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mercredi 16 mars 2016

Le Monde des contrées, Les 400 coups & Eric Darsan

Demain 17 mars sort Le Monde Des Contrées, introduction à l'univers des Contrées par vingt artistes et un critique littéraire, une présentation générale du cycle des Contrées dont j'avais abordé les premiers volets avec vous ici même pour la première fois il y a un an déjà et que j'ai eu le plaisir de réaliser depuis avec le collectif Les 400 Coups et les éditions Le Tripode.


Pour une fois je laisse la parole à d'autres, en espérant que le livre vous plaira et surtout, comme je le disais , qu'« il étendra à travers vous le lectorat de l'auteur et de son éditeur parce que c'est un peu l'idée avant et après tout. »

1— Présentation de l'éditeur : 

« Le 17 mars, tout le cycle sera réuni au Tripode, avec l’édition ou la réédition de 4 opus. À cette occasion, les éditions Le Tripode éditent un petit beau livre qui a autant valeur de point route pour les aficionados que d’introduction pour les curieux novices : Le monde des contrées.

Anna Boulanger, Le domaine abandonné

Au milieu des années 70, à la manière d’un rêve, Jacques Abeille s’engageait dans l’exploration d’un monde imaginaire en écrivant un roman : Les Jardins statuaires. Depuis, de livre en livre, s’élabore l’univers extraordinaire des Contrées, avec ses règles et ses fantasmagories. Que ces vingt artistes-sérigraphes soient ici nommés : Anna Boulanger, Loïc Creff, Sylvain Descazot, Marie Drancourt, Julien Duporté, Anthony Folliard, Julie Giraud, Sophie Glade, Eléonore Hérissé, Audrey Jamme, Matthieu Lautrédoux, Brutt, Julien Lemière, Eric Maher, François Marcziniack, Lilian Porchon, Estelle Ribeyre, Antoine Ronco, Olivia Sautreuil et Nicolas Thiebault.

Concomitamment à ces parutions se tiendront un nouveau colloque à la Bnf, une grande soirée de lecture à la Maison de la poésie et une exposition au Point Ephémère. »

Lillian Porchon, Le Prince
2— Quelques extraits :

Je vis de grands champs d’hiver couverts d’oiseaux morts.
Leurs ailes raidies traçaient à l’infini d’indéchiffrables sillons. Ce fut la nuit.
J’étais entré dans la province des jardins statuaires.

« Lorsque l’on aborde Les Jardins statuaires, on est saisi d’entrée par une sensation de dépaysement, l’étrangeté des détails, la profusion et la richesse de leurs descriptions minutieuses, la progression labyrinthique du récit, son aspect fantastique, emphatique et poétique (…) roman d’initiation, roman d’aventures qui flirte avec la fantasy, roman classique dont la beauté et la pureté relèvent de l’épure comme de l’architecture, Les Jardins statuaires est le fruit d’un impressionnant travail de pensée, de recherche, de rêverie et d’écriture. Porte d’entrée du cycle des contrées, le roman soutient par son pouvoir d’attraction le déploiement d’une œuvre monumentale. »

Le Prince, illustration par Lilian Porchon

« Le cycle des contrées est indissociable de la géographie de ses territoires, qui lui donne une consistance concrète et saisissable. Nous pouvons en mesurer l’étendue, bien que l’action du Veilleur du Jour se situe essentiellement à Terrèbre. Bordé à l’ouest par l’océan sans fin, à l’est par le Fleuve mort, au nord et au sud par deux déserts, ce monde ne paraît offrir que de sinistres perspectives. Mais le roman recèle une multitude de toponymes empreints de légendes rapportées à la capitale par des exilés tels que Barthélémy, et qui promettent maintes péripéties au lecteur et voyageur qui quitteront Terrèbre pour s’aventurer dans le reste des contrées… »

« À travers les barbares et tous les exilés de ce roman, Jacques abeille interroge de façon intemporelle les tensions entre culture et civilisation, individus et sociétés. »

Le refuge du prince, illustration par Anna Boulanger

« Suite naturelle au roman Les Barbares, La Barbarie expose une civilisation très différente, qui méprise les mots et ne connaît que l’oppression. Cette dernière s’exerce à tous les niveaux, sur le corps humain comme sur le corps social, sur l’espace privé comme sur l’espace public. Elle dicte les normes qui s’appliquent aux bâtiments comme aux comportements. Au besoin, elle utilise la censure ou la répression, recourt à tout un arsenal de médecins et psychiatres, de médicaments et drogues, de discours spécieux. Ceux qui se retrouvent soumis à ce long processus de déshumanisation, privés de leur libre arbitre et niés dans leur existence propre, deviennent l’instrument du pouvoir. »

