jeudi 30 juin 2016

Il paraît que nous sommes en guerre, Pierre Terzian

Il paraît que nous sommes en guerre. Ici et là, tout le temps, de heurt en heurt, depuis avant, depuis toujours peut-être, sans même savoir pourquoi ni comment. A l'extérieur, à l'intérieur, de soi, des autres, du pays, du monde dit et dé civilisé, livré à la barbarie, il paraît aussi. Il paraît surtout sous la plume de Pierre Terzian, chez sun/sun, et ce depuis le joli mois de mai, sous la forme d'un texte en apparence lapidaire, simple, net et précis, dans lequel le doute est prescrit et qui heurte de plein fouet, pas forcément celui ou celle que l'on sait, pas nécessairement pour les raisons que l'on croit, à l'image de l'événement et à la manière d'une frappe chirurgicale de l'OTAN.


« A Montréal, le 1er décembre 2015 Messieurs, Ce Vendredi 13, vous m'avez touché en plein cœur. Je ne m'attendais pas à souffrir autant. Je ne me savais pas capable de souffrir autant (…) Je souffrais beaucoup, en temps normal, avant tout ça, mais pour des choses bénignes. La souffrance était diluée. Je ne me confrontais pas directement à elle. »

Dans la réalité, cela commence comme un film catastrophe dont l'horreur immédiate, scénarisée de longue date, ne serait qu'un élément et le prétexte, le ferment, d'une peur plus grande. Dans le texte, dans cette « Lettre aux “messieurs” du 13 novembre » (Sophie Joubert, L'Humanité, 9 juin 2016), Pierre Terzian s'adresse aux terroristes qui ont frappé Paris, le Bataclan, ses alentours et ceux du stade de France ce même jour. 

Sans recul, mais avec une certaine distance, comme en voix off, l'auteur demeure là où il est — un peu excentré, décentré, secoué par ce qu'il apprend de l'autre bout du monde — l'on est toujours à l'autre bout du monde lorsque l'on ne voit que via l'écran, quel qu'il soit, que l'on assiste en spectateur seulement — dresse d'outre-Atlantique l'état des lieux d'une confusion déjà présente, mais qui suinte désormais de cette plaie béante, ouverte par ricochet, dommage collatéral d'un monde séparé dont les images l'assaillent. 


« Je triais mes déchets. Je travaillais avec des adolescents en difficultés. Je m'étais mis à croire à la possibilité d'un monde réduit (…) Une petite cohérence, avec moi-même et ceux que j'aime. »

Du haut de ses 36 ans, d'une identité construite, intégrée, de ses passions et de ses passe-temps, de ses amours et de ses peurs, plus ou moins grégaires. Du haut, et du bas de tout ce qui se mêle, s'emmêle, se succède, sans mesure, sans échelle, sans degré vraiment. Pierre Terzian égraine à la manière d'un chapelet les croyances d'un monde tour à tour uni — ou bi — latéral, en un mot : divergent. Auquel il se refusait à penser — « J'ai inventé comme tout le monde ici de nombreux stratagèmes pour atténuer, dissimuler cette souffrance quotidienne » —  Auquel il ne croit plus. Auquel, peut-être, il n'a jamais cru. Où tout est consommé, consumé à petit feu. La rupture en premier lieu. Crise existentielle, prélude essentiel à une conscience vraie, directe, des mots et des choses. 

Agir local, penser global, tout ça, déjà et rien que ça. Un moindre mal, un refuge. En attendant la chute, le déluge programmé, le paradis perdu et retrouvé. Mais soudain, sans crier guerre : l'attentat. A l'impudeur des politiques et des médias, de l'événement qui brusquement se déversent sur la table, faire face, dont acte, par l'écrit. Pas de procès ici, de process, de procédure, de procédé. Mais user. A minima. D'une langue abusée pour faire passer. De vie à trépas. Toute possibilité de repli sur soi. Etre précis, risquer. Non le malentendu, mais le décalage. Non l'injustice, mais la justesse. Ne pas brandir cette fois la menace poétique. Mais dire la parole menacée, ici comme là-bas. Contre-feu, de tout bois, contre l'autodafé. Des interrogations contre l'interrogatoire. Ne pas juger, ne pas condamner. Répéter : ne pas. Avancer : pas à pas. Pour éviter, cette fois, tout malentendu, d'un côté comme de l'autre.


« Nous ne voulons pas être vous. Mais nous ne voulons pas être nous. Nous nous contestons. Nous détestons. Le saviez-vous ? Vous détestez-vous également ? Parfois ? Vous arrive-t-il de vous détester ? »

Nommer, faire apparaître, exister. Les liens plus que les divisions. Les tenants et aboutissants. Pas dans le détail (devil inside, comme en boîte, prêt à surgir à la moindre occasion). Pas dans la profusion, la confusion, le manichéisme et la diabolisation, la manipulation politico-géostratégico-logique que nous servent les spécialistes de la désinformation. Pas de complotisme pour autant. Convoquer les clichés pour en montrer l'absurdité. D'ici l'on a tout dit, écrit sur tout : les trafics d'influence, de finances, d'armes, de drogues, d'hommes, de femmes et d'enfants. Qui alimentent systématiquement toutes les guerres, multiples et délocalisées depuis au moins trois quarts de siècle — Le Viet-Nam, L'Iran, l'Irak, la Yougoslavie, le Kosovo, l'Afghanistan, la Syrie. Tout écrit et dit surtout. Tout et son contraire. Ce que l'on devrait, voudrait, pourrait faire. Liberté conditionnelle, conditionnée par les cris de la réaction. « Depuis ce Vendredi 13, c’en est devenu terrifiant. Tout le monde professe. » Et quand on croit avoir touché le fonds, l'on réalise en lisant les unes des journaux, en écoutant les politiques, que l'on a fait qu'effleurer ses relents nauséabonds.

Cette histoire d’État Islamique est une histoire de flous, de folie, de filous, de floutage — de gueule surtout. D'où. Le doute, symptôme, remède et maladie d'une société-industrie du spectacle qui s'y perd elle-même et que l'on retrouve partout. L'E.I. c'est le monstre, c'est à dire celui que l'on montre : l'hydre, la bête de l'apocalypse, le Sheitan. Mais c'est aussi l'innommé/able, l'inapproché/able, l'inimaginé/able, qui se cache derrière : le monstrueux qui en naît et que l'on tait. Ces « Fils de la mondialisation » nourris et conçus par les industriels, les politiques et les médias qu'ils alimentent. Des fils de pub eux-aussi qui, à l'origine, ne sont pas différent de nous, de ce que l'on nous fait, de ce que l'on entretient. De la détestation de soi, du nihilisme, maux et remèdes au nationalisme, de la haine de l'autre, de la fierté chauvine, de l'identité orpheline. Incarnation des extrêmes, du vice et du puritanisme réunis. Mauvaise foi et hypocrisie. Qui nous fait croire tout ce que l'on nous vend, nous veut, et refuser ce qui n'est pas nous. Comme si nous n'étions pas, pour le meilleur et pour le pire, construits par d'autres. Extrémisme partout, justice nulle part, sinon de classe, de race, de genre. Français, je vous ai compris, vous êtes dévots aussi. Tartufferie.


« Est-ce que tout va bien chez vous ?
Est-ce que vous croulez vous aussi sous les questions ? »


« On me dit que nous sommes en guerre. Vous et moi ? Le sommes-nous ? » Ici, chacun est renvoyé à lui-même. Nulle part de soi qui puisse échapper à l'interrogation. Nul autre pour s'y substituer. Nulle obligation non plus d'y répondre. Pas d'impératif moral, de direction de conscience. Pas d'analyse, de prise de position, de posture. Simplement, puisque l'on est entre gens intelligents, ouverts, de bonne volonté — ou prétendus tels, c'est ici la seule exigence —  à mesure que l'on avance, l'intelligible fait sens. Et écho, malgré le bruit des bottes, la douleur des coups, la pression du bâillon, à des réflexions sous-jacentes alors, mises en mots et en pratique actuellement : « Nous reprenons. La parole. A ceux qui nous l'avaient volée. » Et les réponses naissent au gré des questions posées. (A propos, Est-ce que Bernard Arnault va bien ? )

Ce qui surprend malgré soi dans ce petit livre saillant comme un promontoire, c'est son approche : directe. Son angle : aigu. Son point de vue : prémonitoire. Un dénuement certain : de la langue, de la forme. Une simplicité volontaire. Un certain désir d'abandon, de renoncer à voir le monde comme représentation. Un témoignage, en amont, de tout ce que l'on nous fait avaler depuis. De tout ce qui nous échappe au fond. Paroles de Pierre, angulaires, décalées, en escalier, qui tournent en boucle, détonnent plus qu'elles ne raisonnent. Poésie contemporaine d'un monde sans cesse répété pour mieux passer et trépasser. Obsession. Litanie. Poésie qui se sait, se suit, poursuit ce monde oppressif dans ses atermoiements, ses oublis, ses reniements, ses négations. Qui le harcèle de question, lui intime cette fois d'y répondre, l'assigne à cesser sinon. Et nous somme, un à un, d'y prêter attention.


