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mardi 19 septembre 2017

La ville fond, Quentin Leclerc

Comme un blanc de mémoire, comme un bruit. Que fait la ville qui. Fond dans le lointain qui. Fait que tout change alentour. Effet papillon dont les battements retentissent, surprennent, entraînent. Vers le vide et un silence chargés. Comme un blanc de mémoire [un trou], comme un bruit. Provoqué par l'absence du théâtre des opérations, de la peste, de la quarantaine à laquelle sont soumis le héros et son autre – appelle-moi choléra – qui cherchent à atteindre cette ville qui peut-être n'existe pas (ou contient) plus que le reste. Comme un, comme un. Bris de mémoire dont les répercussions se font écho. Invisible, innommé, à moins que l'on y regarde, y soit, en soi. Soit. La voie s'ouvre devant nous. En route, il est temps, et plus, vers le petit village de Bram. En route vers la ville en route vers la fin en route vers le commencement en route vers La Ville fond, le second roman de Quentin Leclerc sorti le 07 septembre chez Les éditions de l'Ogre.


« C’est sous le soleil pourtant rare du mois d’octobre que la ville s’était mise à fondre. Bram marchait vers le bus dont les pneus avaient éclaté. Le chauffeur était accroupi à côté de l'une des roues aux pneus éclatés. Le chauffeur tentait par tous les moyens de regonfler le pneu, mais il n'y avait rien à faire, il avait éclaté. Bram posa une main sur l'épaule du chauffeur accroupi en signe d'encouragement : il n'y avait rien à faire. La pompe soufflait dans le vide. « Décidément se dit Bram, il n'y avait rien à faire. » »

Veuf(,) solitaire(,) étrange, Bram, qui doit se rendre chaque semaine à la ville pour se procurer ses médicaments, voit son quotidien bouleversé (comme l'a bouleversé la mort de sa femme) par la panne du bus qui l'empêche d'accomplir son rituel/de prendre son traitement. Naïf dont on suit le cheminement intérieur, violent à ses heures, débonnaire contrarié dans ses projets, taciturne tournant sept fois ses pensées dans sa langue si particulière avant de parler, psychopathe qui s'ignore, malade ou drogué en manque, rêveur égaré, mort qui se prend pour un vivant, Bram – qui (n')est peut-être (rien de) tout cela, quoi qu'il en soit et fasse – demeure Bram avant tout au début de chaque phrase. Comme la ville fond à la fin de chaque paragraphe, nous apprenant ce qu'il semble ignorer encore.

Comme à l'annonce d'une nouvelle inattendue, aussi inconcevable qu'inédite malgré ses redites, le ton, le procédé, provoquent d'abord chez le lecteur, la lectrice, une hilarité quasi prodromique. La mort, la tempête, les arbres arrachés, la nuit, l'horreur : rien n'y fait ni n'arrête l'équipée de Bram et du chauffeur, qui s'entraînent l'un l'autre, tour à tour, dans une course poursuite contre la mon(s)tre. Les pas s'ajoutent aux pas, chassés le plus souvent, pour éviter ou tenter de saisir au vol, à l'aveugle, ce que l'on ne peut voir venir. Et quand bien même tout ne serait que construction mentale – celle du narrateur, celle de l'écrivain, de l'un ou l'autre des personnages, de la lectrice ou du lecteur – l'on continue d'ignorer, d'apprendre, d'interroger ce qui peut advenir quand la ville fond.

« Les champs bordant leur parcours avaient encore le blé haut. Des rangées de fils barbelés encerclaient des troupeaux de vaches coites. »

La ville fond, l'imagination et l'invention font le reste. Les scènes et les situations s'enchaînent, plus délirantes les unes que les autres, instillant leur logique et leur causalité particulières. Qui ne laissent présumer de rien, n'épuisent que les personnages qui y sont confrontés, résidents résilients de pays indécis dont les paysages se fondent pour en créer de nouveaux. Ami, ennemi, mort ou vivant : difficile, à travers les différents prismes, les différents calques, parfois réunis, de distinguer qui est qui de ces personnages, au nombre croissant, mais réduit. Qui se débattent/agissent avec. Démesure, strips, trips, tripes de types qui n'en manquent pas. Qui fondent un câble, pètent les plombs, les choses allant de mal en pis sans qu'ils n'y puissent quoi que ce soit.

