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vendredi 22 janvier 2021

Poser problème, Antoine Mouton

« Alors voilà, c'est un livre qui va sortir dans des lieux où on ne peut pas rentrer et ça s'appelle Poser problème (…) Le livre dure une journée, la journée du solstice d’hiver. C'est une journée faite de poèmes et de photographies, donc de dires et de voirs (…) C'est le poème comme exercice de présence au monde, au temps, à l'autre, à soi. De présence et de disparition c'est-à-dire qu'on s'efface derrière ce qui est dit, et c'est comme avec les photos : on disparaît derrière ce qu'on voit. »

Poser problème, huitième ouvrage d’Antoine Mouton, le second aux éditions La Contre allée après Chômage Monstre, est sorti le 6 novembre 2020 en librairie. C’est-à-dire, comme le rappelle cette belle vidéo de présentation, dans des lieux fermés. Ouverts depuis, et peut-être de nouveau fermés prochainement à l’occasion d’un énième confinement. J’aurais envie de vous dire de vous y précipiter les yeux fermés avant de lire ceci, mais je tiens d’abord à décliner toute responsabilité quant à la possibilité de se heurter à un mur ou à une chute inopinée en enfonçant des portes ouvertes.

 « La seule chance que j’ai de connaître le monde
est de m’intéresser à ce qui m’en sépare. »

 Avec Poser problème, Antoine Mouton propose plus d’une trentaine de poèmes – tous très différents dans la forme et le fond, tous plus beaux et émouvants, intelligents et facétieux, les uns que les autres – qui s’enroulent et se déroulent, se li(s)ent, se livrent et se déli(vr)ent sur plus de deux cents pages dont les numéros sont remplacés par des heures. Un livre d’heur(e)s peu orthodoxe qui nous invite à cueillir les jours présents, passés et à venir, à prendre le bon et le mal qu’ils nous apportent avec la patience et l’impatience nécessaires pour recueillir et faire revivre ces instants tannés.

« mon corps fait trop de choses pour un corps, c'est pour ça que je l'appelle le bâton, les gens croient que je parle de mon sexe mais je ne parle jamais de mon sexe (…) on n'est pas habitué sur ce corps à voir des trucs dépasser, on n'est pas habitué dans cette vie à dépasser les limites du corps »

Tout au long de cette journuit, pour ainsi dire, qui s’étend de 7 h 55 à 5 h 33, le poète explore sa pensée, observe comme elle se forme, file les métaphores pour voir jusqu'où tout cela va et peut aller. Il pénètre dans la chair, dans le corps du poème via le sien propre et celui de l’être aimé (l’habitude et l’exception), ou le visage étranger qui s’étrange (Comment entrer dans le secret d’un visage) pour devenir familier. Une entrée en matière qui s’étale en beauté et de tout son long avec le saisissant, fin et touchant, mon corps est un bâton (interprété ici pour Appelle-Moi Poésie) pour se poursuivre avec une série de questions qui, au midi de la journée et de la vie (12 h 00), passent par le cigare de Jean-Luc Godard.  

« On mange tellement de viande ici. Je ne différencie plus les joues des escalopes panées. Est-ce que c’est possible de vivre à ce point entouré de laideur sans s’en apercevoir ?
Et sans se plaindre ?
Sans essayer de fuir ailleurs ?
Est-ce que les gens peuvent regarder une carte postale de la Méditerranée sans pleurer ? »

Avec de la suite dans les idées (« en guise de petit déjeuner, au lieu des noix »), Antoine Mouton multiplie les lignes de fuite, issues de toutes les expériences et rescapées de toutes les espérances, en nous faisant vivre et revivre toutes les émotions, tous les états de conscience, tous les sentiments – l’amitié et la nostalgie, le rêve et la lucidité, l’abattement et la colère (« une fois par mois j’allais voir Vatfer pour les supplier de m’embaucher ça a jamais marché »), les désillusions et la résignation (« j'ai bien vu que derrière les mains tendues la plupart du temps y a pas de bras »), la peur ou encore l’angoisse – pour s’attacher avec sincérité, sans prétention ni concession, à délier les fils de la trame qui tapisse la réalité quotidienne.

« Il y a peut-être un lieu, entre savoir et oublier,
où agir est possible » (17 h 08)

Pour autant, Poser problème n’est pas un ouvrage antipratique ou prothéorique. On y apprend ainsi comment casser des noix sans instrument (art poétique) ; la recette de la gingeuze orangelée (« tu mets Hegel tu mets une orange bio tu mets Deleuze et du gingembre tu mixes tu bois voilà une bonne gingeuze orangelée. ») ; comment trouver un Travahi (« On retourne le sable, on grimpe aux arbres, on capture de petits crabes pour les manger. On revient sans rien à montrer ou bien on ne revient pas. ») ; comment se sont concrètement formés et déformés, bordés et sabordés, Les poètes marxistes (lecture filmée pour/sur remue.net) — sans parler de l'hilarité radicale que ces figures provoquent à chaque lecture.

« il fallait bien que je les connaisse, quitte à outrepasser mes inhibitions intellectuelles, aussi leur ai-je demandé : pourquoi vous ne voulez pas me montrer vos poèmes bande de branlous ? »

Poser problème n’est pas non plus un recueil d’aphorismes : chaque phrase se suffit en soi, mais se poursuit tout de même à l’envi(e), se déclinant au fil du jour à travers les thèmes du travail (récurrent), de l’amour (présence et absence), de la mort (les jours où je pense à la mort), des malentendus et des non-dits qui caractérisent les évidences (répondre à la poussière), du temps (qui se dévide, évidemment), de l’« insuffisance du visible » et de l’enfance (« l'attention maladive de l'enfance. La peur de rater quelque chose quand la plupart du temps il n’y a rien, ou trop peu »), du métier de vivre, en particulier et en somme, à travers ce journal intime et extime ou l’infraordinaire rejoint l’extraordinaire par le biais d’une poésie qui. Ne pose pas, sinon problème. Ne pointe pas, sinon pour interroger.   

 

« nous sommes dans tout ce qui se perd
car se perdre nous prend tout le temps » (23 h 27)

Ici chaque heure naît et n’est pas comme un poème en soi : chaque poème a son heure, et en a même plusieurs. Ainsi du long poème né sans qui n’en finit pas d’être un poème naissant — de 1 h 01 à 5 h 15 tout de même, sans compter les blancs dans la page et les heures et l’oubli qui prennent corps. Pour dire les choses telles qu’elles sont, Poser problème est un livre qui demande du temps et de l’attention. Pas directement, mais au sens où l’on a envie de lui en accorder, où l’on prend plaisir à prendre du temps pour et avec lui, parce qu’il nous en accorde beaucoup aussi. On y retrouve avec joie un tas de choses, et même plus, que l’on aime dans cette œuvre toujours plus conséquente et stimulante – romanesque et truculente avec par exemple Imitation de la vie, ou poétique et bouleversante avec Les Chevals morts et Chômage monstre – empreinte d’intelligence et de sensibilité, de pudeur et d’espièglerie.

