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mardi 25 août 2020

Nota Bene – Sablonchka, Franck Doyen

Issu(e) d’un monde où la langue et les espaces de liberté sont systématiquement menacés d’être réduits à peau de chagrin – et dont nous nous rapprochons chaque jour d’un pas plus résigné ou résolu que le précédent (à petits pas pour l’homme, à grands pas pour l’humanité) – Sablonchka, de Franck Doyen, sorti le 15 novembre 2019 chez Le Nouvel Attila dans l’incomparable collection Othello, est un magnifique et émouvant chant du signe, un cri ultime et édifiant, une geste poignante et puissante écrite « à l’orée du gouffre même appelé poésie dernière bande de terre encore sauvage accueillant les derniers rescapés des espèces végétales et animales des roches et des pierres ».

« Les bêtes vous emmerdent comme elles emmerdent l’espèce toute entière (...) Les bêtes vous emmerdent. Littéralement. »

Au commencement, le malentendu est naturel, venant d’un membre de l’espèce humaine dont le portrait tout en pied, livré avec son AK-47 03 et son humeur « massacrante », laisserait présager du pire pour les prétendues bêtes. Mais très vite l’on apprend, comprend. Que les temps ont changé, et avec eux la nature – sa faune (gloomkovs, petsogavas bleutés, calquois) sa flore, sa géographie et sa toponymie – ainsi que les langues (chol, tojolabal, mam, tetzil) dont le vocabulaire, la syntaxe, la ponctuation témoignent. On bute : sur l’absence de virgule, que l’on s’attend à trouver ici et là, plutôt que sur les noms hallucinés d’animaux fantastiques que l’on ne peut qu’imaginer, à l’affût dans les arbres : plus question de les buter.

« Les bêtes vous laissent tranquille et vous les laissez en paix : il y a bien longtemps que vous ne mangez plus de viande et quelquefois vous venez à penser que c’est là la raison de votre survie. »

Isolé du monde dans l’attente d’une relève éventuelle (après le développement hors de contrôle de mutations humaines, la succession des cataclysmes plus ou moins naturels, les analyses des psycho-philo-socio-anthropologues, le « recours aux forêts ou à la guérilla », la réification des espèces et espaces libres, la guerre des trusts — une parenthèse), le narrateur, qui peut s’estimer heureux d’avoir la vie sauve après tout, s’affaire à une taxonomie à la manière des naturalistes du XVIIIème (la taxidermie en moins) qu’il poursuivra (par-delà l’histoire et la vision folles de Szanowski, le récit de sa première rencontre avec Sablonchka, la persistance charnelle de son souvenir, de son absence et de sa perte) à chaque tentative de campement.   

« Et si les nuits passent elles aussi elles ne sont peut-être pour vous que par erreur. »

Devenu présent à tout, mais i/Invisible à tous, et d’abord au tout et tous sécuritaires matriciels et surarmés, ce narrateur nous entraîne dans le temps et l’espace à travers les ruines d’un monde sédimentaire et bigarré, peuplé de quelques solitaires qui témoignent, attendent peut-être, la mort ou le réveil. Un biotope mutant et foisonnant, où l’on retrouve un peu du nôtre dans les portraits d’animaux et de l’humanité. Où se reconnaissent, se devinent encore, là un chat là un pigeon là un tyran — ou leur équivalent. Dont la conscience affleure « dans chaque tronc d’arbre feuille herbe fougère dans le cœur d’un bœuf dans le vol des oiseaux dans les yeux des renards » qui nous parlent encore, mais risquent de se taire et de disparaître pour toutes et tous demain.

« La perte de tout espace de liberté en ces lieux autrefois dédiés et en ces autres plus tenus qui courent sous la peau et font rivières cascades et torrents en vous. »

Entre espoir et nostalgie, bien qu’échappant à toute connaissance soi-disant certaine, se dessine l’origine de Sablonchka, destinée à être (re)connue, (re)tenue, par le biais du mythe cultivé, à distance d'une nature qui l’appelle et la voue à disparaître avec elle. En vain : « Sablonchka disparaît et se glisse avec avidité et volupté entre chaque page chaque mot chaque signe », comme absorbée, mise en abîme entre les lignes, victime d’une H/h-istoire plus proche de nous qu’il n’est dit (« les barricades tombent les massacres s’amplifient les dictatures se mettent en place en plein jour ») où nomadisme et zones d’autonomies recueillaient les dernières marges de manœuvre d’une humanité domestiquée qui n'a pas cessé, encore au XXIIIème siécle, de collaborer à son asservissement à travers celui de la planète.

« Pas de doute vous êtes bien encore en vie et vous habitez cette honte même qu’est devenue vivre. »

Tendu et aux aguets comme il vous enjoint de l’être, écrit à la seconde, et plus si commune, personne du pluriel, Sablonchka est un saisissant et sensitif hymne à la sur-vie. Un jeu de piste et de rôle en trois mouvements (Algues, Ecorces, Plis – Plaine, Plis – Glaise, Roches, Plis) balisé(s) par six signes de piste (tentative de campement, débordement possible, sentinelle, bribe inattendue, dune, champ de lutte). Où chaque mot/sens(ation) est un animal vivant qui se bat pour la persistance de toute son espèce, vous émeut, vous révolte contre la condition qui vous est faite à toutes et à tous, (r)allume en vous, pour peu que quelque chose (se) batte ou brûle encore, un amour inconditionnel pour tout ce qui vous entoure. Vous imprègne, vous vivifie, vous rend à vous-même, vous redonne corps et prise, vous ancre et vous suspend à la possibilité tenace, et donc à la résolution, que tout ne soit pas perdu, jamais.

