vendredi 15 avril 2016

La Maison dans laquelle de Mariam Petrosyan

Imaginez Enig Marcheur lâché dans Vilnius Poker, Harry Potter sous acide à l'école des éclopés, un Ferdydurke bien vénèr sous ayahuasca, Les désarrois de l'élève Törless après une nuit d'ivresse, Alice et Peter à La Chasse au Snark De l'autre côté du miroir, La triste fin du petit enfant huître et celle des Enfants fichus réunis en assemblée générale, La révolte des enfants de Vermiraux version Nuit debout avec en prime la projection simultanée des 400 coups, de Zéro de conduite et de Notchnoï dozor un jour de trêve dans une jungle autogérée proclamée Carnaby Street tandis que vous pensiez sombrement vous adonner à l'urbex dans un ancien complexe soviétique abandonné et vous aurez une lointaine idée de ce qui vous attend au cœur de La Maison dans laquelle.

Un roman unique et multiple, beau et intelligent, vif et vivifiant, mouvant et émouvant, sensible et truculent, in- et é-vocateur, es- et déses-pérément drôle écrit de longue et à perdre haleine dans un souffle puissant par Mariam Petrosyan, remarquablement traduit en français pour la première fois en français par Raphaëlle Pache, brillamment édité par Monsieur Toussaint Louverture et disponible en librairie depuis le 18 février.


« C'est sur ce terrain neutre, à la frontière entre deux mondes, les immeubles et les terrains vagues, que fut bâtie la Maison. »

Institution vétuste pour handicapés physiques, anachronique et isolée, séparée des tours uniformes par les ajours de ses grillages, se dresse « la Grise ». Aussi sombre pour ceux de l'Extérieur, qui la surnomment ainsi, que lumineuse - de ces clartés d'après la pluie, encore incertaines et capricieuses - pour ses pensionnaires, qui la nomment simplement « la Maison ». C'est Fumeur qui, le premier, nous introduit aux règles de son groupe en les transgressant, nous révélant ainsi le peu qu'il sait de l'histoire officielle et officieuse de la Maison. Une vie séparée, réglée, trop polie pour être entière.

En tiers justement, la vie des autres groupes. Au-delà des allées connues et tristement bornées propres à tous les établissements éducatifs, à toutes les institutions, spécialisées par défaut : les sentes interdites à ceux qui balisent, les fresques colorées des couloirs habités, les murs totalement recouverts de graffitis, inscriptions sibyllines qui (s) ourdent insidieusement, recouvertes de blanc, avant de (res) surgir victorieuses, révélations claquées comme des portes, que l'on lit à l'écart. Et, par-dessus tout, l'agitation de la Cafetière et des quartiers populaires.

Face aux Faisans auxquels Fumeur entend échapper, se dressent les Oiseaux, les Chiens et les Rats, leurs membres et leurs chefs - Vautour, Pompée, Roux et Putois - et surtout le Quatrième groupe à la tête duquel L'Aveugle - le Pâle, vampire et loup-garou - règne aux côtés de Sphynx, Lord, Noiraud, Bossu ou encore du Macédonien, métèque, pas vraiment citoyen au sein de cette microsociété, zoo, poly, pléio, méta et anthropomorphe qui possède ses us, coutumes et droits régaliens, ses codes, son é-èthos et son ét (h) ique (tte).


« Sauterelle s'approchait de la porte et relisait, tel un mantra, les mots écrits dessus Ne pas entrer. Ne pas frapper. Puis il frappait et entrait. »

Une fois à l'intérieur, les lois de l'hospitalité, celles de la Maison et de ses résidents – toujours en vase clos mais pas forcément communicants – ne sont plus si évidentes. Le danger pas là où on le panse. La blessure parfois accueillie comme une délivrance. Règles improvisées ou vieilles lunes, fam- ou fumeuses, précises ou floues, que nul n'est censé ignorer et qui justifient tout. Préjugés, opinions et autres gnons. Edits et constructions sapés à longueur de temps. Lieux dits ou tus - le Croisement, la Cage, le Sépulcre - maisons dans la Maison.

Une Maison dans laquelle le moindre geste - et avant tout se déplacer - relève d'une gageure ou révèle un talent. Dans laquelle il faut se servir de fauteuils, de béquilles, de « râteaux » à la place des doigts, de corsets en guise de colonne, prothèses plus fragiles que les membres manquants et donc plus précieuses à leurs yeux. Dans laquelle il ne s'agit pas de faire avec mais de faire sans. Dans laquelle la faiblesse, avouée et partagée, devient une force. Et l'enfermement une libération. Dans laquelle l'on peut se permettre de ramper, de se traîner, de ne pas être « en super forme ».

Une Maison dans laquelle l'on progresse entre les roulants et les marcheurs, les volants, les sauteurs, les tombants, les Egarés et les Séraphins. Une Maison dans laquelle vous seriez bien en peine, malgré l'évidence des handicaps, de deviner l'origine ou la nature véritables de chacun, l'horreur du vide qui les étreint, membre fantôme qui menace de les engloutir. Une Maison dans laquelle vous pressentez déjà sans bien saisir encore pourquoi ni comment, qu'une place vous attend.   



« Bien sûr il était toujours possible de ne rien expliquer du tout, mais ce n'était que remettre les choses à plus tard. Car, à un moment ou un autre, on se heurtait aux conséquences engendrées par les non-dits et les incompréhensions. »

Lanterne chinoise, magnétophone, origami, comptoir et Festin nu. Cerf-volant jaune souriant, lieux défaits, lit commun, sacs de couchage souillés et encombrés. Du revers de la main ou d'une torsion de hanche, faire place nette et partie des meubles en deux temps trois mouvements. Capharnaüm et inventaire. Sandwichs et brioches, pains que l'on amasse et oublie dans les poches. Disparitions et apparitions inexpliquées. De victuailles, de jeux et d'instruments. Abondance frugale. Valeur d'usage et monnaie d'échange. De l'importance de ne pas manquer quand on a tout perdu.

Café et cigarettes. Potions, fioles et flacons étiquetés à l'emporte-pièce, médicaments, couteaux, cadeaux emprisonnés et autres objets « utiles à la vie domestique ». Pulls à motifs criards et perles aux couleurs de l'arc-en-ciel, lunettes et bandeaux, clochettes dans les cheveux ou mèches devant les yeux. Signes d'appartenance ou de distinction essentiels pour ces personnages mangatesques dont l'origine se trouve et se perd dans les dessins adolescents de Mariam Petrosyan. Héros soucieux de leur apparence, de leur identité et de leur rôle, sans cesse remis en cause.    

Dans la Maison pas d'argent pour se distinguer. Pas d'uniforme pour niveler. Pas assez de jambes pour marcher au pas, de bras pour les tendre. Mais des liens, de suzeraineté, de fascination, d'amour ou d'amitié, qui unissent ses membres comme les doigts de la main qui manquent à certains. Se découvrir, avancer en terrain miné, faire preuve d'attention, montre d'em-, d'anti- et de sym-pathies sans contrepartie ni complaisance mais à condition. Comprendre et accepter de ne pas se fier à ses sens, aux apparences, à ce que l'on croit que les autres pensent.

« Dans les miroirs nous sommes toujours moins bien qu'en réalité, tu n'as pas remarqué ? »   


« La Maison, c'est un petit garçon qui s'enfuit à travers des couloirs déserts, un petit garçon constamment couvert de bleus, qui s'endort pendant les cours et se voit affublé d'une multitude de surnoms. »

De l'autre côté du miroir, la crainte de l'identique, des aiguilles, des tac-tic de l'horloge. La perception aiguë du présent. La tentation de se projeter dans les gens ou les objets. La manie de les absorber ou de s'y fondre. In- ou ex-térieurs à eux-mêmes, im- et perméable aux autres, les habitants de la Maison, cœurs légers mais yeux de pluie, sont éternellement parcouru par les pensées, les frissons, que celle-ci leur inspire, corridors intérieurs logés en eux tels de silencieux ou bruissants – c'est selon, c'est cillant – et sémillants dédales. A l'envers de l'endroit, à l'intérieur de l'intérieur : la Forêt, sous couvert et bois, sur lit de feuille, dur et aveugle.

« Manœuvres dilatoires ». Prendre/perdre conscience/patience/possession de son temps/ses moyens. Pousser à/venir à bout pour de bon. S'organiser, échapper à la surveillance des adultes, de Requin et des éducateurs, des Araignées assistés de Futon. « Chars en cercle ! Chargez les armes ! Feu ! » Dé, ré et volutions à volonté, constructions de situations auxquelles participent, chacun à sa façon, tous les habitants de la Maison. Branle-bas de combat, suite dans les idées, réunions publiques et secrètes, prévues ou spontanées. Merveilles de dialogues et de réparties. Chefs-d'œuvre d'imagination, d'écriture et de concrétion. Subconscient libéré, improvisations.