Irrémédiablement, inextricablement, le tout petit monde de Bram s'étiole, disparaît sous la complexité, l'opacité indicible, incompréhensible, d'une réalité qui s'évanouit, collapse. Les fuites, les meurtres, les dis-/rup-/pari-/tions s'étendent et se multiplient. Le bus, le bar, la boucherie, réservent toujours plus de mauvaises surprises. Les fermiers, les porcs, les policiers, se comportent contre toute attente, tout contre. L'impression de déjà-vu saisit le lecteur, la lectrice, au détour d'un personnage, d'un passage. Qui se déclinent à l'infini sans répit ni repos. Un détail choquant surgit ici (mine de rien), sur lequel le récit revient là pour mieux le réduire (à néant). Une scène atroce survient, que l'on croît avoir mal compris, qui se poursuit avec bonhomie.


« Bram croyait que les armes conservent quelque chose de ceux qu'elles ont tué. Bram n'avait jamais eu d'armes car sinon de la fenêtre de chez lui il aurait vu tous les morts, et il ne l'aurait pas supporté. »

Memory, mémo, memento mori : à ce jeu tous les doutes sont permis, aucune hypothèse n'est assez satisfaisante, aucune conviction aussi jouissive, que les coups de théâtre et dénis d'initiés que l'auteur et son personnage principal nous assènent et opposent, toujours a posteriori, prenant notre parti pour mieux nous rassurer/nous surprendre. Derrière la toile, cette tension constante. Nerveuse, sensible, l'attention tendue comme une peau de tambour. Qui vibre, tremble, tres-/sur-/soubre-saute à la moindre occasion. Comme un couteau, comme l'animal dont il est tissu se trame, s'éventre, rassemble, (recon)s(t)itue tous ses organes pour mieux nous sauter à la gorge, tigre ou mouton-garou.

La ville fond. La catastrophe et le récit se déroulent malgré tout, suivent leur voie en off. Le traitement des images à la fois photo- et cinémato-graphique (qui procède par calques, superpositions et ajouts subliminaux) du scénario (dont le développement fonctionne par tressaut-/scientill-/clignot-ements, variations et soustractions du nombre d'images par seconde), le soin apporté aux fondus, aux contrastes, aux lumières, participent à et de cette esthétique particulière, à cette tension qui gagne en intensité tout au long du roman, jusqu'à atteindre son point culminant, par-delà le mont Palmier, là où le mythe et l'épopée viennent transcender ce qu'il reste de réalité.

« La campagne était devenue pour Bram comme un trou encombré duquel il était incroyablement difficile de s'extirper ; comme un trou-pieuvre infernal. » 

Changements de focalisation, inversions du sujet, du complément, reconstitutions, répétitions de conjonctions, problèmes de coordination, perturbations, interférences, résurrections, allers et retours entre le rêve et la réalité, le futur, le présent, le passé, en avant, arrière, sur les côtés, voyage dans le temps et l'histoire, boucles et ellipses dans la forme et le fond : Quentin Leclerc enchaîne les sets et resets littéraires, joue des tours et tropes et topos, des codes et références de la télévision, des jeux vidéo, de rôle et dont vous êtes le héros (le plan d'évasion, le Village du Prisonnier, la salle de classe, les missions, obstacles, points de repère et de sauvegarde), mèmes et récurrences élevés au rang d'archétypes avec brio et force mise en abîme jusqu'à l'ultime. Jusqu'à la fin, sublime.

La ville fond, malgré son titre, propose un monde insis-/persis-tant, qui évolue à la fois sous les yeux et à l'insu de ses personnages, lecteurs et lectrices qui s'y laissent emporter, perdent pied, la tête et le fil dans cette ballade à fragmentation, véritable Marelle d'Ambre où les cartes s'abattent plus vite que des coups de pioche. Un univers aux archives falsifiées, aux registres changeants, aux passages dérobés au gore et au fantastique. Comme autant de dimensions et potentialités en mesure d'exister et de co-exister, qui rappellent la diversité et l'étrangeté du réel derrière son apparente, rassurante et quotidienne, banalité — « Sur la table de la cuisine, un mot de Bram indiquait qu'il était absent. Je suis absent – Bram, dit le mot. »

« Autour de son corps, dans le même temps qu'il franchit le talus, l'intégralité du décor se déchira. »

La ville fond est une histoire de, un livre-fou, beau, ivre et vrai, qui se lit plus qu'il ne se dit. Quand l'écrit était au cœur du premier, Saccage, l'histoire de ce second roman, Quentin Leclerc (se) la (ra)conte moins qu'il ne la v(o)it, avec un plaisir non dissimulé, contagieux, qui rappelle celui que l'on peut éprouver à la lecture de Katchadjian — des clignotements, sauts et boucles temporelles absurdes et oniriques de Quoi faire à la dialectique et à la noirceur de Merci. Mais quand Pablo Katchadjian s'installe avec ses meubles chez Borges, quitte à risquer la prison, Quentin Leclerc, où que puissent le mener ses expéditions, rentre toujours, mais pas sagement du tout, à la maison.