« Au lever du jour tous les animaux se taisent et se taisent d’un coup (…) Il n’est pas besoin de se demander ce qui se passe alors ni même pourquoi encore une fois le silence des bêtes. »

Au-delà des échos fourmillants qu’il éveille, Sablonchka place son narrateur et auteur en éclaireurs d’un mouvement pré-exotique qui ne demande qu’à surgir. A lestes coups d’une machette-lyre, Franck Doyen se fraie un chemin à travers le feu de forêt qui cache l'arbre criminel du post-historisme programmatique et ses rejet(on)s collapsologiques au déterminisme complice pour nous donner à voir et à sentir avec lucidité et fantaisie l’imagier et la langue d’un monde nouveau aux possibilités poétiques infinies. Un très beau roman d’anticipation, relation de voyage post-apocalyptique d’une beauté à fleur de peau et sans concession qui, jusqu'à cette fin incroyablement belle, désespérée, mais pas désespérante, bien au contraire, nous invite, la larme à l'oeil et le sourire au coin des lèvres, à nous ensauvager joyeusement.


Avec sa jaquette irisée rouge et noire, carapace mue contenant la liste complète de la faune et de la flore et qui, rabattue, recouvre en partie seulement le vert de la couverture, cette édition a fait l’objet d’une attention et d’une cohérence toujours plus remarquable dans l’édition indépendante dont Le Nouvel Attila constitue un des fers de lance. Une création de Matthieu Becker, qui s’était notamment illustré dans la maison avec les couvertures de Tu ouvres les yeux tu vois le titre, du Numéro Or de la Mer gelée ou encore du Contre les bêtes de Jacques Rebotier.

Tout cela fait de Sablonchka un livre qu'il fait bon avoir avec soi, lire et relâcher pour voir de quoi il est capable, le voir évoluer au milieu du silence et des cris du pic épeiche, de l'engoulevent, de l'écureuil, des insectes aux corps et noms encore inconnus, des autres invisibles. Lorsque l'on est nomade, réfugié·e au coeur d'un rebois à la faveur d'une piste au pied de la montagne. Et/Ou lorsque notre besoin de consolation est impossible à rassasier et que l'on cherche, équipé plus que du nécessaire, à renouer avec l'essentiel loin des hurlements épuisants et délétères du contingent. 

mercredi 29 juillet 2020

Nota Bene – Monique Wittig, Le Corps lesbien

Publié en 1973 par Les Éditions de minuit, Le Corps lesbien de Monique Wittig apparaît comme un grand poème manifeste, épique et élégiaque, ponctué par onze doubles pages capitales d’imprimerie à la manière de placards ou de carrés magiques incantatoires (en illustration ici, sur la couverture originale). En célébrant son corps et celui de l’aimée par le déroulé sans fin de la longue liste des organes et de toutes les humeurs et particules qui les accompagnent à travers les sévices respectifs, fous et meurtriers, qu’ils subissent, l’autrice inscrit sa narratrice, par-delà bien et mal, dans une perspective littéraire qu’il s’agit de soustraire aux catégories sociales pour, en retour, permettre à celles-ci de se défaire du schéma hétéronormé (pour ne pas dire ortho, autrement dit straigth) viriliste et patriarcal réellement mortifère. Un projet poétique et politique ambitieux, ouvert, et plus que jamais nécessaire. 

« que tu perdes le sens du matin et du soir de la stupide dualité avec tout ce qui s’ensuit, que tu t’étendes telle que j/e te vois enfin sur le plus grand espace possible, que ta compréhension embrasse la complexité des jeux des astres et des agglomérations féminines »

Le Corps lesbien est un chant improbable, où l’amour joue avec la mort, la tendresse avec la cruauté, la peur avec la haine, la crainte de la perte et de la séparation l’indifférence, la folie la possession, le désir la dévoration. Où l’aimée, bien qu’innommable, polymorphe, insaisissable, de même que les sentiments et sensations qu’elle provoque, sont évoquées de toutes les manières possibles et i(ni)maginables. Où l’autopsie de l’écorchée alterne avec sa résurrection, entrecoupée de variations animales, végétales, minérales. Le thème et lieu de l’île, où se retrouvent d’autres femmes, les noms de dieux féminisés et de grandes déesses avec leurs attributs formant un panthéon où trône une Sappho souveraine très souvent invoquée, participent à cette mythologie intime, à la fois antique et très contemporaine.

« Tu es m/a gloire de cyprine m/a fauve m/on lilas m/a pourpre, tu m/e chasses le long de m/es tunnels ».

La maîtrise d'un vocabulaire anatomique et botanique, précis, précieux et poétique (les nymphes) est aussi l’occasion de se réapproprier en le nommant ce qui ne l’avait pas été jusqu’ici (la cyprine), et jamais comme cela : le corps et l’amour lesbien(s) porté(s) aux nues, un corps de gloire qui renaît de la chute par transsubstantiation. La question de l’identité (« qu’est-ce que le moi, quelqu’une qui se met à sa fenêtre peut-elle dire qu’elle me voit passer »), celle de la première personne et des pronoms personnels, posée par l’usage systématique du /, est déconstruite, interrogée sans être jamais résolue, sinon par la (con)fusion des deux protagonistes en une, dont les corps aux membres séparés, aux organes défaits, sont réunis par l’amour qui les relie, introduisant une nouvelle catégorie qui dépasse le genre et ses (en)jeux de pouvoir jusque dans la langue.    