Il faut voir « la Maison dans toute sa splendeur », quand elle tremble et s'ébranlent les portes et les chambranles sous les coups de théâtre et d'Etat permanents. Il faut imaginer le souk de la quatrième chambre, ses animaux peints, son gobelin, ses monstrueux et beaux occupants. L'un pleurant, l'autre riant sous cape ou pas cap, absorbé dans ses pensées l'alcool ou la fumée. Il faut voir L'Aveugle, flottant dans un pull trop grand, glisser dans l'embrasure, les pieds couverts de boue, du plâtre sur la joue et aux commissures. Il faut entendre l'extraordinaire, inénarrable, inépuisable Chacal Tabaqui dans ses œuvres, dans toute sa démesure, ses surgissements incessants mais toujours inattendus.

« Il était assis par terre avec une mine de déterré, les bras serrés autour d'une de ses béquilles. Je me posai à ses côtés. Il se moucha bruyamment et s'exclama, en détournant le regard : “Il faut avoir des nerfs d'acier avec vous...” »


« “J'ai rêvé que j'étais un renard, dis-je en chassant les volutes douceâtres d'une main. On était en train d'enfumer mon terrier quand je me suis réveillé.” Tabaqui retira sa pipe de sa bouche une seconde et leva un index docte : “Quel que soit le rêve, petit, l'important, c'est de se réveiller à temps. Je suis content que tu y sois parvenu”. »

Intermède. Voyage dans la Maison, érigée en capitale, dans le temps, les dimensions et la typographie. Courrier à première vue, expédié depuis le passé. Liste de noms qui s'allonge, se déguise et se révèle, se myth et myst qui s'y fie. Cynocéphales, poissons crossoptérygiens et lanthanosuchus, antilopes. Elephant. Sauterelle, Loup, Mort et Maure. Elan et Ralf le Noir, Sorcière et Crâne, Chenu. Sirène, Rate et Rousse. Moutons noirs, psychopathes et hystéro. Psychologie des fous, hallucinations, délires collectifs et contes à dormir debout, pour de rire ou qui font peur, pris au pied de la lettre ou au dépourvu.

La Maison a de nombreux commencements, tous mythiques. Malentendus et quiproquos, échos et ronds dans l'eau. Motifs, poncifs et trames. Espaces bouclés, temps circulaire. Improbables recoupements. Mondes parallèles qui débordent sur la narration. Maison-labyrinthe dans laquelle tout ce que l'on a vu/pu/cru voir inscrit à tort ou à raison, se perd, se crée et se transforme au fil des focalisations empêchant même en ayant parcouru de long en large ses chapitres, chambres et antichambres – de savoir ce qui existe/a/eu/lieu ou non. Noter, pour soi : la disparition du Quatrième récit de Tabaqui. Avec l'espoir de retrouver son journal au réveil.

Interzone. Phrases nominales, ellipses et élisions. Silences du récit c(h)oral. Dialogue des inconscients. Mémoire cryptique et allusions. Exhumée à et pour l'occasion. Chanson de la pluie, de geste et ballade des rois. Panique et exaltation. Pensée magique et ritualiste. Amulettes, superstition, ésotérisme, synode et syllogismes. Envoûtement et évitements. A nous comme à ses habitants - c'est tout un désormais - il faudrait un plan, arrondir les angles et omettre son côté mouvant. En vérité, sitôt ou si tard le lecteur pénètre-t-il dans cette forêt touffue qu'il est foutu. Pour le monde, pour l'Extérieur, pour la normalité dont celle-ci croit à tort détenir à tort les clés. 


« “Ils grandissent, répliqua dédaigneusement Boiteux. Ils sont en train de devenir des merdes, comme nous. A ce mots les petits se rengorgèrent et rougirent de fierté : les grands les avaient comparés à eux !” »

Sincères et touchants, altiers et emphatiques, flambants, flambeurs et flegmatiques, épiques et flamboyants, gothiques et romantiques, hilarants, poignants, prophét- et poét-iques : tels tels sont les habitants de la Maison. On en oublierait presque. La tristesse et la souffrance qui les ont vu naître. La violence et le goût du sang qui nous sont devenus familiers. La peur ou l'étrangeté qu'ils peuvent inspirer à ceux de l'Extérieur. Si tant est qu'il faille une bonne raison, une justification, un mot d'excuse à leur présence. 

Et puis quoi encore ? Si les acteurs de cette tragi-comédie veulent être pris au jeu et au sérieux, c'est que le quotidien au sein de la Maison, dont les clans désertent les classes et les cours, apparaît moins absurde que les manigances et lâchetés des adultes auxquels ils opposent leur mé- et leur défiance, leur morgue et leurs pourparlers. Une vie pleinement vécue, perçue, res- et pré-sentie comme telle sans vulgar- ni trivial- ité. Avec ses remords et ses regrets. La crainte, le refus, le désir. Du temps passé et à venir. De grandir, de partir, de quitter « cette enfance sauvage et libre ».

Quelque part à la jointure entre le monde de l'enfance et celui des adultes, carrefour et citadelle, se situe La Maison dans laquelle. Une Maison dans laquelle on dévore tout ce qui vient de l'Extérieur, sous, pop, contre-culture et sagesse antique. Dans laquelle on s'installe à demeure, ouvert à toutes les sollicitations. Livre-monde persistant, rétinien, de près d'un millier de pages qui contient sous sa couverture étoilée d'argent - ou de trous noirs selon l'éclairage - la matière de dix tomes, de cent vies et d'autant de visages qui se tendent, prêt à crier à qui veut les entendre les Lois de la Maison.

S'élever, se réunir, dire, échanger, rêver, comprendre, jouer, reconnaître les autres dans leur complexité. Affirmer ses choix comme si c'étaient les derniers. Se battre, lutter, ne pas se laisser réduire, enfumer, enfermer. Ne rien considérer comme perdu, acquis ou défendu. 

Ne pas céder.
Ne pas se rendre.
Ne pas attendre.
Vivre ici et maintenant.
Ne jamais devenir patient.

« En devant "patient" un homme perdait son "moi" ; sa personnalité s'effaçait, ne demeurait que son enveloppe corporelle, animale, un mélange de peur et d'espoir, de douleur et de rêve. Nulle trace d'humain là-dedans. L'humain attendait, quelque part, au-delà des frontières de du patient, une possible résurrection. Et, pour l'esprit, il n'y avait rien de plus terrifiant que d'être réduit à un corps.»


Citations extraites de La Maison dans laquelle, @ Mariam Petrosyan et Monsieur Toussaint Louverture.
Crédit photos mises en scène @ Lou & Eric Darsan.

«
COURAGE ! VITE ! LIBERTE !
»

mercredi 16 mars 2016

Le Monde des contrées, Les 400 coups & Eric Darsan

Demain 17 mars sort Le Monde Des Contrées, introduction à l'univers des Contrées par vingt artistes et un critique littéraire, une présentation générale du cycle des Contrées dont j'avais abordé les premiers volets avec vous ici même pour la première fois il y a un an déjà et que j'ai eu le plaisir de réaliser depuis avec le collectif Les 400 Coups et les éditions Le Tripode.


Pour une fois je laisse la parole à d'autres, en espérant que le livre vous plaira et surtout, comme je le disais , qu'« il étendra à travers vous le lectorat de l'auteur et de son éditeur parce que c'est un peu l'idée avant et après tout. »

1— Présentation de l'éditeur : 

« Le 17 mars, tout le cycle sera réuni au Tripode, avec l’édition ou la réédition de 4 opus. À cette occasion, les éditions Le Tripode éditent un petit beau livre qui a autant valeur de point route pour les aficionados que d’introduction pour les curieux novices : Le monde des contrées.

Anna Boulanger, Le domaine abandonné

Au milieu des années 70, à la manière d’un rêve, Jacques Abeille s’engageait dans l’exploration d’un monde imaginaire en écrivant un roman : Les Jardins statuaires. Depuis, de livre en livre, s’élabore l’univers extraordinaire des Contrées, avec ses règles et ses fantasmagories. Que ces vingt artistes-sérigraphes soient ici nommés : Anna Boulanger, Loïc Creff, Sylvain Descazot, Marie Drancourt, Julien Duporté, Anthony Folliard, Julie Giraud, Sophie Glade, Eléonore Hérissé, Audrey Jamme, Matthieu Lautrédoux, Brutt, Julien Lemière, Eric Maher, François Marcziniack, Lilian Porchon, Estelle Ribeyre, Antoine Ronco, Olivia Sautreuil et Nicolas Thiebault.

Concomitamment à ces parutions se tiendront un nouveau colloque à la Bnf, une grande soirée de lecture à la Maison de la poésie et une exposition au Point Ephémère. »

Lillian Porchon, Le Prince
2— Quelques extraits :

Je vis de grands champs d’hiver couverts d’oiseaux morts.
Leurs ailes raidies traçaient à l’infini d’indéchiffrables sillons. Ce fut la nuit.
J’étais entré dans la province des jardins statuaires.

