lundi 15 avril 2019

Nota Bene – John Wayne est sous mon lit, Marie de Quatrebarbes

(Roman) Court-métrage, récit gigogne, onirique et cinémato-graphique, triptyque crypté d’un trio qui (se) rejoint dans la petite et la grande Istoire aux elliptiques trajectoires, journal intime et extime, John Wayne est sous mon lit, écrit dans le cadre de la résidence de Marie de Quatrebarbes à Tanger l’an passé à l’invitation du cipM, (en) est sorti en mars 2018, tout illustré et relié sous jaquette, dans la collection Le Refuge en Méditerranée des éditions CipM/Spectres Familiers. 


« D’ordinaire, les femmes et la vitesse ne font pas bon ménage au cinéma. L’héroïsme et le sang froid, on les réserve aux hommes. »

Hors(-)champ/cadre, didascalie ou script, Helen vient postuler à un poste de télégraphiste. Clap plan. Rien de travers ni ne cloche, et surtout pas le chapeau. Pas comme, mais là où/la personne qu’il faut. L’affaire conclue, on salue on hoche. Sifflement dans la salle sur le quai — on imagine seulement, on attend, en vrai. Des rires, des corps. L’image de celui, le physique de celle — qui tous travaillent cependant à la même. Vitesse, montre en main, timing. Comme un chromo, sur pellicule, le décor tremble, révèle la gélatine. 

Le temps presse et la vie suit, sur le mode d’existence des objets techniques. Le rêve d’Helen, noté sur cellulose, cherche à s’exposer. Elle persévère, fait le siège des studios Kalem, jusqu’à tourner The Hazard of Helen. On met en boîte, on embobine. Sur l’écran noir, son regard : présent, prémonitoire, prophétique. Qui dessi-lle/-ne un monde fait de gentils, de méchants, de messies ; de cendres et de silences ; d’informations partielles et d’émotions illusoires ; qui fonde(nt) la vie d’Helen et du cinéma, dont se tournent les premières p(l)ages.  

« la pellicule coûte cher, plus chère que les acteurs…Plus tard, l’industrie cinématographique investira dans un support plus sûr, le polyester, corps synthétique et fiable qui ne change pas avec le temps, comme tout ce qui est mort. »

Magazines et admirateurs se bousculent, poussent l’actrice dans des retranchements que l’on perçoit à peine, dont on devine toutefois [hors-cadre/(-)champ] la réalité économique et sociale — devenir des animaux de compagnie et des terrains vagues. A l’âme des studios Kalem, vendue à Vitagraph, le rôle endossé par Helen dans la série initiée par Helen et projetée de 1914 à 1917, survit à travers Rose, qui la remplace. Helen, pas lassée des lassos pour un sou, fonde la Signal Film Corporation avec son époux, mais abandonne les cascades.

Elle prend le/Saute du — train en marche. Siffle trois fois le chien et l’enfant, ou tout comme. L’admirateur Marion Robert est de ceux-là, en quelque sorte. Le train d’Helen lui est passé dessus, qui a forgé, accompagné son imaginaire. Il a frémi, craint, fait de la réclame pour elle pour pouvoir l’approcher, l(‘)a(d)[]mirer via l’écran. Se voir et voir le monde à travers elle et ses aventures, les rejouer avec ses camarades. Bien( )tôt, Big Duke, qui n’est pas encore John Wayne, enchaîne les petits gagne-pain et les matchs à l’université.

« La voix du comédien garantit le hors-champ (…) L’histoire du hors champ, c’est aussi la boue sur ses bottes, a sueur qui perle à son front, la façon dont son corps se déplace dans l’espace, manifestement fourbu. »

C’est encore par une succession de mouvements et de hasards que Duke croise le boss de la Fox qui remarque sa stature (« Come on, boy. Tu seras l’éclaireur »). Big deal pour Big Trail, Marion Robert devenu Big Duke devient John Wayne, se cherche, se perd, s’effraie, s’apprivoise, se rappelle. Le père et les serpents, l’alcool et les étoiles. S’imprègne des sensations, et nous imprègne aussi. De boisson et de poésie barbare comme la nuit. 