Le domaine du faiseur de nuages, illustration Mathieu Latrédoux

« Périple mirifique illustré des dessins de François schuiten, hymne à la liberté, Les Mers perdues invite à la contemplation et au songe.. Les longues et belles descriptions des ruines introduisent une méditation sur les civilisations disparues et révèlent finalement les origines des contrées. »


Le Monde des contrées, Essai illustré 64 pages, Prix: 7,00 €Pour le découvrir en 3D, cliquez ici
Vous pouvez retrouver d'autres photographies illustrant le travail de sérigraphie sur la page Facebook des 400 Coups de L'Atelier du bourg, et le corps du texte, présentation et analyse, sur ma page et sur Pinterest. Pour le reste, rendez-vous au Salon du livre et en librairie !

vendredi 19 juin 2015

Les Barbares, Jacques Abeille

Après un mois d'avril dédié à la musique, après un mois de mai rétrospectif commémorant les cinq ans du blog, après la présentation de la rentrée littéraire le Tripode et Verdier, nous poursuivons enfin notre belle série commencée à l'aube du printemps et consacrée au cycle des Contrées de Jacques Abeille édité par Le Tripode avec Les Barbares.

« Ils n'arrivaient pas seuls mais eurent tôt fait d'être les maîtres ». Aussi, après avoir été autant pressentis que craints dans Les Jardins statuaires et Le Veilleur du jour, Les Barbares qui donnent leur nom à ce troisième volume du cycle des Contrées occupent désormais Terrèbre, la capitale. 

Offerte à eux par des manigances politiques, des soldats séditieux et une population par trop licencieuse, la ville déchue dont l'auteur nous décrit la vie quotidienne est tout d'abord le théâtre des faits et gestes des nouveaux venus. C'est ainsi que nous découvrons, quoiqu’étrangers encore, avec tout le lot d'interrogations et d'incompréhension qu'ils suscitent, les envahisseurs dans leurs œuvres et dans leurs mœurs, leur souveraine indifférence à la concupiscence, leur dédain des richesses, leur équanimité tandis qu'ils redessinent le maillage de la capitale au mépris des citadins et tribuns survivants corrompus par la peur et le vice. 

L'exposition de cette société nouvelle, par un procédé qui rappelle celui des Jardins, nous parvient grâce au narrateur, professeur élève d'Evariste Destrefonds que nous avions rencontré dans le Veilleur et qui, pour mémoire, nous mettait en garde contre l'agitation politique. Soucieux de faire prévaloir le rêve et le jeu contre « l'esprit de sérieux utilitaire », ce dernier charge notre héros d'apprendre la langue des barbares puis de traduire le dernier livre des Jardins statuaires remis à lui par un mystérieux cavalier. C'est alors que se rejoignent la légende des Jardins, celle du voyageur et celle du Prince des steppes qui entend coûte que coûte retrouver celui-ci grâce à notre narrateur qu'il entraîne avec lui dans une formidable équipée à travers les Contrées. Un voyage fantastique qui nous mènera à l'origine des Barbares, du Veilleur et, peut-être, à celle du premier voyageur, des Jardins et des premières statues.


Plus que jamais au sein du cycle des Contrées, il y a ici des histoires de mémoire, d'échos et de miroirs, des rêves de petits garçons et de grands hommes, de petites filles, de femmes et d'amazones, d'iniquités et de vengeance, de promesses, de légendes et de prophéties, d'amour et d'amitié, de vie et de mort, de voyageurs et de livres rencontrés ou attendus. Nous retrouvons également la guilde des hôteliers, les forestiers, les bûcherons et les charbonniers, mais aussi les bergers, les pêcheurs et, bien évidemment, les jardiniers : tout un monde organisé, codifié, constitué de rites et d'animosités ancestrales. Nous renouons avec le rôle initiateur de la femme concernant tout ce qui touche au corps et au cœur (« Vous comprenez, ce sont les mains d'une femme qui donne sa peau à un homme. »), celui de l'épouse, celui plus particulier encore de la nourrice et, avec elles, la question de prostitution, de l'infidélité, de la jalousie, des liens et du sang, celle de la virginité perçue très intelligemment comme un problème d'homme, comme dirait Ferré au sujet de la mélancolie et de la tragique « maladie à la mort » qui touche parfois les amants.