« Il faut un peu se méfier de ce qu’on nous propose.
C’est dommage parce que vivre et se méfier c’est difficile de faire les deux en même temps. » (inventer sa journée, 23 h 48)

Tout cela impose Antoine Mouton comme un poète et photographe, styliste et conteur, avec lequel il faut compter — les heures, mais pas seulement. Et expose à demeure Poser problème comme un livre vivant auquel et sur lequel l’on veut pouvoir revenir ; un jeu de réflexion et de reflets où mots et images se répondent ; où poser problème fait solution ; où ce qui est lu se dilue, infuse et diffuse un amour du nonsense et des jeux de mots contagieux qui interrogent les sens et sons entre Oulipo et phénoménologie. Avec cette voix unique, douce et grave, que l’on retient et qui tient tout le texte ; ce regard qui s’attarde avec une bienveillance (« la vie parmi les autres est une enquête les indices sont rares »), une sincérité et une délicatesse (« Il y a tellement de raisons de ne pas faire l’amour ») peu communes sur le temps, les choses et les gens (« Des gens qui croient au pouvoir recouvrant de la peau »).

« On a jeté au hasard le grand sac
de la mort au-dessus de la foule

qui ne courait pas, mais regardait
s'abattre sur elle la toile brune
— tout le monde a été pris. »
(le sac de la mort, 15 h 41)

Pour achever d’imprimer ce recueil sur la rétine et dans les esprits, les éditions La Contre allée se sont fendues d’un colophon barré très adéquat, que collent au fond quatorze photographies réalisées par l’auteur, impressions de déjà-vu (hauts lieux au crépuscule et aurores boréales) qui prolongent et font écho à la trentaine d’autres (corps dénudés, villes, personnes, objets, animaux, paysages en un fil tendu d’abandons et de liens) qui émaillent l’ouvrage, l’ouvrent comme autant de fenêtres vers d’autres possibles, d’autres journées et d’autres nuits, d’autres angles qui se proposent et se disposent à devenir d’autres façons de Poser problème. Mais il est tard, monsieur, madame, il faut rentrer chez soi — le solstice est passé, les jours se suivent sans se rassembler, et déjà le couvre-feu couve d’un mauvais œil le soleil qui lézarde les murs des façades et darde ses rayons dans le périmètre pour regagner jour après jour les heures fauchées par les mois sombres. Avant que la librairie et les yeux ne se referment, vous avez juste le temps de vous y procurer de quoi Poser problème pour méditer sur tout ça. 

Extraits et photos : © Antoine Mouton et La Contre allée. Crédit texte et photo de photo et de texte : (cc) Eric Darsan.

jeudi 13 juin 2019

L'odeur de chlore, Irma Pelatan

Le dépassement, l’orgueil & la honte. La découverte du corps, du sien & de l’autre. La différence, commune ou non, toujours sensible, mais jamais évidente. L’oubli et le (res)souvenir, l’oppression & l’expression de soi, en vas(qu)es communiquant(e)s. Avec, omniprésente, L’odeur de chlore, qui donne son titre à ce premier et très remarquable texte d’Irma Pelatan publié le 8 mars 2019 dans la collection La Sentinelle des éditions La Contre Allée. 



« J’ai beaucoup nagé dans mon enfance, tu sais, car le sport nous tenait lieu de culture, de loisir, de valeur, de lien ; tout ça, qui peinait à se dire autrement dans la famille, se sortait par le corps par un corps tenu, une vraie culture du corps affreusement mécaniciste ce culte de l’effort. »
 
La piscine Le Corbusier comme « gigantesque métaphore », fréquentée par l’héroïne entre ses 4 et ses 18 ans. Lieu du je qui tente de s’en libérer, plus que du jeu, sinon mortifère. Sa cosmogonie, son couloir courbe comme matrice, les forces chtoniennes que ses fondations abritent. La vitre (« le monde des habillés et le monde des dévêtus »), le rapport aux autres, à cet interlocut·eur/·rice omniscient ou bienveillant·e (« Il y avait la fatigue, tu sais ») qui peut-être soi(e), ou pas. L-a/-e t-/v-oile de fond, la con-f/t-usion surtout, les frictions entre l’espace et la personne : le collectif, le club, l’Hadès que l’on ne rencontre que lié au lieu, malgré et par-devers lui. Isotopies où se co(n)fondent fonder et se fondre. Un constat, une consternation, un saisissement qui s’éclairciront, au fil de l’eau et de la lecture, avec le ressac, l’émergence du souvenir.   

« Mon corps comme lieu, non c’est faux, mon corps comme personne, comme altérité dont je ne sais pas le début, mon corps comme mystère. Comment mon corps peut-il être mystère à moi-même ? »

À travers cette quête des origines, cette épopée qui n’est pas échappée, mais récit fondateur dont les chapitres s’ouvrent et se closent au rythme des paupières poumons bras et pieds – fondu au bleu, plongée contre-plongée – la narratrice donne à voir et à penser, à ressentir dans toute sa présence, prégnante et glissante à la fois, son devenir-(de )femme, non comme dessein, mais comme dasein, où le lac se fait piscine, bassin, sein, courbes. Une existence intérieure ronde, mais encadrée par les projets masculins étrange(r)s du père et de Le Corbusier (« Le Corbu, comme on disait. ») et leurs franges – la ligne droite, les baigneurs, le sifflet humiliant du maître nageur – qui donnent lieu et naissance, mais non(-)sens, à cette existence de « pantin ridicule » qu’elle ressent, supporte, en attendant de trouver la force ou la manière d’y échapper davantage.  

« Nous ressentions un tel mépris, tu sais, pour cet autre monde d’à côté, ce monde sans ordre, sans effort, pur plaisir instantané. » 

Un rapport (« un autre plaisir, tu sais, celui de la douleur, celui de la fatigue, celui d’un corps qu’on mène à bout. ») tout aussi, sinon plus, assujetti (« je veux parler de la violence de cette petite hiérarchie »). Aux hormones, au corps social, avec ses règles et ses frontières. A l’idéologie du dépassement de soi qu’elle évoque avec colère et ironie. A toute une mythologie qui rappelle l’île de W ou le souvenir d’enfance de Georges Perec. Au lien passéiste, atavique, avec la Résistance, sa remise de médaille très Noël de guerre (« C’était encore très proche, tout ça, cet ordre du monde. ») et, d’une idéologie l’autre, aux liens évidents – infantilisants, fascistes, virilistes, totalitaires – entre communismes d’état, nazisme, et de leurs opposants, pas exempts pour autant, sans parler de l’Eglise. En somme, entre patriarcat et sport dit de haut niveau. 

