Ce matin même, le
Lieu Unique de Nantes
accueillait la présentation des rentrées littéraires des éditions
Le
Tripode et
Verdier. Un excellent moment animé par Mathilde Azzopardi et Colette Olive, et orchestré par Frédéric Martin afin de dévoiler aux professionnels présents,
bibliothécaires et libraires, une sélection de titres
plus beaux et plus attrayants les uns que les
autres.
En attendant de pouvoir découvrir tous ces
ouvrages en librairie — et certains d'entre eux à travers mes
chroniques ainsi que nous le verrons — je vous invite dès ce jour
à revivre cette belle matinée à travers cette chronique tout à la
fois rétrospective et prospective.
« L'idée de la rencontre
est partie de Femelle du requin qui fêtera son 20e
anniversaire à l'automne » explique
en guise d'introduction
Frédéric Martin, fondateur
du Tripode, après un petit
déjeuner informel au bar du Lieu Unique où Lou et moi avons
eu le plaisir de retrouver Lucie Eple des éditions Le Tripode
et Amaury Cornut, biographe de Moondog au Mot et le Reste, et de parler littérature et musique.
C'est en faisant l'inventaire des auteurs
interrogés par la revue que l'éditeur y a décelé « comme
un hommage déguisé à Verdier », qui
possède un catalogue dans
lequel il se retrouve
lui-même peut-être plus
facilement que nulle part
ailleurs et dans
lequel « pour dire les choses comme elles sont, il n'y a
rien à jeter ». Toutes
raisons qui ont poussé le Tripode « à sortir de sa
citadelle » et à proposer
cette rencontre exceptionnelle que j'ai le plaisir de vous présenter à mon tour.
Les Vertiges de la lenteur, revue La Femelle
du Requin. Ed. Le Tripode, sortie le 24 septembre 2015
A l'origine de la revue
La Femelle du Requin, une
bande de copains fidèles depuis 1995 à la littérature et à
leur engagement initial, parmi lesquels Jean-Luc Bertini, cofondateur
qui, à chaque nouveau numéro se charge de dresser le portrait des
auteurs sélectionnés. Dans cette optique, les
rédacteurs choisissent un auteur francophone – ou étranger, mais
uniquement s'il écrit dans une langue qu'ils connaissent — de
façon à pouvoir l'œuvre complète de l'intéressé avant de se
rendre chez lui « à cinq ou six en mode commando après
avoir tout potassé pendant cinq à six mois, pour cinq à six heures
d'entretiens ».
Le volume que propose Le Tripode à la rentrée se compose d'un petit texte de
présentation puis propose vingt de ces portraits. « Vrai
manifeste sur la vie », pour reprendre les mots de Lucie,
la revue conçoit la littérature « non comme un refuge mais
comme partie prenante de la vie, comme forme
opérationnelle ». Les membres de la revue furent ainsi
parmi les premiers à donner parole à Volodine, alors inconnu.
La femme qui pensait être belle, Kenneth
Bernard. Ed. Le Tripode, sortie le 24 septembre 2015.
Pour introduire ce petit livre, Frédéric Martin
se propose de décrire, non pas la quatrième de couv', mais ce qu'il
provoque en lui, tant
« La femme qui pensait être belle
fait partie de ces livres qui vous piège ». L'on apprend
ainsi que Kenneth Bernard, un des premiers auteurs découverts par la
maison, a été porté à la connaissance de l'éditeur par Sholby,
devenu traducteur dans le seul but de traduire cet auteur et qui,
après avoir cherché un éditeur pendant des années, a su
communiquer à Frédéric Martin les livres et la passion qu'il
portait seul jusqu'à présent. Après avoir publié
Extraits des
archives du district en grand format puis en poche,
Le Tripode
édite
à la rentrée ce recueil de textes à la couverture joliment
illustrée.
« Culturellement, ses racines c'est
l'Europe. D'ailleurs on cite souvent Beckett ou Kafka »
quand on parle de l'américain
et de ses « textes brefs » qui, plus que
des nouvelles, allient une unité d'esprit et de sensibilité qui les
rapprochent davantage des fables philosophiques du XVIIIe. Des
« leçons
de vie » drôles et virtuoses qui nous amènent souvent à
associer l'auteur au narrateur et à réfléchir par exemple à ce
que signifie vivre avec quelqu'un, avec l'autre.
« Pongien
de formation », séduit par cet
« infraordinaire
qui devient sidérant », Frédéric Martin et les éditions
Le Tripode vous proposent avec
La femme qui pensait être belle
de Kenneth Bernard un livre qui, pour n'être pas pour tous, demeure
très accessible, et que j'aurai le plaisir de vous présenter plus
avant.
