Affichage des articles dont le libellé est Claro. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Claro. Afficher tous les articles

mardi 31 janvier 2017

La Maison des Epreuves, Jason Hrivnak

Labyrinthe, monument, boîte de Pandore. Dont le plan figurerait en couverture. Illustration et titre, décalés et colorés, aux allures. D'anaglyphe. De vue stéréoscopique. D'hologramme. 3D en substance, qui (s')ouvre, à perte d'horizon. Sur une multiplicité d'autres dimensions, présentes et futures. Par une infinité d'influences, passées et à venir. Stupéfiant générateur de possibles, réels et littéraire, de rêves, de nouvelles et de scénarios, La Maison des Epreuves, le premier roman de Jason Hrivnak, traduit de l'anglais (Canada) par Claro et sorti le 5 janvier 2017 aux Editions de l'Ogre est, sous son apparence sombre et déprimée, une belle réponse à la pulsion de mort et une stimulante ode à l'existence.


« Le 7 mai 2006 au petit matin, mon amie d’enfance Fiona est entrée par effraction dans l’école élémentaire qu’elle et moi fréquentions il y a plus de vingt ans. (…) Une fois à l’intérieur de l’école, elle a déambulé dans les couloirs déserts, examiné les vieilles vitrines encombrées de trophées et de photos de classe à la recherche d’un nom ou d’un visage familier. (…) Elle s’est assise sur le petit banc capitonné (...) Là, après avoir fumé une dernière cigarette, elle a ôté son manteau, remonté ses manches, et s’est ouvert les veines avec une lame de rasoir. »

> Introduction. Polar, énigme, jeu. D'aventure graphique en point-and-click.
                        De réflexion.                             D'objets cachés.
|/_]De labyrinthe] |                     

La vie du livre, comme de son édition, commence par une perte. Par le suicide de l'amie d'enfance du narrateur, par une lettre perçue comme codée. Par un vieux document retrouvé. Par un état migraineux, névralgique, hypnagogique, hallucinatoire. Par une requête, par la disparition d'un manuscrit. Par la volonté de redonner sens à tout ceci. A l'intérieur comme à l'extérieur du livre. Ainsi, d'une situation initiale ''critique'' éprouvante à son impression, The Plight House est-elle devenue, au sens éditorial et littéral, La Maison des Epreuves.

« Mon seul espoir était de créer une résonance, de reproduire à la fois en moi et dans le texte la fréquence particulière de désarroi qui la poussait au suicide. Je ne sais pas trop ce qu'aurait pu signifier pour elle le fait d'éprouver une telle résonance. Mais tant qu'elle comprenait qu'elle avait été vue, et par conséquent accompagnée, dans ce moment, le pire qui fut, j'aurais pu vivre avec sa décision. »

D'entrée, l'on est tenté, entraîné par le narrateur. De découvrir ce qui se cache derrière les éléments du décor/Les mobiles/La mort. Convié par lui à parcourir les territoires enfantins, à les explorer. A tester nos limites jusqu'au rite de passage. A l'âge adulte et au-delà. Invité à voir – par-delà les apparences, les faux-semblants, la mauvaise foi, les regrets, les remords, la culpabilité, l'enfermement, la fin et la séparation – les liens qui unissent toute chose. A comprendre, en somme, à travers une vingtaine de pages, les prémices qui présidèrent à la rédaction de La Maison des Epreuves. A garder à l'esprit, qu'elle s'adresse avant tout à Fiona et à toutes les personnes susceptibles de mettre fin à leurs jours. Pour l'oublier à nouveau, sitôt à l'intérieur de La Maison.

  Mystery House - Apple II (Sierra Online 1980) Video here.

>Immersion. Fiction interactive, aventure (hyper) textuelle, jeu de rôles, livre dont vous êtes (think-and-believe) le héros. A travers. Soixante-quinze questions principales, multiples et graduelles séries de mises en situation, réparties en trois sections qui constituent le corps de l'ouvrage jusqu'au dén(o)uement. A travers. La forme, la voix, la plus inhabitée possible, qui pour cela résonne. A travers. Les scénarios les plus divers, les ambiances les plus colorées. A travers. Les choix les plus lourds de conséquences. Dans une démarche expérimentale, sur un ton quasi médical, l'auteur/le narrateur tranche dans le vif/la douleur du sujet avec un seul et même instrument, rasoir d'Ockham dont il étudie, déplie, déploie, toutes les facettes et angles, démontre tous les usages. Reductio ad aburdum, ad finitum, qui détourne de la via qui conduit ad nihilo pour surgir. A travers.

La mort – (Les secrets de la foire)/Le droit de faire partie de la troupe – Un garçon – La mort de tous les adultes dans un rayon de trois kilomètres – (Le dieu de la guerre)/Je ne m'en souviens plus – Des rêves de chute (accidentelle) – De désastre.