Pas Liev ni Enig marcheur, La ville fond s'en rapproche cependant par certains aspects, comme elle rejoint La Maison des épreuves et Les machines à désir infernales du Dr Hoffman et, avec elles, cette part, belle et originale, qui en mène large chez Les Editions de L'Ogre. Mais, surtout, s'il y a un monde entre Saccage et La ville fond, ce monde demeure le même. Une construction composite et labyrinthique dans laquelle l'on s'installe et se perd au point de ne plus savoir [la langue française comme la critique littéraire le permettent, entretenant tout à la fois l'attrait et la confusion] si l'hôte est l'invitant ou l'invité. Une œuvre qui se construit dans plusieurs dimensions, directions et styles, pas à pas, mot à mot, livre par livre.

Là où Relevés et romans se répondent, La ville fond et le fait bien. 
Souhaitons qu'elle continue à se répandre.
  
Crédit photo © Eric Darsan
Extraits © les Editions de l'Ogre 2017, livre publié sous la licence Creative Commons.

vendredi 6 mai 2016

Saccage, Quentin Leclerc

On pourrait dire de Quentin Leclerc que c'est un keum bien vener, deter comme un étudiant rennais, un toubab trop stylé, pas walouf pour un sou, qui manie l'hyper-ana-bole, l'occis-mort (pléonasme), la méta — et l'ana-phore (gradation) comme un dealer de crack les allumettes, un keuf la matraque (péri-télé-scope) ou la soupe populaire à Répu (dégradation). Tellement chanmé que c'en est abusé. On pourrait dire bien des choses en seum, en changeant le ton, le genre, les registres, en consultant ses Relevés, que ce serait encore trop léger.

Sérieux, arrête ton char, ici fini de se taper des barres, ici c'est saccage : si tu peux pas test le gars sur son terrain, lui le peut sur le tien et, son ouvrage dans une main, Saccage (c'est son nom) tout sur son passage.

Anticipation sociale et chanson de geste, récit choral, focal, oracle et prophétie, Saccage est un premier roman néo-poélitique puissant sorti le 4 mai en librairie. Avec lui, Quentin Leclerc dépasse les bornes, l'entendement, marque pour mieux les défaire — au fer rouge toujours, au fil blanc, à la pierre — les frontières du possible et du réel sans cesse repoussées par Les éditions de l'Ogre depuis leur création.

Le reste n'est que littérature, du moins ce qu'il en reste.
Haro sur les tigres de papier.
Carton. 


« L 'ensemble s'ouvre sur une vaste étendue déconstruite - »

Mise en garde. Avertissement. Comment savoir ce qui fut, sera présent. Entre l'invisible et le transparent. Le silence et le vide. Rebirth, souffle, souffre. Théorie du feu et de la glace, terre creuse, désordres nouveaux. Travelling, cycle infernal. Moteur à deux temps : Déchirement puis Extinction. Sans que l'on puisse (veuille ?) encore soupçonner le chemin ou la destination, établir une ligne de démarcation. Puis sans fond, pour la forme, accuser le coup, condamner l'intention, exécuter la sentence. Peut-on (comment ?) écrire ce pendant. Ce penchant, à mi-chemin entre le noir et le blanc, pour le vert-de-gris. Pour l'anéantissement.

« Vous, ceux de l'extérieur, on vous appelle les ignorants. »

Au recommencement. Prendre le train en marche, faire le voyage en première crasse, avec une carcasse pour guide. Perdue déjà, habillée de chairs et de sang qui lui confèrent une parole que ses propriétaires lui extirpent, s'arrachent, revendent à prix d'or. Espèces de règlements, petits arrangements entre gens de biens et de maux. Nommer les responsables des (sé)vices : les industriels et la milice. Prélever, subtiliser, récupérer, reprendre un à un, sans plus attendre, les fragments par eux dérobés. Ne plus rien lâcher. Se laisser dire plutôt que de se laisser faire.      

