vendredi 29 juin 2018

Vingt minutes de silence, Hélène Bessette

Laisser venir à soi/voir le titre. Grandir, se rapprocher. Assouvir sa curiosité, son désir de. Découvrir l'œuvre à travers. L'Atmosphère et les Poèmesdes données, questions, solutions – comme autant de chants qui se répondent, couvrent bien plus de champs, angles – psycho-politiques et sociaux – morts d'une enquête littéraire. Tirés à part/bout portant sur le fil/la corde, d'un fait divers. A force d'hypothèses, de reconstitutions/mises en scène/projections. Poussées juste assez pour, suivies dans leurs retranchements jusqu'à ces. Vingt minutes de silence, sorti dans la collection Othello le 19 mai 2017, plus de soixante ans après sa première édition en 1955 chez Gallimard, inaugurant l'édition des œuvres complètes d'Hélène Bessette par Le Nouvel Attila.


« Je suis dans les autres. »

T-/D-rame in-/an-térieur/e. D'un souvenir d'enfance ou d'une présence. Aux choses, au temps, aux gens. Injonction ou dialogue. Réminiscence ou prescience. Mouvement, courant de pensée qui. Appel(le) à (se) taire, à étouffer les larmes. Les questions, les réponses, qui. Jamais ne vont de soi/pair. Faire (=)(se )tenir comme il faut/ne faut pas (« Tu es dans les autres »). En prévision du pire, de la tragédie. Prologue qui (en son temps, fera écho au c(h)oeur). Annonce, énumère les personnages, les éléments du décor in-/ex-térieurs (Projections, transpositions peut-être) aux actions passées/à venir. L'effet plutôt que les faits (à bien y réfléchir), c'est à dire : l'Atmosphère.

« C'est un roman qui se lit et qui s'écrit
à la bougie.
C'est pourquoi personne n'y comprend rien. »

Une villa cossue, lieu du crime par excellence. Ici tout conspire et rien n'intrigue, autant dire : on ment comme on respire. Avec/Sans distinction, reprendre tout à zéro. Interroger les faits (divers) et gestes des un(e)s et de l'autre. De la bonne bonne Rose Trémière/bonne mère qui a attendu vingt minutes pour avertir la mort du père-milliardaire. Du mauvais fils – parricide, le sale mot est lancé – mort (pour elle/la société) qui a tué le père (d'après elle(s)). L'affaire révélée par un journaliste ((em)pressé), la faute avouée à un commissaire (extorqueur) garant de l'autorité (conf-inée/-érée), le doute est toute(s)fois permis, qui (di)vise.

« Nous l'enfermons puisqu'il est prisonnier.
l'ennemi est enfin prisonnier.
Celui qui a eu l'audace, le courage 
de lever un bras...
... un bras armé 
armé d'un revolver  
contre l'ignoble société. »

L'autrice en premier chef, qui (re)met en cause l'identité et les mobiles de chaque personnage, se confond avec eux, (se) débat. Touche à la légitimité de la société bourgeoise comme de celui qui a tué (La victime est vivante/le coupable. Le coupable est mort/la victime). Les renvoient >- de chaque côté de la balance, de la barrière, dos à dos -< dans un duel inégal (–> pour qui ? <–) sans pitié ni merci. Où chaque mise en mot est une mise à mort, à nu, de toutes et tous. Où chacun, chacune, va et vient et dit, mais disant fait mentir les syllogismes – pas si logiques, évidemment – de la mécanique judiciaire et punitive.

Bien sûr, il y a des précédents. Raison de plus pour faire jurisprudence, rendre justice davantage que les armes. Ironique, caustique, sarcastique, aux antipodes d'un certain angélisme, Hélène Bessette frappe par la violence, la rapidité, le caractère. Définitif de ses mots, puissant de sa harangue, automatique et explosif de la charge qu'elle mène tambour battant. Contre l'aspect lisse tout relatif des circonstances, de l'évidence, de l'opinion (« c'est connu » — it is known) qui régissent la meute des braves gens, la réalité et sa copie – conforme, mais factice – qui dissimule le réel, égare le lecteur — comme cette mer « consolatrice et rédemptrice » qui emprunte aux attributs de la génitrice pour mieux s'y/la confondre.

« C'est une histoire qui avance de silence en silence. »

Il était plusieurs fois et toutes sont à recommencer. Les apparences (font/faux-) semblant(s) souvent (toujours) trompeuses, tout est clivé, b(i)aisé (d'avance) dans cette affaire, et le fait même d'en faire toute une affaire — première instance (judiciaire), premier lieu (du crime) et temps (Vingt minutes de silence, au sein du crime et du livre). En vérité, c'est dans le blanc des lignes qu'il faut lire, des yeux qu'il faut voir. De l'enfant qui systématiquement subit la double et triple peine. Qui, mal né, aurait tué faute d'avoir été défendu en amont par ses parents ou par la société qui le condamnent en aval. A la mort, quelle qu'elle soit. Aux regrets éternels. A la criminalité qui enferme celui qui serait tenté de se libérer par elle.

« et toute sa vie il restera
celui qui a tué son père.
Parce qu'il n'était pas aimé. »

Pour le délivrer, Hélène Bessette va plus loin que la plaidoirie et venge par un procès à huis clos/charge contre la famille/société tout entière. Dénonce, accuse. La mère\le commissaire qui veut faire porter la culpabilité/le revolver|lechapeau\la cagoule à l'enfant. Le sommeil du possédant qui entretient sa femme\qui entretient des amants/, pas si tranquille que ça, pas si pé-père, avec son auto, ses polars, ses affaires et son revolver par-dessus le marché (noir, le marché). Avec cette question, toujours en arrière-fond, qui clôt le poème des données et introduit celui des questions : QUI EST LE CRIMINEL ?

« – C'est un peu fort hurle le magistrat de la magistrature, 
C'est trop fort ;
C'est moi qui suis interrogé. 
On interroge les magistrats maintenant. »

Agat(h)a c(h)ri(s)tique, Bessette passe en revue tous les personnages et angles d'approches, pierres d'achoppement qui attirent/affutent/aiguise l'attention du lecteur, de la lectrice, qu'elle hisse. A la hauteur du livre, du crime et du procès, encourage. A quitter ces zones de confort et d'ombres entretenues par les marronniers. A renoncer aux évidences des rumeurs alimentées par une presse bourgeoise dont les accidents, toujours domestiques, ne dérogent à la morale et à la règle que pour les (r)établir. Effraient et ne défraient la chronique juste ce qu'il faut pour s'enrichir. S'enquérir de plus de sécurité, se confor-m/t-er.

Tandis que les enquêteurs, la foule, les journaux, ont les yeux rivés sur la preuve accablant prétendument le fils, Hélène Bessette s'at-tache/-taque au mobile avec une connaissance plus que certaine de la condition humaine : celles d'un(e) ETRANGER(E) aux autres – à ce père, au crime qu'il a commis et à la société qui le condamne – et à (elle/)lui-même. Comme Camus, elle décrit à la perfection cette apparente indifférence – qui est davantage une différence – à la mort et à la parentelle censées unir la société sur la base de l'interdit et de la promiscuité : cet « amour de père si débile, si falot, si timide », ce « tout petit amour » de la mère auxquels se substituent si souvent et si facilement l'argent et, avec lui, le spécialiste — l'éducateur, le médecin, le flic, le psy, l'asile.

« Et maintenant murmure l'enfant, 
laissez-moi, je suis fatigué, 
très fatigué. 
Ils vont me faire mourir avant mon heure. 
Non, je n'ai pas mal à la tête, fatigué seulement (…) 
C'est pourquoi je parais si indifférent. Par excès de fatigue. »

Alors – seulement – (re-/sur-)vient la PEUR, L'ANGOISSE. Qui dépasse le sens commun à force d'être répétée. Ne perd rien en intensité. Ni avec l'expérience. Ni avec les années (« Peut-être avais-je trois ans […] cinq ans […] six ans […] sept ans […] quinze ans »). Que rien n'efface et qui ne se compare à rien. Toujours présente, traumatisante, qui se répète, épuisante, hante et entérine le mal. Qui imprégnait l'ATMOSPHERE. Que cette femme/enfant tentait de circoncire, de faire taire – peut-être parce qu'elle ne la connaît que trop, craint d'y faire face de nouveau – et d'endiguer le mal avant qu'il ne survienne par des mesures prophylactiques. Le conjurer en n'y pensant pas — Ne pas penser à mal/l'angoisse : c'est tout un.