« Je ne sais pas qui croire. Existez-vous ? Personne ne le sait. Ici, nous croyons aux marionnettes. »

Il paraît. Que nous sommes en guerre depuis le 13 novembre 2015. Que nous sommes tous américains depuis le 11 septembre 2001. Que nous sommes tous comme un. Etat d'exception qui devient, confirme, la règle. Un pour pour tous.tes., tous contraint. e. s. Il paraît. Que je suis Charlie, policier, juif, musulman, chrétien. Il paraît que je ne pense plus. Il paraît que je suis, point. Parle pour toi, parle pour lui. Ne m'appelez plus jamais Charlie. Nous ne sommes plus des enfants. Ses petits dessins ont fini de nous amuser. L'on en vient même à douter de son existence. Nous ne voulons plus être infantilisés, plus de Grand-Guignol en guise de gouvernement.

« Ici nous n'avons pas de véritable espace. Tout est quadrillé. »

D'état d'urgence en état d'urgence, de Patriot Act en loi sur le renseignement, hélicoptères, armes de guerre, multiplication et impunité des violences politiques et policières, l'on nous somme, nous nasse, nous guide « vers un cul-de-sac », un mur, un précipice. Qui pourrait encore savoir, comprendre, dire aujourd'hui ce qu'il en est là-bas. Quand on ne sait, ne comprend, ne peut dire ce qui se passe ici. Sous nos yeux, devant nos fenêtres, derrières nos écrans. Quand on voit bien, qu'en ce qui nous concerne, les politiques et médias locaux comme nationaux d'Occident mentent tout autant que ceux de l'Orient. Il est interdit d'écrire dans la marge, interdit d'afficher, de manifester, de sortir des écrans, des lignes de nos cahiers d'écolier. De lire entre les lignes, qui se réduisent sans cesse. De donner du sens, du volume, de penser en 3D (Désobéir Défendre Déserter).

Alors, quoi ?

« Pas d'espace pour le dire : Nous rêvons d'un sabotage. D'une fêlure. D'une anomalie. »


« Mener une guerre. Une belle. Réinventer. Le sens de nos vies. »

Il paraît que nous sommes en guerre est un très beau texte. Un manifeste qui n'attend qu'une large diffusion et traduction pour s'étendre et s'adresser pour de vrai à ceux auquel il prétend le faire. Qui en attendant a le mérite d'interroger ses concitoyens sur le bien-fondé des guerres et propos que l'on tient en leur nom. La lettre d'un homme moyen, commun, prisonnier de droit, otage de la loi dans son pays, de la foi de ses ennemis, et vice et versa. Condamné, abusé, objectivé, instrumentalisé, s'il n'avait la capacité de le dire, de le faire savoir et valoir par ce petit bouquin. D'un ménager de moins de cinquante ans, homme domestiqué du monde dit civilisé, poli, policé, policier, qui se décline à volonté comme représentation unique de la réalité. Ce qui ne va pas sans provocation, tout en posant les bonnes questions.

« Pourquoi taper si bas ? Pourquoi pas un peu plus haut ? Qui décide ça ? Vous décidez ça tous ensemble ? Ce soir on se fait un concert ? »

« Ne vous y méprenez pas, Messieurs, je ne suis pas la coalition. Je peux à peine pisser à plus d'un mètre. »


Par-delà l'égotisme et l'égocentrisme avoués, à demi pardonnables/és, de sa démarche, Pierre Terzian signe ainsi, avec passion et raison, un texte courageux. Parce qu'ils n'engagent que lui, son égoïsme est tout stirnien, sa mauvaise fois sartrienne, sa naïveté candide, qui lui permettent avec franchise de clamer ses peurs, son impuissance, son incompréhension. Et si, bien entendu, l'on ne se/je ne me retrouve pas dans tout, et parfois pas du tout, si certaines affirmations peuvent, selon les cas/lect.eurs.rices paraître très subjectives, d'autres pas assez engagées, certaines très personnelles, d'autres très générales, cette ambiguïté même renforce encore l'interrogation, et l'idée que le texte couvre l'ensemble de la question, explore toutes les pistes sans les creuser jamais, à travers toutes celles qu'il recouvre et invite à lire, à relire, à méditer.


« Nous sommes nombreux. Tristes, éperdument. Prêts. A autre chose. »

Depuis des semaines les sondages les plus réactionnaires, les referendums les plus tordus, les élections, votes les plus planifiés, abondent dans le sens que les personnes interrogées — ignorant la plupart du temps tout de la réalité des choses, ayant pour seul fondement celui qu'ils posent devant la télévision — les ONG, les Etats, conglomérats et leurs médias, avec les intérêts que l'on sait, veulent bien leur donner. Et ce n'est ni l'actuelle coupe mondiale et nationale de foot et de flashball ni le grand cirque électoral à venir qui risquent d'améliorer le sort fait aux mots, aux choses et surtout aux gens de ce monde.  

Il y a quelques mois encore. Au moment même où Pierre Terzian écrivait ces lignes. Le pays tout entier semblait destiné à voter pour l'extrême droite. Depuis, d'autres voix, d'autres mains, se sont élevées. Nées de la convergence des luttes. Qui s'inscrivent dans, écrivent, l'histoire. Qui font souffler un vent de liberté et apparaître quelques éclaircies là où l'horizon semblait bouché. Qui nous rappellent que la chienlit provient toujours en premier lieu des gouvernants. Et avec eux le temps des c(e) rises. Depuis, nombreux sont ceux et celles qui, frapp.é.e.s aveuglément ou à dessein, le plus souvent pour rien, se sont à leur tour radicalisé.e.s. Le cortège de tête grossit chaque jour un peu plus. Et, plus que jamais, tout le monde déteste la police. La lutte est belle, elle est commune. Et, malgré tous les efforts de la propagande officielle pour faire croire le contraire, elle a de beaux jours devant elle. En ces temps incertains, pour connaître la météo, le plus sûr est encore de sortir de chez soi.


Il a fallu que le soleil, disparu ici et là depuis quelques semaines déjà, réapparaisse deux fois. Deux fois et deux salons du livre pour évoquer ici ce livre découvert à ces occasions. Deux occupations et expulsions de la Maison du Peuple de Rennes à laquelle je n'ai pu le laisser. De nombreuses autres chroniques amorcées, entre les sorties et la rentrée annoncées, pour que celle-ci paraisse enfin. Des fois que vous seriez passé à côté de ce court — à peine plus long que cet article — mais nécessaire ouvrage.

Il paraît que nous sommes en guerre. Il paraît chez sun/sun et dans quelques librairies dont vous pouvez trouver la liste ici, parmi lesquelles l'excellente librairie Charybde où j'ai pu me le procurer. Il s'agit de la sixième parution de sun/sun, label né il y a un an de la rencontre entre Sophie Duc, Angélique Joyau et Céline Pévrier et de l'aventure initiée en 2012 avec Le Chant du Monstre (voir Le grand entretien de Diacritik).

Pour cette première édition, cet ouvrage est autodiffusé. En trois semaines les quelque deux cents exemplaires de la première édition se sont déjà vendus. Il vient d'être réimprimé, vous pouvez vous le procurer sur le site du label.


« sun/sun est un label polymorphe : éditeur de livres, créateurs d’objets, organisateur d’événements… le champ de ses actions est large et volontairement ouvert : sun/sun veut allier le fond et la forme et faire advenir le sens »

Du 5 au 8 juillet Vous pouvez retrouver sun/sun dans le cadre du festival < PAUSE > : Bar éphémère, discussions libres autour de sujets divers, c'est aussi un espace pour questionner l'image par le son : siestes sonores, capsules audio, SAAB d'écoute, lectures électriques, dispositifs d'écoute. Rien à voir, tout à écouter ! A découvrir ici et là.

vendredi 6 mai 2016

Saccage, Quentin Leclerc

On pourrait dire de Quentin Leclerc que c'est un keum bien vener, deter comme un étudiant rennais, un toubab trop stylé, pas walouf pour un sou, qui manie l'hyper-ana-bole, l'occis-mort (pléonasme), la méta — et l'ana-phore (gradation) comme un dealer de crack les allumettes, un keuf la matraque (péri-télé-scope) ou la soupe populaire à Répu (dégradation). Tellement chanmé que c'en est abusé. On pourrait dire bien des choses en seum, en changeant le ton, le genre, les registres, en consultant ses Relevés, que ce serait encore trop léger.

Sérieux, arrête ton char, ici fini de se taper des barres, ici c'est saccage : si tu peux pas test le gars sur son terrain, lui le peut sur le tien et, son ouvrage dans une main, Saccage (c'est son nom) tout sur son passage.

Anticipation sociale et chanson de geste, récit choral, focal, oracle et prophétie, Saccage est un premier roman néo-poélitique puissant sorti le 4 mai en librairie. Avec lui, Quentin Leclerc dépasse les bornes, l'entendement, marque pour mieux les défaire — au fer rouge toujours, au fil blanc, à la pierre — les frontières du possible et du réel sans cesse repoussées par Les éditions de l'Ogre depuis leur création.

