jeudi 6 octobre 2016

Sombre aux abords, Julien d'Abrigeon

Moteur, ça tourne. Bruit sur le vinyle, sur la photo. Grain. Grésil. Peur. Haro. Sur la ville, aux abords. Chevaux sous le capot, cheveux au vent. Lunettes noires pour une nuit blanche. La clé des Champs sur le contact, devant soi une avenue, un boulevard. Eblouissante découverte de cette rentrée, après Le Bal des Ardents et Cendres des hommes et des bulletins, voici Sombre aux abords de Julien d'Abrigeon, sorti le 1er septembre chez Quidam.

Un recueil phare qui frappe le regard, met en joue, en joie et en musique deux fois cinq nouvelles, dix petits bijoux à l'obscure clarté dont les héros, aussi morts que fous, nous entraînent sur les chapeaux de roues dans une chevauchée fantastique entre polar déjanté et chicanes poétiques.

 Julien d'Abrigeon, Sombre aux abords, Quidam 2016. Crédit photo © Lou Darsan

« Cent soixante-dix chevaux, assoiffés. Toute une cavalerie au repos, sous ma fenêtre, sur le parking, sous le capot, à l’affût du premier coup de clairon. »

Aux abords, en exergue : Truffaut, Desnos. Back to the basic. B.a.-ba Face à/beside. Typo. Typo. Bruits de frappe. Typo. Typo. Petite frappe, bête humaine. Typo. Typo. Typo. Qui. Slash/Par touches. A la fin de l'envoi. Fin de l'envoi. L'envoie. Curseur. Chariot. Typo. Typo. Typex. Le type aux commandes c'est moi/lui. Pas à ma/sa place. Le je/tue/il du rôle qui. Misfits/Desaxés. Au dehors, la vil(l)e. Je/Il sors/t Alors ça casse, forcément, ça rompt. Le coup. Net. L'accident. Lumière cru(ell)e, aveugl(ant)e. Meursault, la nuit. Cas(sos) sensible, qui dérape, quitte. La chaussée. Quitte à trépasser. No trespassing lit-on sur les bandeaux croisés – aucune eff/infraction, juste : « c'est le Bronx dans le Massif central ». Misfits/Desaxés.

« Mon sang fait plus d'un tour dans son sang, frappe à contre-coups, monte à la tête, envoie du bois, batte qui frappe aux tripes, une bonne gauche au foie. »

« Il faut filer », quitter les lieux à la bourg, exode rural, partir pour toujours puis revenir un jour quand on n’appartiendra plus à rien, ne tiendra plus à un fil, quand on aura brisé/créé les liens, les lieux qu'il faut pour pouvoir s'en tirer à nouveau. De toute façon on n'était pas à sa place - « je ne comprends pas grand-chose à ce qu'il se passe autour de moi. Je n'ai jamais compris » - qui comprend. Qui. Qui s'extirpe, ex-tripes, chair à con, à canon à proton, bon à rien - « Tu es petit, tu es laid, tu es sourd, tu es un débile léger. » Tuer les voix tout autour, charognes et charøgnards, tour à tour. Y laisser des plumes ou se/les p/r/endre. Ecrire avec son, ses sens, retournés. Et puis retourner au charbon. Poussière redevenue poussière. Résignation, résilience, rêve devenu réalité.

« J'ai un projet, petite. Tu ferais bien d'écouter. »

Soudain l'horizon. Aride comme le Soudan. Comme le discours du laboureur à ses enfants. Vingt fois sur le métier, on vous l'a fait, non ? Le coup du mérite. Ou bien. Les insultes, encore, le mépris en premier. Ou bien après, si. Refusé, réfuté, remis à plus tard. Mais – il n'y a pas de mais. Il faut bien que quelqu'un fasse le boulot. De gré ou de force. S'y faire. Et si fer il y a : labourer. Avec l'espoir de s'en sortir, d'y arriver enfin. Avec son cœur, son âme, ses mains. Histoire sans fin, Sisyphe sur les genoux, sur les talons, talion boulet et pierre. Tout à prouver, sa culpabilité d'abord. Et pour ce faire. Rouler sa bosse, buter le gars de la station. Sale gosse à la dérive. Fureur de vivre. De ce côté-ci de la barrière, de l'Atlantique, de l'enfer. A bout de souffle. Misfits/Desaxés. 


« Je suis leur fils unique, donc leur seul héritier. »

Réécrire l'histoire. De ce roi fou de n'avoir pas. De ce môme qui veut tuer ses vieux. Porter le chapeau en guise de prologue. En gros. Titre dans les journaux, rubrique à branques, fait divers. « A part la sévérité du père, aucun incident particulier dans la vie de cet adolescent de 16 ans n'explique son geste. » Mythologies de barges, panthéon décousu : Tom Waits, Gottlieb, Led Zep et PMU (cherchez l'intrus). Psychosociologie brève de comptoir. Etre ou avoir. Une brêle. Ou une pétoire. Collection d'armes - de CRS, de SS - du père. Un « solide fond hitlérien (…) “Un silencieux, plutôt brave gars” ». Profil classique des anormaux, de ceux qui déraillent ou dérouillent, c'est selon, souvent les deux à la fois — « Il y a des façons d'être sévère que vous ne pouvez pas piger. ». Aplomb. Dans la tête ou dans l'aile de la R5. Sang chaud, sang froid. Réaction. Action.