Pour saisir L'ANGOISSE, il faut comprendre – ici et maintenant – ce qu'est – en substance et conscience, existence et attribut – l'INNOCENCE de l'enfance. Le commissaire-adjoint y parvient en épilogue, qui s'en souvient, se range par là même du côté du criminel, ramènerait presque à la r-/m-aison son supérieur et l'enfant. Si ce dernier ne décidait. De reprendre son geste, sa vie, son destin, sa mort en main par un récit en forme de manifeste, dernière inca-rn-/-nt-ation, synthétique et dialectique, révoltée. S'il n'était suivi, récupéré. Par la mère à la faveur de la nuit, des circonstances et du silence, porteuse-pleureuse de la tragédie annoncée contre laquelle nul ne peut RIEN. Et d'une fin. Parmi les plus belles, les plus fortes, de la littérature.


« C'est une histoire de bougies.
L'héroïne est tout simplement une bougie. »

Sous couverture (frise chronologique, organ(-)igramme), col Claudine/Colette, veste rayée, mèche folle – non pas la mère non pas le fils, mais les deux à la fois – il y a Hélène Bessette (LNB7). Qui s'écrit dans l'ombre, brûle et éclaire en même temps qu'elle se consume. Manifeste, décrypte et politise le corps social. Prend fait et cause et corps et âme – un corps et une âme qui sont ceux de la littérature, ainsi que ses armes, avec l'importance que l'on sait, devine à la lire, qu'elle y attache. A l'image de ces Vingt minutes de silence, l'œuvre d'Hélène Bessette, en tant que femme et écrivaine (si tant est que l'on puisse/veuille distinguer les deux) est (et demeure) aussi puissante que subversive.

A l'avant-garde, en éclaireuse – en va-et-vient constant plutôt qu'à contre-courant – de son époque. Avec ses mœurs et sa culture (« Et la pile Wonder ne remplacera jamais le soleil absent de ces vingt minutes de nuit. »). Ses écrivain·e·s, et les rapports qu'ils entretiennent. A la langue, aux(x) silence(s), à l'attention portée. Aux codes, à l'écriture, au cinéma, à la guerre, au quotidien, à l'autre, à la misère. A Duras (Hiroshima mon amour, 1959), à Debord (La société du spectacle, 1969), à Perec (ici la description d'une coupe de cheveux, là celle du pantalon de velours ; Les Choses, 1965, Un homme qui dort, 1967), à Leiris qui l'a découverte, à Queneau qui l'a publiée.

« – Un drôle de biseness, dit le gosse
et
je me demande qui a inventé les cagoules. »

Dix ans seulement après la Seconde Guerre Mondiale, entre Oulipo et Nouvelle Vague, le récit se fait/veut procès, (re)mise en scène/œuvre/cause du pro-cessus/cédé. A grands coups de capitales, répétitions, ellipse(s), oral (« asssasssin.sss », « l'aaenngéoidezesseeu. », « a aine jé oi deuzaisse eu. »), Hélène Bessette libère la langue, se place en retrait, plante le décor et le lecteur avec. Une syntaxe, une disposition toute d'esprit qui s'inscrit dans la typo-/topo-/graphie. Abat ses cartes, révèle les ficelles du métier, laisse apparaître le script (« Pour en revenir aux pages précédentes », « à la page 20 »), les acteurs (« Les figurants par derrière ») et leurs silhouettes (« les personnages de cette histoire ne sont pas solides, ils s'effondrent. »). En résumé : toute la machinerie qui rend le meurtre effectif. Fait de cette scène du crime reconstituée un théâtre des opérations.

Pour saisir et mettre à jour le véritable enjeu du crime et de sa nature. Du parricide et de l'adultère comme dérèglements. Du meurtre comme tabou/interdit social touche, plus que l'universel, l'historique fondement de la société patriarcale. D'où ce sentiment équivoque, vis-à-vis. De l'existence, selon qu'elle est vécue (perçues) mesquinement (bourgeoisement) ou misérablement (« comme l'on juge les gens d'après soi ») ou plus rarement (sinon jamais) dans toutes ses possibilités. De la condition de la femme (« L'oreille extra-lucide des femmes dans les nuits mortes, lourdes de tout ce que nous n'avons pas eu, de tout ce que nous voudrions, de tout ce que nous n'aurons jamais. ») et de l'enfant (« Et c'est si facile de faire payer un enfant […] Et l'enfance est une situation inférieure […] Nous sommes les enfants qui rendons les coups. »). Autant de faits et causes qui rejoignent, par leur caractère magique & opératoire (« Dans leur esprit neuf, les mots ont encore une valeur intrinsèque. Tout leur sens. ») la nature même de la littérature.
 

« Le Nouvel Attila va publier dans son label Othello l’œuvre intégrale d’Hélène Bessette, qui donne à voir un monde intime, personnel et puissant, à l’image des hommes et des femmes qui y vivent. »

Il faudrait lire (tout) Bessette, découvrir. Sa vie (davantage que ne l'indique l'organigramme de couverture — « OBSCUREMENT à Levallois ») en parcourant la biographie réalisée par Julien Doussinault. Sa pratique de l'écrit exposée dans Le Résumé. Ses mémoires dans On ne vit que deux fois, inédit à paraître chez Le Nouvel Attila. Ses prises de position et engagements contre la peine – « Le châtiment n'a jamais effrayé les criminels », – de mort réelle et symbolique administrée par l'institution – vingt ans avant L'Instinct de mort de Mesrine et Surveiller et punir de Foucault, deux ans avant les Réflexions contre la peine capitale de Camus et Koestler à une époque où la guillotine continue de tuer légalement en France. Comprendre son rapport. A la presse, à l'injustice(-) manifeste, qui la poussent à rédiger ces Vingt minutes à partir d'un fait divers réel. 

A ce titre, Vingt minutes de silence est un livre à la fois facile d'accès et exigeant. Un métapoème presque calligramme. Un récit en spirale. Un jeu de « Qui a tué ? », qui croit en l'efficience du roman poétique, de la littérature (« C'est très dangereux de s'endormir en lisant des romans policiers. »). Pointe ironiquement la lecture comme – en d'autres temps le théâtre, le jeu de rôle – corruptrice des jeunes âmes. Incarne physiquement, comme personne, un sentiment, une situation (« C'est-le-père-qui-n'a-qu'un-dos. Et vous savez très bien que les bras ne fonctionnent pas dans ce sens-là. »). Toutes choses qui amènent aujourd'hui encore à réfléchir sur ce qu'est/peut/pourrait être le roman contemporain en soi et au regard de la société dans lequel il évolue.

Lancée à l'aube du centenaire de la naissance d'Hélène Bessette, cette ambitieuse édition de l'œuvre intégrale rend justice à un corpus et à une autrice hors du commun dont le talent n'a d'égal que le dénuement, le labeur, l'anonymat, la défection de ses pairs, subis et vécus malgré treize romans parus chez Gallimard. Une redécouverte qui, au regard de la solitude de l'autrice et de son importance, de l'engouement critique qu'elle suscite et de ses perspectives (de la réédition de six opus par Laure Limongi [collection Laureli, Léo Scheer 2007-2011] et de l'essai biographique de Julien Doussinault à la reformation du GRP [Gang du Roman Poétique] en passant par L'attentat poétique [Cerisy, colloque du 20 au 27 août 2018] ne pouvait, sous l'égide des éditions Le Nouvel Attila, se poursuivre que sous la forme d'une odyssée passionnante et collective.

Déjà parus chez Le Nouvel Attila :
1-Vingt minutes de silence (19 mai 2017)
2-Garance Rose (19 septembre 2017)
3-
On ne vit que deux fois (9 mars 2018)
4-Ida (8 juin 2018)

vendredi 15 juin 2018

Nota Bene : Brûlées, Ariadna Castellarnau

Faim, Jaune, Le Surveillant, Sibérie, Tout brûle, La Tigresse, Youkali, Grand feu : avec ses huit variations sur le thème de la fin qui constituent une suite en forme de commencement, Brûlées, premier roman d'Ariadna Castellarnau, traduit de l'espagnol par Guillaume Contré et sorti chez Les éditions de l'Ogre le 18 avril 2018, surprend, derrière ses retranchements, par l'aplomb de son univers et de sa structure.