« Je ne sais rien de plus que ce qu'on m'en a dit, et ce qu'on m'en a dit n'a aucune valeur. »

L'indicible répétons-le, c'est rien de le dire. La moiteur du bâillon, de la main, du poison. Qui s'immisce entre les fibres des vêtements. Qui se répand à travers les pores de la peau, inonde les téguments. Photo-synthèse, souvenir graphique à l'objectif écorné. Mémoire morte, système d'exploitation généralisé. Disque dur rouillé : scie circulaire, patriotique, fêlée, scindée, brutale qui se force une tranchée vers la moelle épinière. Vie qui s'échappe en filets comme la bave du mourant, se répand et disparaît instantanément, absorbée par un sol déjà gorgé de sang, blanc de toutes couleurs confondues.


« et la pluie comme une mère partout pleure par-dessus ça »

Fondu au noir, au blanc, surfaces étrangères mises à nues. Découvertes mutiques. Paysages post-apocalyptiques. Neige sur les écrans, silence radio, grésil et grésillements. Hiver nucléaire peut-être, catastrophe climatique sûrement. Explosions anatomiques. Chute des corps. Paysages morts, drapés Bleu Rouge Blanc. Gangrène et saturnisme, Géhenne, geiger et gégène : plomb dans la tête, les dents, le sang. Contamination. Mutations animales, contagion minérale, d'une nature inconnue, adaptée à un monde rendu inapte, impossible à res(t)ituer. Caïmans du bayou, hommes-bêtes tapis dans les True.  

« J'aurais pu suivre les instructions des propriétaires, craindre les avertissements de la milice, me taire, disparaître, mais j'ai préféré parler, et je me dis qu'ainsi vont les choses, qu'ainsi fondent les bruits. » 

Témoins, martyrs : synonymes anonymes, encavés. Carcasses cagoulées aux bouches grillagées, rongées par le Verbe. Rituel sado-maïeutique, scénario de film d'horreur, de jeu vidéo. Checkpoints et First Person Shooter, d'un coup, d'un trait, en plein dans le gosier. Procédé cathartique. Soi comme chambre à gaz et pot catalytique. Soi comme sourd. Soi comme mué. Soi comme vaste communiquant. Soi comme socialisé. Soi comme résigné, comme sabordé. Soi comme requin, comme marteau. Soi comme carcasse, comme tueur, comme tué. Soi comme refus. Soit.


« J'évite les passages trop évidents, passe nombre de sentiers morbides. »

Les choses comme elles deviennent : habituelles, absurdes, désincarnées, tolérées. Les choses comme elles sont : insupportables à force d'effractions corporelles. Corps délités qui défilent sans arrêt, exposition gore qui tance, macabre. Transe funèbre, Festin cru. Walking, talking dead ; creepy, gloomy, grimy, bloody dream. Guide de survie en territoire zombie, étrange(r) : dépasser l'écœurement, avancer en ligne droite puis, parvenu au quart, faire volte face. 

« Je m'installe épuisée dans mon fauteuil pour lire quelques brochures militaires. Je me tiens ainsi informée des nouvelles armes de la milice, de leurs déplacements, de leurs futurs plans. »

Soit, derrière et devant soi : la révolte. La liberté ou la mort. Où tout commence, où tout finit. L'ancien et le nouveau. Morceaux d'anthologie : l'homme et l'eau. Monceaux de corps : les chars automates. Idiocratie. Ultra-violence. Désirs de barbares. Haines. Sacrifices. Baal des ardents. Recyclage. Usines, camps. De travail, d'extermination. Fumée suie train suie wagon. Aller plus loin, devancer le texte, la compréhension. Wagon. Wagon. Wagon.

Enoncé brut des conditions faites, du sort réservé à...


… la carcasse. Du sort réservé, des conditions, de la place faite.

A tout, à tous et à toute.e.s.
Veuve, voyageur, prisonnière, déserteur, guetteur, pêcheur.

Dont les voix s'enchaînent et se libèrent successivement jusqu'à s'entre — lacer, — mêler. Chœur antique, hiératique, unanime contre la propagande de la télévision, la déstructuration du langega.

« où sont hommes dans silence où sont hommes dans torture où sont hommes où sont hommes »

Transfuges, ex — et in-filtré.e.s, réfugié.e.s, répudié.e.s.