Le reste n'est que littérature, du moins ce qu'il en reste.
Haro sur les tigres de papier.
Carton. 


« L 'ensemble s'ouvre sur une vaste étendue déconstruite - »

Mise en garde. Avertissement. Comment savoir ce qui fut, sera présent. Entre l'invisible et le transparent. Le silence et le vide. Rebirth, souffle, souffre. Théorie du feu et de la glace, terre creuse, désordres nouveaux. Travelling, cycle infernal. Moteur à deux temps : Déchirement puis Extinction. Sans que l'on puisse (veuille ?) encore soupçonner le chemin ou la destination, établir une ligne de démarcation. Puis sans fond, pour la forme, accuser le coup, condamner l'intention, exécuter la sentence. Peut-on (comment ?) écrire ce pendant. Ce penchant, à mi-chemin entre le noir et le blanc, pour le vert-de-gris. Pour l'anéantissement.

« Vous, ceux de l'extérieur, on vous appelle les ignorants. »

Au recommencement. Prendre le train en marche, faire le voyage en première crasse, avec une carcasse pour guide. Perdue déjà, habillée de chairs et de sang qui lui confèrent une parole que ses propriétaires lui extirpent, s'arrachent, revendent à prix d'or. Espèces de règlements, petits arrangements entre gens de biens et de maux. Nommer les responsables des (sé)vices : les industriels et la milice. Prélever, subtiliser, récupérer, reprendre un à un, sans plus attendre, les fragments par eux dérobés. Ne plus rien lâcher. Se laisser dire plutôt que de se laisser faire.      

« Je ne sais rien de plus que ce qu'on m'en a dit, et ce qu'on m'en a dit n'a aucune valeur. »

L'indicible répétons-le, c'est rien de le dire. La moiteur du bâillon, de la main, du poison. Qui s'immisce entre les fibres des vêtements. Qui se répand à travers les pores de la peau, inonde les téguments. Photo-synthèse, souvenir graphique à l'objectif écorné. Mémoire morte, système d'exploitation généralisé. Disque dur rouillé : scie circulaire, patriotique, fêlée, scindée, brutale qui se force une tranchée vers la moelle épinière. Vie qui s'échappe en filets comme la bave du mourant, se répand et disparaît instantanément, absorbée par un sol déjà gorgé de sang, blanc de toutes couleurs confondues.


« et la pluie comme une mère partout pleure par-dessus ça »

Fondu au noir, au blanc, surfaces étrangères mises à nues. Découvertes mutiques. Paysages post-apocalyptiques. Neige sur les écrans, silence radio, grésil et grésillements. Hiver nucléaire peut-être, catastrophe climatique sûrement. Explosions anatomiques. Chute des corps. Paysages morts, drapés Bleu Rouge Blanc. Gangrène et saturnisme, Géhenne, geiger et gégène : plomb dans la tête, les dents, le sang. Contamination. Mutations animales, contagion minérale, d'une nature inconnue, adaptée à un monde rendu inapte, impossible à res(t)ituer. Caïmans du bayou, hommes-bêtes tapis dans les True.  

« J'aurais pu suivre les instructions des propriétaires, craindre les avertissements de la milice, me taire, disparaître, mais j'ai préféré parler, et je me dis qu'ainsi vont les choses, qu'ainsi fondent les bruits. » 

Témoins, martyrs : synonymes anonymes, encavés. Carcasses cagoulées aux bouches grillagées, rongées par le Verbe. Rituel sado-maïeutique, scénario de film d'horreur, de jeu vidéo. Checkpoints et First Person Shooter, d'un coup, d'un trait, en plein dans le gosier. Procédé cathartique. Soi comme chambre à gaz et pot catalytique. Soi comme sourd. Soi comme mué. Soi comme vaste communiquant. Soi comme socialisé. Soi comme résigné, comme sabordé. Soi comme requin, comme marteau. Soi comme carcasse, comme tueur, comme tué. Soi comme refus. Soit.


« J'évite les passages trop évidents, passe nombre de sentiers morbides. »

Les choses comme elles deviennent : habituelles, absurdes, désincarnées, tolérées. Les choses comme elles sont : insupportables à force d'effractions corporelles. Corps délités qui défilent sans arrêt, exposition gore qui tance, macabre. Transe funèbre, Festin cru. Walking, talking dead ; creepy, gloomy, grimy, bloody dream. Guide de survie en territoire zombie, étrange(r) : dépasser l'écœurement, avancer en ligne droite puis, parvenu au quart, faire volte face. 

« Je m'installe épuisée dans mon fauteuil pour lire quelques brochures militaires. Je me tiens ainsi informée des nouvelles armes de la milice, de leurs déplacements, de leurs futurs plans. »

Soit, derrière et devant soi : la révolte. La liberté ou la mort. Où tout commence, où tout finit. L'ancien et le nouveau. Morceaux d'anthologie : l'homme et l'eau. Monceaux de corps : les chars automates. Idiocratie. Ultra-violence. Désirs de barbares. Haines. Sacrifices. Baal des ardents. Recyclage. Usines, camps. De travail, d'extermination. Fumée suie train suie wagon. Aller plus loin, devancer le texte, la compréhension. Wagon. Wagon. Wagon.

Enoncé brut des conditions faites, du sort réservé à...


… la carcasse. Du sort réservé, des conditions, de la place faite.

A tout, à tous et à toute.e.s.
Veuve, voyageur, prisonnière, déserteur, guetteur, pêcheur.

Dont les voix s'enchaînent et se libèrent successivement jusqu'à s'entre — lacer, — mêler. Chœur antique, hiératique, unanime contre la propagande de la télévision, la déstructuration du langega.

« où sont hommes dans silence où sont hommes dans torture où sont hommes où sont hommes »

Transfuges, ex — et in-filtré.e.s, réfugié.e.s, répudié.e.s.

La voix des femmes comme celle des hommes. Qui se croisent sans se parler sans savoir. Entrechats, pas de côté, pas de quartier, chacun sa croix.

Frères humains qui,
            et sœurs aussi.

« Elles cracheront sur les cœurs troués des hommes et elles diront : (en italiq) voici notre affection. »

Gangsters contre banksters, bandits manchots. Entrelacs, mondes engloutis. Guerre contre les continents perdus, horreur hyperboréenne. Totale, globale. Entre deux feux, en profiter pour s'établir — « la colère est définitive » — Résistance de l'air et de l'eau. Liquidation — « Dans un livre sacré on écrirait : le déluge. » — La structure est poreuse, le squelette déjà rongé que ne protège qu'une armure rouillée. Perce la langue telle une lance, acide, insistante, qui s'immisce en retour. Perce les défenses. Envisage la brusque défaite des maîtres et possesseurs.

« Ils portent des couronnes. Ils disent que c'est le Moyen-Age. »

Planète sauvage, territoires occupés, bandes gazées, jetées. Frontières disparues dont témoignent les corps. Epuisement des ressources. Marché noir. Etape. Retape. Seul héritage des temps passés : des Post-it et du Scotch. Le tout à prix abordable. Ici, nul moyen de se débiner : tout se tient et se délite dans le même mouvement, la même progression, lente agonie de zombie pourrissant. Là, tout se délite, se tient et se débite : en fragment, en rondin, femmes et hommes-troncs qui s'expriment, s'impriment. Humains végétatifs, vagissant, paissant dans les recoins d'une terre infertile. Derniers hommes clignant de l'œil, en l'état : morts-vivants.


« A présent vient le noir. Des enfants-singes allument des feux pour cuire leurs friandises. Seuls les enfants-singes dansent et jouent de la musique. C'est pour compenser les violences qu'ils subissent. »

Heureusement, veillent insatiables, insaisissables, les enfants-singes et leurs comptines. Cyniques et naïfs, touchants et désespérés, tribaux et beaux, libres et bien décidés à le rester. Leur mémoire est vive comme la douleur qui la nourrit, les raids auxquels ils s'adonnent avec une joie morbide, entre sabordages et sabotages, suffisent à les mouvoir. Ils passent la nuit debout, les jours enfouis, entre chien et loup. Ils sont des milliers. Ils n'ont ni dieu ni maître. Contre eux rien n'y fait. Ni taser, ni flashball. De tout cela rien n'est dit en vérité, car ils échappent à tous et à tout, au contrat des bêtes comme au Grand Livre des hommes.

« Nous longeons toujours le chemin de fer. Parfois, il fait des boucles. Nous marchons sur nos propres traces. »

En plein Saccage, Quentin Leclerc sème au vent les machines infernales dont regorgent sa tête et ses poches, met en abîme son travail d'écriture, adresse malgré lui un signe de la main à Enig Marcheur, aux Abeille et autres Charøgnards, écarte du pied gauche La Femme au colt 45, embrasse Antigone et Cordelia la guerre dans le même mouvement. Dit Merci sans rien piller, met tout à sac, à feu et à sang sans jamais s'encombrer ni sembler s'en désoler vraiment. Porte-voix de faix et peaux de tambour, Saccage pousse à ses extrémités le train séculaire et, (f)(r)actuel, éclaire le présent, raisonne avec les événements, met en lumière la cécité comme les jours de faîte.