« J'appris beaucoup de choses que j'oubliai ensuite. Même si au fond il reste toujours quelque chose. Une mince structure de connaissances qui nous soulèvent quelques centimètres au-dessus de la barbarie, qui nous protègent, qui nous cloîtrent à une courte distance de l’horreur. »

Bûchers des vanités, autodafés, immolations, dénutrition. L'humanité, gagnée par un mal inconnu propagé par la terre même, n'a pas attendu pour décider de la fin de sa civilisation et de l'extinction de son espèce. La faim, l'attente, le pillage, la violence, la peur, le froid, l'oubli, l'indifférence, la survie, la résilience ou la résignation régissent désormais toutes les relations. Les possessions ne possèdent plus leurs possesseurs, sinon d'une tout autre façon. Les choses, consumées pour la plupart, et avec elles les souvenirs qui leur étaient liés, ont retrouvé leur valeur d'usage. La nourriture vaut tout l'or du monde, qui n'a plus cours. Restent, à la discrétion de chacun, quelques équipements, vêtements, livres.

L'humanité n'est pas libérée pour autant, bien au contraire, et se laisse (aller à) tuer par le feu, mourir de faim, réduire à ses besoins naturels et, parfois, chercher un peu de chaleur humaine — comme pour se prouver qu'elle existe encore. Comme souvent dans les livres, les personnages qui prennent la parole ici sont des privilégiés, attachés et attachants malgré les/au regard des maux et dangers auxquels ils sont confrontés — « survivants » qui ont su s'adapter (« Rita a appris à se nourrir de la faim. ») à ce pays perdu. Où l'errance ou l'attachement aux lieux (no way), aux liens (amicaux, familiaux, notamment mère-fille), au temps (entre passé et présent, no future), ne sont jamais anodins.

« Et à chaque occasion, ils avaient rempli de cartons, car ils n'osaient jamais rien jeter. Celle qui avait vécu loin se rendait compte que, pendant toutes ces années, ils n'avaient pas vécu ; ils n'avaient fait qu'accumuler les souvenirs. »

Au fil des chapitres, Ariadna Castellarnau opère un long, mais sûr glissement de la nouvelle (l'arrivée dans un monde préexistant avec ses règles établies qui nous échappent) au roman (tracé d'une mythologie, d'une généalogie, des actions et personnages) en passant par le conte (Perrault et Grimm) et le fantastique pour élaborer un livre dur et beau, monolithique. Un roman à la langue mûre, aux images et sensations maîtrisées, aux effets de/à la structure plus virtuose/s et complexe/s qu'il n'y paraît, qui entraîne, étonne, surprend par ses points de jonction pour mieux s'acheminer vers la geste, la quête, l'épopée. Nous atteint par son rythme a(u)to(m)nal quand on croît qu'il se laisse lire.

Un roman contagieux, qui sillonne un micro-univers de crise climatique et migratoire qui s'étend et se reproduit, monde persistant dont les frontières se mêlent ostensiblement à celles des univers de Quentin Leclerc (Saccage et La ville fond, L'Ogre 2016, 2017), et d'Antoine Volodine (qu'ils ont en commun). Côtoient le réalisme magique et anthropologique des Machines à désir infernales du docteur Hoffman d'Angela Carter (L'Ogre, 2016) avec qui l'autrice partage et ce rapport ambigu au féminisme (entre empowerment et rapport enfantin à la figure de l'homme). Se rapproche de l'univers fictionnel des fables sociales et écologiques de Night Shyamalan (Le Village, Phénomènes).

« Ne pas arrêter de naître, jour après jour, tandis que devant mes yeux se dessinaient lentement les contours du pays que j'habitais. » 

Sorti sous le titre original Quema chez Gog y Magog en 2015, Brûlées a reçu en 2016 le prix Las Américas de narrativas latinoamericanas. Il bénéficie de l'excellente traduction française de Guillaume Contrée qui a déjà œuvré à La Trilogie Sebastián Dun de Ricardo Colautti (L'Ogre, 18 mai 2017) et aux incontournables Merci (Vies Parallèles, 24 août 2015) et Quoi faire (Le Grand Os) de Pablo Katchadjian. Avec lui, Ariadna Castellarnau vient s'ajouter aux quelques, trop rares encore, autrices et primoromancières que l'on espère voir proliférer au sein du catalogue de la maison. Et inaugure la nouvelle et belle mouture des ouvrages de L'Ogre qui passent à une fabrication plus soignée encore — papier créa, façonnage cousu et impressions Pantone®. 

Pour aller plus loin : Les excellents articles d'Hugues Robert pour la librairie Charybde et de Lucien Raphmaj.

Crédit texte et photo : (CC) Eric Darsan
Extraits et couverture, Brûlées (CC) Ariadna Castellarnau, L'Ogre

samedi 26 mai 2018

Nota Bene : L’Homme qui croyait encore aux cigognes, Thomas Rosenlöcher

Hommes, femmes, enfants et autres animaux étranges et étrangers, cruels, mais à fables, réunis dans un joli recueil où, effleurant le papier, effeuillant les pages, l'on croît toucher du bois. Paru pour la première fois un an auparavant en Allemagne sous le titre littéralement original – et aussi long que ses récits sont brefs – Liebst Du mich ich liebe Dich : Geschichten zum Vorlesen – autrement dit : est-ce que tu m'aimes ? Je t'aime : Histoires à lire à haute voixL’Homme qui croyait encore aux cigognes de Thomas Rosenlöcher, traduit par Marie Hermann et Aurélie Maurin, est sorti le 16 février 2018 chez Le Nouvel Attila. Une poupée cigogne en quatre parties abritant onze contes pour les moins petits — « Autant d'histoires du soir pour les grands qui ont toujours peur du noir. »


« Chère femme, écrivit-il. Tu aurais pu me dire que je n'étais pas assez gentil, je serais mort tout de suite. »

D'où vous vient cet enfant – qui tire son titre du premier de ces textes, L'Homme qui croyait aux cigognes, qui lui-même donne son nom au recueil – met successivement en scène. Un homme solitaire et surnaturellement ingénu à qui, l'ignorant, les gens qu'il interroge répondent « des cigognes » avant de lui démontrer le contraire. Puis, comme en miroir, son alter ego femme de même condition, l'ignorant(e) aussi, qui interroge livre et congénère avant de conclure – (« ''on va faire ça plus souvent'', dit la femme ») – leurs recherches par un véritable travail (de) maïeutique.

Je perds toutes les femmes, objets parmi d'autres – lunettes, pantalon, pain – pour le narrateur, dont l'énumération à la Nino Ferrer (Oh ! Hé ! Hein ! Bon !) crée de jolis moments de confusion. Dans un monde aux valeurs inversées – où l'ordre est désordre et vice (ren)versé (en partie seulement, la faute à la femme, selon l'homme évidemment) – peuplé d'hommes dépassés, mal aimés, par eux-mêmes les premiers (le père poète quitté par sa femme, menacé par son arbre de Noël et sauvé par ses enfants et autres Pisse-Vinaigre) qui interrogent sans complaisance genres et rôles sexués quand ils sont pris pour argent comptant.

« ''Je vais devoir tirer '', annonça la sentinelle. Alors les pieds la renversèrent, elle et son poste-frontière. »

Qu'est-ce qui pousse encore par ici ? Les jambes de l'homme, drôlement, et bien malgré lui. Et l'hippopotame en gras, pour lequel le gros homme, ignorant les avertissements, se prend. Au(x) jeu(x) de main et de vilain, d'arroseur arrosé, d'hôpital qui se fout de la charité, de types lâches et peu fréquen-tables/-tés – avec, ce/s faisan-t/-s, une marge de progression très élevée (« Mais lorsqu'il lui offrit son bras, elle projeta l'homme par-dessus son épaule et lui envoya un coup de poing en plein front. – C'est du jiu-jitsu, expliqua-t-elle. ») – succèdent. Au même titre que les être sont réifiés, une série de choses anthropomorphisées pour être apprivoisées, clin d'œil poignant, terrible et borgne, au Petit Prince (voi-e/-x off : où la pâquerette – sinon la rose, sinon Saint-Ex – eût périt). 