Aussi Les Barbares, à l'instar de ses précédents, est-il un roman tout à la fois tragique, épique, enflammé, drôle, romantique, érotique, intelligent, réfléchi et rythmé. Les descriptions sont plus variées encore qu'elles ne l'étaient par le passé, plus belles et plus justes, entre le bleu du ciel et l'âpre poussière, le cours de l'eau et la fougère, auxquelles s'ajoutent la question du climat et celle des frontières. L'on retrouve également les rapports étroits qui existent entre l'homme, la terre, la pierre et les statues, les paysages intérieurs et extérieurs, leur influence réciproque, la place des ruines, à mi-chemin entre nature et constructions humaines qui s'offrent à la vue et à l'imagination. Il n'est plus temps de butiner, d'aller à son rythme au gré du monde persistant imaginé par le grand Jacques. On est ici au cœur de l'écheveau, de la toile tissée par Abeille et dans laquelle le lecteur se laisse prendre sans jamais s'emmêler, avec une connaissance plus sûre et plus sympathique des Contrées toutes entières, une familiarité qui cependant se laisse régulièrement surprendre. Les personnages et leurs mobiles sont toujours plus complexes et plus sensibles, les us et coutumes plus étrangers et plus subtils encore qu'il n'y paraît.  

Plus que jamais, la vie intime est au cœur des préoccupations de ce nouveau voyageur, au cœur de ses actions aussi, qui voient jaillir pour la première fois l'érotisme jusqu'ici contenu dans les précédents volets du cycle des Contrées pour s'arrêter cependant, eu égard aux amants, au seuil de ce que l'impudeur amoureuse pourrait plus crûment révéler. Les Barbares constituent ainsi la poursuite dense, riche et prenante, d'une grande épopée, la continuité d'un cycle monumental, d'un grand roman d'aventure labyrinthique et entraînant. Où la fantasy mythologique du Seigneur des anneaux rejoint le mythe dépaysant de Lawrence d'Arabie. Où l'on voit, où l'on vit, à travers des paysages, des visages, des figures, des amours connus mais toujours renouvelés. Où la majesté et la démesure du prince n'ont d'égal que sa folie et ses enfantillages, « l'inconduite des femmes » leur fierté, leur indépendance et leur beauté. Où se pose encore et toujours la question de l'écrit, de la transmission par les livres, gardiens de la mémoire et de la civilisation car, si « la pérennité de la chose écrite peut fasciner bien des gens, elle n'impressionne guère un homme qui agit sans cesse dans le présent ».


Et cependant, parce que « les mots commandent », le secret est souvent de mise, de même que la pudeur, chez ces cavaliers dont la civilité et l'honneur l'emportent souvent sur celle des Terrèbrins et parfois même sur celles du professeur. Et puis parfois, aux détours de cette quête qui prend progressivement l'allure d'une enquête pleine de péripéties, de rebondissements, de mensonges et de dissimulation, de fausses pistes et de faux-semblants, l'on se met à douter. Le voyageur, les Jardins mêmes, n'auraient-ils jamais existé, sinon que dans un livre ? Ce monde ne serait-il pas un rêve et ce livre « l'œuvre d'un fou » ? C'est pourquoi sans doute l'on redoute de quitter celui-ci. D'ailleurs c'est un livre qui se lit d'un trait de carreau, un livre « pour grand lecteur » me disait Lou, un livre dont le rythme nous est dicté par les étapes du voyage, qu'on ne peut lâcher sans risquer d'être lâché par lui. Un livre, enfin, qui vit, qui parle, qui nous entraîne avec lui loin des garde-fous, nous pousse à éprouver notre propre subjectivité, notre propre subjectivité en épousant la sienne.

« Je suis un homme et rien de ce qui est humain ne m'est étranger ». Rarement la phrase de Térence n'a trouvé plus juste illustration que dans l'œuvre de Jacques Abeille, qui met en exergue par l'éclairage des analyses de son narrateur tous les ressorts de la vie humaine et de ses relations à la lumière du Vrai, du Bien et du Beau, avec pour corollaire un profond mépris à l'égard des « garde-chiourmes » et de l'arbitraire, une dénonciation du mercantilisme et des crimes environnementaux. Et puis, à l'instar et cependant à l'opposé du parlenigm d'Enig marcheur, la langue d'Abeille est communicative, incitative. Elle doit être dite pour être ressentie. D'ailleurs à force de lire et d'écouter Abeille l'on serait tenté – tant s'en faut – de parler comme lui. Enfin ces Barbares avec un grand B nous rappellent tous ceux qui les ont précédés, les peuplades nomades, les Vikings, les Berbères, les Sikhs aussi, à la rencontre desquels nous sommes allés lors de notre voyage en Inde l'été dernier, pays dont le souvenir m'est également revenu à l'évocation luxuriante et ramassée d'édifices qui m'ont rappelé ceux de Gwalior et de Khajurâho.