Archives du Vent, Pierre Cendors. Ed. Le
Tripode, sortie le 17 septembre 2015
« Quand on établit l'édition princeps
d'un ouvrage, on essaie de comprendre, de chercher les lignes
de force, puis on parle, avec l'auteur, avec les libraires, entre
éditeurs ». C'est alors que l'on s'aperçoit parfois que
l'on est en présence d'un de ces rares auteurs qui ne font pas assez
confiance a leur livre. Un auteur qui est venu a la maison comme
Abeille ou Alexis, avec un imaginaire invraisemblable, dans la lignée
des grands.
Et un ouvrage donc, ces Archives du vent,
qui évoque Le Manuscrit trouvé à Saragosse de
Potocki, où l'on ignore si l'on est dans le roman d'un roman, d'un
film ou du scénario de celui-ci et qui raconte l'histoire d'Ego
Storm, inventeur du movicon qui, au fait de sa gloire décide de se
retirer en Islande avant d'être rattrapé par le souvenir d'un ami.
« Un livre qu'on ne peut plus cette fois conseiller qu'à 10
ou 15 % du lectorat et cependant qui constitue un vrai
bonheur. » Irlandais et Suisse qui passe ses week-ends dans
les Highlands, Cendors vient également de publier chez Isolato
L’Invisible dehors, carnet islandais d’un voyage intérieur.
Vie ? ou Théâtre ? Charlotte
Salomon. Ed. Le Tripode, sortie en octobre 2015.
« Plus qu'un rêve d'éditeur, c'est une
responsabilité », déclare Frédéric Martin, visiblement ému,
au sujet de ce qu'il considère comme une œuvre d'art total, l'une
des plus considérables du XXè, qu'il a eu l'occasion de découvrir
voilà plus deux ans avec les Six photos noircies de
Jonathan Wable publiées à l'époque au sein des éditions Attila.
A travers 1200 gouaches élaborées en seize mois,
formant pour ainsi dire une bande dessinée à laquelle elle va
ajouter 200 000 signes, annotations musicales et calques,
Charlotte raconte sa généalogie et ceux qui ont forgé sa
sensibilité avec un détachement remarquable. Surtout « elle
voit tout » et met tout en scène, sans rien omettre, de sa
naissance, du suicide, « de certaines fourberies que les
hommes emploient pour séduire les jeunes filles »
que Frédéric Martin avoue lui-même avoir découvert à cette occasion.
« C'est très grand et très beau, novateur au niveau
graphique ».
Pour éditer cette œuvre longtemps préservée,
puis ignorée, jamais encore exposée comme Charlotte l'aurait
voulue, il fallait le faire en quadrichromie. Un défi
« qui
foutait la trouille, une folie qui l'est moins grâce a David Foenkinos »
qui a mis en avant le destin de la jeune fille lors d'un livre remarqué à la rentrée dernière. Pour Frédéric Martin et l'équipe du Tripode qui ont choisi un angle différent, complémentaire
, « il
s'agit de la réponse d'une fille qui voulait faire un
pied de nez à son destin et d'une œuvre qui, à tous les
points de vue dépasse l'entendement. On est dans la
quintessence de ce qu'est l'art. On est dans la sortie
de soi, pas dans la confession. On est vraiment dans la
littérature ». Un
événement éditorial, donc, et une première édition intégrale de
cette œuvre monumentale qui
devrait faire date et référence.
Extrêmes et lumineux, Christophe Manon. Ed.
Verdier, sortie le 20 août 2015
Place à présent à la rentrée des éditions
Verdier, à laquelle Frédéric Martin, aussi passionnant que passionné, ne reste ni étranger ni
indifférent puisqu'il avoue avoir lu toute la sélection dans le
week-end afin de préparer cette intervention groupée. Verdier qui
publie à la rentrée le premier roman de Christophe Manon, poète
auteur d'une dizaine de titres, un roman dont le principe de
continuité et d'accumulation réside en une succession ininterrompue
de scènes issues de la matière familiale et mémorielle mise en
lumière sans chronologie aucune.
A travers un extrait
« métatextuel » nous découvrons
ainsi l'univers — fictionnel, romanesque, malgré la particularité
de la forme — du « garçon » et ce qui détermine
sa sensibilité à travers cet hommage aux morts, aux disparus, et ce
maelstrom de voix, d'images, de photos saisissant aussi introspectif
que juste, avec des influences que Frédéric Martin rapproche de L.R. des
Forêts.
Entre les deux il n'y a rien et
Lisières du corps, de Mathieu
Riboulet. Ed. Verdier, sortie le 20 août 2015
Quatrième roman – et cinquième livre de
l'auteur avec ce petit texte d'itérations intitulé Prendre date
— Entre les deux il n'y a rien évoque,
dans les années
soixante-dix, la lutte
armée dans les pays voisins de la France qui, passé mai 68,
répond, à l'instar de Bartleby ainsi que le déclare Colette
Olivier, « I would prefer not to, autrement
dit je préférerais ne pas. Et je
crois qu'on a bien fait ». Un point de vue et une traduction qui font aujourd'hui encore débat, pour un roman fait
d'aller-retours, entre fin de l'engagement et début du sida.