« Lorsque l’on aborde Les Jardins statuaires, on est saisi d’entrée par une sensation de dépaysement, l’étrangeté des détails, la profusion et la richesse de leurs descriptions minutieuses, la progression labyrinthique du récit, son aspect fantastique, emphatique et poétique (…) roman d’initiation, roman d’aventures qui flirte avec la fantasy, roman classique dont la beauté et la pureté relèvent de l’épure comme de l’architecture, Les Jardins statuaires est le fruit d’un impressionnant travail de pensée, de recherche, de rêverie et d’écriture. Porte d’entrée du cycle des contrées, le roman soutient par son pouvoir d’attraction le déploiement d’une œuvre monumentale. »

Le Prince, illustration par Lilian Porchon

« Le cycle des contrées est indissociable de la géographie de ses territoires, qui lui donne une consistance concrète et saisissable. Nous pouvons en mesurer l’étendue, bien que l’action du Veilleur du Jour se situe essentiellement à Terrèbre. Bordé à l’ouest par l’océan sans fin, à l’est par le Fleuve mort, au nord et au sud par deux déserts, ce monde ne paraît offrir que de sinistres perspectives. Mais le roman recèle une multitude de toponymes empreints de légendes rapportées à la capitale par des exilés tels que Barthélémy, et qui promettent maintes péripéties au lecteur et voyageur qui quitteront Terrèbre pour s’aventurer dans le reste des contrées… »

« À travers les barbares et tous les exilés de ce roman, Jacques abeille interroge de façon intemporelle les tensions entre culture et civilisation, individus et sociétés. »

Le refuge du prince, illustration par Anna Boulanger

« Suite naturelle au roman Les Barbares, La Barbarie expose une civilisation très différente, qui méprise les mots et ne connaît que l’oppression. Cette dernière s’exerce à tous les niveaux, sur le corps humain comme sur le corps social, sur l’espace privé comme sur l’espace public. Elle dicte les normes qui s’appliquent aux bâtiments comme aux comportements. Au besoin, elle utilise la censure ou la répression, recourt à tout un arsenal de médecins et psychiatres, de médicaments et drogues, de discours spécieux. Ceux qui se retrouvent soumis à ce long processus de déshumanisation, privés de leur libre arbitre et niés dans leur existence propre, deviennent l’instrument du pouvoir. »

Le domaine du faiseur de nuages, illustration Mathieu Latrédoux

« Périple mirifique illustré des dessins de François schuiten, hymne à la liberté, Les Mers perdues invite à la contemplation et au songe.. Les longues et belles descriptions des ruines introduisent une méditation sur les civilisations disparues et révèlent finalement les origines des contrées. »


Le Monde des contrées, Essai illustré 64 pages, Prix: 7,00 €Pour le découvrir en 3D, cliquez ici
Vous pouvez retrouver d'autres photographies illustrant le travail de sérigraphie sur la page Facebook des 400 Coups de L'Atelier du bourg, et le corps du texte, présentation et analyse, sur ma page et sur Pinterest. Pour le reste, rendez-vous au Salon du livre et en librairie !

mercredi 9 mars 2016

Exercice(s) de style(s) : Frictions et Tombeau

Echo(s) à mon article consacré à la Rentrée littéraire de septembre intitulé Dernier inventaire avant liquidation, ces Exercice(s) de style(s) sont aujourd'hui l'occasion de vous présenter Frictions de Pablo Martín Sánchez traduit par Jean-Marie Saint-Lu et Tombeau de Pamela Sauvage de Fanny Chiarello, deux ouvrages sur(-)prenants et formellement (d)éton(n)ant, qui jouent et se jouent de la contrainte, sortis à la Contre Allée le 23 février. Et de poursuivre quelques réflexions sur les rapports entre actualité, écrit et édition initiées ici et ailleurs au fil du temps.


Exercice(s) de style(s)

D'une rentrée l'autre, boucle serpentine, Ourobouros ou ondine, ainsi s'achève, après celle de septembre, la rentrée de janvier. Trois mois : c'est le temps qui, entre et depuis, s'est écoulé, celui que l'on donne à un livre pour faire l'actualité, se vendre et rentrer, ou non, dans ses fonds. Trois semaines : c'est la durée qu'un ouvrage reste sur table en moyenne, celle d'un film à l'affiche, à peine. Trois jours : c'est le temps qu'il me faut généralement pour lire un livre et me décider à rédiger une chronique ici même, ou non (c'est idem), et à m'y appliquer parfois (ibidem). Suite à quoi, de temps à autre, j'apprends que ce que l'on fait se répercute sur les avis et les ventes, que ce soit (hier) en tant que libraire, (aujourd'hui) en tant que chroniqueur, ou (demain) en tant qu'auteur, ceci me permettant de revenir en passant sur les vertus et aléas de l'édition, indépendante ou non.
   
Hier. L'expérience m'a appris qu'il faut, pour qu'un ouvrage devienne un ouvrage de fonds (dans le désordre) : du temps, de la qualité, de la quantité. Et par conséquent (dans l'ordre, croissant si possible) : qu'à la suite de l'auteur, à la fois intéressé et désintéressé en aval comme en amont, que des éditeurs, des prescripteurs et d'autres lecteurs s'intéressent plus qu'à leur tour généreusement (humainement, intellectuellement et financièrement) à lui. C'est toujours le cas aujourd'hui.

Aujourd'hui. J'apprends au passage de Quidam que Pas Liev de Philippe Annocque ne se vend (Pas) comme il le devrait et c'est dommage car c'est un ouvrage qui renouvelle la (Pas) langue (la palangue - celle qui élève - et l'appât-langue, celle qui attire), tire la couverture à l'autre et demeure cher à l'éditeur qui le conte et à son auteur qui, sans avoir la chevillette qui gonfle, se creusent la bobinette et tout ça pour dire qu'à défaut d'en rapporter pour l'heure Pas Liev casse vraiment des briques (pour vous faire une idée allez voir là). Ce qui se sera toujours le cas demain.


Demain. Le 17 mars sort au Tripode Le Monde des Contrées que votre serviteur a sur commande tenté d'honorer en compagnie des 400 Coups de L'Atelier du bourg à l'occasion de la sortie événement de l'intégrale du cycle de Jacques Abeille que ce joli ouvrage illustré présente, analyse un peu et introduit surtout, en espérant qu'il vous plaira et surtout qu'il étendra à travers vous le lectorat de l'auteur et de son éditeur parce que c'est un peu l'idée avant et après tout. 

D'une rentrée l'autre disais-je, à peine le temps et la durée de faire, de boucler et de dire - vanitas vanitatum, omnia vanitas alea jacta es et tout ça – tout ça donc, et voilà que d'autres écrits, d'autres lectures, se profilent déjà. Aussi et malgré tout, en lieu et place d'une rétrospective qui ferait mentir mon Dernier inventaire avant liquidation, et histoire de ne pas non plus me répéter, je vous propose aujourd'hui une double chronique pour une double sortie à la Contre Allée sous le double signe de la nouvelle et de l'exercice de style mais aussi de la virtuosité et de l'absurde, de la diversité et de l'unité, de la profusion et de la lalomanie. Angles qui, une fois traduits, ne sont pas étrangers à ce blog, exercice de style qui évolue au fil et au gré des lectures et de lui-même (voilà pour la boucle, l'Orobouros, etc.) sic transit gloria mundi amen.

Frictions, Pablo Martín Sánchez



« (…) prologue, pour tenter de convaincre ses possibles lecteurs qu'il était bien élevé et que tout ce qu'il leur présentait en deux cent cinquante pages, aussi divers que cela parût, traitait en fait d'un seul thème (...) » (Augusto Monterroso, La Lettre e).

Inter et hypertextualité, sérendipité, inspiration, cohérence de la forme et du fond, une bonne dose d'humour et d'à-propos : tels sont les ingrédients et qualités qui caractérisent Pablo Martín Sánchez et son Frictions qui « En guise de prologue » pille un auteur guatémaltèque connu pour son autodérision et ses expérimentations littéraires, enlève Perec (la lettre e toujours) et dérobe à Borges son titre (de noblesse) le plus connu pour dédicacer à A. (ah ha) ce livre gage, cage, dont les aréopages, références lues, tues, sues, indiquées, revendiquées et détour(n)ées pullulent, pillées, pliées à la manière d'un avion en papier qui se chiffonnerait dans la perspective d'une chute.    

« Finalement, tentant de trouver une explication, je monte sur le capot d'une voiture et, levant les bras au ciel, je m'écrie : « On peut savoir ce qui se passe, putain ? » »   

Rythme, second degré, Deus ex-machina, collisions, collusions, contusions, poussières et fragments qui se détachent, heurs et heurts, bonheur souvent, malheurs parfois, ré(d)action(s) d'enfants (« est-ce qu'ils n'avaient pas entendu parler du droit à l'autodétermination »), enchaînements bien pensés, déchaînements bien sentis (« “Va te faire foutre”, ai-je pensé en refermant la fenêtre. “A cause de ce que tu as fait à mon oncle Alberto” »), décalage, interrogations, étrangeté, citations (Borges éminemment), miroirs (évidemment), variations, fulgurances et poésie aussi.

« Un grand X domine maintenant le miroir.
A l'intersection de ses branches, apparaissent nettement tes sourcils froncés.
On dirait le point de mire d'un avenir incertain à canon scié ».


Grâce à l'excellente traduction de Jean-Marie Saint-Lu inutile d'être polyglotte, de savoir rouler les R comme il faut pour lire dans le texte le Fricciones de Pablo Martín Sánchez : avec Frictions ce sont désormais les R qui nous roulent via ce texte pointu et classique (« elle m'a demandé si je savais ce qu'est un point et si je ne pouvais pas écrire sans dire de gros mots, et je lui ai dit que non seulement je savais ce qu'est un foutu point mais qu'en plus mon texte était plein de points, surtout sur les i ») mais écrit sans demi-mesure tout en restant dans les clous (« cette fois je mettrais plus de points, putain »).