Témoin tardif mais privilégié de l'histoire des Contrées et du Prince, personnage très contemporain en ce qu'il cherche une place qui ait du sens au sein des sociétés qu'il intègre bon gré mal gré et qu'il explore à cette fin, le héros des Barbares nous offre un récit total et vivant constitué à partir du journal qu'il tint, récit où la nostalgie du vieil homme qu'il est devenu le dispute parfois, progressivement, à la vivacité des souvenirs du jeune homme qu'il était. A travers eux, à travers lui, à travers tous les exilés de ce roman initiatique, Jacques Abeille interroge de façon intemporelle, et donc très actuelle, l'évolution de la culture vers la civilisation et les rapports qu'entretient notre société avec ses citoyens et avec les sociétés qui l'avoisinent de près ou de loin. Qu'est-ce que la barbarie ? Où réside-t-elle ? En quoi consiste-t-elle ? Qui vise-t-elle et pourquoi ? Autant de questions qui se posent et se poseront davantage encore lors du prochain volet du cycle des Contrées.


En attendant de retrouver celui-ci, l'édition proposée par Le Tripode et que Frédéric Martin avait déjà menée à bien à l'époque d'Attila, fait ici encore l'objet d'une attention particulière avec cette couverture de Schuiten montrant un feu de camp entouré de cavaliers et de chevaux paissant — « vaguant » pour reprendre l'expression de Jacques Abeille — entre les ruines de ce qui pourrait être l'abbaye de Terrèbre. Ici la carte devient le territoire, que l'on découvre dans son entier à la fin, dont les détails accompagnent à point nommé et très à propos chaque entrée de chapitre, mêlant avec brio la topo et la typographie et traçant des sillons sur la tranche de l'ouvrage.

D'autre part, tandis que l'ordre des parutions autrefois proposé par l'auteur et son précédent éditeur proposait Les Voyages du fils et les Chroniques scandaleuses de Terrèbre à la suite des Jardins et du Veilleur, Attila puis le Tripode ont choisi d'aller directement à la rencontre des Barbares. Un choix très judicieux, ce troisième volet du cycle ayant la particularité de se proposer indifféremment, narrativement et chronologiquement, comme la suite directe de chacun des deux précédents avant d'introduire le dernier tome – les précédents devant suivre, à commencer par la réédition prochaine de la version Schuiten des Jardins — du cycle des Contrées publié par Le Tripode intitulé La Barbarie.

D'ici là, à quelques jours de la Fête qui lui est dédiée, j'ai le plaisir de vous annoncer que nous retrouverons la musique, ainsi Le Mot et le reste, dans moins d'une quinzaine de jours pour la suite de cette autre belle série qui mettra à l'honneur, après le Tome I, le Tome II des Musiques savantes de Guillaume Kosmicki, en vous souhaitant d'ores et déjà à toutes et à tous un bon début d'été.



Extraits et illustrations © Le Tripode, Jacques Abeille, François Schuiten et Pauline Berneron

samedi 21 mars 2015

Le Veilleur du jour, Jacques Abeille

Après Les Jardins statuaires et un détour par Vilnius Poker, nous reprenons notre exploration de du cycle des Contrées de Jacques Abeille avec Le Veilleur du jour qui sort le 26 mars et que j'ai eu le plaisir de découvrir en avant-première. A cette occasion, je tiens à remercier Lucie et Le Tripode - dont j'avais déjà eu l'occasion de vous parler lors de la parution de Glose - pour l'envoi comme pour le magnifique travail d'édition réalisé ici comme ailleurs par la maison.  

Avec Le Veilleur du jour, second tome du cycle, l'auteur nous convie à un nouveau voyage, très différent du premier, non moins étrange mais plus palpitant encore. 