« Cette poignée de médailles, toute une vie dans l’eau, des heures d’efforts récompensés en fer blanc, en breloques au ruban bleu-blanc-rouge. » 

W, Le Pen, Christiane F., Q., M.X., noms, initiales, identités, rapports de classes, de races, de domination subis et reproduits, et avec eux les « fantasmes de drogues, de prostitution », cette « méchanceté si féminine » qui conditionnent les rapports sous l’angle du male gaze (regard masculin) et d’une culture pour ainsi dire masciste. La piscine, le chrono(s), l’enfance de l’art comme confinement, sas et ajournement de l’art enfant-in/-ant, poétique, féminin, méditerranéen et solaire, de la mer. En réaction, épidermique, en substance, surtout, l’empowerment d’un éternel féminin ressaisi, dégagé – comme la nage de la natation – de son instrumentalisation pour atteindre sa pleine présence et transcendance (« je veux parler du corps, de la mesure du corps (…) depuis toujours je laisse d’autres gouverner mon corps ») malgré l’étalonnage corbuséen — « Le corps de l’homme comme base standard, de la norme. »   

« L‘injonction demeure brûlante comme fer rougi. » 

« Et mon corps, toujours, déborde ». Déborder la contrainte faite au corps par le corps. Dériver, faire l’expérience de l’influence des lieux, tendre à une autre psychogéographie, à une « poétique de l‘eau ». En une vingtaine de courts chapitres, parcourus par le temps et l’espace comme autant de longueurs, Irma Pelatan explore de manière ample, mais précise, le rapport au corps, à la féminité dans la ligne d’Annie Ernaux (La femme gelée, Mémoire de filles) ou encore d’Amandine Dhée (La femme brouillon, quelques mots par ici) jusqu’à cette scène fantôm(atiqu)e qui la hante, s’inscrit en négatif, texte sous/dans le texte, typo autre, chapitre sans numéro, terrible et implacable, que l’on ne voit pas venir, que l’on subit – quand je dis on, je veux dire la petite fille/jeune femme qui en devient l’objet (check tes privilèges mon gars) – quand la violence et le mépris des mots deviennent horreur, (mé)fait, viol, voire inceste. Qui tétanise(nt). Malgré la redescente de l’épilogue, la cohé-sion/-rence (re)trouvée. Et l(‘)a()mer, toujours recommencée.  

« Je veux parler de la soumission, de l’acceptation d’un ordre du monde où il fallait s’efforcer, construire. »

Parler en corps. De la trahison de cet ordre, de ses mensonges et de la brutalité qui sont les siennes, qui lui permettent de se maintenir et de s’étendre (« On vit dans un faux récit et l’oubli est bien commode. On te dit « va à la piscine » et tu nages, tu es un bon usager, tu fais fonctionner la machine à habiter. Tu te soumets, tu construis, tu acceptes le récit qu’on te fait, cet ordre du monde. »). De l’expérience du choc et de la terreur devenus stratégie. Du danger familier, domestique tu. De la vie, de la liberté, du mouvement, toutes et tous mortifiées : toute une éducation à déconstruire ( par un difficile, mais nécessaire processus d’analyse et d’anamnèse, de recentrage et de retour à soi, auquel chacun, chacune, quel que soit son parcours, devrait se consacrer un tant soit peu, et réalisé ici) « pour désobéir ». Sortir du silence par la mer, la voix, l’écrit pour vivre sa vie. 

« La mer nous habitait et pas n’importe quelle mer. La méditerranée, évidemment.  
La puissante déesse, maternelle colérique, sans limite. L’intensité. La profondeur. Inabarcable. Je le dis avec ce mot de l’autre langue ce mot que j’ai appris cette façon de dire Liberté et cette façon de dire mer. »

C’est un texte magnifique, que « ce récit cette chronique, ce machin tant de fois suspendu » (écouter ce qu’en dit, et notamment du genre de la chronique, l’autrice sur RCF : https://rcf.fr/culture/irma-pelatan-et-yamina-benahmed-daho-14) ) qui s’impose peu à peu, tour à tour, doux comme l’eau, froid et acéré comme les carreaux du sol de la piscine, puissant et persistant comme l’odeur de chlore, décapant sans être caustique, impressionnant dans sa justesse, surprenant dans l’impression qu’il laisse et que l’on sent qu’il laissera. Dans l’envie de le relire, déjà.

Un très beau livre, bien plus édifiant que l’architecture totalitaire qui l’a vu et fait naître. Et, avec lui, l’écrivaine Irma Pelatan qui signe ce premier ouvrage sous les auspices attentifs au fond(s) et à la forme des éditions La Contre Allée. Sous (la) couverture, reflets du (pla)fond de la piscine, le plan de celle de Firminy-Vert qui ouvre le livre dès le rabat et, avant de le refermer, un colophon qui représente le Modulor, canon corbuséen, statuette d’« homme-le-bras-levé » que l’on imagine immerger en refermant l’ouvrage, comme une relique d’un passé dépassé ou pas, qu’importe au fond, mais qui ne fait pas le poids face à l’immensité de cette vie de femme et de cette mer qui le recouvrent.  


Note : Loin de la vision originelle née de son voyage en Grèce (« sa folle vision pour une petite ville minière d’après-guerre : un projet plein de soleil et de Péloponnèse » difficile à rapprocher de la réalité du paysage grec, si ce n’est du coupant des épineux), le projet utopiste et nomothétique de Le Corbusier, se révèle dans sa réalisation, dystopique par égo-centr-/is(th)me et manque d’empathie. Productivistes et utilitaristes, Le Corbusier et ses ouvrages ne tiennent ainsi absolument pas compte des désirs et besoins des usagers et usagères, allant jusqu’à créer des cuisines sur le modèle tayloriste pour (dé)former les ménagères à « la nouvelle civilisation machiniste ».          

Une pensée mécaniciste, fasciste et machiste soutenue par ces « machines à habiter » corbuséennes, privées ou publiques, personnelles ou monu(-)mentales, notable et heureusement mise à jour par l’historiographie contemporaine. Derrière un discours sur le bonheur et la liberté, toute cette architecture tente de mettre les corps au pas, rejoignant en cela les travaux d’ingénierie humaine de B.F. Skinner dans son Walden 2, allant même plus loin dans la coercition, quand Skinner prône bien plutôt un renforcement positif — l’acceptation en France des théories du premier et le rejet de celles du second relevant, comme la plupart du temps, davantage de raisons patriotiques qu’humanistes.

lundi 16 octobre 2017

Nota Bene : L'instant décisif, Pablo Martín Sánchez

Une naissance, une enfance, une rencontre, une vie de chien, une fixation. Celles de l'auteur, de Clara, de Gerardo et Carlota, de Solitario, de José et María – on laisse de côté les particules, même si elles sont en l'état plus présentes, les personnages plus divisés les uns que les autres – au moment des derniers soubresauts du régime instauré par le Caudillo : telles sont les composante de L'instant décisif de Pablo Martín Sánchez, traduit par Jean-Marie Saint-Lu et sorti le 22 septembre 2017 aux éditions La Contre Allée. 