Ainsi passèrent les années. A la recherche d'une femme qu'il croit avoir perdue, un homme la surprend à voir ailleurs s'il y est. Un couple à qui rien ne manque, sinon une liste de choses sérieuses, et surtout croissante(s) au milieu desquelles ils se perdent bientôt, et dont l'énuméraccumulation matérielle rappelle Georges Perec ou Boris Vian (La complainte du progrès). Des histoires qui vont par deux ou trois, un mal pour un bien, une pire vers une meilleure : finalement tout est bien qui finit bien. Mieux : comme un vin qu'il faudrait déboucher en amont, d'un récit anecdotique, un peu acide, un peu piquant, le texte et la lecture prennent peu à peu, après quelques mises en bouche, la profondeur qu'il faut pour atteindre et saisir le degré qu'il faut pour les apprécier à leur juste valeur.

« – Pourquoi vivons-nous, au juste ? Demanda la pâquerette.
– Ah non, tu ne vas pas remettre ça, bâilla le chat.

Pour le bol de lait du matin.
–Par sens du devoir, déclara la clôture en se tenant bien droite. »

Entre La magie dans les villes de Frédéric Fiolof (Quidam, août 2016) et Génial et Génital de Soth Polin (Le Grand Os, septembre 2017) en passant par Frictions de Pablo Martín Sánchez (La Contre Allée, février 2016), L’Homme qui croyait encore aux cigognes de Thomas Rosenlöcher est un recueil très nonsense, cruel et léger, dérangé et enfantin, dérangeant et facétieux qui, jouant sur les mots et le décalage, rappelle par certaines facettes et façons Le livre de lecture et Le monde est rond de Gertrude Stein (ré)édités chez Cambourakis. Un beau et cohérent travail d'édition pour ce petit livre tout en reliefs qui appelle lui aussi à la sensation de la lecture et du toucher.

« Spécialiste de la forme brève, du fragment, des vers courts, et des lectures et performances de textes brefs, ultra brefs… », venu du théâtre pour enfants de Dresde, Thomas Rosenlöcher est un auteur de langue allemande avec à son actif, à l'âge de soixante-dix ans, plus d'une vingtaine de parutions – poésie, essais, livres jeunesse – et quasiment autant de prix. Marie Hermann et Aurélie Maurin sont traductrices et respectivement co-fondatrices des éditions Hors d’atteinte (premières parutions 2019) et de la revue La mer gelée (Ici par Lou pour UDL). 
 
 
A la fin de l'ouvrage, comme de tous ceux de la maison parus cette année, un bilan-manifeste rédigé pour/intitulé Les Dix ans d'Attila. Un beau portrait qui passe en revue(s), livre(s) et numere le temps passé et l'énergie consacrée, de l'aventure humaine et littéraire au typographique, jusqu'à l'extension véritable des domaines de la lutte, du réel, de la vie, pour graver dans le marbre mou de l'époque une épopée héroïque et collective qui interroge et fait bouger les lignes pour de vrai et pour de bon — « Car d'autres livres sont possibles ».

Photos : (CC) Eric & Lou Darsan

jeudi 26 avril 2018

Malgré les collines, Véronique Béland, par Eric Darsan

Tracer la route et son horizon. Se rendre [disponible], s'échapper [pour mieux se (re)trouver], plonger, (par)courir, s'enfouir – s'ensabler sans s'enterrer – [refaire surface], reprendre son(,) souffle, gagner en profondeur/clarté/clairvoyance, s(')e( )mouvoir librement. Envisager chaque déplacement comme une rencontre [vis-/pays-/-age]. Suivre le mode d'emploi, le sens des aiguilles de boussole bicolores, l'ordre alphabétique en deux parties inversées — le fil rouge de la page centrale comme marque et commencement. In media res y perdre son latin, reprendre à la préface puis voir rouge de nouveau avant d'entrer dans le bleu des pages. Penser pouvoir classer. Chasser l'aléatoire. Choisir son chemin [dans l'] — encadré. Tourner en rond, décarrer, prendre la tangente et le large vers des pays(ages) toujours renouvelés. Rêver, dériver, (di)vaguer.

Sous-titré égarements topographiques dont vous êtes le héros – en référence aux principes des livres du même nom – ce joli petit fascicule graphique et poétique intitulé Malgré les collines, élaboré par Véronique Béland, paru chez sun/sun le 21 novembre 2017, nous propose de voyager au gré plus de quatre-vingts entrées et de toutes leurs combinaisons à travers autant de lieux existants, mais dont la traduction française des noms libère le pouvoir d'évocation.


« Le chemin le plus court entre deux points est la ligne sémantique. »

Au creux d'un œil, découvrir. Un texte plus linéaire qu'énoncé, né de l'installation Terra Incognita de Pauline Delwaulle, mappemonde interactive grâce à laquelle, nous indique Fanny Curtat dans sa préface Matière première, « toucher un toponyme nous amène automatiquement à un autre toponyme partageant le même champ lexical ». Une carte blanche, où ne figurent que ces noms et les lignes de séparation entre terres et eaux, laissée à destination de ceux et celles naviguant au cœur de l'installation, de l'application, de cet ouvrage. Un multivers où mille et un parcours se créent, se croisent à la travée des mondes. Un récit ouvert aux quatre vents et directions – labyrinthes, rêves, réalité (la naissance d'une quatrième dimension comprenant les précédentes) – porté par la poésie des lointains, des étendues infinies, des cordes tendues, d'une cosmo-gonie/-graphie qui s'imprime in extenso au fond de la rétine.


« On dit parfois que certaines portes ne s'ouvriront pas deux fois. Pire, que certaines portes que l'on tente d'ouvrir referment aussitôt d'autres accès à notre insu. C'est à cet endroit précis que réside la difficulté à faire des choix, comme si tous les possibles méritaient d'être vécus. » (L'Archipel des Sept Iles).

Voir – défilés (Canyon bien amer, Rassembler les creux, Ravin d'espace vide), lacs et rivières (de feu, sans bout), par monts et par vaux (Val sans retour, Vallée des météorites) – s'esquisser une Pampa lunaire, une Savane entourée, une Zone paysage. Se dessiner une voie, sans issue baliser et laisser (ap-/disp)paraître une géographie. Au fur et à mesure des pages que l'on tourne, des flèches que l'on suit. Des points que l'on re-lie/-joint à travers autant de portes des étoiles, astres et galaxies pour débouler entre Désert à l'envers (Ce qui est des oasis, si l'on désire s'y fondre, ou Réservoir de l'aube, s'y perdre en croyant y voir clair) et L'Archipel des sept îles et son système solaire. Ajourner ou avancer son départ. Prolonger ou interrompre son séjour. Explorer de toutes les manières (im)possibles les lieux les plus (in)imaginables.


« On traverse fréquemment les mêmes lieux, sans pour autant avoir tracé des trajets équivalents » (Montagne arrêter le silence)

Errer (en terre, inconnu(e)), ne plus savoir (où donner de la tête) accorder son attention au sens, au nom, au rythme des pas, à la direction (à prendre/à laisser). O(p)ter (pour) l(')a (in-)tranquillité, l(')a (in-)quiétude. Là, un déterminant nous trompe. Ici, un lieu ne se trouve pas où il devrait. Soudain, une image nous surprend. En arrière-fond, le cerveau prépare la suite, l'imaginaire l'interrompt, intercale un souvenir, une vision que l'on re-/dé-couvre, imprimée en nous/révélée sur la page. Choisir une méthode, en deviner d'autres, sous-jacentes à l'élaboration, sans parvenir à distinguer la part de hasard et de suggestion (en un mot : de détermination) qui entre en fin/ligne de compte (« Sous le désordre apparent du chaos se cache probablement un ordre très strict. » (Embouchure de la rivière perdue)), rappelle les expérimentations surréalistes et situationnistes, jusqu'aux effets de La maison des épreuves, de Jason Hrivnak, autre livre dont vous êtes le héros, paru aux éditions de L'Ogre.


« Entre points de fuite et lignes de mire, la raison première des univers parallèles consiste peut-être justement en la capacité qu'ils offrent de se retrouver soudainement face à soi-même. » (L'Archipel des Sept Iles).

Au flux de conscience qui naît, au contact de la contrainte, préférer soudain rejoindre la liste des Coordonnées géographiques des lieux rencontrés. Comme si l'ordre alpha-bétique/-numérique de ces toponymes (Val sans retour 48.0000 – 2. 2833) pouvait (r)amener à la réalité les contours d'une cartographie par trop intime déjà. Sans le vouloir, se retrouver au cœur du triangle des Bermudes (Rivière de feu -31.8095 -66.4014). En et à la nage, re-venir/-tomber sur ses pa(ge)s. A force d'aller et venues perdre patience, aller en force vers l'inconnu. Perdre le voyage pour le but. En désespoir de cause s'en remettre à et interroger le livre, ses lieux comme autant de théories (la Montagne petit mystère, le Monticule des limites, le Never Ever Ever Tip Point ont particulièrement leur mot à dire, celui de la fin comme du commencement), d'hypothèses.