Bienvenue à Terrèbre. A mesure que l'on s'éloigne de l'éternité des Jardins statuaires, l'Empire tout entier semble converger vers sa capitale aux allures médiévales, ville d'exilés, de déracinés hostiles offerts au commerce et à la promiscuité par l'administration, la police et les guildes. « Ce n'est plus un pays, c'est n'importe quoi », convient-on aisément. Et pourtant, mû par on ne sait quels mobiles, un autre voyageur, peut-être, que celui que nous avons pu connaître précédemment, répondant confusément à l'appel de ce foisonnement, a lui aussi quitté l'hospitalière campagne pour rejoindre la cité grouillante. Jardinier ? Alchimiste ? Bûcheron amnésique qui, fort d'un « oubli vigilant », n'a de compte à rendre à personne, celui qui se fera appeler Barthélemy Lécriveur, se voit dès son arrivée en ville contraint de limiter ses repas en attendant de trouver un emploi. Aidé par une servante dont il s'éprend et par un aubergiste une nouvelle fois bienveillant, il abandonne bientôt son projet de partir pour les îles pour devenir le gardien d'un entrepôt vide avec cette question qui déjà le taraude tandis qu'il explore le « labyrinthe désordonné de la ville » : « Mais le cœur, où est-il ? » 


« Il n'y a de droite solitude que vers un appel » : fidèle à son adage, Le Veilleur du jour, au-delà du mystère que recouvre cette fonction, se caractérise par une écriture et une histoire empreintes d'un romantisme fervent, exacerbé, faisant la part belle à l'amour à travers les nombreuses envolées lyriques des amants. Les disputes et les emportements y sont aussi tragiques que sincères, les sentiments et les sensations parfaitement restitués. Le ton enfin, à la fois intime et théâtral, laisse une large place tant à l'introspection qu'à la description imagée, métaphorique, du moindre épanchement. Loin du constat froid, de la description brute, du roman post-moderne, Jacques Abeille fait montre d'une parfaite maîtrise de toute la palette de pensées et d'émotions qui fonde l'unicité de l'âme, de l'existence, de l'expérience humaines. Opérant un véritable travail cathartique où l'intime se veut le contraire de l'obscène, la liberté du vulgaire, il accorde ainsi à la femme aimée un rôle central, initiateur et catalytique, qui déclare à son amant : « Qu'importe qui tu as été, nous avons tout à faire ensemble ».

Alors seulement surgissent et se dressent, inexorables, l'aventure et son appel, celui d'un livre légendaire évoqué par un mystérieux antiquaire, celui du cimetière qu'il faut garder au-delà de l'entrepôt, celui des pierres, encore et toujours. Tandis que les Jardins se présentaient comme un conte philosophique, Le Veilleur du jour plonge davantage ses racines dans la fantasy. A la suite du héros, nous respirons ainsi l'atmosphère colorée des bas-fonds de la ville où toutes sortes de créatures demeurent tapies, comme à l'affût, des insectes géants à l'Ogre en passant par des chanteurs — « cette race de poètes faciles le plus souvent doublés de singes hurleurs » — qui n'ont rien à envier à la description faite par Nicolas Richard et Kid Loco dans Les Soniques, excellent pavé d'une passionnante érudition paru aux éditions Inculte. Et puis demeure aussi, prête à ressurgir, la « nostalgie des statues », celles des jardins que l'on retrouve un instant avant qu'elle ne sombrent à nouveau dans l'oubli, l'oubli de soi et celui des autres qui semble ici propre à la ville, peut-être même à l'ensemble des Contrées.


Débarrassée de sa gangue puis de ses oripeaux, polie par l'incessant travail d'excavation du Veilleur, paraît enfin la pierre sur laquelle, comme dans Les Jardins statuaires, reposent, à la fois exposés et dérobés aux regards, les fondements du monde décrit, et décrié. Ici, à travers la critique de la cité mouvante, dont les maisons toutes de bois, vivants fétus, dessinent la fragile architecture, ce n'est pas seulement la société qui est visée, mais toute la civilisation dont elle n'est que l'ultime et monstrueuse excroissance. Remontant à la source même du pouvoir et à son origine, Jacques Abeille distingue la réalité et le réalisme politique de son origine et de sa légitimité prétendues et prétentieuses. Brièvement mais sûrement, par l'entremise du professeur Evariste Destrefonds, son protagoniste, et du chancelier Frédéric Lonvois, son antagoniste, il expose clairement et précisément les enjeux et affrontements présents et à venir, condamnant sans appel la « perversion » que constitue « la passion du pouvoir », « sorte de besoin tenace et dominateur » qui, à l'aune de l'échelle de valeurs humanistes qui traverse et soutient l'ouvrage, se reconnaît encore parce qu'il « ne connaît des femmes que la prostitution ».