« Moi et les gens de ma génération, les enfants de la Transition, 
nous avons grandi heureux dans les années 90, 
avec l’illusion que cela avait été un chemin de roses, sans violence. 
Depuis, nous avons découvert les fissures du conte. »
 
«  18 mars 1977, le jour de naissance de l’auteur, à minuit. Nous sommes à Barcelone, peu de temps avant les premières élections démocratiques depuis la dictature ; l’année la plus violente de la Transition. » Tortures, maltraitances en tous genres et vols de bébés, abus et harcèlement sexuel, violences policières et propagande journalistique, rombière et phallocrate, militant, étudiante et manifestants, enquêtes et dénégations, se croisent et se rejoignent pour vivre à nouveau, les uns contre les autres, un passé, un présent, un futur qui les lient à l'intérieur d'un pays aux horizons flous et aux définitions multiples entre colère, révolte et crispations.

«Aujourd’hui tu vas naître. Tu ne devrais pas, mais tu vas naître. Tu ne devrais pas parce que là, dehors, c’est l’enfer.

Avec la verve, l'humour, l'amour des contraintes littéraires et la liberté de ton que l'on avait pu découvrir avec Frictions, Pablo Martín Sánchez prête voix, vues et intentions, espoirs et désespoir, aux gens, animaux et objets contemporains de cette " Transition " démocratique espagnole pour former l'espace d'une journée – répartie en six fois six instants à deux ou trois quarts d'heure d'intervalle et autant de personnages ayant soin de n'apparaître jamais dans le même ordre – le théâtre miniature d'un page turner politique aux images organiques aptes à faire revivre au lecteur, à la lectrice, le quotidien tendre ou rigide, réel et réaliste, des hommes et femmes contemporain·e·s de l'événement.


« celui qui n'est qu'à moitié révolutionnaire creuse sa propre tombe »

Un roman choral plus actuel que jamais – au lendemain de la déclaration d'indépendance catalane et de la répression madrilène (« Libertat, amnistia, estatut d'autonomia ! ») – qui offre l'image indéfinissable d'un monde tourmenté, ouvert à tous les vents, à ceux de la révolte comme de la réaction. Où règnent la lutte des classes, l'exploitation et le mépris, où l'on est toujours pris à partie et contraint de choisir ou de subir son camp. Le plus souvent les deux à la fois.

mercredi 9 mars 2016

Exercice(s) de style(s) : Frictions et Tombeau

Echo(s) à mon article consacré à la Rentrée littéraire de septembre intitulé Dernier inventaire avant liquidation, ces Exercice(s) de style(s) sont aujourd'hui l'occasion de vous présenter Frictions de Pablo Martín Sánchez traduit par Jean-Marie Saint-Lu et Tombeau de Pamela Sauvage de Fanny Chiarello, deux ouvrages sur(-)prenants et formellement (d)éton(n)ant, qui jouent et se jouent de la contrainte, sortis à la Contre Allée le 23 février. Et de poursuivre quelques réflexions sur les rapports entre actualité, écrit et édition initiées ici et ailleurs au fil du temps.


Exercice(s) de style(s)

D'une rentrée l'autre, boucle serpentine, Ourobouros ou ondine, ainsi s'achève, après celle de septembre, la rentrée de janvier. Trois mois : c'est le temps qui, entre et depuis, s'est écoulé, celui que l'on donne à un livre pour faire l'actualité, se vendre et rentrer, ou non, dans ses fonds. Trois semaines : c'est la durée qu'un ouvrage reste sur table en moyenne, celle d'un film à l'affiche, à peine. Trois jours : c'est le temps qu'il me faut généralement pour lire un livre et me décider à rédiger une chronique ici même, ou non (c'est idem), et à m'y appliquer parfois (ibidem). Suite à quoi, de temps à autre, j'apprends que ce que l'on fait se répercute sur les avis et les ventes, que ce soit (hier) en tant que libraire, (aujourd'hui) en tant que chroniqueur, ou (demain) en tant qu'auteur, ceci me permettant de revenir en passant sur les vertus et aléas de l'édition, indépendante ou non.
   
Hier. L'expérience m'a appris qu'il faut, pour qu'un ouvrage devienne un ouvrage de fonds (dans le désordre) : du temps, de la qualité, de la quantité. Et par conséquent (dans l'ordre, croissant si possible) : qu'à la suite de l'auteur, à la fois intéressé et désintéressé en aval comme en amont, que des éditeurs, des prescripteurs et d'autres lecteurs s'intéressent plus qu'à leur tour généreusement (humainement, intellectuellement et financièrement) à lui. C'est toujours le cas aujourd'hui.

Aujourd'hui. J'apprends au passage de Quidam que Pas Liev de Philippe Annocque ne se vend (Pas) comme il le devrait et c'est dommage car c'est un ouvrage qui renouvelle la (Pas) langue (la palangue - celle qui élève - et l'appât-langue, celle qui attire), tire la couverture à l'autre et demeure cher à l'éditeur qui le conte et à son auteur qui, sans avoir la chevillette qui gonfle, se creusent la bobinette et tout ça pour dire qu'à défaut d'en rapporter pour l'heure Pas Liev casse vraiment des briques (pour vous faire une idée allez voir là). Ce qui se sera toujours le cas demain.


Demain. Le 17 mars sort au Tripode Le Monde des Contrées que votre serviteur a sur commande tenté d'honorer en compagnie des 400 Coups de L'Atelier du bourg à l'occasion de la sortie événement de l'intégrale du cycle de Jacques Abeille que ce joli ouvrage illustré présente, analyse un peu et introduit surtout, en espérant qu'il vous plaira et surtout qu'il étendra à travers vous le lectorat de l'auteur et de son éditeur parce que c'est un peu l'idée avant et après tout. 

D'une rentrée l'autre disais-je, à peine le temps et la durée de faire, de boucler et de dire - vanitas vanitatum, omnia vanitas alea jacta es et tout ça – tout ça donc, et voilà que d'autres écrits, d'autres lectures, se profilent déjà. Aussi et malgré tout, en lieu et place d'une rétrospective qui ferait mentir mon Dernier inventaire avant liquidation, et histoire de ne pas non plus me répéter, je vous propose aujourd'hui une double chronique pour une double sortie à la Contre Allée sous le double signe de la nouvelle et de l'exercice de style mais aussi de la virtuosité et de l'absurde, de la diversité et de l'unité, de la profusion et de la lalomanie. Angles qui, une fois traduits, ne sont pas étrangers à ce blog, exercice de style qui évolue au fil et au gré des lectures et de lui-même (voilà pour la boucle, l'Orobouros, etc.) sic transit gloria mundi amen.

Frictions, Pablo Martín Sánchez



« (…) prologue, pour tenter de convaincre ses possibles lecteurs qu'il était bien élevé et que tout ce qu'il leur présentait en deux cent cinquante pages, aussi divers que cela parût, traitait en fait d'un seul thème (...) » (Augusto Monterroso, La Lettre e).