Comme à chaque fois que nous sommes en présence du mythe, l’histoire se répète à grands coups de haches : l’on commence par croiser les grands anciens (lointains descendants et cousins de l’épopée et de la ruée), nos contemporains (le destin du charpentier Harrison Ford, les motifs poétiques du Sombre aux abords de Julien d’Abrigeon (« Longtemps je me suis levé bien trop tôt ») pas du Pas Billy  (même si nous sommes arrivés là par lui, et puis si).

« Et celui qui possède pour patronyme la fusion du père et du chien se tourne vers l’œil bègue et le fixe dans l’étoffe. »

À mi-chemin, au moment où il commence sa vie (la vraie, cinématographique) le John Wayne de Marie part en v(ad)r(ou)ille poétique, retombe en enfance (« Bois ton lait de jument baby-bird »), multiplie les plans-séquences, se mélange les pinceaux. La langue s’emballe comme un cheval au galop. Le mouvement n’est plus posture, mais étalon fou[(gueux), parfois les deux]. Et tombe sous les coups de feu et de sang d’Helen. Qui le suit, le double, offre sa présence et se refuse à lui.

Plus loin, l’œil de la caméra reprend les rênes avant de céder devant les images et paysages. Elle rembobine la pelote du rêve [écho]. Nature written par une langue précise et sentie qui s’immisce entre les frondaisons. On approche et visite la maison comme on le ferait d’un passé ravagé par l’ennemi : dans le noir, en évitant l’attirance et l’émotion suscitée par l’illusoire familiarité des obstacles. Du film grand spectacle à la réalité quotidienne, il n’y a qu’un pas : être John Wayne, ou n’être pas.


« Il est tard maintenant, je voudrais que tu sortes. Ta présence auprès de moi m’ankylose, et si je tourne mon regard vers le fond de la scène, c’est toujours toi que je vois courir à l’ombre. »

John Wayne est sous mon lit, nous confie la narratrice (l’autrice, qui sait) de ce bel ouvrage, clinquant et intimiste. Qui se demande qui hante qui, de tout ce qui meuble et habite les grands espaces intérieurs, effraie ou rassure. Eclaire avec humour, pudeur ou démesure le moindre lieu – physique ou mental, émo-/sensa-tionnel – pour mieux révéler et cacher à la fois l’objet réel et les raisons de son obsession, de sa (dé)possession, de cet intrus familier qui prend tant et si peu de place.

Après quatre ouvrages (chez Lanskine, Les Deux Sicile et Eric Pesty), de très nombreux textes, performances, ateliers et résidences ; la création, coordination et participation, à plusieurs revues (la tête et les cornes, remue.net) et collectifs (Z, Poésie Civile, Général Instin), Marie de Quatrebarbes (voir son site ici) rejoint l’explo-r/it-ation du filon poésie et western aux côtés de Julien d’Abrigeon (Pas Billy the Kid), d’Anne Kawala et Esther Salmona (Chevauchépris), de Patrick Chatelier (Pas le bon pas le truand), de Michael Ondaatje (Billy the Kid, Œuvrescomplètes), et signe avec John Wayne est sous mon lit, entre cut-up et visions, un récit aussi délicat que précis qui touche la tête et le coeur (head & heart) avec une poésie infinie. 

jeudi 14 février 2019

Nota Bene – Et seuls les chiens répondent à ta voix, Tarik Noui

Dé-/En-visager le cours de l'h-/H-istoire, d'un homme et de l'humanité comme moyen, moyeux, frein. Et l'horizon comme lui-même, c'est à (vrai) dire : loin. Et, par-delà la répétition des mêmes mo[r]t(if)s et réci-t/-fs (comme un pont, une bouteille à la mer, c'est selon), tu lances parfois un cri. Et seuls les chiens répondent à ta voix. De ces/cette voix dont l'origine ré/ai-sonne tout au long de ce court, mais dense et remarquable livre, septième opus de Tarik Noui (dont trois dans la collection Laureli de Laure Limongi chez Léo Scheer, un autre chez Inculte, et de nombreuses productions, lectures et représentations) paru le 04 mai 2018 dans la collection chaos des éditions sun/sun.