« Il n'y a qu'un monde, mais c'est un labyrinthe » : telle est, si ce n'est la leçon, du moins la clé qui permet de comprendre le parcours proposé par ce Veilleur du jour. Au-delà des intrigues politiques et personnelles, de l'utopie comme théorie politique, du mythe des premiers habitants « devenus captifs d'un empire qu'ils avaient eux-mêmes fondé par mégarde », ce sont mille tableaux plus chatoyants les uns que les autres — la découverte de la ville au petit matin après une nuit d'orgie, l'altercation entre deux vieux barbons au sujet d'une jeune fille, le changement de registre soudain dans le bureau du commissaire — qui s'offrent comme autant de miroirs, d'échos, de boucles au regard. A celui du lecteur évidemment mais également, une fois de plus, à celui de la femme, mesure de tout, auquel rien n'échappe, pas même le travail d'écriture de l'auteur à travers celui du commissaire et de son héros : « Elle découvrit avec stupéfaction que c'était leur propre histoire qui était relatée avec un luxe de détails quasiment maniaque, une emphase irrespirable ».


Pour toutes ces raisons, après avoir découvert il y a quelques années déjà Les Jardins statuaires dans la version luxueuse d'Attila puis illustrée par Schuiten, c'est avec un très grand plaisir que je retrouve aujourd'hui Le Veilleur du jour au Tripode qui, en l'invitant à rejoindre les autres tomes du cycle qu'il prolonge et complète, poursuit le remarquable travail d'édition entreprit en apposant avec cette pierre angulaire sa marque à ce monument littéraire et éditorial. Roman captivant, passionnant et clairvoyant, récit et objet à part entière, il présente à l'égal des précédents et à sa manière un nouvel aspect des Contrées dont nous pouvons désormais mesurer l'étendue grâce à la carte proposée par Pauline Berneron. Plus humain, plus humaniste encore que les Jardins statuaires qu'il surpasse contre toute attente, c'est également un roman charnière du cycle, second et dernier à se situer dans le temps et l'espace avant l'invasion des barbares, comme en témoigne encore l'ultime et avisé conseil du professeur face aux menaces simultanées de révolte, de répression et d'invasion : « Promettez-moi que vous ne participerez à rien, que vous serez patiente ; un temps viendra où l'avenir aura grand besoin de ceux qui, comme vous, auront su ne désespérer de rien ».


Un dernier mot, enfin, concernant la forme, Le Veilleur du jour se présentant au regard des Jardins comme une odyssée en trois parties où le ton et l'atmosphère se modifient progressivement, où la première personne cède devant une troisième, la narration devant le dialogue, tout en laissant une grande place à la description des paysages extérieurs et intérieurs, à l'image et au sentiment, nous permettant de retrouver avec bonheur cette poésie et cette emphase propres au grand style qui caractérise Jacques Abeille. A ce propos, en attendant de voir Les Barbares, tant évoqués dans Les Jardins statuaires et Le Veilleur du Jour, déferler dans le prochain volume du cycle des Contrées, j'ai l'immense plaisir de vous rappeler que le prix Jean Arp de littérature francophone sera remis à Jacques Abeille le 16 avril à Strasbourg. Récompensant « un écrivain de langue française dont le travail est particulièrement remarquable par l’originalité et la qualité de son écriture comme par la force de sa vision, le Prix se fixe pour but de promouvoir la diversité de la création littéraire de langue française, face au rouleau compresseur de la marchandisation du livre et de la mondialisation de l’édition ». 


Pour le reste le mois d'avril sera, comme je vous l'annonçais précédemment, entièrement consacré à la musique. Ce sera l'occasion de poursuivre notre belle série dédiée au Mot et le Reste - introduite avec The LP Collection de Laurent Schlitter et Patrick Claudet, le Prog 100 de Frédéric Delâge et le Rock progressif d'Aymeric Leroy - puisque j'aurai le plaisir de chroniquer le premier tome des Musiques Savantes de Guillaume Kosmicki mais aussi, et encore, de vous présenter la conférence d'Amaury Cornut dédiée à Moondog. Deux sujets riches et passionnants qui inaugureront la nouvelle formule du blog, désormais bimensuel, destinée à vous offrir un contenu toujours plus qualitatif.