 « Tu te crois dans une série américaine ? »

« Dimanche-gigot-haricots ». Faut filer, c'est pas faute de vous l'avoir dit. Cesser de creuser. Le pater et la terre. Fils de fils de fils de. Ad aeternam et ad patres. « Il fallait le faire ». Retour de l'éternel retour de l'éternel. De l'Age d'or et du paradis perdu. Sacrifier ses fils. Il faut bien que quelqu'un fasse le boulot. De gré ou de force. S'y faire. Et si fier avec ça. Mais, encore – pas de mais. « Tout a dégénéré ». Le fils en premier. Slash encore. S'lâche vraiment. Bouc émissaire. Le chemin à l'envers. Karma, rachat, pardon, rémission - « le retour se paye cash » - manivelle, bâton, talion, malédiction. Tous les visages de la colère, de la misère. En somme : de la commisération. Je n'ai rien fait commissaire. Rien que l'on ne m'ait fait faire. Mon boulot. Fallait bien. Que jeunesse se passe. Comme dans un nouvelle de Dynamo Bugatti : violente, incomprise et sommaire.


« J'appuierai un peu plus, rétrograderai en vue d'un surrégime et
je me tirerai
d'un coup. »

Typo. On engloutit les kilomètres. Typo. Typo. Avale le goudron. Typo. Typo. Typo. Tape/fait le dur. Typex. Typo. Typo. Faux départ. Caler. Au point mort du jour. Silent night, Howly night. Beat générateur. Ginsberg, Kerouac, Burroughs. Connaître, bibliquement, cette nuit américaine. Prendre sa part et quitter le troupeau, Bonny Parker and Clyde Barrow. Ascenseur pour l'échafaud. Rendre la monnaie, donner le change, tenir le cap, la barre, station debout. Oublie la MilkyWay®  : nuages à l'horizon. Le je encore, le franc je qui s'épanche à la portière, et flanche. Faut y aller, j'te dis. Recommencer. Pour le meilleur toujours, le pire avenir. Même dans la mer, là Moïse jusqu'au cou - « Tu me, tu vas voir la mer, je t'y mène, tu me. » On n'a plus le. Les maux se meurent reflets dans l'eau l'arc-en-ciel dans le gasoil l'hydro carbure. Mais à quoi. Rien. Toux.

« Dans sa chambre, Candice punaise des hommes. »

Dragon, gargouilles, fil d'Ariane, labyrinthe, reine, Cerbères, Argos et Persée. Chanson de geste et gestes d'échanson. Icônes du cinéma, « Des Brando, des Mitchum, des Delon ». Qui détonnent, déconnent, qui. Tournoi. Rodéos urbains, taule contre tôle, file contre fille, rencontrée la veille, que l'on revoit, froissée au matin. Ne pas nier le rien, à perdre, à gagner, qui unit dans la nuit l'amour et la mort. Kilomètre départ arrêté, on dit : on sait comment cela finit. A chacun ses clichés. La même histoire, tragique, qui défile dans le rétro. Jusqu'aux douze coups de minuit où la fée carrosse faite carcasse, passée au crible, se change en six douilles aux frais de la princesse « cendrier, tri sélectif, + courses au Carrefour Leader Price Leclerc, vous avez la carte du magasin ? » Y perdre son latin, ses illusions. Ou partir à point. Retrouver l'argot de Godart, son univers : « allons-y Allonzo. »



« Dans la Grand'rue je passe, les chiens aboient hurlent gueulent tirent sur les laisses, prêts à mordre, puis kwaillekouaillent penauds, la queue rentrée, mais la gueule levée, hurlant à la lune qui est déjà là, trop tôt. » 

La nuit s'emmêle, beside. Le disque tourne, lunaire. Promesse d'une [autre] terre. (Se) Braquer. Rouler. (Se) Dé(b) rou (il) ler. La radio souvent, pour sentir. La peau, les os. Effets doppler. Echos. Voix de garage : chamois et cambouis. Epopée au polish, épique, chromée. Plus la force de subir, mais celle d'« exploser et souffler vent de face cette ville ordinaire. » De partir, mais pas seul. De voir d'un autre œil, d'une mémoire neuve. La nature reprendre ses droits sur la friche industrielle. La Défaite des maîtres et possesseurs, pour de vrai cette fois. La condition ouvrière, humaine, nubile. La reproduction sociale. Le café, la clope, fumée aussi, le froid que l'on exhale. L'exil, quotidien, matinal. Toute une vie perdue à prétendument la gagner

« Couché. Longtemps, je me suis levé bien trop tôt. Trimant sec, bossant dur, j'en ai abattu du boulot pour tenter de m'en sortir, sans dépasser, sans me salir, retour au clean. Réglo. Bon gars. Gentil. Assis. Couché. Pas bouger (…) Trop longtemps. Trop tôt. Couché. »