« Le paysage est immense
et il semble une fête vorace
pour les êtres fragiles
comme toi »
 
Et seuls les chiens répondent à ta voix. Comme une adresse, une injonction, une précaution. Venue de la nuit des temps à la lumière/mise au point du jour. Avant/après us(et )age(s) du monde. Un instant avant de (re)venir sur scène/terre. Rappel, vaccin, pendant prophylactique, cor(r-)o/é-l[l]aire. Le théâtre et la peste, au mieux le choléra. Un prologue et du chœur. La tragédie qui s'annonce, à tu et à toi. Avec cette voix dont tu es privé en propre, dont tu (ab)uses salement déjà, tu le sens. Toi qui n'as pas de nom, attends de n'en être plus qu'un – innomm-é/able –, écrit en l'être de sang. Toi qui ne comprends pas, [dés](em)paré, sans défense – à peine des mâchoires, au mieux un cri (Le dernier cri, à tout le moins) apeuré, soumis, comme un. Enfant/animal/chien : ce que tu es/naît/pa(rais), autre que toi (Il paraît).

Du fond de ces âges (Pierre, f(i)er, bronze) que Ta voix exhale, extirpe de la gangue sédimentaire, un premier cri, donc(, )malentendu. Prim-al/-aire, – « Et tu convoques des démons de mousson et de tonnerre Personne ne vient lorsqu'il faut tenir son corps dans la terreur de l'ombre. » – vain. Nul venue/témoin/prophète ni sauveur (« Tu n'as que l'intelligence de la chair faite de cendres et de sacrifices maladroits faits à des dieux de bois de pierres et de plumes »). Des échos – « il n'y a que des échos » – passés déjà, qui arrivent jusqu'à toi, répètent la même litanie («  Et seuls les chiens répondent à ta voix »). Difficile, impossible a priori, de sortir de ce silence/constat que l'on a taillé comme – un croque-mitaine/- mort – sur mesure pour toi.

« Tu voudrais des mots puissants,
mais rien ne vient »

Se dessine toutefois quelque chose de. Comme un ordre venu d'en haut. Qui t'attire, te fait (non grandir, mais) vieillir. Draine tes forces sans les tarir jamais. Tu es jeune (, )encore (ce n'est pas faute d'attente(s)) perdu(es). Les âges de l'humanité, et de l'individu que tu es, s'imbriquent et se succèdent sans révéler aucun trajet. Soudain, un saut (« Tu as conquis le monde avec ta voix »). Une manière de dire (« dans les sursauts du langage dans la brutalité du verbe roi ») si ce n'est d'être. Elevé comme d'autres avant toi, avec autorité, mâle alpha, homme-méga[phone] (« Ce sont tes paroles qui s'échangent maintenant sur les places boursières des grandes capitales. ») qui ne provoque plus rien ni personne (« Ta voix n'est qu'un leurre »), pas même toi.