Extraits et illustrations © Le Tripode, Jacques Abeille, François Schuiten et Pauline Berneron

dimanche 1 mars 2015

Les Jardins statuaires, Jacques Abeille

A l'approche du printemps, du Salon du livre de Paris et d'une riche actualité littéraire chez deux éditeurs de qualité et de prédilection, nous renouons ce mois-ci, comme je vous l'annonçais dernièrement, avec la littérature pure et dure du Tripode et de Monsieur Toussaint Louverture, avant de retrouver dès le mois d'avril notre belle série consacrée au Mot et le Reste pour une actualité cette fois exclusivement musicale. 

Aussi est-ce avec un très grand plaisir que j'entame aujourd'hui une autre belle séquence, dédiée cette fois au Cycle des Contrées de Jacques Abeille, à l'occasion de la sortie le 26 mars du Veilleur du jour au Tripode, et qui commence, comme il se doit, avec Les Jardins statuaires.

« Je vis de grands champs d'hiver couverts d'oiseaux morts. Leurs ailes raidies traçaient à l'infini d'indéchiffrables sillons. Ce fut la nuit. J'étais entré dans la province des jardins statuaires. »  

Le ton est donné, poétique, emphatique. Ainsi que le sujet, étrange, dépaysant. Et bientôt la voie à suivre, tracée sans doute, et peut-être fatale. Premier volume du Cycle des Contrées, Les Jardins statuaires nous entraînent à la suite d'un narrateur inconnu à la découverte d'un pays qui l'est tout autant et qui éveille, chez nous comme chez lui, une curiosité et un engouement certains et, très vite, une certaine nostalgie : celle que ne tarde pas à ressentir le voyageur qui pressent, observe, prépare déjà par sa seule présence, les changements à venir. Guidé d'abord, aventureux ensuite, croisant des personnages aussi loquaces qu'énigmatiques, notre voyageur entreprend de consigner par écrit son périple, sans savoir ni comprendre encore ce qui l'anime, analysant les mœurs et lois de cette société à la fois hospitalière et hermétique qui s'ouvre à son contact. 


« Mais peut-être ignorez-vous, Monsieur, que dans notre pays on cultive les statues. » Aussi, vous qui pénétrez en ces lieux, sachez que Les Jardins statuaires c'est d'abord un métier : celui de jardinier, dont la principale fonction consiste à entretenir, à encourager ou à endiguer la croissance de statues de pierre à l'apparence humaine en fonction d'une forme qu'il s'agit de pressentir, voire d'induire. Une activité qui est au cœur de la société, en conditionne tous les aspects, et dont on peut se demander si elle relève de la sagesse ou de la présomption, de la conscience ou de l'ignorance de la condition de chacun de ses membres. « Mais finalement, cela est-il très important de distinguer la responsabilité des hommes ? Après tout, eux aussi sont des produits de la terre ». C'est pourtant ce que va tenter d'élucider le narrateur qui découvre, à mesure qu'il progresse dans sa connaissance de cette culture, dans tous les sens du terme, une civilisation qui impute à l'ignorance de l'étranger la possibilité qu'on puisse juger son fonctionnement contre nature. 

Avec lui, à la lumière des « livres d'ancêtres » et de son propre travail d'écriture, des arcanes et aléas de leur composition, de ses recherches et de ses visites aux domaines, la sérénité, l'unité « marmoréenne » qui s'imposaient jusqu'ici vont progressivement se fissurer pour laisser apparaître au grand jour la beauté et la cruauté, mais également la ruine et l'espérance qui sourdaient silencieusement. Evidemment, « quand on use de la force... il y a toujours des accidents. » Et cependant, malgré l'avertissement de son guide bienveillant, le narrateur va s'obstiner à vouloir percer ces deux mystères qui le fascinent et demeurent tabous au sein des jardins et de la confrérie des jardiniers, quitte à menacer l'ordre établi et toute l'organisation de la société. Celui qui entoure les femmes tout d'abord, et puis celui dont s'entoure ce chef légendaire qui passe pour avoir unis les parias, les barbares, loin au-delà des jardins.  
 