Mystère extrait de la nouvelle Métamorphose,
à découvrir sur la page dédiée de la Contre Allée.

Intertextualité, vidéo, rêves et vers éveillés, prose versatile déversée, procédés variés, parfois visibles et prévisibles mais toujours sensibles, sourires et rires, boucles et correspondances anonymes, bras et pans qui tombent, justes et droits, chute encore, des corps et des cœurs avec l'extraordinaire « Tragi-comédie de Mefito et Tentorea » (« Protase », « Epitase » et « Catastase »), synchronicité, désynchronisation et anachronismes : telles sont encore les multiples facettes de ce « plagiat par anticipation », lui-même variation sur l'œuvre borgésienne.    

« 
La littérature vie est un métier dangereux. » 
 (Pablo Martín Sánchez) 
 (Roberto Bolaño)

Livres, citations et situations imaginaires, détournements, focalisations, évocations et comparaisons surréalistes, extra et infra-ordinaires qui font pousser des L au K de Dino Buzzati, rappellent Glose de Juan José Saer, les Fictions et l'ombre de Jorge Luis Borges toujours et par-dessus tout. Penser/Classer. Et reconnaître donc. Je me souviens de cette lettre. Du e de Perec qui aurait eu pile quatre-vingts ans aujourd'hui, de sa Disparition puis de son retour, avec Les Revenentes citées finalement et du Voyage d'hiver suggéré, évidemment. De La Vie mode d'emploi et de l'Oulipo, qui ont fait entrer Pablo Martín Sánchez en littérature et lui permettent d'extirper de derrière les fagots tout cet fagots cet encombrant attirail pour mieux saisir, sous le couvert de cet inventaire et magasin d'écriture, la mesure et la température des possibilités offertes et permises à ce jour par la littérature.
     
« Il doit être clair qu'il ne s'agit que d'un exercice poétique (nous pourrions presque parler de jeu) réalisé en vingt ou trente minutes à peine, et partant sans prétendre à la qualité littéraire. Je prie donc de ne pas le juger selon les paramètres critiques habituels, et de ne pas perdre de vue les caractéristiques propres à l'expérience ni les circonstances concrètes de son exécution : qu'on le prenne plutôt comme une eutrapélie ou comme une morsure de temps volé à l'oubli. »   

C'est sur ces mots, enfin, en passant, qu'à travers son narrateur l'auteur présente la « poésie métrique » (« tout simplement, celle qui s'écrit dans le métro. »), antépénultième nouvelle avant l'« accident » et l'« entropie » qui la suivent, vingt-cinquième heurt de ce recueil qui en compte vingt-sept réparties respectivement en 3 parties intitulées « Frôlements », « Caresses » et « Etreintes » comprenant selon les mêmes termes 12, 9 et 6 récits. Des mots et une architecture qui définissent parfaitement le(s) exercice(s) exécutés pour et par Frictions. Une définition vite contredite dans le même temps par la souplesse et la virtuosité de l'ouvrage.ouvrage dans lequel l'auteur n'hésite pas à révéler par maints biais les procédés auquel il recourt. Des procédés qui plongent habilement le lecteur avisé dans une mise en abyme sans fonds ni fin sur la création littéraire. Une réflexion que l'on aimerait poursuivre avec moins de précautions à l'occasion d'El Aleph engordado, de Pablo Katchadjian auquel, à défaut et en attendant, l'on redemandera Quoi Faire et Merci.   

Tombeau de Pamela Sauvage, Fanny Chiarello


« Ne sommes-nous pas une note de bas de page -3 
pour la plupart de ceux qui nous entourent ?-3 Ceci est une note de bas de page. »

Exercice de style à cheval entre la performance, l'essai, le recueil de nouvelles et le roman, par d'habiles entrechats entre deux époques hostiles, Fanny Chiarello, sur le principe du tombeau, enterre notre époque moribonde et dessine le suaire qui entoure déjà celle à venir à travers 23 portraits largement commentés. Un exercice périlleux, ardu, mais salutaire, qui exige de lire entre les lignes et dont l'auteure ne semble pas vouloir réchapper avant d'avoir laissé impitoyablement le lecteur pour mort, sur le carreau, ou pour le moins, d'avoir interrogé ses capacités d'adaptation et de survie.

« humour 120
120
Obscur. Apparemment une référence à un type de fluide corporel »

Tranches de vie contemporaines empreintes de drôleries, ces nouvelles légères et cavalières pétries de second degré sont ainsi, dès l'ouverture, dévorées par des notes de bas de page qui constituent en vérité l'essentiel de l'ouvrage et étonnent, amusent ou effraient par leur absence de recul et leur naïveté, leur esprit de sérieux et leur premier degré. D'un côté les portraits - qui correspondent entre eux à la manière des notes dans les notes - composent un inventaire de notre civilisation déchue, entre consumérisme, vénalité, vanité, vacuité, racisme et salariat. De l'autre les notes – marquées par les préjugés, les malentendus, l'ignorance de nos us et coutumes - composent un monde totalitaire régi entre autres choses par la censure, l'intolérance et la promiscuité, l'économie, la finance et l'industrie, la médecine, le patriarcat et le fascisme, en un mot : dystopique. 


Des uns aux autres, nous constatons combien le monde de demain est évidemment le prolongement direct et radical de celui d'aujourd'hui, et tout particulièrement des faits et orientations qui marquent chaque jour un peu plus notre actualité. Un monde unifié au sein duquel les groupuscules pseudo-moraux d'extrême droite se sont radicalisés et décomplexés ; « La Vague Sanitaire initiée par les groupes armés Valeurs Familiales et Combattant de la Loi »  a établi l'ordre nouveau ; les « Grands Patrons » se sont unis ; l'eugénisme est pratiqué ; le Sixième Continent poubelle est naturellement reconnu comme tel ; les chômeurs et les sans-abri sont majoritaires. Un monde où n'existent plus ni la superstition ni la publicité, mais où règnent le monopole, l'autorité et l'idéologie qui imprègnent la langue comme le propos de ces notes elles-mêmes.

« “ intellectuels” 121 
121 Leur rôle reste nébuleux. »

Avec ce Tombeau de Pamela Sauvage, Fanny Chiarello propose une double lecture peu aisée mais - que l'on peut à mon sens pratiquer successivement ou alternativement - riche dans la forme comme dans le fond, avec ses phrases aux ponctuations aléatoires, sans point final aucun, en ce qui concerne le corps du texte du moins (restitué par l(es)'auteur(e)(s) des notes). Un procédé et une narration qui rappellent tout à la fois Féérie générale d'Emmanuelle Pireyre et Europeana de Patrick Ourednik. Des récits dont émergent un Jean-Christophe que l'ont croirait exsudé d'un album de Trondheim ou une Olive, vivante (d)énonciation de la condition féminine dans nos sociétés. « Femme qui aborde la quarantaine avec une colère intacte, un goût particulier pour les musiques expérimentales et un besoin impérieux de se tenir en retrait du jeu social », Fanny Chiarello propose une rubrique-à-brac nécrologique et philologique aussi littéraire qu'engagée à l'image de La Contre Allée. 

Frictions et Tombeau en colophons
Frictions et Tombeau

Arrive un moment où l'on ne peut plus continuer d'écrire comme on le faisait, « au paravent » comme dirait Nizan. Où l'on ne peut penser, dire, faire comme si de rien n'était. Un moment où l'on s'aperçoit que ce n'est plus le cas sans savoir depuis quand, ni comment ni pourquoi ni ce qui ni ce que cela change. Où l'actualité, la sienne propre et l'autre moins, se heurtent, s'entrechoquent. Où la Nausée reparaît. Où tout paraît un peu fragile et un peu vain. Où l'espoir rejoint la désespérance, et l'enthousiasme l'impuissance qui l'atteint. Où, dans le même temps, l'on a commencé humblement mais sûrement, le plus souvent malgré soi, à incarner quelque chose ou quelqu'un mais sans trop savoir ni ce que cela peut être ni ce que cela devient.  

Un entre-deux qui joue en faveur non de ce qui a été fait mais de ce qui reste à faire. Un état d'ouverture où l'on commence à se heurter contre les murs. Un point de non-retour, dans le fond pas différent des précédents, mais qui commence à dessiner quelque chose dans la forme. Une forme désormais trop étroite, trop elle-même, trop formelle pour ne pas l'être. Une substance qui tend à vouloir tout être ou n'être rien plutôt qu'à demi. A ap, à trans, à dis-paraître. A ne pas se limiter. A s'élargir, à agir, à prendre le large plutôt qu'à s'assagir. Malgré tout et malgré soi. Pour dire les choses, les dédire, les prédire, les traduire, les induire et les faire. Et ce quelque soit la forme - l'exercice de style ou le style d'exercice - que cela puisse prendre.    