« Tu as cinquante ans et pour le monde c'est le temps des grandes révolutions ». Mais toi. Tu te durcis, fais pierre, fais mal, mens, modèle (« Cette foule que tu hantes avec tes mots Une foule grimaçante et brune qui lève la main droite en criant ton nom »). Sang. Et meute. Reductio ad hominem ad Hitlerum ad macronem ad nihilo (« Ta voix dévide ses bobines de nerfs ses barbelés de crin noir Ta voix claustrée entre le point et la virgule cisaillée Ta voix a fait plus de morts que la plus sophistiquée des armes »). Et pourtant Seuls les chiens répondent à ta voix. Après la guerre, l'apprêt. Apaiser au mieux, cautériser au pire, les plaies (que tu as creusé) avec (les armes du faire que tu as forgé) la pharmacopée que tu vends. Représentant du pleutre, du plâtre, de l'onguent. Pompier incendiaire éteint, consumé, impuissant. Corps creux, voix excavée qui résonne dans le vide. De tout sang, de tout fluide, impavide. Mourant sans cesse sans mourir ni cesser de vivre.

« maintenant ta voix est
une langue ancienne
muscle stigmatisés à ta mâchoire
qui dit ton troc avec les morts »

Memento mori ( + « Souviens-toi et n'oublie pas » + ) et manifeste puissant sur le pouvoir opératoire des mots et de la voix, Et seuls les chiens répondent à ta voix de Tarik Noui est un texte remarquable, mémorable, accessible et inestimable. Qui évoque (le/la) Compagnie de Beckett, Un homme qui dort de Perec, ou encore Notre voix de Noémia de Sousa traduit et édité dans la collection corp/us. Une voix dont la texture sensible – organique, minéral, onirique – sourde du texte et grave le corps qui le porte, avec juste l'appeau (con-scis/-çus, inscrit) sur les os pour convoquer, pour le meilleur et pour le pire, la parole/le peuple qui manque. Malgré l(’absence d)e choix et ses raisons (sans cœur ni tête le plus souvent), la lâcheté et les compromissions, la tentation d'en finir, d'emmener le monde avec soi ou de le quitter seul, pour de bon (« Maintenant et enfin tu meurs et tu es mort (...) On parlera de toi puis on t'oubliera » ) . Et, par ce constat, l'appeler à s’élever sans (se) mentir, ou à se taire.

Eloge d'une parole et d'une pensée justes pour dire l'absurdité et la terreur d'un monde régit par le pathos de l'é-/è-thos – de l'habitude (devenue morale, de la pensée devenue jugement, de l’ignorance et de la croyance devenues haine de soi et des autres, de la distance qui condamnent) et de l'être (tyran public ou domestique, ordinaire en soi) qui à force d'exclure toute humanité s'en exclut également, Et seuls les chiens répondent à ta voix de Tarik Noui  est un texte invoc-/incant-/impréc-atoire. Qui se prête à l'oral et à la réflexion, donne à entendre, frappe par son rythme imparable. Contre l'actuel temps qui court et concourt – peau de chagrin et de tambour –  à la perte de tous ceux qui, dans cet E-/é-tat de guerre de tous contre tous (Bellum omnium contra omnes) qui n’est rien moins que naturel, croient pouvoir (s')en tirer toujours (d)avantage.
 
« Et partout
encore
on fait et défait des gouvernements
avec des paroles d'un siècle ancien
(...)
Le monde ancien comme tout ce qui est ancien
doit disparaître
Gémir encore une fois
Et disparaître
Oui »

lundi 17 décembre 2018

Vingt minutes de silence, Hélène Bessette

Laisser venir à soi/voir le titre. Grandir, se rapprocher. Assouvir sa curiosité, son désir de. Découvrir l'œuvre à travers. L'Atmosphère et les Poèmesdes données, questions, solutions – comme autant de chants qui se répondent, couvrent bien plus de champs, angles – psycho-politiques et sociaux – morts d'une enquête littéraire. Tirés à part/bout portant sur le fil/la corde, d'un fait divers. A force d'hypothèses, de reconstitutions/mises en scène/projections. Poussées juste assez pour, suivies dans leurs retranchements jusqu'à ces. Vingt minutes de silence, sorti dans la collection Othello le 19 mai 2017, plus de soixante ans après sa première édition en 1955 chez Gallimard, inaugurant l'édition des œuvres complètes d'Hélène Bessette par Le Nouvel Attila.


