avec humour, pudeur ou démesure le moindre lieu – physique ou mental, émo-/sensa-tionnel – pour mieux révéler et cacher à la fois l’objet réel et les raisons de son obsession, de sa (dé)possession, de cet intrus familier qui prend tant et si peu de place.

Après quatre ouvrages (chez Lanskine, Les Deux Sicile et Eric Pesty), de très nombreux textes, performances, ateliers et résidences ; la création, coordination et participation, à plusieurs revues (la tête et les cornes, remue.net) et collectifs (Z, Poésie Civile, Général Instin), Marie de Quatrebarbes (voir son site ici) rejoint l’explo-r/it-ation du filon poésie et western aux côtés de Julien d’Abrigeon (Pas Billy the Kid), d’Anne Kawala et Esther Salmona (Chevauchépris), de Patrick Chatelier (Pas le bon pas le truand), de Michael Ondaatje (Billy the Kid, Œuvrescomplètes), et signe avec John Wayne est sous mon lit, entre cut-up et visions, un récit aussi délicat que précis qui touche la tête et le coeur (head & heart) avec une poésie infinie.