Trois mois, c'est le temps qui s'est écoulé depuis l'instauration de l'état d'urgence en France, le revirement vers la droite extrême du parti socialiste vers le national et le front, la transformation de la jungle de Calais en camp de concentration, le même modèle, la même réaction, de l'Allemagne à la Grèce. Trois mois, c'est la durée nécessaire, parfois, pour respectivement et tour à tour rédiger et faire paraître un ouvrage comme Le Monde des Contrées, s'en et s'y remettre ; pour mettre sur l'écran au travers de six chroniques le volume d'un tiers livre consacrés à de merveilleuses découvertes ; pour reprendre l'écriture de deux autres ; pour partir quelques jours à la mer ; pour rêver d'ailleurs et construire ici, craignant que l'inverse se réalise et attendant que l'averse passe.

Trois mois c'est la durée qui suffit parfois pour tenter, entre autres choses, de participer (en vain, vanitas et tout ça) à un débat sur la représentativité en dépit d'élus locaux et malgré celle des engagés Message, Larnaudie et Bertina (Des Lions comme des danseuses, La Contre Allée) ; pour se faire gazer (gratis) deux jours après par les CRS et échapper in extremis en se réfugiant dans le café d'un centre culturel (deo gratias) au matraquage des barbares de la BAC qui nous avaient isolés lors d'un carnaval de soutien pacifique à la ZAD ; pour écrire pour dénoncer pour renoncer à publier autour de ces événements parce que ce n'est ni le lieu ni l'endroit même quand tout va de travers ; pour lancer la nouvelle saison de l'Epicerie Coopérative dont nous faisons partie ; pour semer ces Petites Salades dont Lou vous parlait ici ; pour participer à une excellente conférence sur l'afro-féminisme et sa portée, concrète et globale, en présence de Raphaëlle des Peaux-Cibles et d'Isabelle Cambourakis, éditrice de la collection Sorcières dont Lou vous reparlera bientôt.   


La semaine prochaine se déroule à Paris la mouture dernier cri du Salon du livre sobrement ou non dénommé pour l'occasion Livre Paris, au-delà du pire accouché sous XO et Cie vous y retrouverez les meilleurs éditeurs indépendants qui soient dont je vous parlais encore, au cours et à la fin de mon Dernier inventaire et que vous pouvez retrouver régulièrement sur ce blog. Ici et maintenant se déroulera le 15 mars à Paris une réunion à l'initiative de L'Atelier du Plateau et de Ballast (« Nous voudrions penser les façons de jeter, entre nous, des ponts — penser et expérimenter »). Et puis il y a encore la Jungle, et puis il y a encore Calais, j'apprenais même hier encore qu'il y a toujours Longo Mai.    

Chaque jour, un peu partout, des choses s'organisent naturellement et culturellement pour résister à la dérive autoritaire. Si vous m'avez rejoint et / ou suivi jusqu'ici et maintenant, c'est peut-être que vous avez/pouvez trouver votre part/place quelque part là-dedans, de quelque façon que ce soit. Si tel est le cas, mon rôle de passeur est, de quelque façon que ce soit aussi, concernant ce post du moins, accompli. Vivez, lisez, cultivez votre jardin, pensez par vous-même (et autres mèmes), soyez et n'attendez pas qu'on vous le dise (idem), et partagez tout ça, urbi et orbi et Tlön Uqbar Orbis Tertius et à la prochaine.

lundi 29 février 2016

Safe, Lucie Taïeb

Safe est un roman qui tranche dans le réel, hache de pompier incendiaire qui fend, fracasse le calme apparent de la normalité quotidienne. De la réalité fragile et fragmentée. Qui aborde, saborde et saccage pour mieux traiter. Des matérialisations. Des peurs et des luttes. De la domination, du féminisme et de la langue. Du livre. De l'imagination à la typographie, quatre-vingt sept haches figurées, imprimées.

Quatre-vingt sept haches si j'ai bien compté. Quatre-vingt sept haches quatre-vingt sept fois fichées entre les paragraphes comme des points. Comme pour marquer le coup. Quatre-vingt sept fois cette même hache, disparue de ce poing fermé que l'on croit – et qui peut-être l'est vraiment – tendu vers soi une bonne fois pour toutes sur la couverture. Un poing drapé, frappé, empreint peut-être, dans un gant de velours jaune.

Sans que l'on sache très bien jusqu'à la fin si le couperet va s'abattre ou pas, si ce n'est pas déjà le cas depuis la sortie du premier roman de Lucie Taïeb, le 4 février aux Editions de L'Ogre.   



« Carreau. Carreau. Petit igloo de porcelaine. Carreau. Carreau. 
Ne pas compter. Carreau. »

Teaser. Trailer. Trait. Enumération. Eclipse. Ecran. Flashs. Fredaines. Fondu au blanc. Comme une comptine, pour conjurer la peur. Comme un chant guerrier, qui s'ignore encore. Comme une maladie, auto-immune. Etrangère à tout, et d'abord à elle-même. A l'intérieur d'un corps social, physique et mental, d'un environnement qui l'agresse et que, d'ores et déjà, sans le savoir peut-être, elle ne supporte plus.   

« Nous sommes peu nombreux, nos regards sont brillants […]
Il ne s'agira pas d'une lutte ouverte, mais souterraine, d'une contagion espérée […]
Nos souvenirs seront nos armes. Revoyez à présent toute chose saillante, toute chose tranchante, qui inexplicablement aura marqué votre mémoire... »

Flash-back. Séquençage. Série. Séance. Début du programme. « Où se forgent les armes ». Réunion, collective, clandestine, porte-parole d'une voie « puis, plus nettement, agrume, une autre voix », solitaire parmi. Nourriture quotidien maladie amour et vie. Alternance d'ombre(s) et de lumière(s), de bruit(s) et de silence(s), pluriel(s) et singulier(s). Hypnagogie. Nuits où l'on erre, jours que l'on fuit. Indifférence et empathie « , carreau. Carreau. » Je et tu, tu et elle, votre, vous, tous autres.   

[« Where am I ? »]. Dans le film éponyme, l'épouse effacée, prénommée mais comme anonyme, transparente. Scènes qui s'enchaînent, sans sens apparent ni signification. Une même direction, simplement, donnée par d'autres, forcément. [« Who told you to do this ? »]. Rendre des comptes, tout le temps. Mouvement, progression, (d) évolution, régression. Enchaînement macabres, morbides, mortifères. « Nous ne parlons jamais de nos corps car nous savons que nous les avons. » Cyclothymie ou cycle naturel. Les hommes comme des maîtres et possesseurs, s'éloigner d'eux, à l'instar des enfants, des oiseaux, des ballons et de leurs jeux. [« - look it, it's you […] Look it, she's a princess It's a princess. - Oh, that's very good Very realistic . »]

« Les héroïnes de conte apprennent toujours
l'humilité l'humiliation le silence de soi le sommeil.
Seulement, un jour, cela prend fin. » 

« Où fuir suffit, ne suffit pas » Où l'histoire commence, linéaire, circulaire. Où les bribes se rassemblent. Où les souvenirs se lient. Se lisent dans d'autres livres que celui que l'on tient. Woolf - ''The Curious Incident of the Dog in the Night-time '' - Woolf. Se jeter à l'eau. S'asperger. Syndrome. Retrouver sa virginité. Où les liens se resserrent avec ce qui manque. Où la sécurité, relative, disparaît avec celui qui, à tort peut-être, l'incarnait. ''The relatives'', les proches. Où la langue se délie avec l'histoire de cette traductrice qui fuit en Ecosse. Qui fuit l'homme qui l'a fuit. Qui fuit l'homme qui la suit. « Se retirer loin de ce monde, se soustraire à la parole des hommes » en somme.   

Green Leaves, Scotland, la « chienne rouge », la ligne verte, la mort qui guette, qui rode avec l'homme. « L'homme parti », l'homme parvenu. Celui vient, celui qui tue. Quittée, absente. Dont acte. Partir. Rêve ou velléité. S'échapper enfin. Trouver un chemin. Chercher l'issue. Entre les lignes. S'acharner. Se harnacher. Chercher dans tous les sens. Remuer les maux. Le couteau dans la plaie. Fuir le possible qui effraie, se raccrocher au connu. « Traduire pour cesser d'avoir peur. » Nommer la chose, le lieu et le heurt. Parallèles, verrous, ciels. Pôle d'air, carreau, igloo. Pureté, Immaculée Conception. La vraie force est celle qui protège. Ne pas sortir. Ne pas tomber. Jusqu'ici tout va bien.