La voix des femmes comme celle des hommes. Qui se croisent sans se parler sans savoir. Entrechats, pas de côté, pas de quartier, chacun sa croix.

Frères humains qui,
            et sœurs aussi.

« Elles cracheront sur les cœurs troués des hommes et elles diront : (en italiq) voici notre affection. »

Gangsters contre banksters, bandits manchots. Entrelacs, mondes engloutis. Guerre contre les continents perdus, horreur hyperboréenne. Totale, globale. Entre deux feux, en profiter pour s'établir — « la colère est définitive » — Résistance de l'air et de l'eau. Liquidation — « Dans un livre sacré on écrirait : le déluge. » — La structure est poreuse, le squelette déjà rongé que ne protège qu'une armure rouillée. Perce la langue telle une lance, acide, insistante, qui s'immisce en retour. Perce les défenses. Envisage la brusque défaite des maîtres et possesseurs.

« Ils portent des couronnes. Ils disent que c'est le Moyen-Age. »

Planète sauvage, territoires occupés, bandes gazées, jetées. Frontières disparues dont témoignent les corps. Epuisement des ressources. Marché noir. Etape. Retape. Seul héritage des temps passés : des Post-it et du Scotch. Le tout à prix abordable. Ici, nul moyen de se débiner : tout se tient et se délite dans le même mouvement, la même progression, lente agonie de zombie pourrissant. Là, tout se délite, se tient et se débite : en fragment, en rondin, femmes et hommes-troncs qui s'expriment, s'impriment. Humains végétatifs, vagissant, paissant dans les recoins d'une terre infertile. Derniers hommes clignant de l'œil, en l'état : morts-vivants.


« A présent vient le noir. Des enfants-singes allument des feux pour cuire leurs friandises. Seuls les enfants-singes dansent et jouent de la musique. C'est pour compenser les violences qu'ils subissent. »

Heureusement, veillent insatiables, insaisissables, les enfants-singes et leurs comptines. Cyniques et naïfs, touchants et désespérés, tribaux et beaux, libres et bien décidés à le rester. Leur mémoire est vive comme la douleur qui la nourrit, les raids auxquels ils s'adonnent avec une joie morbide, entre sabordages et sabotages, suffisent à les mouvoir. Ils passent la nuit debout, les jours enfouis, entre chien et loup. Ils sont des milliers. Ils n'ont ni dieu ni maître. Contre eux rien n'y fait. Ni taser, ni flashball. De tout cela rien n'est dit en vérité, car ils échappent à tous et à tout, au contrat des bêtes comme au Grand Livre des hommes.

« Nous longeons toujours le chemin de fer. Parfois, il fait des boucles. Nous marchons sur nos propres traces. »

En plein Saccage, Quentin Leclerc sème au vent les machines infernales dont regorgent sa tête et ses poches, met en abîme son travail d'écriture, adresse malgré lui un signe de la main à Enig Marcheur, aux Abeille et autres Charøgnards, écarte du pied gauche La Femme au colt 45, embrasse Antigone et Cordelia la guerre dans le même mouvement. Dit Merci sans rien piller, met tout à sac, à feu et à sang sans jamais s'encombrer ni sembler s'en désoler vraiment. Porte-voix de faix et peaux de tambour, Saccage pousse à ses extrémités le train séculaire et, (f)(r)actuel, éclaire le présent, raisonne avec les événements, met en lumière la cécité comme les jours de faîte.

Maison du Peuple Occupée (Rennes, 6 mai 2016)

« Sur une butte qui surplombe la ville, nous avons installé un poste de guet qui nous permet de contempler le fascinant délire omniprésent. »

A présent, en corollaire : état des lieux (Saccage), état d'urgence (Ravage). Urgence environnementale lorsque les industries mises en cause dans les catastrophes osent encore y trouver, via la géo-ingénierie, de nouveaux débouchés. Urgence humanitaire lorsque l'on considère la situation des migrants, la position des gouvernements responsables, de la guerre en Syrie à la destruction de la jungle de Calais. Urgence générale quand on sent qu'il se passe quelque chose, quand l'opportunité se présente, se construit, de faire tomber un système dont la nature totalitaire apparaît désormais clairement.