Lorsque l'on aborde Les Jardins statuaires, d'entrée le charme et l'étrangeté de ces détails, leur description minutieuse, la progression labyrinthique, l'aspect à la fois fantastique et poétique du récit, nous rappellent les nouvelles de Borges. Et ce, parce que nous sommes également placés, comme le genre le requiert, devant un univers existant, accompli. A cette différence près, qu'au lieu de se réduire, cet univers se laisse découvrir, au gré non seulement d'un roman mais de tout un cycle, c'est-à-dire par blocs plutôt que par bribes, offrant au lecteur l'assurance de pouvoir tôt ou tard percer les mystères évoqués. Cette forme permet à Jacques Abeille de développer une vaste réflexion qui s'articule autour de deux axes essentiels - l'écriture et l'éducation - au travers desquels transparaissent, par une habile mise en abyme, à la fois son travail de composition et ses centres d'intérêt. De cette approche romanesque, philosophique et poétique, naît en retour une poïétique dont le principal levier réside dans l'opposition entre d'une part la croissance, la création littéraire et l'amour, et d'autre part la conservation, le devoir et la vie en société. 

Ainsi, c'est en confrontant l'innocence des premiers âges de la vie, d'un « monde clos et pétri de beauté » aux nombreuses questions de société que la réalité ne manque pas de poser, en l'exposant donc aux germes mêmes de sa destitution, que l'auteur constitue son utopie pétrie d'humanisme, de culture antique et d'ethnologie. Du rite d'initiation à la mort en passant par le mariage et la prostitution, rien n'échappe, ni au narrateur, ni au créateur de ce monde qui continue de s'interroger sur une humanité belle et aveugle à la fois. Pour autant, l'on ne trouvera aucune trace dans Les Jardins statuaires de la vanité d'un roman à thèse, où l'intrigue comme la langue ne seraient que prétexte à des poncifs, calques et autres placages. Non, Jacques Abeille est fait d'un autre bois, et son œuvre de pierre. Sur cette pierre, celle d'un langage soutenu et poétique et cependant — et pour cela — stimulant et jamais ennuyeux, l'auteur érige une construction exigeante, intelligente et claire, à la fois minérale et végétale, savante et lumineuse, qui s'élève et s'impose à la manière d'un phare. 


Roman d'initiation, roman d'aventures qui flirte avec la fantasy, roman classique dont la beauté et la pureté tiennent tout à la fois de l'épure et de l'architecture, Les Jardins sont le résultat d'un impressionnant travail de pensée, de recherche et d'écriture, la rencontre d'un style et d'une approche singuliers et sincères, tragiques et véritables de la vie, le tout marqué par un ton où se mêlent avec excès, jusque dans les dialogues, une pudeur et une emphase sur lesquelles le narrateur s'interroge et conclut : « sans doute est-ce un sentiment d'indignité plutôt que la vanité qui parfois me fait ardemment, désespérément, désirer de hausser ma prose jusqu'à une manière de poésie. » Un travail des sensations aussi, où le contact de la pierre, de la terre, de la végétation, du sable ou de la peau sont réels et palpables. Et si, après avoir sagement suivi notre voyageur devenu guide, l'on accélère à son exemple le pas et la lecture à l'appel de l'aventure comme dans un paysage véritable, ce n'est pas par manque d'attention mais parce que les jardins sont devenus, pour nous comme pour lui, un lieu à part entière que l'on peut explorer à loisir, un univers persistant que l'on ne quitte que pour y revenir.

Le cycle des contrées ©Le Tripode, Abeille, et Schuiten pour le dessin
 
Ainsi Les Jardins statuaires fondent-ils une mythologie qui inaugure une série, celle du Cycle des contrées, à laquelle la géographie donne une consistance, une existence concrète, prégnante, persistante et saisissable que les prochains tomes ne manqueront pas d'étendre, de Terrèbre aux confins barbares. De la « légende noire » qui entoure son édition, de la cohérence et de l'exigence du travail poursuivi autour de celle-ci par le Tripode, évoqué à la publication de Glose, des magnifiques dessins de Schuiten dont je vous ai offert, je l'espère, un bref mais juste aperçu, jusqu'à la participation Dominique Bordes, alias Monsieur Toussaint Louverture, je vous parlerai bientôt. En attendant, je vous propose très à propos de retrouver dès notre prochain rendez-vous cet autre fantastique éditeur, abordé avec cet autre incontournable Enig Marcheur (dans lequel il est, entre nous soit dit, aussi question de statues), à l'occasion de sa dernière parution : Vilnius Poker. Un monument inédit, halluciné et terrassant, que j'ai eu tout à la fois le plaisir et l'effroi de découvrir en avant-première.