« Je suis dans les autres. »

T-/D-rame in-/an-térieur/e. D'un souvenir d'enfance ou d'une présence. Aux choses, au temps, aux gens. Injonction ou dialogue. Réminiscence ou prescience. Mouvement, courant de pensée qui. Appel(le) à (se) taire, à étouffer les larmes. Les questions, les réponses, qui. Jamais ne vont de soi/pair. Faire (=)(se )tenir comme il faut/ne faut pas (« Tu es dans les autres »). En prévision du pire, de la tragédie. Prologue qui (en son temps, fera écho au c(h)oeur). Annonce, énumère les personnages, les éléments du décor in-/ex-térieurs (Projections, transpositions peut-être) aux actions passées/à venir. L'effet plutôt que les faits (à bien y réfléchir), c'est à dire : l'Atmosphère.

« C'est un roman qui se lit et qui s'écrit
à la bougie.
C'est pourquoi personne n'y comprend rien. »

Une villa cossue, lieu du crime par excellence. Ici tout conspire et rien n'intrigue, autant dire : on ment comme on respire. Avec/Sans distinction, reprendre tout à zéro. Interroger les faits (divers) et gestes des un(e)s et de l'autre. De la bonne bonne Rose Trémière/bonne mère qui a attendu vingt minutes pour avertir la mort du père-milliardaire. Du mauvais fils – parricide, le sale mot est lancé – mort (pour elle/la société) qui a tué le père (d'après elle(s)). L'affaire révélée par un journaliste ((em)pressé), la faute avouée à un commissaire (extorqueur) garant de l'autorité (conf-inée/-érée), le doute est toute(s)fois permis, qui (di)vise.

« Nous l'enfermons puisqu'il est prisonnier.
l'ennemi est enfin prisonnier.
Celui qui a eu l'audace, le courage 
de lever un bras...
... un bras armé 
armé d'un revolver  
contre l'ignoble société. »

L'autrice en premier chef, qui (re)met en cause l'identité et les mobiles de chaque personnage, se confond avec eux, (se) débat. Touche à la légitimité de la société bourgeoise comme de celui qui a tué (La victime est vivante/le coupable. Le coupable est mort/la victime). Les renvoient >- de chaque côté de la balance, de la barrière, dos à dos -< dans un duel inégal (–> pour qui ? <–) sans pitié ni merci. Où chaque mise en mot est une mise à mort, à nu, de toutes et tous. Où chacun, chacune, va et vient et dit, mais disant fait mentir les syllogismes – pas si logiques, évidemment – de la mécanique judiciaire et punitive.

Bien sûr, il y a des précédents. Raison de plus pour faire jurisprudence, rendre justice davantage que les armes. Ironique, caustique, sarcastique, aux antipodes d'un certain angélisme, Hélène Bessette frappe par la violence, la rapidité, le caractère. Définitif de ses mots, puissant de sa harangue, automatique et explosif de la charge qu'elle mène tambour battant. Contre l'aspect lisse tout relatif des circonstances, de l'évidence, de l'opinion (« c'est connu » — it is known) qui régissent la meute des braves gens, la réalité et sa copie – conforme, mais factice – qui dissimule le réel, égare le lecteur — comme cette mer « consolatrice et rédemptrice » qui emprunte aux attributs de la génitrice pour mieux s'y/la confondre.

« C'est une histoire qui avance de silence en silence. »

Il était plusieurs fois et toutes sont à recommencer. Les apparences (font/faux-) semblant(s) souvent (toujours) trompeuses, tout est clivé, b(i)aisé (d'avance) dans cette affaire, et le fait même d'en faire toute une affaire — première instance (judiciaire), premier lieu (du crime) et temps (Vingt minutes de silence, au sein du crime et du livre). En vérité, c'est dans le blanc des lignes qu'il faut lire, des yeux qu'il faut voir. De l'enfant qui systématiquement subit la double et triple peine. Qui, mal né, aurait tué faute d'avoir été défendu en amont par ses parents ou par la société qui le condamnent en aval. A la mort, quelle qu'elle soit. Aux regrets éternels. A la criminalité qui enferme celui qui serait tenté de se libérer par elle.