« Puis, on comprend un jour la nécessité de fracasser la boule de cristal qui nous servait jusqu'alors de boussole contre la rigidité incertaine des murs du hasard. » (Pic de l'étincelle).

Hypertextuel et analogique, Malgré les collines dépasse, à l'instar de son correspondant plastique Terra Incognita, les contingences physiques et politiques pour ne retenir que le sens et les liens (« réseau de jonctions symboliques rendant compte du potentiel parnassien et de l'impression forte du paysage ») invitant le lecteur à participer à l'aventure proposée. A entrer dans le jeu de plain-pied ou de reculer pour mieux sauter (You-Go-I-Go Point). A tracer son propre chemin (avec la liberté de le parcourir à contresens, courant et contre toute raison, à se laisser conter la légende dorée du Glacier poussiéreux, à border les côtes de ce littoral cosmique) au sein de cet univers élaboré par l'artiste et son installation//par l'auteure et son livre.


« Comment alors trouver un sens à l'existence eau cœur même de cette fiction ?  » (Ruisseau direction contraire)


Qui traite encore, de et selon. L'astronomie et l'alchimie, la géo-graphie/-métrie divine, l'hermétisme et l'éso-/exo-térisme, la philosophie et la fiction. Par induction et/ou déduction. De la dualité, de l'identité, de la perception. De la science et de l'expérience, de la croyance et du savoir, de l'illusion qu'ensemble ils forment — existences-/réalités-miroirs. De l'Un et du Tout, (in)conscient et (in)connu. De l'ignorance et de la peur. Du plein et du vide, du rayonnement fossile et de la transmutation — de ce qui est en haut/bas, de l'infiniment petit/grand. Aborde espace(s) – temps, éternité – vie et mort. Recoure à la gravité, au nombre Pi, d'or. Aux archives akashiques, aux oracles, au Yi-jing, à grands coups de devises parfois sibyllines, pour proposer un voyage introspectif, transcendant et initiatique.


« Pour le chercheur d'absolu, inventer un sens à l'immédiat semble plus salutaire que d'attendre infiniment que quelque chose se passe. » (Dans la rivière à sec).

Carte et territoire à la fois, jeu conversationnel et combinatoire, recueil d'aphorismes, casse-tête et biscuit chinois, ce fascicule philosophique et poétique aussi fin qu'ambitieux contraint autant qu'il libère la réflexion et l'imaginaire. Après Elles collectionnent des mondes (avec Catherine Tremblay) aux éditions du Renard et Le vide de la distance n'est nulle part ailleurs (ici mêlé par Lou avec l'inédit Poëme) déjà coédité par sun/sun et Bipolar dans la collection Les Immatériels, Véronique Béland poursuit avec Malgré les collines son travail de corrélation entre performance plastique et poétique. Un petit guide de voyage précieux qui, comme toutes les productions graphiques de la maison, a fait l'objet d'un soin méticuleux où formes et fonds se rejoignent, offrant une source inépuisable d'évocations et de raisonnements, de magie et d'émerveillement.


« sensible à l’hybridation des objets éditoriaux, sun/sun suit une ligne éditoriale « en étoile » ouverte, questionnant la notion de récit et de territoire - poétique ou géographique... »

Crédits photos © Eric Darsan, Montage photo © Lou Darsan, Extraits et photos de Malgré les collines © Véronique Béland, sun/sun, illustration Terra incognita © Pauline Delwaulle 2017


Mise à jour/Making-of/-real : Le cadre d'inspiration et d'illustration (de lecture de l'ouvrage et d'écriture) de cet article est aussi celui du lieu de villégiature du Général Instin dans l'épisode (1) de (G)rêve, Général(E) : Chant de guerre pour l’armée d’Instin. Une série insurrectionnelle en 4 temps publiée en collaboration et en simultanée ici par Lundi Matin et là par Remue.net tous les lundis jusqu'à ce que vie s'en suive. « Pour s’évader, passer au sud, de l’autre côté. Là où la politique, la mer et le soleil rougissent ; où le ciel et l’horizon s’élargissent, où la faune, la flore et l’espoir se repaissent après des cycles de destruction et de manipulation du réel orchestrés par la dictature ; des œillères aux œillets, entre deux bouffées de lyrisme, Instin renaît et apprend à cueillir, accueillir, la vie au grand air… » (La suite ici  et ).

A découvrir également, dans le même ordre d'idées  d'une réalité augmentée [rêve conscient et éveillé], récemment paru ou à paraître, dans le catalogue sun/sun : Noces ou les confins sauvages, de Hélène David  « - récit photographique, traversée graphique - avec un texte de Donatien Garnier, les dessins de Gildas Secretin et Alexandre Rivault au graphisme (...) un récit contemporain aux frontières du réel et du merveilleux. » Et seuls les chiens répondent à ta voix, de Tarik Noui dans la collection Chaos qui accueille également Il paraît que nous sommes en guerre, de Pierre Terzian  (dont Le dernier cri a été précieusement recueilli dans la collection Echo). « Dans un monde où les hommes ont cessé de communiquer à force de trop parler, au milieu du bruit, Tarik Noui épure le discours et propose un retour essentiel sur les traces de la voix humaine. Sa genèse dans le silence premier des cavernes. Son adresse aux dieux anciens. Sa domination sur les peuples. Son anéantissement dans le vacarme des sociétés de grandes solitudes.... »

jeudi 29 mars 2018

Pas Billy/Billy (Julien d'Abrigeon contre Pat Garrett) – Partie 2/2 : La véritable histoire de Billy the Kid, Pat Garrett

Welcome to New Mexico (Land of Enchantment). Ici, il pleut (sec), on boit (sec), on dit (sec). Pas un. Pas un(e) (sec) pour rattraper. L'autre qui fuit/se rend. On ne sait où, mais comment. L'histoire s'écrit, le mythe se crée. Pour de faux et pour de vrai, par les (l)armes. (Dead man insideThat weapon will replace your tongue. You will learn to speak through it. And your poetry will now be written with blood.)

Slow-/Prévious-ly : dans l'épisode précédent, on a pu (entre)voir Pas Billy le Kid de Julien d'Abrigeon, la fausse histoire de Billy the Kid, qui est la véritable histoire de Pas Billy et peut-être même celle de Billy. Dans ce second et nouvel épisode, nous allons (re)découvrir : La véritable histoire de Billy the Kid, de Pat Garrett dans la traduction d'Estelle Henry-Bossonney avec une préface de Thierry Beauchamp, sortie le 9 janvier 2008 et rééditée le 10 avril 2017 dans la collection poche Griffe Famagouste d'Anacharsis.


Part two (2/2) : La véritable histoire de Billy the Kid, de Pat Garrett qui demeure La véritable histoire de Billy the Kid, n'est résolument pas la véritable histoire de Pas Billy the Kid et probablement pas la véritable histoire de Billy the Kid, mais plutôt, c'est-à-dire d'abord, celle de Pat Garrett et, comme le rappelle la préface ainsi que, dans le texte, la couverture de l'édition originale) : The Authentic Life of Billy the Kid: The Noted Desperado of the Southwest, Whose Deeds of Daring and Blood Have Made His Name a Terror in New Mexico, Arizona, and Northern New Mexico by Pat F. Garrett, Sheriff of Lincoln County, N. Mex. By whom He was Finally Hunted Down and Captured by Killing Him.

Un conte pour fou, une histoire d'enfant, for Kids dé[tru](cidé)ment, un truc dans le genre collection rouge et or. Rouge le sang de Billy revivifié dans Pas Billy the Kid. D'or le silence de Pat(rick Floyd Jarvis) Garrett, de plomb et de toc sa parole, de troc et d'argent son pacte avec un comparse porté sur la boisson – acolyte anonyme qui, pour l'état civil, répond au nom de Marshall Ash(mun) Upson – pour l'aider à rédiger son ouvrage. Tirer aussi vite que son ombre des conclusions pour se dédouaner d'un manque de fair-play que lui reprochent les nombreux amis de Billy (« Ce dernier entra sans se méfier dans la pièce plongée dans l'obscurité et Garrett l'abattit sans sommation. »). Sans autre forme de procès. Ni(e) pour Billy mercenaire, assassin, gunfighter, pistolero. Ni(e) pour Garrett lui-même — cowboy, chasseur de bisons, tueur d'Indiens, propriétaire.