Inter et hypertextualité, sérendipité, inspiration, cohérence de la forme et du fond, une bonne dose d'humour et d'à-propos : tels sont les ingrédients et qualités qui caractérisent Pablo Martín Sánchez et son Frictions qui « En guise de prologue » pille un auteur guatémaltèque connu pour son autodérision et ses expérimentations littéraires, enlève Perec (la lettre e toujours) et dérobe à Borges son titre (de noblesse) le plus connu pour dédicacer à A. (ah ha) ce livre gage, cage, dont les aréopages, références lues, tues, sues, indiquées, revendiquées et détour(n)ées pullulent, pillées, pliées à la manière d'un avion en papier qui se chiffonnerait dans la perspective d'une chute.    

« Finalement, tentant de trouver une explication, je monte sur le capot d'une voiture et, levant les bras au ciel, je m'écrie : « On peut savoir ce qui se passe, putain ? » »   

Rythme, second degré, Deus ex-machina, collisions, collusions, contusions, poussières et fragments qui se détachent, heurs et heurts, bonheur souvent, malheurs parfois, ré(d)action(s) d'enfants (« est-ce qu'ils n'avaient pas entendu parler du droit à l'autodétermination »), enchaînements bien pensés, déchaînements bien sentis (« “Va te faire foutre”, ai-je pensé en refermant la fenêtre. “A cause de ce que tu as fait à mon oncle Alberto” »), décalage, interrogations, étrangeté, citations (Borges éminemment), miroirs (évidemment), variations, fulgurances et poésie aussi.

« Un grand X domine maintenant le miroir.
A l'intersection de ses branches, apparaissent nettement tes sourcils froncés.
On dirait le point de mire d'un avenir incertain à canon scié ».


Grâce à l'excellente traduction de Jean-Marie Saint-Lu inutile d'être polyglotte, de savoir rouler les R comme il faut pour lire dans le texte le Fricciones de Pablo Martín Sánchez : avec Frictions ce sont désormais les R qui nous roulent via ce texte pointu et classique (« elle m'a demandé si je savais ce qu'est un point et si je ne pouvais pas écrire sans dire de gros mots, et je lui ai dit que non seulement je savais ce qu'est un foutu point mais qu'en plus mon texte était plein de points, surtout sur les i ») mais écrit sans demi-mesure tout en restant dans les clous (« cette fois je mettrais plus de points, putain »).

Mystère extrait de la nouvelle Métamorphose,
à découvrir sur la page dédiée de la Contre Allée.

Intertextualité, vidéo, rêves et vers éveillés, prose versatile déversée, procédés variés, parfois visibles et prévisibles mais toujours sensibles, sourires et rires, boucles et correspondances anonymes, bras et pans qui tombent, justes et droits, chute encore, des corps et des cœurs avec l'extraordinaire « Tragi-comédie de Mefito et Tentorea » (« Protase », « Epitase » et « Catastase »), synchronicité, désynchronisation et anachronismes : telles sont encore les multiples facettes de ce « plagiat par anticipation », lui-même variation sur l'œuvre borgésienne.    

« 
La littérature vie est un métier dangereux. » 
 (Pablo Martín Sánchez) 
 (Roberto Bolaño)

Livres, citations et situations imaginaires, détournements, focalisations, évocations et comparaisons surréalistes, extra et infra-ordinaires qui font pousser des L au K de Dino Buzzati, rappellent Glose de Juan José Saer, les Fictions et l'ombre de Jorge Luis Borges toujours et par-dessus tout. Penser/Classer. Et reconnaître donc. Je me souviens de cette lettre. Du e de Perec qui aurait eu pile quatre-vingts ans aujourd'hui, de sa Disparition puis de son retour, avec Les Revenentes citées finalement et du Voyage d'hiver suggéré, évidemment. De La Vie mode d'emploi et de l'Oulipo, qui ont fait entrer Pablo Martín Sánchez en littérature et lui permettent d'extirper de derrière les fagots tout cet fagots cet encombrant attirail pour mieux saisir, sous le couvert de cet inventaire et magasin d'écriture, la mesure et la température des possibilités offertes et permises à ce jour par la littérature.
     
« Il doit être clair qu'il ne s'agit que d'un exercice poétique (nous pourrions presque parler de jeu) réalisé en vingt ou trente minutes à peine, et partant sans prétendre à la qualité littéraire. Je prie donc de ne pas le juger selon les paramètres critiques habituels, et de ne pas perdre de vue les caractéristiques propres à l'expérience ni les circonstances concrètes de son exécution : qu'on le prenne plutôt comme une eutrapélie ou comme une morsure de temps volé à l'oubli. »   

C'est sur ces mots, enfin, en passant, qu'à travers son narrateur l'auteur présente la « poésie métrique » (« tout simplement, celle qui s'écrit dans le métro. »), antépénultième nouvelle avant l'« accident » et l'« entropie » qui la suivent, vingt-cinquième heurt de ce recueil qui en compte vingt-sept réparties respectivement en 3 parties intitulées « Frôlements », « Caresses » et « Etreintes » comprenant selon les mêmes termes 12, 9 et 6 récits. Des mots et une architecture qui définissent parfaitement le(s) exercice(s) exécutés pour et par Frictions. Une définition vite contredite dans le même temps par la souplesse et la virtuosité de l'ouvrage.ouvrage dans lequel l'auteur n'hésite pas à révéler par maints biais les procédés auquel il recourt. Des procédés qui plongent habilement le lecteur avisé dans une mise en abyme sans fonds ni fin sur la création littéraire. Une réflexion que l'on aimerait poursuivre avec moins de précautions à l'occasion d'El Aleph engordado, de Pablo Katchadjian auquel, à défaut et en attendant, l'on redemandera Quoi Faire et Merci.   

Tombeau de Pamela Sauvage, Fanny Chiarello


« Ne sommes-nous pas une note de bas de page -3 
pour la plupart de ceux qui nous entourent ?-3 Ceci est une note de bas de page. »

Exercice de style à cheval entre la performance, l'essai, le recueil de nouvelles et le roman, par d'habiles entrechats entre deux époques hostiles, Fanny Chiarello, sur le principe du tombeau, enterre notre époque moribonde et dessine le suaire qui entoure déjà celle à venir à travers 23 portraits largement commentés. Un exercice périlleux, ardu, mais salutaire, qui exige de lire entre les lignes et dont l'auteure ne semble pas vouloir réchapper avant d'avoir laissé impitoyablement le lecteur pour mort, sur le carreau, ou pour le moins, d'avoir interrogé ses capacités d'adaptation et de survie.