Maison du Peuple Occupée (Rennes, 6 mai 2016)

« Sur une butte qui surplombe la ville, nous avons installé un poste de guet qui nous permet de contempler le fascinant délire omniprésent. »

A présent, en corollaire : état des lieux (Saccage), état d'urgence (Ravage). Urgence environnementale lorsque les industries mises en cause dans les catastrophes osent encore y trouver, via la géo-ingénierie, de nouveaux débouchés. Urgence humanitaire lorsque l'on considère la situation des migrants, la position des gouvernements responsables, de la guerre en Syrie à la destruction de la jungle de Calais. Urgence générale quand on sent qu'il se passe quelque chose, quand l'opportunité se présente, se construit, de faire tomber un système dont la nature totalitaire apparaît désormais clairement.

« Le pire n’est jamais certain non. Mais ce qui est certain, c’est que le pire ne survient jamais du jour au lendemain. Il y a une voie vers le pire, et là on est malheureusement embarqués dessus, et lancés à pleine vitesse. Et, au vu de la destination qui nous est promise, il va vraiment falloir qu’on fasse dérailler le train. Toutes et tous ensemble. Et le plus tôt sera le mieux. » (Julien Salingue).

« Pour combler les vides de ma mémoire, j'ai laissé faire ma tête et elle a embrassé des monstres. »

Tout recouvrir. D'encre noire ou de sang blanc, c'est égal. A vif, à chaux, tuer le temps. Tout ça pour du pouvoir, pour de l'argent. Désinformation. Collusion. Confusion. Etat. Medef. Milice. Medias. Toute honte bue désormais, toute honte bue, vue et lue malgré vos façades en milliers d'exemplaires. Vos mensonges milliardaires, à vous les vendus, votre pauvre mauvaise foi, flagrante et adultère. Malédictions sur vous, vos actions et vos actionnaires. Nul pardon dorénavant. Nulle reddition. Nulle excuse. En connaissance de cause : libérer l'imaginaire envahi par vos monstruosités, briser les plafonds de verre, les vitrines, trancher la langue de bois, vous la faire coller en travers de la luette, vous plumer, vous effrayer. Avec des mots, avec des pierres, et caetera. Vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas. Le reste n'est que littérature, ou ce qu'il en reste après ça.

Destruction de la jungle de Calais par les forces de l'ordre,
habitations de la zone sud en feu (Calais, 29 février 2016) ©Taranis News

« — toute parole sincère est un travail de résistance. »

Saccage, le mot est lancé, tout à la fois mot d'ordre et constat. Combattre le mal par le mal, le feu par le feu, le froid par le froid. Après des siècles de ce jeu de dupe, de guerres de tranchées, de luttes récupérées, de jours et des nuits de veille à ne rencontrer que la dialectique de la même bande d'éculés, on le sait désormais : cela finit comme cela commence. Les rats quittent le navire, organisent la purge, la curée, l'épuration, les vols comme les viols. Politique de la terre brûlée par le gel où la terreur se mesure en degrés. Jusqu'à l'extrémité de ce que peuvent supporter la terre, les gens. Jusqu'à épuisement. Jusqu'à ce que la vie se retire, doucement. Que tout ce que tout soit négocié, plié, devenu instrument.

« Ici c'est un bois que possédait mes ancêtres, dans lequel j'ai construit mon nid, et que j'ai purgé de la vermine militaire. »

Ici comme ailleurs, croire que l'on peut encore servir l'ordre, le système, l'améliorer, c'est encore se (lui) donner trop d'importance. Alors quoi. Dire, scander la vérité cachée devenue évidence. Se faire médium du monde qui nous entoure, choisir ses sources, refuser de boire la ciguë, de baisser la tête, les mains derrière, de plier les genoux. Rester groupés et, au signal, faire feu aux joues et, sans ingénierie, la pluie et le beau temps. Etre libre, en jouer. Ne pas oublier, ne pas faire « comme si rien n'était jamais arrivé » de bon ou de mauvais, des camps ou des révoltes.

Paris, 37 mars, Place de la Commune © Thomas Samson

« Chaque soir, il y a une heure pour vivre avant d'aller nous coucher, et chaque soir cette heure devient une échappée durant laquelle nous nous faisons titans sur une lande offerte »

Souhaiter que l'on sache, que l'on puisse, que l'on veuille. Avoir la paix sans ses prétendus gardiens, la nuit sans le brouillard de leurs lacrymos, le jour sans leur aveuglement. Appel à quitter l'uniforme, à la multiplicité des formes et des couleurs, à ne pas réduire à néant la possibilité d'une vie libre, entière, consentie, volontaire. User autrement des caractéristiques propres à l'espèce, du pouce préhensile qui pourrait nous servir à construire et à écrire, à taper sur un clavier plutôt que sur nos congénères, du langage qui pourrait dire la beauté et la vérité plutôt que de continuer à se mentir. De tout ce qui, au soir comme au matin de nos vies, nous permet, présents et ouverts, de demeurer. Debout.

Texte et photos (sauf indication contraire) © Eric Darsan, photos officielles et extraits (en italique) exclusivement issus de Saccage © Quentin Leclerc, les Editions de l'Ogre 2016. Le livre, lui, est, comme tous les ouvrages de L'Ogre, publié sous la licence Creative Commons.

vendredi 15 avril 2016

La Maison dans laquelle de Mariam Petrosyan

Imaginez Enig Marcheur lâché dans Vilnius Poker, Harry Potter sous acide à l'école des éclopés, un Ferdydurke bien vénèr sous ayahuasca, Les désarrois de l'élève Törless après une nuit d'ivresse, Alice et Peter à La Chasse au Snark De l'autre côté du miroir, La triste fin du petit enfant huître et celle des Enfants fichus réunis en assemblée générale, La révolte des enfants de Vermiraux version Nuit debout avec en prime la projection simultanée des 400 coups, de Zéro de conduite et de Notchnoï dozor un jour de trêve dans une jungle autogérée proclamée Carnaby Street tandis que vous pensiez sombrement vous adonner à l'urbex dans un ancien complexe soviétique abandonné et vous aurez une lointaine idée de ce qui vous attend au cœur de La Maison dans laquelle.

Un roman unique et multiple, beau et intelligent, vif et vivifiant, mouvant et émouvant, sensible et truculent, in- et é-vocateur, es- et déses-pérément drôle écrit de longue et à perdre haleine dans un souffle puissant par Mariam Petrosyan, remarquablement traduit en français pour la première fois en français par Raphaëlle Pache, brillamment édité par Monsieur Toussaint Louverture et disponible en librairie depuis le 18 février.


« C'est sur ce terrain neutre, à la frontière entre deux mondes, les immeubles et les terrains vagues, que fut bâtie la Maison. »

Institution vétuste pour handicapés physiques, anachronique et isolée, séparée des tours uniformes par les ajours de ses grillages, se dresse « la Grise ». Aussi sombre pour ceux de l'Extérieur, qui la surnomment ainsi, que lumineuse - de ces clartés d'après la pluie, encore incertaines et capricieuses - pour ses pensionnaires, qui la nomment simplement « la Maison ». C'est Fumeur qui, le premier, nous introduit aux règles de son groupe en les transgressant, nous révélant ainsi le peu qu'il sait de l'histoire officielle et officieuse de la Maison. Une vie séparée, réglée, trop polie pour être entière.

En tiers justement, la vie des autres groupes. Au-delà des allées connues et tristement bornées propres à tous les établissements éducatifs, à toutes les institutions, spécialisées par défaut : les sentes interdites à ceux qui balisent, les fresques colorées des couloirs habités, les murs totalement recouverts de graffitis, inscriptions sibyllines qui (s) ourdent insidieusement, recouvertes de blanc, avant de (res) surgir victorieuses, révélations claquées comme des portes, que l'on lit à l'écart. Et, par-dessus tout, l'agitation de la Cafetière et des quartiers populaires.

Face aux Faisans auxquels Fumeur entend échapper, se dressent les Oiseaux, les Chiens et les Rats, leurs membres et leurs chefs - Vautour, Pompée, Roux et Putois - et surtout le Quatrième groupe à la tête duquel L'Aveugle - le Pâle, vampire et loup-garou - règne aux côtés de Sphynx, Lord, Noiraud, Bossu ou encore du Macédonien, métèque, pas vraiment citoyen au sein de cette microsociété, zoo, poly, pléio, méta et anthropomorphe qui possède ses us, coutumes et droits régaliens, ses codes, son é-èthos et son ét (h) ique (tte).


« Sauterelle s'approchait de la porte et relisait, tel un mantra, les mots écrits dessus Ne pas entrer. Ne pas frapper. Puis il frappait et entrait. »

Une fois à l'intérieur, les lois de l'hospitalité, celles de la Maison et de ses résidents – toujours en vase clos mais pas forcément communicants – ne sont plus si évidentes. Le danger pas là où on le panse. La blessure parfois accueillie comme une délivrance. Règles improvisées ou vieilles lunes, fam- ou fumeuses, précises ou floues, que nul n'est censé ignorer et qui justifient tout. Préjugés, opinions et autres gnons. Edits et constructions sapés à longueur de temps. Lieux dits ou tus - le Croisement, la Cage, le Sépulcre - maisons dans la Maison.