On a beau faire, dans le fond et pour la forme, abattre le boulot. Ce n'est jamais assez, jamais suffisant. « J'ai beau – ça finit mal. »  Dernier inventaire avant liquidation. Chronique de l'haleine ordinaire des braves gens, de leur abêtissement, du racisme infra/extra/ordinaire ordinaire, puant, du lotissement. Tous les lieux communs du vulgaire (« Voilà ton intérieur son reflet »). Contes à rendre, à vomir debout (« il m'est arrivé grande merveille »). Marre de tout ça. Alors quoi, sinon. Prendre de la distance, de la hauteur. Partir les mains en l'air ou les pieds devant. Contrer le désespoir, la désespérance. Et contempler la ville des abords avant qu'elle ne sombre (« D'autres terres existent et n'attendent que nous. »).

Bruce Springsteen, Darkness on the Edge of Town

« Nous sommes la forêt sans les arbres, ce que vos enfants doivent à tout prix contourner, car là sombrent les ténèbres, les loups noirs, les Arabes et les ogres. »

Ecrire sur Sombre aux abords comme d'Abrigeon écrit sur Darkness on the Edge of Town de Springsteen, c'est rouler en bonne compagnie sur les lignes blanches qui défilent. Sentir l'écriture, automatique, magnifique, qui kalache en rafale, tac-à-tac-à-tac-à-tac-à-tac-à-tac, attaque. Se surprendre à prendre de l'avance et, au moment où l'on s'y entend le moins, se faire doubler. Attendre au tournant, au feu rouge, au virage. Embrayer. Passer les vitesses. Chant I II III IV V Projections de microsillons. Variations sur un même thème. Odyssée pop, osée, à base d'épopopopée. Sonatine en uppercut majeur.

Sombres accords, aux abords, aux abois, qui proposent plus d'un 33, 45, 78 tours d'horizons dont les faces se répondent. Jusqu'ici Springsteen pour moi c'était Born in the USA au premier degré, la sale défaite des années quatre-vingt, le bahut qui craint, F1, formica et Chevignon. Tout ce que l'on peut faire et fuir ici et là dans le genre trivial, country et rural. Réuni ici dans un roman choral au style assuré et percutant par Julien d'Abrigeon, auteur-compositeur-interprète virtuose d'une série de liv(r)es écrits pour l'oral depuis plus de vingt ans (et dont on peut avoir un aperçu sur tapin²), l'ensemble prend une autre dimension, vivante, littéraire, poétique, archétypale. 


Au-delà de l'album du Boss qui confère son rythme et sa structure au roman, les aires d'influence ne manquent pas dans Sombre non plus que l'affluence aux abords. Qui participent à cette littérature de la route et des ronds-points dans la droite ligne et à l'intersection de l'esthétique du film noir, de la nouvelle vague, du polar, du polaroïd, de la country et du road movie américain.On retrouve avec bonheur Pierrot le fou qui patine et mouline dans les scènes d'accident et les dialogues. On s'étonne, dans une folle et brusque euphorie, de s'entendre dire J'ai toujours rêvé d'être un gangster à la lumière blafarde des stations-service la nuit. Et si Les convoyeurs attendent continue de nous faire fuir, c'est que son réalisme, comme celui du roman, dérange.

Alors on s'interroge, on regrette, on espère, que le cinéma français (on recule rien qu'à la mention, se sauve ou se souvient) déroge davantage, que la littérature, et l'art en général (tout ce qui fait, qui dit, la vie et le réel dans leur entièreté) se libèrent du bon goût, de la morale, et de l'ordre prétendument (r) établi. On y travaille, en joue. Sans freins ni fin. Les pieds sur terre. Le plafond de verre c'est notre plancher.

A la faveur de la nuit, là où paraît/disparaît le jour, on roule des mécaniques au comptoir, les mains dans les poches, galopins, formidables. Sitôt servis, on clame, on crie et on calte. Avec et à fond la caisse. Sombres aux abords, personnages anonymes, on évite l'autoroute. On emprunte les sentiers autrefois balisés devenus désert, repeuplés à nouveau. On a soif d'aventure, on s'abreuve à la source, on vit d'amour et d'eau fraîche, l'hyper et l'inter nous parlent de textualité, pas de marché. Et si on s'en tire — casse littéraire du siècle et carcasses de romans — ce ne sera pas par accident. 

On se retrouve ici prochainement et Chez Charybde le 3 novembre, où Lou et moi auront le plaisir d'être Libraires d'un soir. Venez nombreux !


Cover, texte et photos texte © Eric Darsan. Photo d'intro © Lou Darsan. Vidéo officielle et extraits issus de Sombre aux abords © Julien d'Abrigeon 2016. Feat. © L'époque, la ville, leurs abords et ceux qui les peuplent. Vidéo "J'ai toujours rêvé d'être un gangster". Réalisé par Samuel Benchetrit, 2008, à voir absolument. Ainsi que l'excellente chronique de Lou pour Udl, qui donne une autre dimension à cet univers. 

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