« m//étreignant m/oi t’étreignant nous étreignant avec une force merveilleuse, le sable nous entoure la taille, à un moment donné ta peau se fend de ta gorge à ton pubis, la mienne à son tour éclate de bas en haut, j/e m/e répands dans toi, tu te mélange à m/oi »

Comme les précédents ouvrages de l’autrice, Le Corps lesbien introduit ainsi un univers qui exclut le masculin, hormis quelques locutions verbales (« il y a »), organes, éléments, animaux. Un monde clos aux possibilités infinies, où se développent des propriétés et motifs uniques (la musique des cheveux, la disparition des voyelles, la cérémonie des vulves perdues et retrouvées) et des règles connues, faites pour être transgressées (« j/e fais les gestes d’allégeance, tu les négliges »). Où la puissance du verbe est opératoire, son pouvoir instantané. Où les traits particuliers des amantes s’entrepénètrent sans jamais s’abolir. Où l’altérité survit à la réification, la subjectivité à l’objectivation. Où le corps de l’autre en morceau crée l’épouvante ou la passion selon que celle qui le découvre en est à l’origine, ou non, sans jamais susciter le dégoût, la répulsion, mais un amour total.    

« J//ai avalé ton bras c’est temps clair mer chaude. Le soleil me rentre dans les yeux. Tes doigts se mettent en éventail dans m/on œsophage, puis réunis s’enfoncent. J/e lutte contre l’éblouissement. »

Ecrit quelques années avant La pensée straight, mais peu après Les Guérrillères, alternant avec les apparitions successives de ces dernières au sein d’une île providentielle, Le Corps lesbien est une œuvre unique en son genre, qui part de ce qui existe à foison pour aller vers ce qui manque cruellement : du corps à une poétique à même de l’exprimer dans tous ses rapports. Ici pas de progression, pas de chemin de croix, mais des limbes, une géhenne peut-être, un continent noir omniprésent, qui ne s’efface qu’avec le surgissement épisodique de cette île promise qui s’inscrit dans une perspective transtemporelle et se décrit dans ses usages plutôt que dans un lieu géographique offert comme un présent. Une utopie où les amantes peuvent laisser cours à leur amour qui les transfigure sans y succomber, se consumer ou disparaître, pour apprendre et enseigner à vivre librement.            

« que ta vulve soit d’iridium ardent infusible véhémente, que ta vulve soit, lèvres cœur clitoris iris crocus d’osmium odorant réfractaire, sois forte m/a plus belle et la plus enfiévrée la plus criante m/es mains à te toucher se cassant m/a voix cherchant à redoubler ta voix. »         

Outrancier, passionnel, obsessionnel, poétique, onirique, orgiaque, extatique, sexuel et surréaliste, Le Corps lesbien frappe littéralement. Par la profusion de ses images, souvent cauchemardesques. Par leurs enchaînements et leur puissance d’évocation. Par l’imagination sans borne de Monique Wittig qui ouvre avec et à travers lui un accès à de multiples dimensions. Par une abolition du surmoi inédite, explorée depuis par Angela Carter, Arno Calleja, Jason Hrivnak, Anne Kawala ou encore Lucie Baratte, et qui ne demande qu’à être approfondie, pensée et retournée comme « une arme (une méthode) précise pour s’attaquer à l’idéologie » qui détient et revendique aujourd’hui son monopole à travers la violence symbolique et réelle qu’elle exerce davantage chaque jour entre mauvaise foi et mauvais esprit, disant encore à demi-mot, ce qu’elle exprime déjà en actes.  

jeudi 26 mars 2020

Nota Bene – Liquide, Philippe Annocque

Liquide c'est, en plus de mots qu'il ne faut pour le dire, le parcours d’(e deux) êtres, brindilles portées par le courant et dont les trajectoires se rejoignent puis s'écartent sans que l'on puisse vraiment déter-/incri-miner les éléments qui entrent en jeu. Sorti le 8 avril 2009, il marque l'entrée chez Quidam de Philippe Annocque et de s/c-es « livres qui lui ressemblent sans pour autant se ressembler entre eux : disparates et convergents, nés de la question de l’identité. »


 « Il semblerait facile de définir à l’avance la trajectoire de chacune, parallèle forcément à celle de la précédente, de la prochaine. »

Introspection, tirs d’elle devenus brins d’il[·](s). Tentative de description d'un non-lieu pharisien, logorrhée interrompue seulement par les incessantes digressions qui le composent, quand ce n'est pas par le lecteur, la lectrice, même, avec. Une ponctuation qui se taille dans la veine dilatée du flux de (mauvaise) conscience, des phrases qui commencent sans point en retrait, s'intercalent pour composer une manière de texte à trous ; un champ lexical – Liquide – et des métaphores enfilées comme des perles de rosée ; une structure narrative qui s'émaille, carrelée, complexe ; une « mécanique des fluides » implacable, factuelle et fractale plus que spirale.

« il n’en est rien pour certaines en tout cas de ces brindilles qui sans raison apparente, sans qu’aucun obstacle puisse être identifié s’arrêtent soudain en tournant lentement sur elles-mêmes »

Roman de la perte, de l'incompréhension, de la mélancolie, dont on ne retient rien – sinon de la sensation, du procédé qui nous subm-/im-merge, fait sentir au lieu de dire – Liquide apparaît et disparaît au large comme il vient à l'esprit, livre (dé)livré à la dérive. Ici pas de bouée à laquelle se raccrocher, de flot au gré duquel se laisser aller. Mais de la profusion qui noie le poison, di-luée/-ffusé en goutte-à-goutte, que l’on retrouve à foison, dans le corps(-)mort porté par le courant des pensées. Trop lent/dense/distant pour être absorbé dans les sangs/temps, mais trop rapide pour être retenu avec ses évocations noyées, puis évacuées.