Une Maison dans laquelle le moindre geste - et avant tout se déplacer - relève d'une gageure ou révèle un talent. Dans laquelle il faut se servir de fauteuils, de béquilles, de « râteaux » à la place des doigts, de corsets en guise de colonne, prothèses plus fragiles que les membres manquants et donc plus précieuses à leurs yeux. Dans laquelle il ne s'agit pas de faire avec mais de faire sans. Dans laquelle la faiblesse, avouée et partagée, devient une force. Et l'enfermement une libération. Dans laquelle l'on peut se permettre de ramper, de se traîner, de ne pas être « en super forme ».

Une Maison dans laquelle l'on progresse entre les roulants et les marcheurs, les volants, les sauteurs, les tombants, les Egarés et les Séraphins. Une Maison dans laquelle vous seriez bien en peine, malgré l'évidence des handicaps, de deviner l'origine ou la nature véritables de chacun, l'horreur du vide qui les étreint, membre fantôme qui menace de les engloutir. Une Maison dans laquelle vous pressentez déjà sans bien saisir encore pourquoi ni comment, qu'une place vous attend.   



« Bien sûr il était toujours possible de ne rien expliquer du tout, mais ce n'était que remettre les choses à plus tard. Car, à un moment ou un autre, on se heurtait aux conséquences engendrées par les non-dits et les incompréhensions. »

Lanterne chinoise, magnétophone, origami, comptoir et Festin nu. Cerf-volant jaune souriant, lieux défaits, lit commun, sacs de couchage souillés et encombrés. Du revers de la main ou d'une torsion de hanche, faire place nette et partie des meubles en deux temps trois mouvements. Capharnaüm et inventaire. Sandwichs et brioches, pains que l'on amasse et oublie dans les poches. Disparitions et apparitions inexpliquées. De victuailles, de jeux et d'instruments. Abondance frugale. Valeur d'usage et monnaie d'échange. De l'importance de ne pas manquer quand on a tout perdu.

Café et cigarettes. Potions, fioles et flacons étiquetés à l'emporte-pièce, médicaments, couteaux, cadeaux emprisonnés et autres objets « utiles à la vie domestique ». Pulls à motifs criards et perles aux couleurs de l'arc-en-ciel, lunettes et bandeaux, clochettes dans les cheveux ou mèches devant les yeux. Signes d'appartenance ou de distinction essentiels pour ces personnages mangatesques dont l'origine se trouve et se perd dans les dessins adolescents de Mariam Petrosyan. Héros soucieux de leur apparence, de leur identité et de leur rôle, sans cesse remis en cause.    

Dans la Maison pas d'argent pour se distinguer. Pas d'uniforme pour niveler. Pas assez de jambes pour marcher au pas, de bras pour les tendre. Mais des liens, de suzeraineté, de fascination, d'amour ou d'amitié, qui unissent ses membres comme les doigts de la main qui manquent à certains. Se découvrir, avancer en terrain miné, faire preuve d'attention, montre d'em-, d'anti- et de sym-pathies sans contrepartie ni complaisance mais à condition. Comprendre et accepter de ne pas se fier à ses sens, aux apparences, à ce que l'on croit que les autres pensent.

« Dans les miroirs nous sommes toujours moins bien qu'en réalité, tu n'as pas remarqué ? »   


« La Maison, c'est un petit garçon qui s'enfuit à travers des couloirs déserts, un petit garçon constamment couvert de bleus, qui s'endort pendant les cours et se voit affublé d'une multitude de surnoms. »

De l'autre côté du miroir, la crainte de l'identique, des aiguilles, des tac-tic de l'horloge. La perception aiguë du présent. La tentation de se projeter dans les gens ou les objets. La manie de les absorber ou de s'y fondre. In- ou ex-térieurs à eux-mêmes, im- et perméable aux autres, les habitants de la Maison, cœurs légers mais yeux de pluie, sont éternellement parcouru par les pensées, les frissons, que celle-ci leur inspire, corridors intérieurs logés en eux tels de silencieux ou bruissants – c'est selon, c'est cillant – et sémillants dédales. A l'envers de l'endroit, à l'intérieur de l'intérieur : la Forêt, sous couvert et bois, sur lit de feuille, dur et aveugle.

« Manœuvres dilatoires ». Prendre/perdre conscience/patience/possession de son temps/ses moyens. Pousser à/venir à bout pour de bon. S'organiser, échapper à la surveillance des adultes, de Requin et des éducateurs, des Araignées assistés de Futon. « Chars en cercle ! Chargez les armes ! Feu ! » Dé, ré et volutions à volonté, constructions de situations auxquelles participent, chacun à sa façon, tous les habitants de la Maison. Branle-bas de combat, suite dans les idées, réunions publiques et secrètes, prévues ou spontanées. Merveilles de dialogues et de réparties. Chefs-d'œuvre d'imagination, d'écriture et de concrétion. Subconscient libéré, improvisations.

Il faut voir « la Maison dans toute sa splendeur », quand elle tremble et s'ébranlent les portes et les chambranles sous les coups de théâtre et d'Etat permanents. Il faut imaginer le souk de la quatrième chambre, ses animaux peints, son gobelin, ses monstrueux et beaux occupants. L'un pleurant, l'autre riant sous cape ou pas cap, absorbé dans ses pensées l'alcool ou la fumée. Il faut voir L'Aveugle, flottant dans un pull trop grand, glisser dans l'embrasure, les pieds couverts de boue, du plâtre sur la joue et aux commissures. Il faut entendre l'extraordinaire, inénarrable, inépuisable Chacal Tabaqui dans ses œuvres, dans toute sa démesure, ses surgissements incessants mais toujours inattendus.

« Il était assis par terre avec une mine de déterré, les bras serrés autour d'une de ses béquilles. Je me posai à ses côtés. Il se moucha bruyamment et s'exclama, en détournant le regard : “Il faut avoir des nerfs d'acier avec vous...” »


« “J'ai rêvé que j'étais un renard, dis-je en chassant les volutes douceâtres d'une main. On était en train d'enfumer mon terrier quand je me suis réveillé.” Tabaqui retira sa pipe de sa bouche une seconde et leva un index docte : “Quel que soit le rêve, petit, l'important, c'est de se réveiller à temps. Je suis content que tu y sois parvenu”. »

Intermède. Voyage dans la Maison, érigée en capitale, dans le temps, les dimensions et la typographie. Courrier à première vue, expédié depuis le passé. Liste de noms qui s'allonge, se déguise et se révèle, se myth et myst qui s'y fie. Cynocéphales, poissons crossoptérygiens et lanthanosuchus, antilopes. Elephant. Sauterelle, Loup, Mort et Maure. Elan et Ralf le Noir, Sorcière et Crâne, Chenu. Sirène, Rate et Rousse. Moutons noirs, psychopathes et hystéro. Psychologie des fous, hallucinations, délires collectifs et contes à dormir debout, pour de rire ou qui font peur, pris au pied de la lettre ou au dépourvu.

La Maison a de nombreux commencements, tous mythiques. Malentendus et quiproquos, échos et ronds dans l'eau. Motifs, poncifs et trames. Espaces bouclés, temps circulaire. Improbables recoupements. Mondes parallèles qui débordent sur la narration. Maison-labyrinthe dans laquelle tout ce que l'on a vu/pu/cru voir inscrit à tort ou à raison, se perd, se crée et se transforme au fil des focalisations empêchant même en ayant parcouru de long en large ses chapitres, chambres et antichambres – de savoir ce qui existe/a/eu/lieu ou non. Noter, pour soi : la disparition du Quatrième récit de Tabaqui. Avec l'espoir de retrouver son journal au réveil.

Interzone. Phrases nominales, ellipses et élisions. Silences du récit c(h)oral. Dialogue des inconscients. Mémoire cryptique et allusions. Exhumée à et pour l'occasion. Chanson de la pluie, de geste et ballade des rois. Panique et exaltation. Pensée magique et ritualiste. Amulettes, superstition, ésotérisme, synode et syllogismes. Envoûtement et évitements. A nous comme à ses habitants - c'est tout un désormais - il faudrait un plan, arrondir les angles et omettre son côté mouvant. En vérité, sitôt ou si tard le lecteur pénètre-t-il dans cette forêt touffue qu'il est foutu. Pour le monde, pour l'Extérieur, pour la normalité dont celle-ci croit à tort détenir à tort les clés. 


« “Ils grandissent, répliqua dédaigneusement Boiteux. Ils sont en train de devenir des merdes, comme nous. A ce mots les petits se rengorgèrent et rougirent de fierté : les grands les avaient comparés à eux !” »

Sincères et touchants, altiers et emphatiques, flambants, flambeurs et flegmatiques, épiques et flamboyants, gothiques et romantiques, hilarants, poignants, prophét- et poét-iques : tels tels sont les habitants de la Maison. On en oublierait presque. La tristesse et la souffrance qui les ont vu naître. La violence et le goût du sang qui nous sont devenus familiers. La peur ou l'étrangeté qu'ils peuvent inspirer à ceux de l'Extérieur. Si tant est qu'il faille une bonne raison, une justification, un mot d'excuse à leur présence. 