« et toute sa vie il restera
celui qui a tué son père.
Parce qu'il n'était pas aimé. »

Pour le délivrer, Hélène Bessette va plus loin que la plaidoirie et venge par un procès à huis clos/charge contre la famille/société tout entière. Dénonce, accuse. La mère\le commissaire qui veut faire porter la culpabilité/le revolver|lechapeau\la cagoule à l'enfant. Le sommeil du possédant qui entretient sa femme\qui entretient des amants/, pas si tranquille que ça, pas si pé-père, avec son auto, ses polars, ses affaires et son revolver par-dessus le marché (noir, le marché). Avec cette question, toujours en arrière-fond, qui clôt le poème des données et introduit celui des questions : QUI EST LE CRIMINEL ?

« – C'est un peu fort hurle le magistrat de la magistrature, 
C'est trop fort ;
C'est moi qui suis interrogé. 
On interroge les magistrats maintenant. »

Agat(h)a c(h)ri(s)tique, Bessette passe en revue tous les personnages et angles d'approches, pierres d'achoppement qui attirent/affutent/aiguise l'attention du lecteur, de la lectrice, qu'elle hisse. A la hauteur du livre, du crime et du procès, encourage. A quitter ces zones de confort et d'ombres entretenues par les marronniers. A renoncer aux évidences des rumeurs alimentées par une presse bourgeoise dont les accidents, toujours domestiques, ne dérogent à la morale et à la règle que pour les (r)établir. Effraient et ne défraient la chronique juste ce qu'il faut pour s'enrichir. S'enquérir de plus de sécurité, se confor-m/t-er.

Tandis que les enquêteurs, la foule, les journaux, ont les yeux rivés sur la preuve accablant prétendument le fils, Hélène Bessette s'at-tache/-taque au mobile avec une connaissance plus que certaine de la condition humaine : celles d'un(e) ETRANGER(E) aux autres – à ce père, au crime qu'il a commis et à la société qui le condamne – et à (elle/)lui-même. Comme Camus, elle décrit à la perfection cette apparente indifférence – qui est davantage une différence – à la mort et à la parentelle censées unir la société sur la base de l'interdit et de la promiscuité : cet « amour de père si débile, si falot, si timide », ce « tout petit amour » de la mère auxquels se substituent si souvent et si facilement l'argent et, avec lui, le spécialiste — l'éducateur, le médecin, le flic, le psy, l'asile.

« Et maintenant murmure l'enfant, 
laissez-moi, je suis fatigué, 
très fatigué. 
Ils vont me faire mourir avant mon heure. 
Non, je n'ai pas mal à la tête, fatigué seulement (…) 
C'est pourquoi je parais si indifférent. Par excès de fatigue. »

Alors – seulement – (re-/sur-)vient la PEUR, L'ANGOISSE. Qui dépasse le sens commun à force d'être répétée. Ne perd rien en intensité. Ni avec l'expérience. Ni avec les années (« Peut-être avais-je trois ans […] cinq ans […] six ans […] sept ans […] quinze ans »). Que rien n'efface et qui ne se compare à rien. Toujours présente, traumatisante, qui se répète, épuisante, hante et entérine le mal. Qui imprégnait l'ATMOSPHERE. Que cette femme/enfant tentait de circoncire, de faire taire – peut-être parce qu'elle ne la connaît que trop, craint d'y faire face de nouveau – et d'endiguer le mal avant qu'il ne survienne par des mesures prophylactiques. Le conjurer en n'y pensant pas — Ne pas penser à mal/l'angoisse : c'est tout un.