« Les gouttes sur la vitre embuée ruisselaient et jamais leur trajet n’était longtemps rectiligne : elles s’arrêtaient, stoppées par un obstacle invisible qui n’était rien de plus que la trace déjà séchée d’une plus ancienne. »

Jetées, trop-pleins, syphon – rond obscur de l'évacuation. Tempête sous un crâne, lieu de lieux trop communs ou trop contemporains (travail, famille, Papa, Maman, l'UCPA, le PVC, les W.C. et tout le fatras) jusqu'au trivial, jusqu’aux. Excuses, faiblesses de personnages caractérisés par les jugements du narrateur ; analyse sociologique post-moderne, trop intime et trop détachée pour être nette, – ironie, amers, reproches et culpabilité, dernières balises avant mutation – qui oscille entre désintérêt et aigreur : loin du festin nu de Pas Liev, Liquide est un cru(el), désabusé, désespér-é/-ant, mais sincère constat d'échec, d'un. Dernier inventaire avant liquidation d’une. Histoire d’une histoire d’une époque désormais révolue.

« Là-dessus encore le temps a passé, et sans doute imperceptiblement les couleurs aussi ont passé, et à l'issue d'un réveil d'autant plus brutal qu'inconsciemment retardé l'aventure ne fut plus que ce mot péjoratif et mesquin employé par ceux qui en ont passé l'âge : une aventure, d'un coup dépréciée par l'emploi obligé de l'article indéfini. »

Avec cette attention à la forme, – au procédé, avec cette écriture quasi-oulipienne de la contrainte et du jeu sur les mots et sur les marges de la réalité qui le caractérisent et que j’évoquais à l’occasion d’(un article rétrospectif) Elise et Lise – Liquide fait partie de ces quelques textes hyperréalistes de l’œuvre de Philippe Annocque. Où les faits et l'effet se confondent pour mieux confondre celle ou celui qui s'y li-e/-t. Dont l’objet, sujet qui s’est fondu à force de se couler dans le moule, ne redevient sujet qu’au moment où il se fend du récit de sa vie, où son vécu sourd, s’écoule malgré lui sans faire davantage de vague, sans parvenir ici ni à reprendre son souffle ni à recouvrer ses forces dans la rassurante et rassérénante respiration de la fiction.

Traité juste et (in)sensible de l'(in)existence en milieu post-moderne, Liquide est le roman d'une société liquide (selon le concept de Zygmunt Bauman) où le poison et le remède ne font qu'un, où la vie se cristallise, l'identité se fond, la liberté et la sécurité se co-fondent, l'amour se consomme et consume, où l'individu, livré à et prisonnier de lui-même, est emporté et liquidé par le flot de l'impermanence.

jeudi 28 novembre 2019

Nota Bene – Le Chien du mariage, Amy Hempel

Près d’une dizaine de nouvelles (ou short stories), dont une flash fiction (short short story) et autres contes cruels composent Le Chien du mariage d’Amy Hempel, traduit pour la première fois de l’anglais (États-Unis) par Guillaume Vissac et sorti le 22 août 2018 chez Cambourakis. Ce quatrième recueil, emblématique d’une œuvre initiée il y a plus de trente ans et diffusée au compte-gouttes jusqu’à sa reprise par l’éditeur, marque par la concision et la maîtrise de la langue et de la construction. Un récit dont les images s’infusent durablement dans l’esprit de celui ou celle qu’elle apprivoise et les lient pour le meilleur et pour le pire, malgré elle ou lui.             


« C’est incroyable de voir combien il est facile de penser de travers. Je ne parle pas de ces pensées futiles, qui n’ont aucun intérêt et aucun rapport avec ce qui se passe autour, comme maintenant. Ce que je veux dire c’est que je peux sortir de la niche pour me tremper les semelles dans l’eau de Javel et être traversée par un souvenir de verre brisé : je vois précisément comment le verre gravé d’un globe dont j’avais hérité a explosé. »

Un monde sombre aux espaces clairs et épurés à la fois, qui se déploie avec humour et sensibilité à travers des thèmes (adultère, folie et indifférence, maladie, viol, psychanalyse), motifs (maisons, voitures, chien·n·e·s, films, rêves, médiums et médecins, tondre la pelouse) obsessionnels qui, avec une rapidité et une vitesse folles, se répètent, se croisent, se rejoignent, se font écho tout au long du recueil. Un certain rapport à l'absurde, au corps, au sexe et à la violence, développé au travers de miniatures incongrues qui entrent en résonance avec celles qui constituent les univers parallèles de David Lynch ou d’Arnaud Calleja (Tu ouvres les yeux tu vois le titre).

« J'ai regardé cette femme lui faire avec sa bouche quelque chose de mémorable; Ensuite l'homme l'a relevée depuis le sol où elle était à genoux. Il lui  dit : « peut-être que tu as faim, c'est tout. Peut-être que tu devrais aller manger quelque chose. » »

Une importance accordée au temps, à l’oubli et au relâchement, à la vitesse et à la mémoire, à l’afflux nerveux, à l'élaboration d'une trame faussement, mais richement, décousue (Jesus is waiting), à ces in-/é-vocations et stimulations visuelles et sonores qui rappellent celles d’Eleni Sikelianos. Une analyse fine, sans raccourci ni compromis, des rapports entre hommes et femmes, de la lâcheté et de la bassesse des premiers, de la fragilité et de la complexité des secondes, des différences et différents, non de nature, mais de vécu.