« Le plus torturant n'est pas le danger, mais l'incertitude. » Comme un rêve. En boucle. Dont elle aurait loopé la fin. Comme dans un rêve. Une impression de déjà vu – Shining, l'autre jour, la scène de la batte, l'esprit de l'escalier - Un clip. Un film noir. Un roman. Un cauchemar. S'écraser. Sombrer. Exploser. Avion, bateau, voiture. Tous les moyens sont bons. Survivre. Se leurrer. Se perdre. L'impossibilité d'une île, la probabilité du nihil, de l'isthme, de l'asthme, de l'étouffement. Par l'eau par l'air, par monstres et par dévots. Sorcière, chaperons. L'obsession des péchés, de la faute inconnue. Ne pas traîner toute seule. Réécrire l'histoire. Traduire. Tout sauf safe. « Safe était l'un de ces mots. Qui ne se laissait pas traduire. »   

« Il employait certains mots laids et absurdes, qu'elle préfère ne pas se rappeler.
Elle n'a jamais vraiment aimé que sa présence,
le fait de le savoir, chaque nuit, à ses côtés.
La densité de son corps lourd et chaud, imposant et donc protecteur.
Elle pense qu'il n'y a sans doute rien de plus sale que de partager le lit d'un tel homme. »

« SAFE ». Au cœur de la maladie. Au corps, encore. Les mêmes – autres – histoires qui se poursuivent les unes les autres et se rejoignent. Celles de (la) s même(s) femme(s), de ce (tte) s autre(s) de cette syphilis qui n'en finit pas de cet « état » de la contagion de la quarantaine de ceux qui l'ont comme de ceux qui ne l'ont pas. De la concentration qu'il faut atteindre réaliser subir tenter de fuir pour commencer à se poser la question : « Mais quelle raison, alors, pour être tous réunis en ce lieu ? »

Femmes en minorité, hommes indéterminés. La nécessité de se protéger. Dès le commencement. Les responsabilités de la mère, celle de la fille. Qui se transmet, se reproduit. L'impossibilité d'être femme, l'irresponsabilité des hommes. Faire avec ou faire sang blanc. Se préserver. Les mots condamnent. Leur absence, même, nuit. Nulle n'est censée ignorer, ou tant, pis. « A celui à qui je l'explique, et qui me regarde incrédule et moqueur, je précise que tout est plus compliqué qu'il n'y paraît. »

En connaissance d'aucune cause, faire un choix, prendre une décision. Arbitraire contre arbitraire, réagir à la réaction. S'inscrire ou non. Fuir ou rester. Tergiverser. Mauvais moments et mauvaises fois. Dépassée par le trépassé. Fatiguée, déchue, naviguant entre la veille et le sommeil. L'attrait de la peur. L'obsession de la pureté. L'impuissance et la culpabilité. L'impossible échappatoire. Matricide vs Virgin suicide. Se jeter à la mer morte ou dans le vide, à la. Bye.   

Se ressaisir. « Je me demande pour quoi je me prends. Je me prends pour moi. » Avancer comme dans un rêve. Etre rattrapé par la soi-disant bien pensante réalité incarnée par l'autre, le prétendu protecteur devenu prédateur. « Je vais te contraindre à agir, si je persiste dans cet aveuglement, cette révolte vaine, cette inconséquence. » Apeurer et rassurer. Souffler le chaud et le froid. Double voix et double pensée. Confier+trahir=confiner. Est-ce passé ?


« Qu'est-ce qui ne va pas avec moi,
donne-moi une hache et tends-moi ton cou gras, mon poulet,
tu verras ce qui ne va pas avec moi. »  

« Memories of Hope ». Une hache encore. Une hache et puis plus. C'en est fini, apparemment. Réunis, l'isolement et la vie. La stase et le silence. L'absence de repères. La nudité rempart. Reflets. Sur le chemin de guet la maladie, rampante. Meurtrière. Désarmée, en apparence seulement. « Je ne trahirais pas mes sœurs, sept, et noires comme corneilles. » Eloignement vers la maladie. Rapprochements inédits : asymptômatie, symptôme, asymptote. L'on examine, l'on isole, l'on soigne, l'on guérit. De rien. Merci. Poésie et blanc seing.

Prise en charge. L'on reconduit. Le temps, l'amant, l'ami demeuré tout ce temps : où l'ennemi ? Tous s'entendent pour l'entendre mais ne l'écouter pas. « Le médecin, l'époux, le psychiatre, surplombant celle. ''Lui coupe la parole/lui intime de se taire/'' » Perte de temps, de repère, de durée. L'ellipse depuis, Et la menace, la peur qui change de camp. Pas question de déraper. Marcher droit. Se (voir/sentir/faire) ''contrôler''. Par tous les moyens. Intrusions et outrages. Nulle n'est censée et tout ça.

« N'étions nous pas gens ordinaires, demandant seulement un peu de joie, un peu de feu, riant à tous les contes ? » Extraits croissants de citations, interrogations auxquelles l'image répond. Chute et rechute. Croisements. Rédemption. Deus ex machina. Script. Comme le crissement des ongles sur un tableau noir. Comme des poings contre une porte fermée. Comme la main qui, au moment où elle croit pouvoir en saisir une autre, une main sienne, une main amie, se crispe, se jette et se referme finalement sur le vide.

Bientôt les voi(es) x, le fil, le film, se déroulent, s'enroulent, s'emballent, se mêlent. « Petit igloo de porcelaine. » [A more controllable space.] « Elle ne se contrôle pas. » [Let's talk about you.] « Faith, Love, Hope. » Allégories, filles du jour et de la nuit. « Mon nom n'est pas Hope, il me reste ce corps, comme lieu de lutte, il n'en sortira pas indemne. » [Are you always tired?] Faire la morte, partie des meubles. « Carreau, carreau, carreau. » [Are you allergic to the 21st century ?] « Quand arrivent-ils, ceux qui me sauvent ? Ils n'arrivent pas. »

« J'ai perdu le fil de leurs promesses non dites, 
de leur langage silencieux, de leurs gestes ambigus, 
garde seulement assez de lucidité pour savoir que 
ce n'est pas de cette manière qu'il convient de me traiter, ni de traiter quiconque. »

« Stratégie de la douceur. » Rémission. Réminiscence. « Rémanence. » Science, conscience, absence. Se faire violence. Entre rêve et réalité, crevée ou alitée, fuir ou lutter. En finir. Abdiquer. Abductée. Travailler, de nouveau. Langages et mondes étrangers. Traduire. Ne plus trahir. Faire et dire ce que l'on aime vraiment. Sans concession ni compromissions. « Nous sommes quelques-uns à nous être égarés. C'est un terrain vague, nous cherchons notre chemin. »    

©Fake Criterion Cover: [Safe].

Safe, le film comme le livre qu'il a inspiré, sont ainsi faits qu'il disent, chacun à leur manière, sous les couverts de l'absence, de la maladie, d'un voile de blancheur impénétrable, l'in-dit, le mâle-dit, l'impossible communication quotidienne et cependant universelle de l'intime dans un monde où le froid, le silence, l'autorité, l'évidence du corps physique et social s'interposent, rendent sourd et gourd d'un côté, aphone et affolent de l'autre.

Accepter le monde tel qu'il – laid – puisque les autres le font – bien. Faire partie des meubles. Ne pas faire tâche. Supporter les produits, comportements et gens toxiques, leur superficialité, leur racisme et leur misogynie ordinaires. Passer des examens cliniques lorsque ce n'est plus le cas. Comme si le problème venait de soi. Voilà ce qu'en somme le personnage de Todd Haynes doit endurer jusqu'à ce que la crise de tou(t) x), d'angoisse et autres maladies environnementales en viennent à bout. Desperate housewife, Carol, se croit, se pense, se sait, se dit malade. Et pourtant rien n'y fait. Face à elle, son reflet, son mari, son médecin, son psy, ses amies, son gourou, tous extérieurs l'oppriment plutôt qu'ils ne l'aident tout en l'accompagnant vers la fin qu'elle s'est choisie à l'intérieur d'un monde pollué et aseptisé à la fois.

Le(s) personnage(s) de Lucie Taïeb, e (ux) lles, suivent, à son exemple, de manière plus intense, moins linéaire et surtout multiple, ce voyage initiatique en cinq chapitres, séquences, phases, étapes, qui sont aussi celles du deuil : déni, colère, expression, dépression, acceptation. Un processus marqué par le silence et l'absence, l'ignorance des causes et la conscience des conséquences, par l'indicible et l'inéluctable. Dans ce récit, trois femmes comme une seule. Carol, Antigone et Cordelia à la fois qui, comme le personnage de Marie Cosnay, dit : « Femme femmes mes sœurs ». Qui porte et supporte le fardeau des hommes. Qui susurre et rassure. Depuis, la nuit détend et se défend. Elle, lunaire et océan, élément. Et cependant ignorée, violentée, laissée pour compte, sur le carreau. Alors quoi. Sinon encaisser, fuir ou se venger. S'immobiliser, avancer ou retourner les maux.

C'est pourquoi, au-delà d'une simple variation sur un thème, sur un film – Safe mais aussi Poison et Carol ou encore Fight Club et Gone – le livre de Lucie Taïeb constitue un bad trip qui plonge le lecteur dans une manière de coma, où l'on ne peut se rattacher à rien ni donc se détacher de quoi que ce soit, où l'émotion est reine, le regard roi, le sentiment et la sensation injectés de sang sont directement propulsés dans les veines, en intra.   

« Je me taperais la tête contre les murs. 
Si j’étais moi je me taperais continuellement la tête contre les murs. 
Pas seulement la tête d’ailleurs. 
Je me taperais continuellement contre les murs (si). »

(si) (sic) (sick) Oui. Ainsi. Malade. D'une façon ou d'une autre. A force de subir. Les maux pour l'amour. Les mots pour le dire. Dans toutes les langues. Faire ressentir. Faire raisonner. Ne plus faire comme si un non était un oui, qui ne dit rien, qu'on sent, les jugements lapidaires, et caetera. « Have you been raped recently ? ». Oui et non. Pourquoi ''recently''. Pourquoi cette question. Non et oui. Y a-t-il prescription. Le simple fait qu'elle se pose là, que l'émotion passe pour hystérie, qu'il faille une réponse sexuelle à ses causes et, si ce n'est pas le cas, à ses remèdes, nous dévoile un monde dominé par les hommes, étroit et sectaire, où les femmes sont infantilisée ou culpabilisée à l'envi, poussées à l'obéissance et à la folie.