« humour 120
120
Obscur. Apparemment une référence à un type de fluide corporel »

Tranches de vie contemporaines empreintes de drôleries, ces nouvelles légères et cavalières pétries de second degré sont ainsi, dès l'ouverture, dévorées par des notes de bas de page qui constituent en vérité l'essentiel de l'ouvrage et étonnent, amusent ou effraient par leur absence de recul et leur naïveté, leur esprit de sérieux et leur premier degré. D'un côté les portraits - qui correspondent entre eux à la manière des notes dans les notes - composent un inventaire de notre civilisation déchue, entre consumérisme, vénalité, vanité, vacuité, racisme et salariat. De l'autre les notes – marquées par les préjugés, les malentendus, l'ignorance de nos us et coutumes - composent un monde totalitaire régi entre autres choses par la censure, l'intolérance et la promiscuité, l'économie, la finance et l'industrie, la médecine, le patriarcat et le fascisme, en un mot : dystopique. 


Des uns aux autres, nous constatons combien le monde de demain est évidemment le prolongement direct et radical de celui d'aujourd'hui, et tout particulièrement des faits et orientations qui marquent chaque jour un peu plus notre actualité. Un monde unifié au sein duquel les groupuscules pseudo-moraux d'extrême droite se sont radicalisés et décomplexés ; « La Vague Sanitaire initiée par les groupes armés Valeurs Familiales et Combattant de la Loi »  a établi l'ordre nouveau ; les « Grands Patrons » se sont unis ; l'eugénisme est pratiqué ; le Sixième Continent poubelle est naturellement reconnu comme tel ; les chômeurs et les sans-abri sont majoritaires. Un monde où n'existent plus ni la superstition ni la publicité, mais où règnent le monopole, l'autorité et l'idéologie qui imprègnent la langue comme le propos de ces notes elles-mêmes.

« “ intellectuels” 121 
121 Leur rôle reste nébuleux. »

Avec ce Tombeau de Pamela Sauvage, Fanny Chiarello propose une double lecture peu aisée mais - que l'on peut à mon sens pratiquer successivement ou alternativement - riche dans la forme comme dans le fond, avec ses phrases aux ponctuations aléatoires, sans point final aucun, en ce qui concerne le corps du texte du moins (restitué par l(es)'auteur(e)(s) des notes). Un procédé et une narration qui rappellent tout à la fois Féérie générale d'Emmanuelle Pireyre et Europeana de Patrick Ourednik. Des récits dont émergent un Jean-Christophe que l'ont croirait exsudé d'un album de Trondheim ou une Olive, vivante (d)énonciation de la condition féminine dans nos sociétés. « Femme qui aborde la quarantaine avec une colère intacte, un goût particulier pour les musiques expérimentales et un besoin impérieux de se tenir en retrait du jeu social », Fanny Chiarello propose une rubrique-à-brac nécrologique et philologique aussi littéraire qu'engagée à l'image de La Contre Allée. 

Frictions et Tombeau en colophons
Frictions et Tombeau

Arrive un moment où l'on ne peut plus continuer d'écrire comme on le faisait, « au paravent » comme dirait Nizan. Où l'on ne peut penser, dire, faire comme si de rien n'était. Un moment où l'on s'aperçoit que ce n'est plus le cas sans savoir depuis quand, ni comment ni pourquoi ni ce qui ni ce que cela change. Où l'actualité, la sienne propre et l'autre moins, se heurtent, s'entrechoquent. Où la Nausée reparaît. Où tout paraît un peu fragile et un peu vain. Où l'espoir rejoint la désespérance, et l'enthousiasme l'impuissance qui l'atteint. Où, dans le même temps, l'on a commencé humblement mais sûrement, le plus souvent malgré soi, à incarner quelque chose ou quelqu'un mais sans trop savoir ni ce que cela peut être ni ce que cela devient.  

Un entre-deux qui joue en faveur non de ce qui a été fait mais de ce qui reste à faire. Un état d'ouverture où l'on commence à se heurter contre les murs. Un point de non-retour, dans le fond pas différent des précédents, mais qui commence à dessiner quelque chose dans la forme. Une forme désormais trop étroite, trop elle-même, trop formelle pour ne pas l'être. Une substance qui tend à vouloir tout être ou n'être rien plutôt qu'à demi. A ap, à trans, à dis-paraître. A ne pas se limiter. A s'élargir, à agir, à prendre le large plutôt qu'à s'assagir. Malgré tout et malgré soi. Pour dire les choses, les dédire, les prédire, les traduire, les induire et les faire. Et ce quelque soit la forme - l'exercice de style ou le style d'exercice - que cela puisse prendre.    


Trois mois, c'est le temps qui s'est écoulé depuis l'instauration de l'état d'urgence en France, le revirement vers la droite extrême du parti socialiste vers le national et le front, la transformation de la jungle de Calais en camp de concentration, le même modèle, la même réaction, de l'Allemagne à la Grèce. Trois mois, c'est la durée nécessaire, parfois, pour respectivement et tour à tour rédiger et faire paraître un ouvrage comme Le Monde des Contrées, s'en et s'y remettre ; pour mettre sur l'écran au travers de six chroniques le volume d'un tiers livre consacrés à de merveilleuses découvertes ; pour reprendre l'écriture de deux autres ; pour partir quelques jours à la mer ; pour rêver d'ailleurs et construire ici, craignant que l'inverse se réalise et attendant que l'averse passe.

Trois mois c'est la durée qui suffit parfois pour tenter, entre autres choses, de participer (en vain, vanitas et tout ça) à un débat sur la représentativité en dépit d'élus locaux et malgré celle des engagés Message, Larnaudie et Bertina (Des Lions comme des danseuses, La Contre Allée) ; pour se faire gazer (gratis) deux jours après par les CRS et échapper in extremis en se réfugiant dans le café d'un centre culturel (deo gratias) au matraquage des barbares de la BAC qui nous avaient isolés lors d'un carnaval de soutien pacifique à la ZAD ; pour écrire pour dénoncer pour renoncer à publier autour de ces événements parce que ce n'est ni le lieu ni l'endroit même quand tout va de travers ; pour lancer la nouvelle saison de l'Epicerie Coopérative dont nous faisons partie ; pour semer ces Petites Salades dont Lou vous parlait ici ; pour participer à une excellente conférence sur l'afro-féminisme et sa portée, concrète et globale, en présence de Raphaëlle des Peaux-Cibles et d'Isabelle Cambourakis, éditrice de la collection Sorcières dont Lou vous reparlera bientôt.   


La semaine prochaine se déroule à Paris la mouture dernier cri du Salon du livre sobrement ou non dénommé pour l'occasion Livre Paris, au-delà du pire accouché sous XO et Cie vous y retrouverez les meilleurs éditeurs indépendants qui soient dont je vous parlais encore, au cours et à la fin de mon Dernier inventaire et que vous pouvez retrouver régulièrement sur ce blog. Ici et maintenant se déroulera le 15 mars à Paris une réunion à l'initiative de L'Atelier du Plateau et de Ballast (« Nous voudrions penser les façons de jeter, entre nous, des ponts — penser et expérimenter »). Et puis il y a encore la Jungle, et puis il y a encore Calais, j'apprenais même hier encore qu'il y a toujours Longo Mai.    