Pour saisir L'ANGOISSE, il faut comprendre – ici et maintenant – ce qu'est – en substance et conscience, existence et attribut – l'INNOCENCE de l'enfance. Le commissaire-adjoint y parvient en épilogue, qui s'en souvient, se range par là même du côté du criminel, ramènerait presque à la r-/m-aison son supérieur et l'enfant. Si ce dernier ne décidait. De reprendre son geste, sa vie, son destin, sa mort en main par un récit en forme de manifeste, dernière inca-rn-/-nt-ation, synthétique et dialectique, révoltée. S'il n'était suivi, récupéré. Par la mère à la faveur de la nuit, des circonstances et du silence, porteuse-pleureuse de la tragédie annoncée contre laquelle nul ne peut RIEN. Et d'une fin. Parmi les plus belles, les plus fortes, de la littérature.


« C'est une histoire de bougies.
L'héroïne est tout simplement une bougie. »

Sous couverture (frise chronologique, organ(-)igramme), col Claudine/Colette, veste rayée, mèche folle – non pas la mère non pas le fils, mais les deux à la fois – il y a Hélène Bessette (LNB7). Qui s'écrit dans l'ombre, brûle et éclaire en même temps qu'elle se consume. Manifeste, décrypte et politise le corps social. Prend fait et cause et corps et âme – un corps et une âme qui sont ceux de la littérature, ainsi que ses armes, avec l'importance que l'on sait, devine à la lire, qu'elle y attache. A l'image de ces Vingt minutes de silence, l'œuvre d'Hélène Bessette, en tant que femme et écrivaine (si tant est que l'on puisse/veuille distinguer les deux) est (et demeure) aussi puissante que subversive.

A l'avant-garde, en éclaireuse – en va-et-vient constant plutôt qu'à contre-courant – de son époque. Avec ses mœurs et sa culture (« Et la pile Wonder ne remplacera jamais le soleil absent de ces vingt minutes de nuit. »). Ses écrivain·e·s, et les rapports qu'ils entretiennent. A la langue, aux(x) silence(s), à l'attention portée. Aux codes, à l'écriture, au cinéma, à la guerre, au quotidien, à l'autre, à la misère. A Duras (Hiroshima mon amour, 1959), à Debord (La société du spectacle, 1969), à Perec (ici la description d'une coupe de cheveux, là celle du pantalon de velours ; Les Choses, 1965, Un homme qui dort, 1967), à Leiris qui l'a découverte, à Queneau qui l'a publiée.

« – Un drôle de biseness, dit le gosse
et
je me demande qui a inventé les cagoules. »

Dix ans seulement après la Seconde Guerre Mondiale, entre Oulipo et Nouvelle Vague, le récit se fait/veut procès, (re)mise en scène/œuvre/cause du pro-cessus/cédé. A grands coups de capitales, répétitions, ellipse(s), oral (« asssasssin.sss », « l'aaenngéoidezesseeu. », « a aine jé oi deuzaisse eu. »), Hélène Bessette libère la langue, se place en retrait, plante le décor et le lecteur avec. Une syntaxe, une disposition toute d'esprit qui s'inscrit dans la typo-/topo-/graphie. Abat ses cartes, révèle les ficelles du métier, laisse apparaître le script (« Pour en revenir aux pages précédentes », « à la page 20 »), les acteurs (« Les figurants par derrière ») et leurs silhouettes (« les personnages de cette histoire ne sont pas solides, ils s'effondrent. »). En résumé : toute la machinerie qui rend le meurtre effectif. Fait de cette scène du crime reconstituée un théâtre des opérations.