« «  Tous vos voisins voudront venir chez vous pour se mettre au chaud », il m'a dit, sans savoir si cette indication serait pour moi réconfortante ou source d'angoisse. »

Un  travail au corps des émotions et sensations, de la perception et de son expression (Bord de mer, Les trucs blancs), des traumatismes (Les intrus), de l'insécurité réelle et imaginaire (Référence #388475848-5) qui rappelle celui de Lucie Taïeb sur Safe, sorti en 2016 et poursuivi cette année aux éditions de L'Ogre avec Les Echappées. Une façon particulière, linéaire, mais elliptique, d'alterner les récits à l'intérieur de chaque nouvelle, de multiplier et de (se) jouer des poncifs, de les faire glisser jusqu’à les amener à se superposer à la manière de calques qui se compléteraient pour aboutir, en fin de nouvelle – et d’ouvrage – à une image eidétique, comme mosaïque.

« un de ces plans panoramiques qu’on trouve toujours dans les films où l’idée, c’est de tenir tout le monde dans la salle en alerte pour ce qui va être révélé, mais seulement si tout le monde est bien très très gentil et très très patient et veut bien attendre, sans perdre espoir, que la fiction se déploie. »

Un recueil court, efficace et captivant, dont on survole rapidement la complexité labyrinthique pour mieux s’y laisser prendre et surprendre, happer par la succession de mises en abîme, pour suivre sans relâche Le Chien du mariage, sans jamais laisser choir ni le fil ni le livre la laisse, ni savoir réellement qui tient qui.

 « A l'origine je ne voulais ni du toit ouvrant ni du porte-bagages, mais pas question non plus d'attendre trois mois pour me passer de l'un ou de l'autre. Alors tant pis, j'ai pris la blanche, et l'ai poussée à plus de cinquante mille miles en moins d'un an. »


Le Chien du mariage a obtenu le prix Révélation de traduction 2018 de la SGDL, souhaitons  à Guillaume Vissac et à Cambourakis de pouvoir s'emparer à sa suite du dernier recueil de l’autrice, Sing to It, sorti au printemps aux États-Unis.

vendredi 31 mai 2019

Note Bene – Mottes mottes mottes, Ana Tot

Mottes mottes mottes, sorti de terre pour la première fois sous les augures printaniers du 1er avril 2009, mesurait 77 micro-poèmes sur un peu plus de feuillets tuteurés par spirales. Dans cette nouvelle mouture, Mottes mottes mottes, réédité, toujours par et chez Le Grand Os le 15 septembre 2018, revu et augmenté, se déploie désormais sur une quarantaine de pages et autant de boutures supplémentaires, mais non surnuméraires, qui nous bottent bottent bottent, fleurissent et (re)donnent  racines à une œuvre rhizomique toute en (pro)éminences. 


 « aux mots d’ordre tordre
l’orbite régulière faire
mordre aux mots ordinaires
la poussière du désordre »

D’un point d’équilibre à aujourd’hui, Mottes Mottes Mottes s’effeuille à travers 144 micro-poèmes apho-humo-ristiques qui cultivent le jeu de mots, la figure de style (ana-coluthe, -logies & -strophes), le paradoxe, (se) [dé]jouent de la poésie classique, de l’haïku, du kōan (« caillou/irrégulier/série/de ronds/parfaits » (ricochets)), du calligramme, parcourent les genres et les registres (« tu kiffes ou pas », « mothafuckas ») sans prétention, mais avec talent, allant, élan (et alezans). 

Du Ana Tot pur jus, le plus souvent drôle, parfois facile, toujours virtuose et intelligent, où faire et dire s’inter-pellent/-posent, qui rappellent ses autres recueils : Traités et vanités (« je suis bien plus moi/quand je ne le dis pas/,mais comment le savoir/si je ne le dis pas/dire me rajoute quelque chose/dire me rend plus je n’sais quoi/plus consciente de moi-même/peut-être/et par là moins présente/plus consciente de pas être/plus présente/le disant »), méca (« courir le risque/du disque rayé/du dit que l’on raille / du discours qui déraille »), ou Voyage en bonhomie (« une chose allongée/semble ne pas/pouvoir/jamais/finir son élan »).            

« les exceptions
de mes fesses
confirment la règle
de mon cul »
(ortograf l y nalgas)

Des sonnets serpents à sornettes sur vos têtes, remue-méninges et vénim-/spongi-eux qui cultivent l’occis-mort et le pléonasme, flirtent avec la prose poétique et la poésie [p](r)osée, le dandysme, les thèmes et l’easy-listen-writ-ing d’un Philippe Katerine (« chante-moi/chante ça/chante-moi ça » (chanson)) conjugue la gouaille, les calembours et contrepèteries, d’un Bobby Lapointe, mais voit plus loin que le bout de son né (« ne rien faire/voilà qui est beau/rien d’autre ne peut l’être […] demain n’avoir rien/n’avoir rien/que c’est beau »), se dégage de l’académisme (« que de bulles inutiles/l’intellect sécrète ») des têtes de nœud pap’, rond-de-flan-de-feints-durs-à-cuir et autres grammar nazis de la clique myso des masos de Por-t/-c-Royal (« et feindre le science des tenues coites enserrées » (science)). 

D’un horizon l’autre, vue du ciel, sa poésie s’engage (« c’est toujours soi qu’on assassine »), se dégage (« mort à la mort […] merd’à la guerre (…) guerr’à la guerre (…) gar’à la guerre » (guerre l deux)), s’enrage malgré elle, visionnaire (« et pour les forces de l’orbe/au contraire la bague au/doigt tendu et à l’œil »), surréalise et (van)dalise en chien andalou — images, violence, beauté (« d’abord porte/pied table sein pied/d’abord porte/ciel terre merde opéra (…) alors seulement poignée »). 