Ainsi, Safe c'est un peu Comment rester immobile quand on est en feu, et le Claro du Clavier cannibale qui, excédé, interpelle les auteurs d'une publicité machiste : « Juste une question : de quelle couleur pastel nacrée sera votre visage le jour où ce que vous appelez la "touche féminine" parviendra à exprimer sa personnalité non seulement en beauté mais surtout en vous coupant les couilles ? ». C'est beaucoup Angela Carter qui malmène via Les Machines à désir infernales du docteur Hoffman ce monde mal mené par les mâles dominants et l'autorité, scientifique ou religieuse, amorale et normalisée, qui va de paire et dont nous constatons chaque jour davantage les exactions. C'est, enfin et passionnément, le troisième ouvrage de L'Ogre à l'occasion de cette rentrée littéraire et dernier volet qui clôt à la folie cette trinité conçue « autour de la domination, du féminisme et de la langue » ou la couronne plutôt, entre peur, indolence et violence, d'épines, de blanc et de sang.

Echo des mots, de Cosnay, de Claro, échos d'une façon de penser et de dire à la fois collective et singulière. Un mouvement, un frémissement et, peut-être, une voie. Traduire, ne pouvoir traduire Safe, mais le dire, le répéter, c'est peut-être, à bien y penser, vouloir être tout lorsque l'on ne sait plus rien, se sentir seul lorsque l'on se sait plein. « Nous renonçons à savoir, mais nous ne renonçons pas à aimer, à questionner et à aimer, infiniment. »


Comme Claro, Lucie Taieb traduit, pense et poétise, des mots mais aussi un réel. Car, à bien y penser, penser, c'est traduire un peu. Pas seulement réfléchir mais, au-delà du simple reflet, se mouiller. C'est plonger la tête dans l'eau pour ne plus voir son reflet. C'est s'imprégner. Se mettre en abyme et en abysse tout à la fois. C'est s'abymer. C'est un processus, un procédé, qui consiste en une manière d'être canal. De laisser passer et d'endiguer à la fois. De digérer aussi, de dire et de gérer certainement, le flux des informations qui passe dans le sang. Une certaine perméabilité à son environnement. Une façon d'échapper à l'hérédité. A la police de la détermination. Une biologie des croyances. Un épigénétique à fleur de peau. C'est ce qu'à mon sens Lucie Taïeb a parfaitement réussi à partir du film de Haynes et de son expérience propre, ce vers quoi je vais également, et ce que j'ai essayé de faire ici à partir du Safe de Lucie. De tout cela je reparlerai forcément. D'ici là, Lucie Taïeb donne sa version d'effets ici, en Hors-Sol et pose là, dans l'antre de L'Ogre, une question, individuelle et collective, toujours plus d'actualité : « Que sommes-nous prêts à ignorer, à accepter, à sacrifier, pour vivre "en sécurité" ? »   

Extraits entre crochets issus du [Safe] de Todd Haynes et entre guillemets issus du « Safe » de © Lucie Taïeb et les Editions de l'Ogre 2016. Le livre, lui, est, comme tous les ouvrages de L'Ogre, publié sous la licence Creative Commons.   

vendredi 19 février 2016

Ainsi fut fondée Carnaby Street, Leopoldo Maria Panero

Critique et mélancolique, riche et déjanté, maudit et iconique : tel est, à l'image de Leopoldo María Panero, Ainsi fut fondé Carnaby Street. Recueil poétique et geste politique sous ses airs publicitaires et fragmentés, provocateur et polémique sous ses dehors légers, britannique et hispanique de cœur et d'âme, ancré et déraciné, marqué par son époque et ses origines, manifeste d'une jeunesse perméable et réfractaire asphyxiée par le régime et attirée par l'appel d'air de l'étranger, fatiguée du franquisme et éreintée par le divertissement. Un ouvrage dont l'essentiel est paru en 1970, traduit pour la première fois en français par Aurelio Diaz Ronda et Victor Martinez et très joliment édité par Le Grand Os le 21 septembre.


« Imparfait
Il se pencha sur le cadavre. Sur le lac : mondes engloutis. »


1970 Carnaby Street. Soho. Quartier chaud. Rue piétonne dédiée aux Rolling Stones. Chaussée commerçante au cœur de la Swinging London, capitale de la pop culture et de la mode toutes catégories confondues. Vieilles lunes et jeunes loups se croisent aux pieds de la City. Mondes séparés. Marchandisation. Société du spectacle et de consommation. Mondes engloutis.


« Sa propre image se reflétait. »

1970 A mille lieues, Leopoldo María Panero, la vingtaine, cigarette aux lèvres, se mire en abyme dans son propre reflet. Dorian Gay éclipsé, Petit Prince érudit. Qui voyage, en rêve et en reality. Qui transgresse, agresse, régresse avec allégresse. Qui proteste, provoque, blasphème, hait et se révolte. Qui cherche. Qui étudie, découpe, recoupe, assemble le monde dans lequel il vit. Qui a tout lu, tout vu, tout pris et veut mesurer et restituer le tout à tout prix, y compris celui de cette vie. Cut-up, pop-up, correspondances, analogies, intra, infra, inter et hypertexte.


« Il y avait quelque chose au fond : une ombre, elle bougeait, elle semblait nous regarder. Mondes engloutis. »

Cela commence Ainsi. Comme un polar, un film noir, d'espionnage, d'épouvante ou d'art et essai. Comme dans un tube. Par un tunnel au bout duquel la lumière n'est pas, qui se projette sur les parois. Cinétique ou cénotaphe où le corps disparaît et qui débouche et rebondit au bout du compte sur un mur blanc comme une balle de coton ou le capiton d'une cellule, asile pour une pensée réduite, prisonnière de sa camisole de chair.


« Mon père me tenait par la main. Son rire ressemblait à la mort. Ou était-ce lui qui ressemblait à la mort ? Les cendres de la marihuana sont blanches. Bien entendu, on n'apprend pas ça à l'école. »

Ainsi, cela commence comme cela finit. Avec un jeune homme épris de poésie, Malaparte malappris qui refuse d'être pris à parti. Mallarmé plutôt. Désarmé, Ainsi. Qui nie le jeu du je de son père le poète officiel, le tyran domestique, de la figure patriarcale en général, mais revendique l'engagement républicain à la suite d'une mère qu'il déclarera haïr. Et avec lui, et avec elle, toute la société qui prétend l'avoir vu n'être et n'agir pas, tout en le punissant que ce ne soit pas le cas.    


« L'Homme Jaune était en liberté. C'est tout ce que l'on pouvait dire de lui. »

Pour échapper à tout cela, il y a le multivers, l'univers parallèle et multiple, atopique et uchronique, synthétique en somme. Cinquième colonne que l'enfant s'est créée, composée de l'Homme Jaune, le Nain Rouge, Superman, Mandrake, Batman, Flash Gordon, Captain Marvel et bien d'autres. Mythes de l'Amérique ramenés au logis (« Far West », « L'enlèvement de Lindberg » « l'attaque de la diligence »), mythes et légendes inachevées (Dionysos, Icare, Orphée), littérature (Roland, Le magicien d'Oz), métaphores et comparaisons (idoines ou non), héros de contes aux dessins animés. Blanche-Neige, Dumbo, Alice au pays des merveilles, Peter Pan et La Belle au bois dormant : Walt Disney est mort depuis quelques années déjà, et ses grands classiques tous sortis au cinéma. Son parc, lui, en construction depuis quelques années aussi, ouvrira en 1971. En attendant bienvenu au Carnaby Street World Resort, parc humain aux attractions multiples.


« Le Nouveau Monde (le monde des magazines) »
« L'Autre Monde (celui de la télévision, je veux dire) » 
« Le Tiers Monde (celui de l'amour, je veux dire) »

Cosmogonie. Psychanalyse des contes défaits. Instantanés. Polaroïd. Tables de la Loi et tabloïds. Fables déphasées. Mythologie enfantine. Enumération. Accumulations. Strates. Poétique des ruines. Pulp fiction. Comics. Strips. Bandes dessinées, découpées, flip-book dont le fil de la reliure serait rompu, les cartes mélangées. Miroirs en bris lancés à l'inconscient du lecteur. Qui retombent en pluie et fracas aux pieds de celui-ci, emportant avec eux un visage qu'il croit être le sien. Portrait d'une époque à laquelle il n'eut peut-être cru ni vrai ni même bon d'appartenir, et dans laquelle cependant il se reconnaît bel et bien. Et quand ce lecteur, surpris et inquiet, se baisse pour le récupérer, il lui renvoie par ricochet, en plein entre les deux yeux, les apparats d'un temps qu'il revêt malgré lui.