« Et c'est peut-être la raison pour laquelle La Véritable histoire de Billy the Kid mérite d'être lue :contradictoire, complexe, oscillant sans cesse entre fantasme et réalité, cette biographie mensongère, d'un lyrisme « sublimement ridicule » s'est transformé en un poème objectiviste où s'abolissent les frontières entre le texte et son objet. »

Le Far West, décor et folklore, encore. L'affaire – fore-/dis-clos(ur)e – oscille entre prescription et révélations. En série, feuilleton, Pat Garrett enchaîne Billy à sa version des méfaits. Prêche et plaide et prétend le faux pour avoir le vrai. Faux le nom, la date, le lieu de naissance de Billy. Faux le premier meurtre commis par Billy à douze ans, faux les suivants. Faux, Pat. Faux, Ash. Vrai Billy sur lequel ils s'acharnent, qu'ils harnachent, chargent comme une mule. Comme si le témoignage de ses compagnons, comme si les huit lettres adressées au gouverneur Lew Wallace pour obtenir le pardon, ne comptaient pour rien. Drôle, courageux, vif et sain de corps et d'esprit, malin, mais naïf/accusé à tort, contraint de se défendre, assiégé avant d'être abattu comme tant d'autres avant et après lui, les qualités de Billy n'ont d'égal que les défauts de ses biographes.

Billy the Kid se trouverait à la deuxième place en partant de la gauche, 
Pat Garrett serait à l’extrême droite de la photo.

« Ces éléments sont les seuls que l'on puisse glaner à propos de la petite enfance de Billy qui, jusqu'à cette époque, ne présenterait aucun intérêt pour le lecteur. »

Le héros de cette histoire a droit au chapitre, et même à vingt-trois. C'est plus qu'il ne s'est écoulé d'années entre sa naissance et sa mort (à l'époque, même un gunfighter dépasse la trentaine). Encore ne faut-il au biographe (Upson, vraisemblablement) pas plus de cinq pages pour lui régler son compte. Né à New York puis émigré (au Kansas puis au Nouveau-Mexique) avant ses cinq ans, corrompu à huit (sujet à des « accès de colère », « expert aux cartes » et suspecté de vol) au contact de Jesse Evans, mais demeuré néanmoins si bon, si serviable (« la coqueluche de toutes les classes sociales et de toutes les générations »), de bonne naissance et constitution, Billy (n'était son beau-père) avait tout pour lui. Tout pour contraster avec cette « autre facette » dévoilée par Garrett : colérique et assoiffé de sang, le Kid tue son premier homme à douze ans, et fuit.

« Sans mentor ni amour pour réfréner
ses funestes passions ou contenir sa main désespérée,
quel allait donc être son destin ? »

On le voit déjà, tout tracé dans ce portrait du jeune homme en shootist : si ses raisons ne sont jamais mauvaises (le mendiant insultait sa mère, s'en prenait à un bon citoyen, Billy n'a fait que les défendre, les venger) : ses actes et ses pulsions le condamnent invariablement. Vous le saurez (tout ça tout ça) dans la suite de la novella (« Nous suivons maintenant la trace de notre fugitif en Arizona. »). Entrecoupée de poèmes de Tennyson, d'adaptations libres de Shakespeare, de longues citations de Walter Scott ou encore de Victor Hugo, sans plus de date ni précision, la suite narre dans la pure tradition rocambolesque du roman populaire, l'équipé de Billy et de son compagnon Alias (interprété par Bob Dylan dans le film de Peckinpah), qui volent des chevaux en abattant trois « Bons Nindiens » (dixit Billy alias Pat alias Ash) puis n'ont de cesse de parier, de tricher, de bonimenter, de macadamiser.


« Il mangeait en riant, buvait en riant, montait à cheval en riant,
parlait en riant, se battait en riant,
et tuait en riant. »

Arroyos, canyons, précipices, rochers escarpés et broussailles : d'un point de vue à l'autre, nous suivons La Véritable histoire de Billy the Kid d'après son auteur bicéphale, envoyé spécial, au front (bas), commentateur sportif (« Et maintenant, notre héros ne semble plus songer à se cacher et concentre toute son énergie sur la maîtrise de l'ascension de la falaise. »), à travers ce qui devient progressivement un roman photo et d'aventure, anthropométrique et morphopsychologique, feuilleton à suspense (« Revenons-en au Kid, que nous avions laissé en situation de danger imminent ») haletant et atterrant, célébration physique du paysage et du héros américain, fils et vainqueur de la Nature (« sans parler d'une possible bande de sauvages, brûlant d'une haine inassouvie et assoiffée de vengeance meurtrière »).

« C'est de l'eau ou du sang, que j'aurai ;
peut-être même les deux. »

Tour à tour paria et héros, selon ceux qu'il prend pour cibles, difficile à suivre (d'après ses biographes), facile à reconnaître (idem) car tout en excès et contraste (ibidem), Billy change de langue, de complice, d’État, commet méfait sur méfait, sans poursuivant faute de prime. Recoure aux armes plus souvent qu'aux poings plus souvent qu'aux armes — on ne sait pas bien, à croire que la disruption gouverne l'esprit du duo Pat-Ash ou, mieux, Le Zaroff, tel qu'il s'autodécrit chez Julien d'Abrigeon : aimable et colérique, Billy est avide et généreux, injurie avec élégance, sauve les émigrants des Indiens, les desperados des shérifs, rejoint une bande, devient le Kid et son ennemi. Ainsi, parce que Pat Garrett pense d'abord, en plus de sa vie et de sa récompenspe, à sauver son culte plutôt que celui de Billy (tout comme Billy se dit du côté de Billy), il fait de celui-ci un portrait ambigu qui participera, bien plus (et trop) tard, à une autre légende, dorée cette fois.


« toi qui n'a jamais tué un homme autrement qu'en lui tirant dans le dos ;
viens te battre avec quelqu'un qui te regarde en face ! »

Pour l'heure, de retour en ville (pour ne pas dire à la civilisation), Billy choisi un camp puis l'autre (celui des Seven River Warriors de Murphy-Dolan puis des Regulators de Chisum-McSween-Tunstall) – Le Kid change de bord, par principe, titre le chapitre – dans La guerre du comté de Lincoln qui oppose les propriétaires de bétail. Venge Tunstall en abattant les prisonniers à la suite de ses comparses, préfère l'appui de « libres cavaliers » à celui de la loi (et pour cause : « les lois ne sont pas appliquées », et quand elles le sont c'est toujours à l'avantage des autorités — corrompues, soudoyées, au service des puissants), affronte un autre Billy qui le hait, suis son frère ennemi à plusieurs reprises (Encore Jesse Evans et Encore Jesse Evans) avant de lui faire (colt-)face. Quelque soit la bataille, il assaille et mitraille, est assiégé, mitraillé, kérosèné, mais jamais ne plie ni ne se rend.

« Jess finit par faire faire demi-tour à son cheval, tout en lâchant :
Nom de Dieu Il est vraiment cool, ce type !” »

Les alliés s’abattent comme des cartes, le château s'effondre, qu'importe : Billy, libre comme l'air, s'en tire – « Je suis de n'importe où sur terre, mais certainement pas d'ici » – remet à leur place les brutes et les shérifs, pille, butine, spécule, recèle bœufs, chevaux, poneys, enrôle, assiste avec Jesse au meurtre du notaire Chapman, gagne l'amitié de ceux qu'il épargne. A.F. Wild, détective employé par le ministère de l'Economie et des Finances se met de la partie, assisté par Pat (aux dires toujours, de celui-ci) qui se propose d'infiltrer le ''gang'', confie à un certain Mason la mission de s'associer à un certain West (qui, couvert par les frères Dedrick, veut acheter en fausse monnaie un troupeau de chevaux au Mexique, toute une histoire) pour faire tomber le Kid dans un trafic de bétail/fausse monnaie. Wild+West = L'équation est posée, l'opération lancée, qui suscite à raison la méfiance du Kid. Le reste relève de la démonstration de force, et de la légende.