« La vie est mort             
 que les colonels chantent au gré du vent […]  
Ça sent la vie morte      
ça sent le coussin le printemps la carabine        
ça sent drôle    
et même terriblement » (rase-motte)

Une poésie « badasse » qui déjante (minouminou), dépote (amnésie) et slame (bla), frappe chez tous les poètes présents et passés pour les rameuter. Chez les nominalistes (« est n’est pas une rose ») comme chez les sensualistes (« les choses demeurent/et nous passons/pfft/ pauvre d’elles »), pied de nez à la nuée et chifoumis, pense-bête et aspérités. Titres et morceaux en forme d’istoires, h aspirés, formes variables, longueurs de pieds qui prennent leurs clics épitaphes. Existentialisme, pataphysique et zoopinion : les opilions tissent dans le cerveau, de la lecteur du lectrice, de drôles d’azimuts, déboussolent et dépassent le cadran ligné auquel AT nous avait presqu’habi [-] t(u) é. Concert d’images déconcertantes, mots triturés, recrachés sous forme de pluie venue de pays doux.  

Un recueil (en)chant-ant/-eur, que l’on croirait en(tendre)-chant-er/-é (de même), livret rythmé comme du papier à musique, qui s’ex-im-prime à tue-tête(s), se lit en tous lieux et sens, horizontal et/ou vertical (ainsi le très beau, double et entremêlé ruban), et/ou alternativement avec sa reliure spiralée et ses pages tête-bêche qui rappelle les calendriers (« un événement a lieu (…) où est le son | d’autres événements | bientôt » (5 ou 6 août)). Perpétuelle et (im)pertinente, la poésie d’Ana Tot y apparaît plus drôle et chantante que jamais. (« jours conjugués (…) jouer/jouer/jouer/ne pas s’arrêter/jouer/jouer/jouer » (jubile)). 

Une poésie profonde et légère qui évoque la Grèce à plusieurs reprises, au moment où j’écris sur les plages du dit pays, comme une carte que je reçois et à laquelle je réponds ici : éô | lien vers Le Grand Os, jours ronds et bons à Aurelio, kalispera à Ana Tot, cousine lointaine d’Eleni Sikelianos, muse et poète. A tous les deux, tout(e) en un, au Grand os, pas gyros, mais ouzo : yassas & yamas ! 

« longue
langue
lasse
laisse
l’os
lisse »
(lente lapée)

mercredi 13 février 2019

Nota Bene – Une immense sensation de calme, Laurine Roux

Arracher la douleur d’un monde, la troquer contre la douceur d’un autre. D’une vie. Observer. Le silence, la présence, le passage, les éléments. Avec respect, humilité. L’humidité, le froid, la neige. Construire un feu, ou pas. Avancer sans mollir, tomber raide. Et ressentir Une immense sensation de calme avec le premier roman de Laurine Roux, sorti le 15 mars 2018 aux Editions du Sonneur.


« Le ballet est en coton et rigoureux. Le pacte ancien. Il n’y a plus de place pour la parole. Il suffit de veiller à n’avoir pas trop froid. »

Dans un monde où la nature a repris ses droits, où les femmes (mama et baba, Olga et Grisha), garantes de la transmission, entretiennent ou conjurent la peur inspirée par les hommes, l’imposant Igor, bûcheron mercenaire rugueux et granitique, vient briser le calme marmoréen qui règne sur l’univers rude, mais feutré de l’héroïne. Une saillie amoureuse, un rite initiatique, et c’est le grand départ. De crête en kern, de cabane en cabane, (de foyer en foyer, de tcha en tcha,) la jeune femme va le suivre dans sa périlleuse tournée, décrivant ses pensées, sentiments et sensations. Au contact de cet homme fait pierre et de cette roche faite chair qu’ils doivent arpenter ensemble. Des épreuves, des paysages. De la présence rassurante de son compagnon, de son animalité (à lui/à elle,) qui se révèle (idem). De Tochko, l’Invisible, objet avec les siens de toutes les légendes, de celles que les adultes racontent aux marmots pour mieux se déle-s/c-ter de leurs peurs.   

« Le jeu des feuilles a traversé l’oubli. Si j’arrive à marcher uniquement sur les brunes, peut-être qu’Igor reviendra ? »

Entendre et renoncer, s’habituer aux silences, aux gestes répétés, à l’évidence crue d’une absence tangible de sens. Effeuiller, énoncer. L’hôpital de Varatcha qui revient en mémoire, les déboires, le noir, la fin. Ama, et Apa, devenu feuilles mortes. L’ourse sacrée, sacrifiée sans raison évidente. Rite et rites hérités encore pour conjurer encore, en vain parfois, la faim, le froid, la peur, la mort et le Grand-Oubli. Matralinka et oiseaux de fer, karja, hiver et mort, encore — « Il n’y avait plus ni jour ni nuit. Tout était veille et angoisse ». L’histoire des Invisibles, qui résonne avec toutes celles des victimes de guerres d’où qu’elles viennent, de qu-(o)i/-and. Quant à soi, aux siens, survivre malgré ça. Réapprendre. A faire plutôt qu’à dire, à se fournir en khoraks et en biens en un temps où mourir coûte encore un bras à ceux qui survivent. Où l’on ne peut pas même se souvenir des jours heureux (« ce temps de légèreté ») sans ressentir de la gêne. Où les sen-sations/-timents (ici, c’est tout un) demeurent pourtant. 