Et puis quoi encore ? Si les acteurs de cette tragi-comédie veulent être pris au jeu et au sérieux, c'est que le quotidien au sein de la Maison, dont les clans désertent les classes et les cours, apparaît moins absurde que les manigances et lâchetés des adultes auxquels ils opposent leur mé- et leur défiance, leur morgue et leurs pourparlers. Une vie pleinement vécue, perçue, res- et pré-sentie comme telle sans vulgar- ni trivial- ité. Avec ses remords et ses regrets. La crainte, le refus, le désir. Du temps passé et à venir. De grandir, de partir, de quitter « cette enfance sauvage et libre ».

Quelque part à la jointure entre le monde de l'enfance et celui des adultes, carrefour et citadelle, se situe La Maison dans laquelle. Une Maison dans laquelle on dévore tout ce qui vient de l'Extérieur, sous, pop, contre-culture et sagesse antique. Dans laquelle on s'installe à demeure, ouvert à toutes les sollicitations. Livre-monde persistant, rétinien, de près d'un millier de pages qui contient sous sa couverture étoilée d'argent - ou de trous noirs selon l'éclairage - la matière de dix tomes, de cent vies et d'autant de visages qui se tendent, prêt à crier à qui veut les entendre les Lois de la Maison.

S'élever, se réunir, dire, échanger, rêver, comprendre, jouer, reconnaître les autres dans leur complexité. Affirmer ses choix comme si c'étaient les derniers. Se battre, lutter, ne pas se laisser réduire, enfumer, enfermer. Ne rien considérer comme perdu, acquis ou défendu. 

Ne pas céder.
Ne pas se rendre.
Ne pas attendre.
Vivre ici et maintenant.
Ne jamais devenir patient.

« En devant "patient" un homme perdait son "moi" ; sa personnalité s'effaçait, ne demeurait que son enveloppe corporelle, animale, un mélange de peur et d'espoir, de douleur et de rêve. Nulle trace d'humain là-dedans. L'humain attendait, quelque part, au-delà des frontières de du patient, une possible résurrection. Et, pour l'esprit, il n'y avait rien de plus terrifiant que d'être réduit à un corps.»


Citations extraites de La Maison dans laquelle, @ Mariam Petrosyan et Monsieur Toussaint Louverture.
Crédit photos mises en scène @ Lou & Eric Darsan.

«
COURAGE ! VITE ! LIBERTE !
»

mercredi 16 mars 2016

Le Monde des contrées, Les 400 coups & Eric Darsan

Demain 17 mars sort Le Monde Des Contrées, introduction à l'univers des Contrées par vingt artistes et un critique littéraire, une présentation générale du cycle des Contrées dont j'avais abordé les premiers volets avec vous ici même pour la première fois il y a un an déjà et que j'ai eu le plaisir de réaliser depuis avec le collectif Les 400 Coups et les éditions Le Tripode.


Pour une fois je laisse la parole à d'autres, en espérant que le livre vous plaira et surtout, comme je le disais , qu'« il étendra à travers vous le lectorat de l'auteur et de son éditeur parce que c'est un peu l'idée avant et après tout. »

1— Présentation de l'éditeur : 

« Le 17 mars, tout le cycle sera réuni au Tripode, avec l’édition ou la réédition de 4 opus. À cette occasion, les éditions Le Tripode éditent un petit beau livre qui a autant valeur de point route pour les aficionados que d’introduction pour les curieux novices : Le monde des contrées.

Anna Boulanger, Le domaine abandonné

Au milieu des années 70, à la manière d’un rêve, Jacques Abeille s’engageait dans l’exploration d’un monde imaginaire en écrivant un roman : Les Jardins statuaires. Depuis, de livre en livre, s’élabore l’univers extraordinaire des Contrées, avec ses règles et ses fantasmagories. Que ces vingt artistes-sérigraphes soient ici nommés : Anna Boulanger, Loïc Creff, Sylvain Descazot, Marie Drancourt, Julien Duporté, Anthony Folliard, Julie Giraud, Sophie Glade, Eléonore Hérissé, Audrey Jamme, Matthieu Lautrédoux, Brutt, Julien Lemière, Eric Maher, François Marcziniack, Lilian Porchon, Estelle Ribeyre, Antoine Ronco, Olivia Sautreuil et Nicolas Thiebault.

Concomitamment à ces parutions se tiendront un nouveau colloque à la Bnf, une grande soirée de lecture à la Maison de la poésie et une exposition au Point Ephémère. »

Lillian Porchon, Le Prince
2— Quelques extraits :

Je vis de grands champs d’hiver couverts d’oiseaux morts.
Leurs ailes raidies traçaient à l’infini d’indéchiffrables sillons. Ce fut la nuit.
J’étais entré dans la province des jardins statuaires.

« Lorsque l’on aborde Les Jardins statuaires, on est saisi d’entrée par une sensation de dépaysement, l’étrangeté des détails, la profusion et la richesse de leurs descriptions minutieuses, la progression labyrinthique du récit, son aspect fantastique, emphatique et poétique (…) roman d’initiation, roman d’aventures qui flirte avec la fantasy, roman classique dont la beauté et la pureté relèvent de l’épure comme de l’architecture, Les Jardins statuaires est le fruit d’un impressionnant travail de pensée, de recherche, de rêverie et d’écriture. Porte d’entrée du cycle des contrées, le roman soutient par son pouvoir d’attraction le déploiement d’une œuvre monumentale. »

Le Prince, illustration par Lilian Porchon

« Le cycle des contrées est indissociable de la géographie de ses territoires, qui lui donne une consistance concrète et saisissable. Nous pouvons en mesurer l’étendue, bien que l’action du Veilleur du Jour se situe essentiellement à Terrèbre. Bordé à l’ouest par l’océan sans fin, à l’est par le Fleuve mort, au nord et au sud par deux déserts, ce monde ne paraît offrir que de sinistres perspectives. Mais le roman recèle une multitude de toponymes empreints de légendes rapportées à la capitale par des exilés tels que Barthélémy, et qui promettent maintes péripéties au lecteur et voyageur qui quitteront Terrèbre pour s’aventurer dans le reste des contrées… »

« À travers les barbares et tous les exilés de ce roman, Jacques abeille interroge de façon intemporelle les tensions entre culture et civilisation, individus et sociétés. »

Le refuge du prince, illustration par Anna Boulanger

« Suite naturelle au roman Les Barbares, La Barbarie expose une civilisation très différente, qui méprise les mots et ne connaît que l’oppression. Cette dernière s’exerce à tous les niveaux, sur le corps humain comme sur le corps social, sur l’espace privé comme sur l’espace public. Elle dicte les normes qui s’appliquent aux bâtiments comme aux comportements. Au besoin, elle utilise la censure ou la répression, recourt à tout un arsenal de médecins et psychiatres, de médicaments et drogues, de discours spécieux. Ceux qui se retrouvent soumis à ce long processus de déshumanisation, privés de leur libre arbitre et niés dans leur existence propre, deviennent l’instrument du pouvoir. »

Le domaine du faiseur de nuages, illustration Mathieu Latrédoux

« Périple mirifique illustré des dessins de François schuiten, hymne à la liberté, Les Mers perdues invite à la contemplation et au songe.. Les longues et belles descriptions des ruines introduisent une méditation sur les civilisations disparues et révèlent finalement les origines des contrées. »


Le Monde des contrées, Essai illustré 64 pages, Prix: 7,00 €Pour le découvrir en 3D, cliquez ici
Vous pouvez retrouver d'autres photographies illustrant le travail de sérigraphie sur la page Facebook des 400 Coups de L'Atelier du bourg, et le corps du texte, présentation et analyse, sur ma page et sur Pinterest. Pour le reste, rendez-vous au Salon du livre et en librairie !

mercredi 9 mars 2016

Exercice(s) de style(s) : Frictions et Tombeau

Echo(s) à mon article consacré à la Rentrée littéraire de septembre intitulé Dernier inventaire avant liquidation, ces Exercice(s) de style(s) sont aujourd'hui l'occasion de vous présenter Frictions de Pablo Martín Sánchez traduit par Jean-Marie Saint-Lu et Tombeau de Pamela Sauvage de Fanny Chiarello, deux ouvrages sur(-)prenants et formellement (d)éton(n)ant, qui jouent et se jouent de la contrainte, sortis à la Contre Allée le 23 février. Et de poursuivre quelques réflexions sur les rapports entre actualité, écrit et édition initiées ici et ailleurs au fil du temps.