« Le lecteur comprendra bien à quel point ce serait étrange
de parler de moi-même à la troisième personne, donc, au risque de paraître égocentrique, j'utiliserai la première personne dans la suite de cet ouvrage. »

Désormais le récit se fait rapport, qui montre les ressorts façon ruée vers l'or, l'appât du gain, de la prime qui prime, la gloire et sa rançon, qui fait office d'étalon moral et de Pat Garrett son officier : un Marshall (fédéral adjoint) entouré selon lui d'une clique de lâches fanfarons mexicains et de quelques Américains. Pat dégrossit le pseudo-gang et grossit le trait, charge la mule et décharge son pistolet sur un cheval, raille le Kid et se fait railler, tient salon et siège, obtient la reddition du pseudo-/duo-gang (Billy et Rudabaugh, brigand promu policier) contre un souper, se dit prêt à défendre ses prisonniers contre foule et lynchage, tend, mais tarde à le prouver. Pat, Bell et Olinger (ses nouveaux adjoints) sont dans le même bateau. Bell et Olinger tombent sur le Kid. On devine qui reste.

« Le Kid courut à la fenêtre située à l'extrémité sud du hall,
vit Bell tomber, fit glisser ses menottes le long de ses mains, les lança sur le corps, et dit :
«  Tiens, connard, prends ça aussi.” »

On (Pat & Ash) ne sait pas comment ça commence, mais on (Pat surtout), sait comment cela finit (« Je ne tiens pas à te faire de mal, mais je me bats pour rester en vie »). Le Marshall, qui parle désormais en son nom, s'en tient à sa version (sous-titrée pour les malentendus) : défait à cause des bras cassés, des jambes de bois de la troupe, tricard, il lance la traque, trippe et chose-trappe, élève une statue au Kid sur un piédestal pour mieux l'y remplacer. Le Kid, parti pour se tailler un steak et Pat la part du lion, le second tire sans sommation, répond par les armes à la question du premier – Quien es ? ? Who is it ? ? Quo vadis ? ? Qui va là ? – et liquide sans la résoudre son équation.


« Trois ou quatre pages supplémentaires, qui pourraient leur paraître inutiles ou superflues, 
mais que j'ai néanmoins décidé d'insérer pour ma satisfaction personnelle, 
et que j'invite mes amis à lire. »

Epilogue : où Pat Garrett tente de convaincre qu'il convainc, exhibe son Billy pour toucher la prime et des royalties, en l'absence de témoin pouvant le contredire. Expertise, juge et parti, entre soi et entremise. On parie après (trois) coup(s) : sursis ou sursaut, présomption (« On ne saura jamais si le Kid m'avait reconnu ou non »). Jesse James pouvait avoir jusqu'à une demi-douzaine de revolvers sur lui : Billy the Kid n'en avait qu'un et ne l'a pas sorti. Le résultat des analyses ne dit rien sur l'intention (la trahison) de Pat Garrett. Verdict : « l'homicide était justifiable. » [Hidden track : l'Addenda pas secret de Pat détaille ça, comment la justice blanchit le bon cowboy plus blanc que blanc, qui revient sur les lieux, montre et maquille – la tête que lui seul est à même de (re)connaître ainsi que la scène de crime – par une reconstitution grossière, se pose en victime, mais se lave les mains avec ostentation pour effacer les traces de sang.]

« A l'attention du Gouverneur Lew Wallace, 
Cher Monsieur, J'ai lu dans La Gazette de Las Vegas un article affirmant que 
Billy “'the Kid”', le nom sous lequel je suis connu dans le pays, 
est le chef d'une bande de hors-la-loi qui aurait ses quartiers à Los Portales. 
 
Cette organisation n'existe pas. »

Fa(c)tchecking. Check/Shake your body Billy, pour démont(r)er la théorie de Pat Garrett. Homme de paille, à peine fétu, auréolé de ta gloire et de celle de t'avoir enfin. Descendu. Suicide by cops, c'est entendu. Tout le monde a marché, conclu. A la mort non préméditée, sans intention de la donner mais tout de même. C'est toujours la même chose, non ? La même rengaine, celle de celui qui dégaine, la raison du plus fort – du dernier qui a parlé, du premier qui a tiré, du plus adapté – du vainqueur avec sa bonne tête de vainqueur. La bonne pâte du bon Pat qui montre patte blanche, justifie ses manquements réels au code de déontologie (« une grenade ne se jette normalement pas en cloche sans un minimum de visibilité, mais, voyez-vous, il y avait un grillage et il faisait nuit donc ce gendarme n’avait pas vraiment le choix et il convient de l’absoudre », cryptage de Lundi Matin, via l'affaire Théo, sur la mort de Rémi Fraisse, 21 ans, tué par un policier dans le noir dans le dos et sans sommation : tout comme Billy. A ceci près que Rémi n'avait commis aucun crime, Billy 21 selon Pat, 4 selon les historiens) par ceux supposés de l'ennemi (anarchiste, gangster, terroriste) qui défie ipso facto l'ordre établi par d'autres que lui.

« Ô stupides manieurs de crayons Faber n° 2 . Ô gaspilleurs risibles d'encre Arnold Bleu nuit !
Que diable imaginez-vous que mon objectif puisse être autre ? (…) Savent-ils combien de milliers de dollars en bétails et autres biens mon exploit a permis à ceux qui m'ont « récompensé » d'économiser ? »

Au fond ce qui importe ici, ce ne sont pas tant les faits, véridiques ou non, que la façon dont ils sont manipulés pour construire l'accusation. Autrement dit : la fabrique du criminel par la police et la justice capitalistes des gros propriétaires, gros éleveurs et accapareurs (dénoncée trois siècles et demi plus tôt en Angleterre par Thomas More dans L'Utopie), qui vise(nt) à empêcher le paria désigné de se défausser de ses cartes et de son identité – truquées, marquées par d'autres – la dite mauvaise graine de se séparer de l'ivraie. Du grain à moudre, sésame pour les journaux et autres chasseurs de prime, qui tous construisent leur Billy de son vivant, pronant la primauté de leurs découvertes (c'est-à-dire de leurs inventions, jusqu'à faire de lui un baba aux « quarante voleurs ») sans lui laisser jamais ni répit ni repos, rejoints à sa mort par sept dime novels (ancêtres du livre de poche qui participèrent à l'élaboration et historicisation d'un roman national par la my(s)thification de ses héros – cowboys, farmers vs out-laws/-landers – comme le rappelle Thierry Beauchamp) avant la publication du récit de Pat Garrett.


« Je serai au rendez-vous, mais assurez-vous que vos hommes soient dignes de confiance :
je n'ai pas peur de mourir au combat, mais je n'aimerais pas crever comme un chien sans défense. »

Fast is fine, but accuracy is everything — La rapidité c'est bien, mais la précision c'est tout (Wyatt Earp). Garrett et sa biographie ne possèdent aucune de ces qualités. A sa sortie, le livre ne remporte pas le succès escompté ni Pat la prime, faute d'avoir pu prouver l'identité du défunt et supposé Billy the Kid. En revanche La véritable histoire de Billy the Kid servira de base à tous les récits et films, à la légende et aux études qui suivront. Avec la judicieuse réédition de cette vivante traduction dans la collection poche Griffe Famagouste (aux côtés notamment de La Saga de Ragnarr loðbrók, autre personnage aussi mythique que composite), accompagné d'une préface large et fouillée d'une vingtaine de pages à mi-chemin entre enquête policière, narrative non-fiction et poésie rimbaldienne (Délires : Alchimie du verbe - A moi. L'histoire d'une de mes folies.), Anacharsis poursuit son riche et travail de passeur (« mettre le lecteur en présence d’un questionnement sur l’altérité ») et de (re)découvreur («  nos publications invitent à la découverte d’un extérieur aussi bien situé dans le temps que dans l’espace ») dans un format qui permet, à l'instar des dernières éditions du Walden de Thoreau (res)sorties au printemps 2017 chez Le Mot et le Reste ou Gallmeister, de pouvoir emporter l'ouvrage en cavale, carte à l'appui, sur les traces réelles ou imaginaires du héros.