« Un soir, Baba m’avait parlé de l’ancien monde. D’habitude, ceux qui l’avaient connu se taisaient. La guerre avait laissé tellement de cicatrices qu’ils faisaient comme si rien n’était arrivé. Comme si personne n’avait jamais disparu. Pourtant, au détour des forêts, on tombait encore sur des carcasses de tanks que le Comité avait oublié de déblayer. »

Négliger la vie, s’oublier, disparaître comme neige au soleil, perdre le nord, un membre de sa famille ou de son corps. Oublier une fragilité qui se fait fort de se rappeler à celles et ceux qui pensaient l’oublier. Là, les souvenirs affluent, de même que les histoires, transmises et héritées au même titre que les gestes. La rivière Zolotoï, la famille Illiakov, Miraculés et Vaau-Diable. Le knik, vent dont le nom résonne comme de la glace pilée. Couleurs, odeurs, goûts, sons. Sens de toucher, de l’observation. Visions. La pêche en compagnie de Pavel, l’histoire de Kolia contée pendant la veillée. Retour. A Tchoko, à Igor (« Avant Igor, je ne connaissais pas ces moments interloqués. »). A une vie rude, mais belle comme une enfance dans la nature. A l’ordre naturel des choses. A l’évidente vérité de la plage, de la mer et du vent. Ode au présent et à l’éternité. 

« Il y a des gens qui sont bâtis pour exister toujours, leur corps éblouissant érigé pour résister aux assauts du temps, de la maladie et de la mort. Des anatomies de soleil et d’éclat. Igor était de ceux-là. Pavel, en revanche, semblait abriter en son sein chaque jour un peu plus sa propre fin. »

Comprendre le rituel, et l’épuisement qui en découle (« Mes mains pendent au bout de mes bras, plus lourdes que des outres pleines. »). La force de l’amour qu-e/-i porte l’héroïne, sa charge impressionnante. Découvrir l’histoire des saltimbanques et des villageois, celle de Grisha, les origines surnaturelles d’Igor. Réaliser la fin et le commencement de toute chose, de tout être ici-bas — « Nous sommes simplement de passage ». Par le biais, la voi-e/-x d’une comp-tine/-plainte, d’une invocation — architecture sacrée, alchimie, pommes et sang. S’ensauvager, reprendre la route, faire du rêve et du mythe une réalité, un quotidien dont les frontières et l’ordinaire s’arasent pour disparaître enfin. A la croisée des mondes, des chemins, au gré des rencontres, du mouvement qui les régit. Et, si ce n’est du destin, du moins de la vie qui lui donne corps et âme.  

« Des hommes et des femmes dansent. Aux ourlets des jupes tintent des pièces de cuivre. Dans les lames de feu, on voit leurs yeux noirs et leur peau cuivrée. Ils jouent du tambour et chantent dans une langue inconnue. Ils ont des roulottes, moitié en bois, moitié en carcasses de tanks, gros insectes hybrides qui abritent leurs nuits. »

Entre récit de voyage, épopée et poésie, littérature post-apo et existentialiste, Une immense sensation de calme se déploie, de fil en aiguille, avec sa trame souple, soyeuse et habile, comme une mer agile, un roman fantastique beau et sensible qui fait la part belle à la découverte de l’autre, aux sensations, aux paysages et au dépaysement. Un conte magique aux influences russes et bulgares, à l’atmosphère étrange et étrangère, à l’univers et à la mythologie particulière, qui rappelle Brûlée, Enig marcheur ou encore La Maison dans laquelle. Ici comme ailleurs nulle démonstration de force, sinon tranquille, mais une propension à ramasser ses forces à l’image de ses personnages. 

Un livre qui interroge le genre et sa dualité, explore la spécificité des rapports organiques qu’entretiennent l’homme, la femme, la nature et les éléments, celle de la présence et de la mémoire, de l'amour inconditionnel dans toutes ses dimensions, de l’écoulement du temps et de l’impermanence, de l’immanence et de la transcendance. Un premier roman saisissant, découvert pour moi dans le cadre de la troisième édition du prix Hors Concours de l’édition indépendante, et qui a reçu depuis le prix Révélation SDGL 2018. 

lundi 22 octobre 2018

Nota Bene – John Wayne est sous mon lit, Marie de Quatrebarbes

(Roman) Court-métrage, récit gigogne, onirique et cinémato-graphique, triptyque crypté d’un trio qui (se) rejoint dans la petite et la grande Istoire aux elliptiques trajectoires, journal intime et extime, John Wayne est sous mon lit, écrit dans le cadre de la résidence de Marie de Quatrebarbes à Tanger l’an passé à l’invitation du cipM, (en) est sorti en mars 2018, tout illustré et relié sous jaquette, dans la collection Le Refuge en Méditerranée des éditions CipM/Spectres Familiers. 


« D’ordinaire, les femmes et la vitesse ne font pas bon ménage au cinéma. L’héroïsme et le sang froid, on les réserve aux hommes. »

Hors(-)champ/cadre, didascalie ou script, Helen vient postuler à un poste de télégraphiste. Clap plan. Rien de travers ni ne cloche, et surtout pas le chapeau. Pas comme, mais là où/la personne qu’il faut. L’affaire conclue, on salue on hoche. Sifflement dans la salle sur le quai — on imagine seulement, on attend, en vrai. Des rires, des corps. L’image de celui, le physique de celle — qui tous travaillent cependant à la même. Vitesse, montre en main, timing. Comme un chromo, sur pellicule, le décor tremble, révèle la gélatine. 

Le temps presse et la vie suit, sur le mode d’existence des objets techniques. Le rêve d’Helen, noté sur cellulose, cherche à s’exposer. Elle persévère, fait le siège des studios Kalem, jusqu’à tourner The Hazard of Helen. On met en boîte, on embobine. Sur l’écran noir, son regard : présent, prémonitoire, prophétique. Qui dessi-lle/-ne un monde fait de gentils, de méchants, de messies ; de cendres et de silences ; d’informations partielles et d’émotions illusoires ; qui fonde(nt) la vie d’Helen et du cinéma, dont se tournent les premières p(l)ages.  