Exercice(s) de style(s)

D'une rentrée l'autre, boucle serpentine, Ourobouros ou ondine, ainsi s'achève, après celle de septembre, la rentrée de janvier. Trois mois : c'est le temps qui, entre et depuis, s'est écoulé, celui que l'on donne à un livre pour faire l'actualité, se vendre et rentrer, ou non, dans ses fonds. Trois semaines : c'est la durée qu'un ouvrage reste sur table en moyenne, celle d'un film à l'affiche, à peine. Trois jours : c'est le temps qu'il me faut généralement pour lire un livre et me décider à rédiger une chronique ici même, ou non (c'est idem), et à m'y appliquer parfois (ibidem). Suite à quoi, de temps à autre, j'apprends que ce que l'on fait se répercute sur les avis et les ventes, que ce soit (hier) en tant que libraire, (aujourd'hui) en tant que chroniqueur, ou (demain) en tant qu'auteur, ceci me permettant de revenir en passant sur les vertus et aléas de l'édition, indépendante ou non.
   
Hier. L'expérience m'a appris qu'il faut, pour qu'un ouvrage devienne un ouvrage de fonds (dans le désordre) : du temps, de la qualité, de la quantité. Et par conséquent (dans l'ordre, croissant si possible) : qu'à la suite de l'auteur, à la fois intéressé et désintéressé en aval comme en amont, que des éditeurs, des prescripteurs et d'autres lecteurs s'intéressent plus qu'à leur tour généreusement (humainement, intellectuellement et financièrement) à lui. C'est toujours le cas aujourd'hui.

Aujourd'hui. J'apprends au passage de Quidam que Pas Liev de Philippe Annocque ne se vend (Pas) comme il le devrait et c'est dommage car c'est un ouvrage qui renouvelle la (Pas) langue (la palangue - celle qui élève - et l'appât-langue, celle qui attire), tire la couverture à l'autre et demeure cher à l'éditeur qui le conte et à son auteur qui, sans avoir la chevillette qui gonfle, se creusent la bobinette et tout ça pour dire qu'à défaut d'en rapporter pour l'heure Pas Liev casse vraiment des briques (pour vous faire une idée allez voir là). Ce qui se sera toujours le cas demain.


Demain. Le 17 mars sort au Tripode Le Monde des Contrées que votre serviteur a sur commande tenté d'honorer en compagnie des 400 Coups de L'Atelier du bourg à l'occasion de la sortie événement de l'intégrale du cycle de Jacques Abeille que ce joli ouvrage illustré présente, analyse un peu et introduit surtout, en espérant qu'il vous plaira et surtout qu'il étendra à travers vous le lectorat de l'auteur et de son éditeur parce que c'est un peu l'idée avant et après tout. 

D'une rentrée l'autre disais-je, à peine le temps et la durée de faire, de boucler et de dire - vanitas vanitatum, omnia vanitas alea jacta es et tout ça – tout ça donc, et voilà que d'autres écrits, d'autres lectures, se profilent déjà. Aussi et malgré tout, en lieu et place d'une rétrospective qui ferait mentir mon Dernier inventaire avant liquidation, et histoire de ne pas non plus me répéter, je vous propose aujourd'hui une double chronique pour une double sortie à la Contre Allée sous le double signe de la nouvelle et de l'exercice de style mais aussi de la virtuosité et de l'absurde, de la diversité et de l'unité, de la profusion et de la lalomanie. Angles qui, une fois traduits, ne sont pas étrangers à ce blog, exercice de style qui évolue au fil et au gré des lectures et de lui-même (voilà pour la boucle, l'Orobouros, etc.) sic transit gloria mundi amen.

Frictions, Pablo Martín Sánchez



« (…) prologue, pour tenter de convaincre ses possibles lecteurs qu'il était bien élevé et que tout ce qu'il leur présentait en deux cent cinquante pages, aussi divers que cela parût, traitait en fait d'un seul thème (...) » (Augusto Monterroso, La Lettre e).

Inter et hypertextualité, sérendipité, inspiration, cohérence de la forme et du fond, une bonne dose d'humour et d'à-propos : tels sont les ingrédients et qualités qui caractérisent Pablo Martín Sánchez et son Frictions qui « En guise de prologue » pille un auteur guatémaltèque connu pour son autodérision et ses expérimentations littéraires, enlève Perec (la lettre e toujours) et dérobe à Borges son titre (de noblesse) le plus connu pour dédicacer à A. (ah ha) ce livre gage, cage, dont les aréopages, références lues, tues, sues, indiquées, revendiquées et détour(n)ées pullulent, pillées, pliées à la manière d'un avion en papier qui se chiffonnerait dans la perspective d'une chute.    

« Finalement, tentant de trouver une explication, je monte sur le capot d'une voiture et, levant les bras au ciel, je m'écrie : « On peut savoir ce qui se passe, putain ? » »   

Rythme, second degré, Deus ex-machina, collisions, collusions, contusions, poussières et fragments qui se détachent, heurs et heurts, bonheur souvent, malheurs parfois, ré(d)action(s) d'enfants (« est-ce qu'ils n'avaient pas entendu parler du droit à l'autodétermination »), enchaînements bien pensés, déchaînements bien sentis (« “Va te faire foutre”, ai-je pensé en refermant la fenêtre. “A cause de ce que tu as fait à mon oncle Alberto” »), décalage, interrogations, étrangeté, citations (Borges éminemment), miroirs (évidemment), variations, fulgurances et poésie aussi.

« Un grand X domine maintenant le miroir.
A l'intersection de ses branches, apparaissent nettement tes sourcils froncés.
On dirait le point de mire d'un avenir incertain à canon scié ».


Grâce à l'excellente traduction de Jean-Marie Saint-Lu inutile d'être polyglotte, de savoir rouler les R comme il faut pour lire dans le texte le Fricciones de Pablo Martín Sánchez : avec Frictions ce sont désormais les R qui nous roulent via ce texte pointu et classique (« elle m'a demandé si je savais ce qu'est un point et si je ne pouvais pas écrire sans dire de gros mots, et je lui ai dit que non seulement je savais ce qu'est un foutu point mais qu'en plus mon texte était plein de points, surtout sur les i ») mais écrit sans demi-mesure tout en restant dans les clous (« cette fois je mettrais plus de points, putain »).

Mystère extrait de la nouvelle Métamorphose,
à découvrir sur la page dédiée de la Contre Allée.

Intertextualité, vidéo, rêves et vers éveillés, prose versatile déversée, procédés variés, parfois visibles et prévisibles mais toujours sensibles, sourires et rires, boucles et correspondances anonymes, bras et pans qui tombent, justes et droits, chute encore, des corps et des cœurs avec l'extraordinaire « Tragi-comédie de Mefito et Tentorea » (« Protase », « Epitase » et « Catastase »), synchronicité, désynchronisation et anachronismes : telles sont encore les multiples facettes de ce « plagiat par anticipation », lui-même variation sur l'œuvre borgésienne.    

« 
La littérature vie est un métier dangereux. » 
 (Pablo Martín Sánchez) 
 (Roberto Bolaño)

Livres, citations et situations imaginaires, détournements, focalisations, évocations et comparaisons surréalistes, extra et infra-ordinaires qui font pousser des L au K de Dino Buzzati, rappellent Glose de Juan José Saer, les Fictions et l'ombre de Jorge Luis Borges toujours et par-dessus tout. Penser/Classer. Et reconnaître donc. Je me souviens de cette lettre. Du e de Perec qui aurait eu pile quatre-vingts ans aujourd'hui, de sa Disparition puis de son retour, avec Les Revenentes citées finalement et du Voyage d'hiver suggéré, évidemment. De La Vie mode d'emploi et de l'Oulipo, qui ont fait entrer Pablo Martín Sánchez en littérature et lui permettent d'extirper de derrière les fagots tout cet fagots cet encombrant attirail pour mieux saisir, sous le couvert de cet inventaire et magasin d'écriture, la mesure et la température des possibilités offertes et permises à ce jour par la littérature.
     
« Il doit être clair qu'il ne s'agit que d'un exercice poétique (nous pourrions presque parler de jeu) réalisé en vingt ou trente minutes à peine, et partant sans prétendre à la qualité littéraire. Je prie donc de ne pas le juger selon les paramètres critiques habituels, et de ne pas perdre de vue les caractéristiques propres à l'expérience ni les circonstances concrètes de son exécution : qu'on le prenne plutôt comme une eutrapélie ou comme une morsure de temps volé à l'oubli. »   

C'est sur ces mots, enfin, en passant, qu'à travers son narrateur l'auteur présente la « poésie métrique » (« tout simplement, celle qui s'écrit dans le métro. »), antépénultième nouvelle avant l'« accident » et l'« entropie » qui la suivent, vingt-cinquième heurt de ce recueil qui en compte vingt-sept réparties respectivement en 3 parties intitulées « Frôlements », « Caresses » et « Etreintes » comprenant selon les mêmes termes 12, 9 et 6 récits. Des mots et une architecture qui définissent parfaitement le(s) exercice(s) exécutés pour et par Frictions. Une définition vite contredite dans le même temps par la souplesse et la virtuosité de l'ouvrage.ouvrage dans lequel l'auteur n'hésite pas à révéler par maints biais les procédés auquel il recourt. Des procédés qui plongent habilement le lecteur avisé dans une mise en abyme sans fonds ni fin sur la création littéraire. Une réflexion que l'on aimerait poursuivre avec moins de précautions à l'occasion d'El Aleph engordado, de Pablo Katchadjian auquel, à défaut et en attendant, l'on redemandera Quoi Faire et Merci.   