Chaque jour, un peu partout, des choses s'organisent naturellement et culturellement pour résister à la dérive autoritaire. Si vous m'avez rejoint et / ou suivi jusqu'ici et maintenant, c'est peut-être que vous avez/pouvez trouver votre part/place quelque part là-dedans, de quelque façon que ce soit. Si tel est le cas, mon rôle de passeur est, de quelque façon que ce soit aussi, concernant ce post du moins, accompli. Vivez, lisez, cultivez votre jardin, pensez par vous-même (et autres mèmes), soyez et n'attendez pas qu'on vous le dise (idem), et partagez tout ça, urbi et orbi et Tlön Uqbar Orbis Tertius et à la prochaine.

lundi 24 août 2015

Les chemins de retour, Alfons Cervera


Nous quittons momentanément les Etats-Unis - ceux du Cerveau à sornettes, des Gaspilleurs et de Papa, tu es fou avant d'y revenir avec Mentir à perdre haleine - pour une petite étape dans les contrées européennes et imaginaires d'Alfons Cervera qui nous entraîne sur Les chemins de retour grâce à la Contre Allée à qui j'adresse un merci ensoleillé. 

« Les histoires de fiction surgissent toujours d'un lieu donné », d'un « territoire moral ». Avec pour point de départ un travail de commande pour une revue, Alfons Cervera revient, parfois plus de cinquante ans après, sur les lieux et gens « réels » qui ont inspiré ses récits et, ce faisant, sur « le dedans et le dehors d'un roman ». 

Une problématique, un travail, une attention et un rapport aux lieux qui me rappellent ceux de Jorge Luis Borgès mais aussi ceux de François Bon. Auteur d'une trentaine d'ouvrages dont quelques-uns seulement ont fait l'objet d'une traduction et d'une édition françaises grâce à Georges Tyras qui « affronte sans relâche l'impossible traduction » de ses « fictions » et du joli travail réalisé « en bonne entente » par la Contre Allée et par la Fosse aux ours, Alfons Cervera nous offre avec Les chemins de retour une porte d'entrée à l'ensemble de son œuvre. Une œuvre abondante, passionnante et engagée marquée par un lyrisme, une poésie, une prose, des images et un ancrage qui rappellent ceux de Jacques Abeille. Toutes choses sur lesquelles nous reviendrons lors de la rétrospective de la rencontre entre l'auteur du cycle des Contrées et de Bernard Noël autour du thème Poésie et fiction.


La couleur du crépuscule, Tant de larmes ont coulé depuis, La nuit immobile, Maquis, L'ombre du ciel, Cet hiver-là, Ces vies-là, Bien loin : autant de titres, autant d'étapes qui marquent des tournants dans l'œuvre de l'auteur. Le bar, le village, la grotte, le cimetière civil ou encore la maison, « tant de maisons » : autant de lieux qui les ont inspirés et leurs font désormais écho. Autant de gens enfin, que recouvre la réalité des « personnages » : « Les personnages de mes romans je ne les invente pas, ils existent. Ce sont mes amis. Et quelques ennemis, aussi. ». Tous « fantômes » d'un passé irrésolu, d'un futur révolu, d'une œuvre et d'un auteur qui, à partir des mêmes fondations, des mêmes thèmes et de la même construction, parviennent résolument à découvrir d'autres chemins au lecteur comme en lui-même. Demeure aussi, le berceau du franquisme qui les tous ensemble, semblable à ce Fil Rouge évoqué par Sarah Rosenberg, également publié à la Contre Allée, tyrannie aveugle et sourde qui s'insinue et sourde des vies et lieux évoqués ici et là par leurs noms, leurs spécificités, leurs différences ou ressemblances et parfois même leur disparition.



D'ailleurs ces lieux autres et autres personnages, dont Alfons Cervera ne nous propose que des descriptions relativement factuelles et des clichés en noir et blanc, ont-ils jamais existé ? N'auraient-ils pas disparu quand d'autres, bien plus vivants, extirpés du néant et amenés à la vie par leur créateur, gagnaient en couleurs et en réalité ? Et s'ils avaient perdu leur âme au profit de ceux-ci, par cette captation photographique que redoutaient tant autrefois, les peuplades animistes ? Et s'ils étaient eux-mêmes, par leur évocation ou par leur nature même, inventés de toute pièce, dans un unique élan où se mêlent inextricablement les processus imaginaire et mémoriel ? « Est-ce que je sais moi, d'où sortent les romans. Du néant. » De ce néant seuls s'extirpent de façon sûre l'auteur et la maison qu'il habite encore, qui fut celle de ses aïeux et demeure « le cœur qui bat » dans ses romans. De la même façon, les éléments de décoration qui meublent son intérieur, Alfons Cervera, dont le père était acteur, les trouve moins dans ses lectures – la littérature anglaise du XIXème, Les Hauts de Hurlevent ou encore Flaubert – que dans le cinéma. L'homme des vallées perdues, Malvaloca, Le docteur Jivago : « Bien des films naissent des romans qui leur ont donné vie, une vie distincte et parallèle ». 



Une vie qu'on ne peut percevoir qu'à travers les images que l'auteur, « maître absolu du roman », accepte de nous délivrer. Le reste, je ne peux que l'imaginer moi-même, en fonction de cette seule lecture, de ce qu'elle m'inspire, de ce qu'elle fait résonner dans mon propre intérieur, dans ma propre maison. Car, en dehors de ces Chemins de retour, je n'ai pas lu Alfons Cervera : ni dans le texte ni dans les quelques traductions déjà parues. Or c'est peu dire qu'il est difficile d'emprunter les chemins de retour d'un auteur avec lequel on n'est guère parti et que l'on n'a pas suivi encore, sinon à travers les argumentaires et extraits de ses éditeurs. Et si, de cette exégèse sans source, se dégage progressivement des anecdotes qui constituent un ouvrage et un univers qui se tiennent eux-mêmes, on ne peut que rester sur notre faim tant que l'on n'a pas été plus loin. Comment parler des livres [qui parlent de livres] que l'on n'a pas lus ? me direz-vous dès lors. Et bien de la même façon que l'on écrit ceux qui n'existent pas encore : avec - selon les cas, mais bien souvent avec tout cela à la fois - une bonne dose d'amour, de passion, d'humour, de ténacité, de savoir faire, de culture, de lectures, d'imagination, d'audace et d'aplomb. 



Ce sont ces mêmes qualités qui poussent aujourd'hui La Contre Allée à publier un ouvrage qui paraît à première vue s'adresser à un public de connaisseurs au sujet d'une œuvre et d'un auteur peu traduit et donc peu porté à la connaissance du grand public. Ces mêmes qualités qui font de la Contre Allée une maison proche de ses auteurs par l'attention et le travail d'édition et de diffusion qu'elle fournit, et proche de ses lecteurs qu'elle invite sans cesse à la réflexion par la parution d'ouvrages de fonds engagés dans des enjeux contemporains mêlant littérature et sciences humaines. Sorti le 18 juin dernier, Les chemins de retour s'inscrivent ainsi dans la collection Les Périphéries que la Contre Allée nous présente ainsi : « Les Périphéries nous déportent, nous décentrent, nous amènent à des confins, nous font prendre des parallèles, explorer les recoins, les Périphéries nous relient, aussi. ». Elles m'ont permis ici — et à vous aussi, peut-être — de croiser pour la première fois la trajectoire d'Alfons Cervera, journaliste, poète et romancier connu pour son cycle consacré à la « mémoire des vaincus » de la guerre civile espagnole.