« la pellicule coûte cher, plus chère que les acteurs…Plus tard, l’industrie cinématographique investira dans un support plus sûr, le polyester, corps synthétique et fiable qui ne change pas avec le temps, comme tout ce qui est mort. »

Magazines et admirateurs se bousculent, poussent l’actrice dans des retranchements que l’on perçoit à peine, dont on devine toutefois [hors-cadre/(-)champ] la réalité économique et sociale — devenir des animaux de compagnie et des terrains vagues. A l’âme des studios Kalem, vendue à Vitagraph, le rôle endossé par Helen dans la série initiée par Helen et projetée de 1914 à 1917, survit à travers Rose, qui la remplace. Helen, pas lassée des lassos pour un sou, fonde la Signal Film Corporation avec son époux, mais abandonne les cascades.

Elle prend le/Saute du — train en marche. Siffle trois fois le chien et l’enfant, ou tout comme. L’admirateur Marion Robert est de ceux-là, en quelque sorte. Le train d’Helen lui est passé dessus, qui a forgé, accompagné son imaginaire. Il a frémi, craint, fait de la réclame pour elle pour pouvoir l’approcher, l(‘)a(d)[]mirer via l’écran. Se voir et voir le monde à travers elle et ses aventures, les rejouer avec ses camarades. Bien( )tôt, Big Duke, qui n’est pas encore John Wayne, enchaîne les petits gagne-pain et les matchs à l’université.

« La voix du comédien garantit le hors-champ (…) L’histoire du hors champ, c’est aussi la boue sur ses bottes, a sueur qui perle à son front, la façon dont son corps se déplace dans l’espace, manifestement fourbu. »

C’est encore par une succession de mouvements et de hasards que Duke croise le boss de la Fox qui remarque sa stature (« Come on, boy. Tu seras l’éclaireur »). Big deal pour Big Trail, Marion Robert devenu Big Duke devient John Wayne, se cherche, se perd, s’effraie, s’apprivoise, se rappelle. Le père et les serpents, l’alcool et les étoiles. S’imprègne des sensations, et nous imprègne aussi. De boisson et de poésie barbare comme la nuit. 

Comme à chaque fois que nous sommes en présence du mythe, l’histoire se répète à grands coups de haches : l’on commence par croiser les grands anciens (lointains descendants et cousins de l’épopée et de la ruée), nos contemporains (le destin du charpentier Harrison Ford, les motifs poétiques du Sombre aux abords de Julien d’Abrigeon (« Longtemps je me suis levé bien trop tôt ») pas du Pas Billy  (même si nous sommes arrivés là par lui, et puis si).

« Et celui qui possède pour patronyme la fusion du père et du chien se tourne vers l’œil bègue et le fixe dans l’étoffe. »

À mi-chemin, au moment où il commence sa vie (la vraie, cinématographique) le John Wayne de Marie part en v(ad)r(ou)ille poétique, retombe en enfance (« Bois ton lait de jument baby-bird »), multiplie les plans-séquences, se mélange les pinceaux. La langue s’emballe comme un cheval au galop. Le mouvement n’est plus posture, mais étalon fou[(gueux), parfois les deux]. Et tombe sous les coups de feu et de sang d’Helen. Qui le suit, le double, offre sa présence et se refuse à lui.

Plus loin, l’œil de la caméra reprend les rênes avant de céder devant les images et paysages. Elle rembobine la pelote du rêve [écho]. Nature written par une langue précise et sentie qui s’immisce entre les frondaisons. On approche et visite la maison comme on le ferait d’un passé ravagé par l’ennemi : dans le noir, en évitant l’attirance et l’émotion suscitée par l’illusoire familiarité des obstacles. Du film grand spectacle à la réalité quotidienne, il n’y a qu’un pas : être John Wayne, ou n’être pas.


« Il est tard maintenant, je voudrais que tu sortes. Ta présence auprès de moi m’ankylose, et si je tourne mon regard vers le fond de la scène, c’est toujours toi que je vois courir à l’ombre. »

John Wayne est sous mon lit, nous confie la narratrice (l’autrice, qui sait) de ce bel ouvrage, clinquant et intimiste. Qui se demande qui hante qui, de tout ce qui meuble et habite les grands espaces intérieurs, effraie ou rassure. Eclaire avec humour, pudeur ou démesure le moindre lieu – physique ou mental, émo-/sensa-tionnel – pour mieux révéler et cacher à la fois l’objet réel et les raisons de son obsession, de sa (dé)possession, de cet intrus familier qui prend tant et si peu de place.

Après quatre ouvrages (chez Lanskine, Les Deux Sicile et Eric Pesty), de très nombreux textes, performances, ateliers et résidences ; la création, coordination et participation, à plusieurs revues (la tête et les cornes, remue.net) et collectifs (Z, Poésie Civile, Général Instin), Marie de Quatrebarbes (voir son site ici) rejoint l’explo-r/it-ation du filon poésie et western aux côtés de Julien d’Abrigeon (Pas Billy the Kid), d’Anne Kawala et Esther Salmona (Chevauchépris), de Patrick Chatelier (Pas le bon pas le truand), de Michael Ondaatje (Billy the Kid, Œuvrescomplètes), et signe avec John Wayne est sous mon lit, entre cut-up et visions, un récit aussi délicat que précis qui touche la tête et le coeur (head & heart) avec une poésie infinie.