Pour saisir et mettre à jour le véritable enjeu du crime et de sa nature. Du parricide et de l'adultère comme dérèglements. Du meurtre comme tabou/interdit social touche, plus que l'universel, l'historique fondement de la société patriarcale. D'où ce sentiment équivoque, vis-à-vis. De l'existence, selon qu'elle est vécue (perçues) mesquinement (bourgeoisement) ou misérablement (« comme l'on juge les gens d'après soi ») ou plus rarement (sinon jamais) dans toutes ses possibilités. De la condition de la femme (« L'oreille extra-lucide des femmes dans les nuits mortes, lourdes de tout ce que nous n'avons pas eu, de tout ce que nous voudrions, de tout ce que nous n'aurons jamais. ») et de l'enfant (« Et c'est si facile de faire payer un enfant […] Et l'enfance est une situation inférieure […] Nous sommes les enfants qui rendons les coups. »). Autant de faits et causes qui rejoignent, par leur caractère magique & opératoire (« Dans leur esprit neuf, les mots ont encore une valeur intrinsèque. Tout leur sens. ») la nature même de la littérature.
 

« Le Nouvel Attila va publier dans son label Othello l’œuvre intégrale d’Hélène Bessette, qui donne à voir un monde intime, personnel et puissant, à l’image des hommes et des femmes qui y vivent. »

Il faudrait lire (tout) Bessette, découvrir. Sa vie (davantage que ne l'indique l'organigramme de couverture — « OBSCUREMENT à Levallois ») en parcourant la biographie réalisée par Julien Doussinault. Sa pratique de l'écrit exposée dans Le Résumé. Ses mémoires dans On ne vit que deux fois, inédit à paraître chez Le Nouvel Attila. Ses prises de position et engagements contre la peine – « Le châtiment n'a jamais effrayé les criminels », – de mort réelle et symbolique administrée par l'institution – vingt ans avant L'Instinct de mort de Mesrine et Surveiller et punir de Foucault, deux ans avant les Réflexions contre la peine capitale de Camus et Koestler à une époque où la guillotine continue de tuer légalement en France. Comprendre son rapport. A la presse, à l'injustice(-) manifeste, qui la poussent à rédiger ces Vingt minutes à partir d'un fait divers réel. 

A ce titre, Vingt minutes de silence est un livre à la fois facile d'accès et exigeant. Un métapoème presque calligramme. Un récit en spirale. Un jeu de « Qui a tué ? », qui croit en l'efficience du roman poétique, de la littérature (« C'est très dangereux de s'endormir en lisant des romans policiers. »). Pointe ironiquement la lecture comme – en d'autres temps le théâtre, le jeu de rôle – corruptrice des jeunes âmes. Incarne physiquement, comme personne, un sentiment, une situation (« C'est-le-père-qui-n'a-qu'un-dos. Et vous savez très bien que les bras ne fonctionnent pas dans ce sens-là. »). Toutes choses qui amènent aujourd'hui encore à réfléchir sur ce qu'est/peut/pourrait être le roman contemporain en soi et au regard de la société dans lequel il évolue.

Lancée à l'aube du centenaire de la naissance d'Hélène Bessette, cette ambitieuse édition de l'œuvre intégrale rend justice à un corpus et à une autrice hors du commun dont le talent n'a d'égal que le dénuement, le labeur, l'anonymat, la défection de ses pairs, subis et vécus malgré treize romans parus chez Gallimard. Une redécouverte qui, au regard de la solitude de l'autrice et de son importance, de l'engouement critique qu'elle suscite et de ses perspectives (de la réédition de six opus par Laure Limongi [collection Laureli, Léo Scheer 2007-2011] et de l'essai biographique de Julien Doussinault à la reformation du GRP [Gang du Roman Poétique] en passant par L'attentat poétique [Cerisy, colloque du 20 au 27 août 2018] ne pouvait, sous l'égide des éditions Le Nouvel Attila, se poursuivre que sous la forme d'une odyssée passionnante et collective.

Déjà parus chez Le Nouvel Attila :
1-Vingt minutes de silence (19 mai 2017)
2-Garance Rose (19 septembre 2017)
3-
On ne vit que deux fois (9 mars 2018)
4-Ida (8 juin 2018)