« Le pire n’est jamais certain non. Mais ce qui est certain, c’est que le pire ne survient jamais du jour au lendemain. Il y a une voie vers le pire, et là on est malheureusement embarqués dessus, et lancés à pleine vitesse. Et, au vu de la destination qui nous est promise, il va vraiment falloir qu’on fasse dérailler le train. Toutes et tous ensemble. Et le plus tôt sera le mieux. » (Julien Salingue).

« Pour combler les vides de ma mémoire, j'ai laissé faire ma tête et elle a embrassé des monstres. »

Tout recouvrir. D'encre noire ou de sang blanc, c'est égal. A vif, à chaux, tuer le temps. Tout ça pour du pouvoir, pour de l'argent. Désinformation. Collusion. Confusion. Etat. Medef. Milice. Medias. Toute honte bue désormais, toute honte bue, vue et lue malgré vos façades en milliers d'exemplaires. Vos mensonges milliardaires, à vous les vendus, votre pauvre mauvaise foi, flagrante et adultère. Malédictions sur vous, vos actions et vos actionnaires. Nul pardon dorénavant. Nulle reddition. Nulle excuse. En connaissance de cause : libérer l'imaginaire envahi par vos monstruosités, briser les plafonds de verre, les vitrines, trancher la langue de bois, vous la faire coller en travers de la luette, vous plumer, vous effrayer. Avec des mots, avec des pierres, et caetera. Vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas. Le reste n'est que littérature, ou ce qu'il en reste après ça.

Destruction de la jungle de Calais par les forces de l'ordre,
habitations de la zone sud en feu (Calais, 29 février 2016) ©Taranis News

« — toute parole sincère est un travail de résistance. »

Saccage, le mot est lancé, tout à la fois mot d'ordre et constat. Combattre le mal par le mal, le feu par le feu, le froid par le froid. Après des siècles de ce jeu de dupe, de guerres de tranchées, de luttes récupérées, de jours et des nuits de veille à ne rencontrer que la dialectique de la même bande d'éculés, on le sait désormais : cela finit comme cela commence. Les rats quittent le navire, organisent la purge, la curée, l'épuration, les vols comme les viols. Politique de la terre brûlée par le gel où la terreur se mesure en degrés. Jusqu'à l'extrémité de ce que peuvent supporter la terre, les gens. Jusqu'à épuisement. Jusqu'à ce que la vie se retire, doucement. Que tout ce que tout soit négocié, plié, devenu instrument.

« Ici c'est un bois que possédait mes ancêtres, dans lequel j'ai construit mon nid, et que j'ai purgé de la vermine militaire. »

Ici comme ailleurs, croire que l'on peut encore servir l'ordre, le système, l'améliorer, c'est encore se (lui) donner trop d'importance. Alors quoi. Dire, scander la vérité cachée devenue évidence. Se faire médium du monde qui nous entoure, choisir ses sources, refuser de boire la ciguë, de baisser la tête, les mains derrière, de plier les genoux. Rester groupés et, au signal, faire feu aux joues et, sans ingénierie, la pluie et le beau temps. Etre libre, en jouer. Ne pas oublier, ne pas faire « comme si rien n'était jamais arrivé » de bon ou de mauvais, des camps ou des révoltes.

Paris, 37 mars, Place de la Commune © Thomas Samson

« Chaque soir, il y a une heure pour vivre avant d'aller nous coucher, et chaque soir cette heure devient une échappée durant laquelle nous nous faisons titans sur une lande offerte »

Souhaiter que l'on sache, que l'on puisse, que l'on veuille. Avoir la paix sans ses prétendus gardiens, la nuit sans le brouillard de leurs lacrymos, le jour sans leur aveuglement. Appel à quitter l'uniforme, à la multiplicité des formes et des couleurs, à ne pas réduire à néant la possibilité d'une vie libre, entière, consentie, volontaire. User autrement des caractéristiques propres à l'espèce, du pouce préhensile qui pourrait nous servir à construire et à écrire, à taper sur un clavier plutôt que sur nos congénères, du langage qui pourrait dire la beauté et la vérité plutôt que de continuer à se mentir. De tout ce qui, au soir comme au matin de nos vies, nous permet, présents et ouverts, de demeurer. Debout.

Texte et photos (sauf indication contraire) © Eric Darsan, photos officielles et extraits (en italique) exclusivement issus de Saccage © Quentin Leclerc, les Editions de l'Ogre 2016. Le livre, lui, est, comme tous les ouvrages de L'Ogre, publié sous la licence Creative Commons.