Une mémoire qui pose la question du souvenir et de ses distorsions, de la vérité et de l'imagination confrontées à une « réalité » qui, dans ses retranchements les plus sombres, dépasse cette fiction qui demeure davantage cependant, plus vraie et plus réelle, à travers l'écrit des survivants. « Les romans sont devenus une autre manière d'inventer des exils » nous dit Cervera. C'est chose faite grâce à ce tout petit livre de quatre-vingts pages à peine - dont chacun des dix chapitres prend pour point de départ une photographie en noir et blanc accompagnée d'un court extrait traduit, parfois pour l'occasion, d'un de ses romans – qui parvient à créer en miniature un univers aussi fantomatique que cohérent. Un ouvrage qui, moins encombrant qu'un poche, trouve sa place dans toutes et, par-dessus tous, dans cette série de chroniques que je vous propose. Une série consacrée aux livres de l'été mais également, par un heureux hasard, à l'écriture et aux rapports qu'entretiennent en son sein fiction et réalité. « Tout n'était que mensonge. Tout continue de n'être que mensonge. Plus mensonge encore dans la réalité contemporaine espagnole que dans mes romans » car « Les romans construisent une autre réalité. Comme s'ils mentaient. Mais ils ne mentent pas ». 



Témoin, la couverture le dessin du sol à damier qui s'ouvre et figure sur la photo de la maison de Cervera en première page et qui nous laisse d'entrée sur le carreau avant de nous aider à nous relever et à reprendre le chemin des écoliers en direction de la rentrée. Quand le disque solaire du Papa, tu es fou chez Zulma reprenait le sommaire de ce petit conte lumineux, un petit carré qui fait écho au damier de la couverture des Chemins de retour revient sur les conditions très particulières de composition – « une saison hivernale particulièrement humide » - de ce petit fascicule. Après le roman de Saroyan qui évoquait sa propre vie à travers le regard supposé de son fils – dont nous aurions pu évoquer le souvenir véritable à l'éclairage de son œuvre propre comme des Dommages Collatéraux racontés par Dan Fante au sujet de son propre père – j'aurais en effet le plaisir de vous présenter Mentir à perdre haleine, Une enquête de David Samuels. Un ouvrage passionnant et emblématique du journalisme narratif publié par les Editions du Sous-Sol qui vous révélera « toute la vérité sur les incroyables mensonges et le fabuleux destin de James Hogue, l'imposteur de l'Ivy League » et bien plus encore.

vendredi 1 mai 2015

Nota Bene – Les derniers mots de Falcone et Borsellino, Antonella Mascalli

Parmi les éditeurs qui comptent, ici comme ailleurs, j'aimerais mettre une nouvelle fois à l'honneur La Contre allée qui, aujourd'hui comme hier, est présente ce 1er mai à l'occasion du Salon d'expression populaire et de critique sociale d'Arras avec Roberto Scarpinato mais aussi Jérôme Skalski. Aussi, à l'occasion de la nouvelle édition augmentée et préfacée par Edwy Plenel de l'excellent Retour du Prince de Scarpinato et Lodato dirigé par Anna Rizzelo dont je vous avais amplement parlé ici, ainsi que de Cosa Nostra, son admirable pendant, j'ai l'honneur de vous présenter aujourd'hui Les derniers mots de Falcone et Borsellino sorti en avril 2013. Un ouvrage que j'avais reçu à l'époque et que, du fait de ma propre actualité, je n'avais pas chroniqué.


Cette même actualité m'amène aujourd'hui à revenir sur cet essai dirigé par Antonella Mascali, préfacé par Roberto Scarpinato et traduit par Anna Rizzelo et Sarah Waligorski qui avait déjà travaillé sur les précédents ouvrages de la série. « Martyrs », « entravés », « calomniés » : ainsi Antonella Mascali décrit-elle dans son avant-propos les deux juges « tués par la mafia » selon une rhétorique d’État qui tente encore par delà la mort d'étouffer leurs voix. C'est donc « hors du texte », dans le non-dit et l'indicible, qu'il faut aller chercher la véritable clé de lecture de tout cela comme nous l'indique Roberto Scarpinato dans une longue préface d'une cinquantaine de pages avant de laisser place à trois parties d'une trentaine de pages chacune, respectivement consacrées aux deux puis à l'un et l'autre des juges assassinés. Une somme courte mais dense, technique mais accessible, erratique mais construite, abrupte mais passionnante, qui rend compte dans la forme comme dans le fond des difficultés qui se présentent sitôt que l'on brise l'omerta.

 

« L'Etat n'est pas crédible » déclare Scarpinato sans ambages, sa représentation tient de la farce, comme le démontre à lui seul l'exemple de Giulio Andreotti, sept fois premier ministre et vingt-deux fois ministre, connu pour ses rapports — officiellement établis par la cour d'appel de Palerme — avec la mafia. Ou celui de ce procureur qui approuve la nomination d'un membre d'une mafia présentée comme ayant toujours respecté la magistrature et la justice. Un constat renforcé par les expériences respectives de Giovanni Falcone qui dénonce la mise à l'écart dont il fit l'objet, et de Paolo Borsellino qui condamne le désengagement de l’État, en un mot le manque de fiabilité de celui-ci, cause et conséquence du règne d'une mafia qui, selon eux « n'est pas invincible » comme l'a prouvé le pool antimafia dont l'exemple nous enjoint aujourd'hui à fuir et à dénoncer la convergence des intérêts politiques, économiques et mafieux.

 

Un ouvrage qui, comme les précédents, ne se cantonne pas au témoignage et à l'anecdote mais propose une analyse systémique globale non seulement de la mafia mais de l'appareil d’État. Une analyse qui s'applique parfaitement à la France au moment où Nicolas Sarkozy, impliqué dans pas moins de neuf affaires, après avoir été placé en garde à vue, mis en examen pour corruption active et trafic d’influence actif, reprend une nouvelle fois à son compte le discours mafieux qui consiste à condamner cette justice « qui fait la guerre au pouvoir politique » et serait, par un hypothétique et prétendu acharnement judiciaire, une entrave au « miracle de la République ». Une république à l'italienne, mafieuse, cela va sans dire, et qu'il distingue donc de la démocratie. Un ouvrage salutaire, enfin, pour l'envoi duquel je tiens à remercier La Contre allée et tout particulièrement Benoît qui depuis des années fournit un travail aussi incessant qu'exemplaire que j'ai eu le plaisir et l'honneur, y compris en tant que libraire, de pouvoir mettre en avant.