Tombeau de Pamela Sauvage, Fanny Chiarello


« Ne sommes-nous pas une note de bas de page -3 
pour la plupart de ceux qui nous entourent ?-3 Ceci est une note de bas de page. »

Exercice de style à cheval entre la performance, l'essai, le recueil de nouvelles et le roman, par d'habiles entrechats entre deux époques hostiles, Fanny Chiarello, sur le principe du tombeau, enterre notre époque moribonde et dessine le suaire qui entoure déjà celle à venir à travers 23 portraits largement commentés. Un exercice périlleux, ardu, mais salutaire, qui exige de lire entre les lignes et dont l'auteure ne semble pas vouloir réchapper avant d'avoir laissé impitoyablement le lecteur pour mort, sur le carreau, ou pour le moins, d'avoir interrogé ses capacités d'adaptation et de survie.

« humour 120
120
Obscur. Apparemment une référence à un type de fluide corporel »

Tranches de vie contemporaines empreintes de drôleries, ces nouvelles légères et cavalières pétries de second degré sont ainsi, dès l'ouverture, dévorées par des notes de bas de page qui constituent en vérité l'essentiel de l'ouvrage et étonnent, amusent ou effraient par leur absence de recul et leur naïveté, leur esprit de sérieux et leur premier degré. D'un côté les portraits - qui correspondent entre eux à la manière des notes dans les notes - composent un inventaire de notre civilisation déchue, entre consumérisme, vénalité, vanité, vacuité, racisme et salariat. De l'autre les notes – marquées par les préjugés, les malentendus, l'ignorance de nos us et coutumes - composent un monde totalitaire régi entre autres choses par la censure, l'intolérance et la promiscuité, l'économie, la finance et l'industrie, la médecine, le patriarcat et le fascisme, en un mot : dystopique. 


Des uns aux autres, nous constatons combien le monde de demain est évidemment le prolongement direct et radical de celui d'aujourd'hui, et tout particulièrement des faits et orientations qui marquent chaque jour un peu plus notre actualité. Un monde unifié au sein duquel les groupuscules pseudo-moraux d'extrême droite se sont radicalisés et décomplexés ; « La Vague Sanitaire initiée par les groupes armés Valeurs Familiales et Combattant de la Loi »  a établi l'ordre nouveau ; les « Grands Patrons » se sont unis ; l'eugénisme est pratiqué ; le Sixième Continent poubelle est naturellement reconnu comme tel ; les chômeurs et les sans-abri sont majoritaires. Un monde où n'existent plus ni la superstition ni la publicité, mais où règnent le monopole, l'autorité et l'idéologie qui imprègnent la langue comme le propos de ces notes elles-mêmes.

« “ intellectuels” 121 
121 Leur rôle reste nébuleux. »

Avec ce Tombeau de Pamela Sauvage, Fanny Chiarello propose une double lecture peu aisée mais - que l'on peut à mon sens pratiquer successivement ou alternativement - riche dans la forme comme dans le fond, avec ses phrases aux ponctuations aléatoires, sans point final aucun, en ce qui concerne le corps du texte du moins (restitué par l(es)'auteur(e)(s) des notes). Un procédé et une narration qui rappellent tout à la fois Féérie générale d'Emmanuelle Pireyre et Europeana de Patrick Ourednik. Des récits dont émergent un Jean-Christophe que l'ont croirait exsudé d'un album de Trondheim ou une Olive, vivante (d)énonciation de la condition féminine dans nos sociétés. « Femme qui aborde la quarantaine avec une colère intacte, un goût particulier pour les musiques expérimentales et un besoin impérieux de se tenir en retrait du jeu social », Fanny Chiarello propose une rubrique-à-brac nécrologique et philologique aussi littéraire qu'engagée à l'image de La Contre Allée. 

Frictions et Tombeau en colophons
Frictions et Tombeau

Arrive un moment où l'on ne peut plus continuer d'écrire comme on le faisait, « au paravent » comme dirait Nizan. Où l'on ne peut penser, dire, faire comme si de rien n'était. Un moment où l'on s'aperçoit que ce n'est plus le cas sans savoir depuis quand, ni comment ni pourquoi ni ce qui ni ce que cela change. Où l'actualité, la sienne propre et l'autre moins, se heurtent, s'entrechoquent. Où la Nausée reparaît. Où tout paraît un peu fragile et un peu vain. Où l'espoir rejoint la désespérance, et l'enthousiasme l'impuissance qui l'atteint. Où, dans le même temps, l'on a commencé humblement mais sûrement, le plus souvent malgré soi, à incarner quelque chose ou quelqu'un mais sans trop savoir ni ce que cela peut être ni ce que cela devient.  

Un entre-deux qui joue en faveur non de ce qui a été fait mais de ce qui reste à faire. Un état d'ouverture où l'on commence à se heurter contre les murs. Un point de non-retour, dans le fond pas différent des précédents, mais qui commence à dessiner quelque chose dans la forme. Une forme désormais trop étroite, trop elle-même, trop formelle pour ne pas l'être. Une substance qui tend à vouloir tout être ou n'être rien plutôt qu'à demi. A ap, à trans, à dis-paraître. A ne pas se limiter. A s'élargir, à agir, à prendre le large plutôt qu'à s'assagir. Malgré tout et malgré soi. Pour dire les choses, les dédire, les prédire, les traduire, les induire et les faire. Et ce quelque soit la forme - l'exercice de style ou le style d'exercice - que cela puisse prendre.    


Trois mois, c'est le temps qui s'est écoulé depuis l'instauration de l'état d'urgence en France, le revirement vers la droite extrême du parti socialiste vers le national et le front, la transformation de la jungle de Calais en camp de concentration, le même modèle, la même réaction, de l'Allemagne à la Grèce. Trois mois, c'est la durée nécessaire, parfois, pour respectivement et tour à tour rédiger et faire paraître un ouvrage comme Le Monde des Contrées, s'en et s'y remettre ; pour mettre sur l'écran au travers de six chroniques le volume d'un tiers livre consacrés à de merveilleuses découvertes ; pour reprendre l'écriture de deux autres ; pour partir quelques jours à la mer ; pour rêver d'ailleurs et construire ici, craignant que l'inverse se réalise et attendant que l'averse passe.

Trois mois c'est la durée qui suffit parfois pour tenter, entre autres choses, de participer (en vain, vanitas et tout ça) à un débat sur la représentativité en dépit d'élus locaux et malgré celle des engagés Message, Larnaudie et Bertina (Des Lions comme des danseuses, La Contre Allée) ; pour se faire gazer (gratis) deux jours après par les CRS et échapper in extremis en se réfugiant dans le café d'un centre culturel (deo gratias) au matraquage des barbares de la BAC qui nous avaient isolés lors d'un carnaval de soutien pacifique à la ZAD ; pour écrire pour dénoncer pour renoncer à publier autour de ces événements parce que ce n'est ni le lieu ni l'endroit même quand tout va de travers ; pour lancer la nouvelle saison de l'Epicerie Coopérative dont nous faisons partie ; pour semer ces Petites Salades dont Lou vous parlait ici ; pour participer à une excellente conférence sur l'afro-féminisme et sa portée, concrète et globale, en présence de Raphaëlle des Peaux-Cibles et d'Isabelle Cambourakis, éditrice de la collection Sorcières dont Lou vous reparlera bientôt.   


La semaine prochaine se déroule à Paris la mouture dernier cri du Salon du livre sobrement ou non dénommé pour l'occasion Livre Paris, au-delà du pire accouché sous XO et Cie vous y retrouverez les meilleurs éditeurs indépendants qui soient dont je vous parlais encore, au cours et à la fin de mon Dernier inventaire et que vous pouvez retrouver régulièrement sur ce blog. Ici et maintenant se déroulera le 15 mars à Paris une réunion à l'initiative de L'Atelier du Plateau et de Ballast (« Nous voudrions penser les façons de jeter, entre nous, des ponts — penser et expérimenter »). Et puis il y a encore la Jungle, et puis il y a encore Calais, j'apprenais même hier encore qu'il y a toujours Longo Mai.    

Chaque jour, un peu partout, des choses s'organisent naturellement et culturellement pour résister à la dérive autoritaire. Si vous m'avez rejoint et / ou suivi jusqu'ici et maintenant, c'est peut-être que vous avez/pouvez trouver votre part/place quelque part là-dedans, de quelque façon que ce soit. Si tel est le cas, mon rôle de passeur est, de quelque façon que ce soit aussi, concernant ce post du moins, accompli. Vivez, lisez, cultivez votre jardin, pensez par vous-même (et autres mèmes), soyez et n'attendez pas qu'on vous le dise (idem), et partagez tout ça, urbi et orbi et Tlön Uqbar Orbis Tertius et à la prochaine.