Billy a été tué, donc n'est pas mort (de sa belle vraie/bonne mort). C'est juste que, parfois, les meilleurs partent les premiers, en éclaireur, pour montrer la voie (ce qu'il faut/ne faut pas) aux suivants. Pour s'en assurer, il faut encore. (Re)Lire la première partie de ce Pas Billy/Billy (Julien d'Abrigeon contre Pat Garrett) à la lumière cette seconde. Lire La véritable histoire de Billy the Kid. Lire et relire (l'ouvrage s'y prête), si et quand et autant qu'on le peut/pourra Pas Billy the Kid de Julien d'Abrigeon — qu'il soit réédité à son tour pour cela (on l'a dit, le redira). Lire Michael Ondaatje, Billy the Kid, Œuvres complètes, éditions de l’Olivier, 1998. Lire Jack Spicer, Billy the Kid, traduit par Joseph Guglielmi, édition bilingue préfacée par Jack Roubaud et publié par L’Odeur du temps en 2005. (Re)Lire Spoon River, Edgar Lee Masters, traduit et poursuivi par le Général Instin, paru aux éditions Le nouvel Attila. Lire Narration, de Gertrude Stein (justement déniché dans les rayons de la librairie L’Odeur du temps), ici sur les spécificités du récit américain et journalistique. Et puis lire entre et déplacer les lignes, voir et créer, vivre et écrire autant que l'on peut et veut dans la marge, rejouer la partie jusqu'à l'emporter et toujours tout remettre en jeu.


« Parfois le sens de la liberté et du jeu s’éveille chez les irréguliers de l’Ordre. Je pense à Giulano, avant sa récupération par les propriétaires terriens, à Billy the Kid ». (Raoul Vaneigem, Traité de savoir-vivre l’usage des jeunes générations).

« Je pense à Dean Moriarty, je pense même au Vieux Dean Moriarty, le père que nous n'avons jamais trouvé, je pense à Dean Moriarty. » (Jack Kerouac, On the Road)

« Your goal as Billy The Kid is to stay alive, collect at least ten keys and then find the exit to the next level, shooting enemies and collecting guns, tools, loot, and food along the way. » (Billy the Kid by Alive Software)

Crédits : Texte et photos © Eric Darsan (Photo de couverture face à Vila Nova de Milfontes, autres : Ok Corral dans le Cantal, canyon et feu de camps à l'ouest d'Almería – sanctuaire et décor de western spaghetti – ou encore une armurerie à Lisboa). Extraits et photos de La véritable histoire de Billy the Kid, de Pat Garrett © Estelle Henry-Bossonney, Anacharsis, Griffe Famagouste, 2017, Photo hypothétique de Billy the Kid et Pat Garrett © The New York Times.

Addenda politique : Thomas More, avocat, historien et philosophe, vient par anticipation au secours de Billy dans son Utopie : « Que faites-vous donc ? des voleurs, pour avoir le plaisir de les pendre (…) Ma conviction intime, très éminent père, est qu'il y a de l'injustice à tuer un homme pour avoir pris de l'argent, puisque la société humaine ne peut pas être organisée de manière à garantir à chacun une égale portion de bien. »

Addenda poétique - Hidden track 2 (morceau de Billy caché, au pied du mur, derrière les fourrés) :Billy the Kid prend ses clics en haut débit dans le wild wild web Billy the Kid prend ses claps dans le bois sacré Billy the Kid s'écrYe comme ça se prononce Billy the Kid te kiff en scred Billy the Kid te kill en 2 2 Billy the Kid n'aime pas le poulet Billy the Kid ne boit pas Billy the Kid ne fume pas Billy the Kid fume Garrett sur Garrett Billy the Kid Bring the war home Billy the Kid rejoint le Rojava Billy the Kid Tarnac Billy the Kid graff ZAD partout Billy the Kid ne manque pas de Bure Billy the Kid est de tous les combats Billy the Kid tag Billy the Kid is coming here Billy the Kid est en chacun de v-/n-ous Billy the Kid meurt mais ne se rend pas Billy the Kid ne demande qu'à vivre Billy the Kid est juste du côté de Billy Billy the Kid is/is not dead/or alive Billy the Kid is/is not (only) Billy the Kid.

jeudi 15 mars 2018

Nota Bene : L'histoire de Ned Kelly, Marie-Eve De Grave

Comment se (re)joue l'histoire de la conquête, des colonies, des règlements de compte, des injustices. Comment se (dé)noue celle d'un homme joué, qui tente de se libérer du joug, et ses proches avec lui qui. Cavale et trace d'un chemin dessiné par ses pas. Pas coupable, pas vu pas pris, pas content mais capable, donc dangereux. L'histoire de Ned Kelly, Marie-Eve De Grave, gravures de Jean-Jacques de Grave, Hélium. Sortie le 18 octobre 2017. L'histoire illustr(é)e de Ned Kelly, fils de colons irlandais, né en Australie de père bagnard esclave des anglais, de mère libre, et de pairs bushrangers.


« L'Outback. Le Far West de l'hémisphère sud. Ici se croisent bagnards, chercheurs d'or, bandits, prospecteurs, aborigènes et officiers de police ; Les Britanniques y règnent en seigneurs et mènent la vie dure aux convicts, proscrits et exploités de l'ombre. C'est ici, dans ce faux pays de cocagne, que la légende Kelly commence. » 

Graine de bandit, de maquis, l'esprit encore en germe, héros à dix ans, condamné – à tord et d'avance sans pouvoir s'ex-pliquer/-cuser – par la justice expéditive du cogne – juge et parti(e) à la fois – à trois ans de prison quand il n'en a pas quinze. A sa sortie, entouré de vendeurs de bétails et trafiquant de chevaux, tous plus voleurs les uns que les autres, Ned Kelly, qui travaille dans une scierie, touche du bois. L'irruption de Fitzpatrick, l'agent du district, alcoolique, harceleur, menteur et revanchard pris en flag et à défaut, change de nouveau la donne, met la mère aux arrêts et la tête des frères à prix.

« Ma terre est un décor de western. J'aime y chevaucher, de jour comme de nuit. Aujourd'hui ma fin approche mais je n'ai peur de rien. Je suis entré dans l'histoire. »

Cent puis deux mille puis huit mille livres, et combien d'écrits depuis. Pour dire l'injustice faite en Australie commeaux Etats-Unis, d'Amérique et d'Europe. Aux pauvres par les riches et leurs chiens de garde. A Billy the Kid, aux frères James, à la bande à Bonnot. Ne jamais pouvoir se (re)poser, s'expliquer. Faillir être flingué, tir-é/-er à vue, toujours. Alors, répliquer faut de mieux, le doigt sur la gâchette/dans l'engrenage. Se constituer en bande, organisés plutôt que prisonniers. Adopter des codes : non-violence, calme et partage équitable.

« Une pluie d'arrestations a commencé. Tous ceux qui nous connaissaient de près ou d loin étaient systématiquement arrêtés ou emprisonnés. En prime, l'Etat leur confisquait leur terre pendant six mois. Devant ces mesures radicales, certains ont commencé à protester et à nous soutenir. Les rangs de nos partisans grossissaient. Savoir qu'on n'est plus seul donne des ailes. »

Avec le meurtre et la prise en otage de plusieurs policiers, la neutralisation des télégraphes, la lettre de Jerilderie qui dénonce l'oppression, l'aventure prend un tour ouvertement politique. Sur le grand chemin des bandits, les partisans se multiplient, poursuivis au même titre et à mesure que ceux-ci leur restituent l'argent volé par les banques et détruisent reconnaissances de dettes et titres de propriété. On devine la fin : tricks et traques, le siège et l'assaut final par des cognes en surnombre qui réduisent la bande à Ned, arrêté et condamné à la pendaison malgré les quatre armures conçues pour résister aux balles et les 32 000 demandes de grâce en sa faveur.

« C'est une belle histoire, une danse joyeuse et noire. Sa dernière danse de graveur. Sans doute la plus moderne (…) Mon père, c'est Clint Eastwood avec une gouge en guise de revolver. C'est Mick Jagger en pull marin. C'est un héros invisible et magnifique qu'on pourrait croiser au coin de la rue, à condition d'ouvrir très grand les yeux. »

En guise de fin et de parallèle à ce roman graphique, social et politique, vif et poétique, qui rend justice et parole à Ned Kelly, en plus d'une chronologie des faits d'armes de celui-ci, un très beau texte retrace l'histoire et les histoires du père de l'auteur, de s-/c-es gravures créées trente ans avant l'écriture et la composition de ce bel ouvrage épique et typographique.


Un ouvrage découvert et exploré dans la lignée du Pas Billy de Julien d'Abrigeon et de La véritable histoire de Billy the Kid, de Pat Garrett. A, et en même temps que, la belle librairie café Les Rebelles Ordinaires.