« L'homme ira sur la lune. »

Prophéties. D'un Monde (révolu). De Mondes engloutis (depuis). Le Monde des adultes, consenti, résigné, évident, de l'esprit de sérieux. Monde mimé. Simagrées. Monde de « petits singes disséqués ». Capsule temporelle. Regrets éternels. Name dropping, nommagite aigüe, lâcher de noms qui résonnent plus ou moins, c'est selon. « King kong assasssiné. Comme Zapata. Pourquoi pas Maïakovski. Ou même Pavese. » Marina Tsvetaïeva. Martyres et révoltés, tous sacrifiés pour avoir joué le jeu d'une façon ou d'une autre. Icônes qui déconnent. Déconnectées. Figées à tout jamais. Echos de Jim (« Aujourd’hui les portes de toutes les salles de projection sont faites d’acier. Le cinéma exclut-il la lumière ou inclut-il l’obscurité ? » Arden lointain). Le poème de Sacco et Vanzettti. Le poème d'Hercule Poirot. Hommage à Dashiell Hammett. Hommage à Caryl Chessman (et mode d'emploi des chambres à gaz américaines). Hommage à Bonnie and Clyde. Hommage à Leopoldo María Panero, mort il y a deux ans à peine. 


Morceaux. 
                   Monceaux.
                                       Fragments.
                                                           Echos.
                                                                    « Ils assassinent les porteurs de flambeau » (Bis)   
                                                                    « JAMAIS » (Quinte)
                                                                    (Flush) « Fin » (This is the end).    

The Doors, The End (1967)

1967 Quelques années (-lumière) auparavant. Premiers jets. Premiers sbires. Tarzan trahi. Epigraphes en langue étrangère. Tous les chemins mènent à l'homme. « Son morto ch'ero bambino ». Ecce homo. Jane s'obstine, Wendy aussi. Mais Peter le fou effacé (Pan !), les enfants perdus demeurés, voici le mari marri en passe d'être rassuré : « tout est rentré dans l'ordre, calmez-vous monsieur Darling ». Et cependant rien n'est joué, bien au contraire. Le Jim de Carnaby, c'est déjà lui : Leopoldo María Panero, célébré par Ana Maria Moix, parue et morte la même année que lui et qui compte avec son frère d'âme parmi la génération des « Novísimos », « génération de la langue » fourchue et avide qui construit ses propres référents entre culture érudite et populaire.

«But he can't be a man 'cause he doesn't smoke
The same cigarettes as me.»   Satisfaction (I can't get no), Rolling Stones (1965)

Adieu à l'enfance, hymne à l'adolescence, dénonciation de l'establishment et de l'aliénation, de la frustration engendrée par la société, consommation et contre-culture de la marihuana : telle est dans le texte la chanson des Rolling Stones qui cartonne cette année-là dans les charts britannique, tel est dans le contexte l'ouvrage de Panero. Telle est l'ambiguïté qui consiste à vivre de ce qui nous détruit, à nourrir « les singes bleus » de l'héroïne, à se repaître du Festin nu, à dire l'hypocrisie de la dictature comme de la démocratie au sein de sociétés qui s'accommodent de tout, avant et par-dessus tout du substrat de révolte qu'elles portent. Qui expliquent ce mélange d'intolérance et de permissivité à l'encontre de l'enfant comme du fou à qui elles offrent le gîte, le couvert et l'asile, au mieux la liberté de s'exprimer, mais jamais celle d'agir autrement que dans des espaces cloisonnés où la langue est aliénée. Pochettes-surprises, Pierres qui roulent et Scarabés. Mot de passe et Alphabet. Enfance d(u pop)e l'art. Posters du Che en Guerrillero Heroico par  Jim Fitzpatrick. Et, en place de Gramsci, le gramophone.

Rolling Stones, Paint it black (1966)

« Ah, le gramophone ! Quelle bénédiction divine dans ce lieu solitaire et maudit ! »

Depuis quelques années déjà, l'Espagne est entrée dans le ''tardofranquismo'', qui voit l'ouverture vers l'étranger et une relative libéralisation économique destinées à contrer la menace d'un effondrement et d'un revirement de la population. Sur le plan politique, en revanche et qui plus est depuis le rapprochement avec les Etats-Unis dans le cadre de la guerre froide, aucune libéralité n'est tolérée, la naissance de l'ETA conduisant même à une féroce répression. Sur le plan culturel, enfin, la censure "volontaire", non moins rigoureuse, règne tandis que des formes nouvelles apparaissent. C'est dans ce contexte que Panero écrit et publie Ainsi fut fondée Carnaby Street. Comme le Dracula de Stocker auquel Anne-Victoire a rendu l'âme pour Un dernier livre avant la fin du monde, il faut se doter d'un nécessaire "kit de survie" pour saisir à quel point le Carnaby de Panero voit le dramatique se doubler du publicitaire pour accentuer sa charge désespérée, absurde et épique, en un mot : post-apocalyptique.


« Et comme la mer j'avance, sans armes, sans bouclier. »

Incarcéré très jeune pour agitation politique, trafic et consommation de drogue ; alcoolique (Alcools) et héroïnomane (Heroin and Other poems) ; interné longtemps pour ces mêmes raisons et pour son homosexualité découverte en prison - « Expériences-limites » qui ont nourri aussi précocement qu'abondamment sa verve poétique - incarnation du poète maudit et cependant très vite reconnu puis célébré ; Leopoldo María Panero, pour avoir connu comme Artaud les électrochocs et la folie psychiatrique, ne cessera de dénoncer ces "asiles de fous" qui ont jalonné sa vie, tout en s'installant de lui-même à l'hôpital de Mondragon d'où il invitera les psychiatres à en finir à sa suite. Suicidé de la société passé à travers les mots comme à travers les actes, vieilli et désenexé d'un père tout-puissant aux pieds d'un Caudillo, il pose ainsi bien malgré lui la question des rapports entre aliénation et création.

Leopoldo María Panero en Niño

« Tant de fois tes pas, William Wilson,
Tant de fois j'ai cru entendre tes pas
Ces pas qui sont l'écho de mes pas,
Cette Ombre qui est l'ombre de mon ombre. »

Ainsi fut fondé Leopoldo María Panero. Rejeton renié d'une famille d'artistes, frères, mère et père, prisonnier de cette figure paternelle enterré quelques années auparavant dont il porte les mêmes noms et prénom (« Il se pencha sur le cadavre. Sur le lac : mondes engloutis. Sa propre image se reflétait. ») et, comme lui, poète espagnol de renom. Ainsi fut fondé Carnaby Street, Tarzan trahi, et d'Autres poèmes, enfin, qui composent ce recueil. Une vie et une oeuvre où l'on retrouve enfin comme des vapeurs d'Apollinaire, de Rimbaud et de Baudelaire. De bateliers et d'Arlequins. D'une guerre qui n'en finit pas de finir de passer. D'une génération perdue entre apaches, scientistes et sioux. Et des échos de Jim, encore (« La vraie poésie ne veut rien dire, elle ne fait que révéler les possibles », Wilderness). De Panero, fou et sourd comme un Poe, double comme un assassinat dans la rue Morgue.


« Désir d'être peau-Rouge.
Sitting-Bull est mort : aucun tambour. »

Hippie-logue. Visages pâles et langue fourchue. Tout est consommé, consumé, et la rupture d'abord, entre la société et ses projets. Contre la tentation autoritaire, totalitaire, celle de reprendre où l'on s'est arrêté. Au cœur d'une rentrée qui ne veut pas mourir. De l'édition idem. De l'époque, ibidem. De l'ombre, armée. Des années 70 à nos jours. Action Directe et indirecte. Réaction contre réaction. Imitation, dit Deleuze. Révolution, dirait-on. La dialectique peut-elle casser des briques? Faire le tour de la question ou non, de Woodstock à Altamont, où l'expérience psychédélique, stone, vire au cauchemar, terrassée, enterrée, sous l'oeil terrifiée des Stones. Remettre ça sur le tapis où l'on a été mis. Où rien n'est joué ni possible. Où tout est perdu et donc permis.

Lou Reed, Perfect Day (1972)

En attendant et depuis lors, l'œuvre de Leopoldo María Panero est aussi prolifique que peu traduite en français (cinq livres traduits ces vingt dernières années pour une soixantaine produits par l'auteur au long de sa carrière). Une traduction remarquable donc, réalisée par l'éditeur et grand ouvrier du Grand Os, Aurelio Diaz Ronda en personne et Victor Martinez à qui l'on doit également une post-face passionnante et nécessaire qui fait de Carnaby Street le « code génétique du monde contemporain ». Un recueil publié dans la collection Qoi Quand Quoi faire est dans la collection Poc (et Tchoôl ! Dont je viens de découvrir l'improbable existence, dans la collection Lgo, mais c'est une autre histoire que je vous raconterai peut-être un autre jour).


Enfin, au lecteur qui souhaiterait s'aventurer plus avant, trouver ou perdre ses repères, dans le monde de Panero, je recommande vivement l'interview de celui-ci par Jordi Jové, auteur de l'article dont on peut retrouver l'extrait en quatrième de couverture et dont vous pouvez retrouver l'intégralité en version originale ici ainsi que « La lucide folie » de Leopoldo María Panero : Une esthétique de la provocation, une poétique de la manipulation de Marjolaine Piccone et le livre lui-même sur le site du Grand Os.