Le précédent texte ayant été remis à
l'éditeur à l'occasion d'une rentrée littéraire, l'auteur a entre
temps, commis Lisières du corps pour
« dire le désir, le sexe, la mort, sachant que
le sexe c'est aussi le politique ». Un texte dont l'extrait choisi pour la lecture,
évocation triviale dans la forme et le fond, entre sexe et drogue,
deal et prostitution, d'une réalité que recoupe le terme
« défoncé » répété
à l'envi, ne laisse pas indifférent, posant par la même occasion la question
de la réception, du fait et de l'effet, en littérature.
Fable d'amour, Antonio Moresco. Ed. Verdier,
sortie le 20 août 2015
Roman qui commence et se poursuit comme une fable
atypique entre vie et mort, Fable d'amour narre l'histoire
d'une « jeune fille merveilleuse » et d'un
« vieux clochard » dont
le seul ami est un pigeon « aussi éclopé et
solitaire que lui, qui l'accompagne dans
des moments où l'inattendu va se produire ».
Pendant
urbain de La Petite Lumière, il
a bénéficié du même choix de traduction et de format.
Ecrit en trois semaines environ par un Antonio Moresco enfermé mais
libéré sur le « territoire libre et
préfiguratif de la fable mais aussi de la vie », Fable
d'amour est l'amorce d'une œuvre considérable publiée en
Italie sous le titre Les Incendiés.
Dans la Chambre d'Iselle, François
Dominique. Ed. Verdier, sortie le 10 septembre 2015
Déjà publié chez Verdier en 2011 avec un
précédent texte intitulé Solène et récompensé la même
année, François Dominique est également le fondateur des éditions
Ulysse Fin de siècle et proche de Maurice Blanchot avec lequel et
sur lequel il a écrit, notamment sur L.R. des Forêts.
Dans la
Chambre d'Iselle raconte, pendant la Reconstruction
qui suit la catastrophe, l'histoire d'un couple qui, privilégié,
attend un enfant au sein d'une humanité devenue stérile, dans un
temps de disette où l'inquiétude, latente, est alimentée par les Anciens et
autres animaux sans yeux.
Il s'agit d'un texte aux « accents
volodiniens », qui se situe aux franges de la
science-fiction et qui, à travers l'« évocation à la fois
de la vie et crépusculaire » d'une ville et d'une nature
qui reprend ses droits, à travers la question de la création et de
la naissance (celle d'un enfant, d'un opéra, d'un père
compositeur), suscites des interrogations fondamentales également
d'actualité au moment où, comme le souligne Frédéric Martin, il est
question de lancer une campagne de dons pour contrecarrer la
stérilité.
Le mot de la fin
Une dernière question, pour conclure cette
présentation aussi riche que prometteuse, d'un intervenant qui
interroge de nouveau Frédéric Martin, à qui revient évidemment le
mot de la fin, au sujet de la forme de
Vie ? ou Théâtre ?
de
Charlotte Salomon. L'on apprend ainsi que l'ouvrage — qui ne fera
plus de 800 pages et près de 5 kg — comprendra
les reproductions de la gouache et des calligraphies véritables
quasi dans leur format d'origine puis celle des calques assortis de
leur traduction. C'est Margaret Gray qui s'est chargé de la typo :
« Lors des premiers essais de
police avec empattement, du type
“'sérif”', le texte se faisait bouffer. On
est alors parti, de façon aussi curieuse que
cohérente, sur la police “'grotesque”'.
Et ça marche ».

Ainsi s'achève cette présentation de rentrée littéraire de ces deux maisons de qualité dont vous pouvez respectivement retrouver les titres
ici (pour Le Tripode), et
là (pour les éditions Verdier). Une rentrée sur laquelle
j'aurai le plaisir de revenir le moment venu avec notamment, et pour le Tripode, les Archives du vent de Pierre Cendors.
Pour cette présentation, pour le remarquable
travail d'édition qu'ils effectuent, ainsi que pour ces ouvrages, je
tiens à remercier Lucie Eple et Frédéric Martin des éditions Le
Tripode, Mathilde Azzopardi et Colette Olive des éditions Verdier.
Je tiens également à remercier ma femme,
Lou, qui assistait
également à la présentation, ainsi qu'
Amaury qui ont ensoleillé cette matinée par
leur chaleureuse présence. Merci à eux tous, qui partagent et
transmettent leur passion en toutes circonstances !
Quant
à moi je vous retrouve comme il se doit dans une quinzaine de jours
pour la suite tant attendue du
cycle des Contrées de Jacques
Abeille avec cette troisième chronique consacrée cette fois aux
Barbares.