Résister ou céder à la tentation de répondre. De cocher (x), d'entourer ⥁, les réponses au crayon. Renoncer aux réponses les plus évidentes pour celles permettant de meilleurs développements. Opter pour certaines (en apparence) en fonction d'une identité (feinte) à la manière du Contorsionniste (faux). Se fendre d'un faux-self pour explorer. A travers/derrière le masque, sa personnalité véritable. Se (re)trouver pris au jeu, de vitesse, de corde d'argent en aiguille d'Al chercher l'adresse, les liens, la sortie. Dans un Labyrinthe de miroirs, un Palais des glaces mental et sensationnel, un Peep-show grotesque et signifiant où se succèdent sans répit de ces saynètes en trois dimensions réalistes semblables à celles qui peuplent Les machines à désir infernales du Dr Hoffman d'Angela Carter –  « les signes parlent. Les images montrent. »

Truffée de problèmes et de solutions, d'images et de réfle(x)ctions, de remèdes et de poisons impossibles à détecter et à distinguer les uns des autres, La Maison des Epreuves est un merveilleux magasin d'écriture qui, à la manière d'un Battle Royale, nous enjoint à choisir pour toute arme un paquetage à l'arrach(é)e – quand il ne nous l'impose pas - sans savoir ce qu'il contient. Avec l'injonction, par tous les moyens possibles et simultanées :
A. De survivre. 
B. D'errer sans fin ni but.
C. De demeurer sur place.
D. De créer, de poursuivre.


La question du choix – kafkaïen, kantien, katchadjien (Quoi faire ?) – impossible à trancher, et celles qui lui succèdent, infinies, indénombrables (Ai-je fait le bon choix ? Ou non ? Est-il irrémédiable ? Puis, dois-je, en faire un nouveau ? Cela changera-t-il quelque chose ? Combien de fois la question initiale et les suivantes se poseront-elles ? Puis-je apprendre de cette expérience ? Si oui, quoi ? Sinon, pourquoi ? Et comment ? La réponse est-elle toujours la même à la même question ? A une question différente ? Chaque question doit-elle toujours trouver une réponse ? Chaque réponse nécessite-t-elle toujours une question ? A quoi bon ? Mais sinon, quoi ? Tout ceci peut-il, doit-il, finir ? Et, si oui, quand ? Pourquoi ? Comment ?) sont le foyer de La Maison, ardent, éternel. Qui fait appel aux divinités chtoniennes et ouraniennes, jungiennes et stenériennes, de l'inconscient, des archétypes, du mythe et de la mystique. 

Sauter dans l'eau et nager pour rejoindre votre ami, dans le but de s'exiler avec lui – Une lumière blanche aveuglante – Pour vous protéger – Des livres de conte – Elles vous rendront incapable de nager – (Vous avez parlé une langue imaginaire)/C'est une malédiction, par définition malfaisante.

Myst-like mystérieux, onirique, énigmatique, monde ouvert, libre en apparence, persistant, virtuel et augmenté, le livre se transforme peu à peu en film interactif où la marge de manœuvre se réduit à vue d'œil tandis que la pensée se trouve comme en sommeil et l'imagination tout à fait absorbée. De même que la plupart des problèmes informatiques se trouvent entre le clavier et la chaise, si la résolution de l'intrigue revient/impute/imput au lecteur, elle provient tout autant de son rapport à l'écran/livre/output qui se modifie. Où est-on quand on joue ? Quand on lit ? Quand on écrit ? C'est encore le type de question que porte en germe La contagieuse Maison des Epreuves. Qui trouve quelques réponses dans cet état intermédiaire régulièrement et parfaitement cerné par Lou, que ce soit dans sa chronique de La Maison ou dans nos Manifestes dans l'antre de L'Ogre, ou encore par Mathieu Triclot dans son ouvrage Philosophie des jeux vidéo (Editions Zones, 2011, Tapez Ctrl+f "espace intermédiaire" dans le lyber).


Bonneteau, tric trac, backgaming, trip à trappes, la Maison dans La Maison peut encore apparaître comme une extension et une déclinaison du Terrain d'essai, lieu du livre dans le livre. Dont on ne sort jamais tout à fait. Où les mises en abîme sont aussi nombreuses que possibles leurs interprétations. Où l'on croise. Les motifs traditionnels et initiatiques des contes et de l'alchimie — le chevalier, la jeune fille, la forêt, la bague, une clé, des malédictions. Les lieux communs propres à La Maison des Epreuves qui développe peu à peu sa propre mythologie — l'enfance, le manège, l'ami imaginaire, le verger, les mains-rêves, l'examinateur. Tout un univers hautement symbolique dont on ne saurait dire si la cohérence, renforcée par la récurrence, la prégnance, la résonance de ces éléments, induit ou suit nos réponses. Et si l'on passe de l'autre côté du miroir, du rideau, de l'écran, ce n'est jamais – comme il se doit – que pour rencontrer – dans un premier temps en tous cas – d'autres reflets et rideaux, s'y confondre et se prendre les pieds dedans.

(Simple indifférence) / Vous recherchez cette catégorie particulière de connaissance de soi que seule une telle situation peut accorder. – Les rêves et les cauchemars à la dérive de ceux qui sont morts avant vous.

La Maison des Epreuves est un livre saisissant. De ceux qui nous envoient dans les cordes — dans nos cordes. Nous renvoient à ce (à quoi) que nous sommes capables de faire (face). En un mot : de concevoir. Maintenant ou plus tard. Un peu, beaucoup, passionnément, à la folie ou pas du tout. Ici pas question de reculer pour mieux sauter, de s'assurer, de s'encorder, de descendre en rappel ou marche. Il s'agit de jouer le jeu, de trouver la faille, de s'y engouffrer et, pour cela, d'user de tous les appuis nécessaires. Pour nous guider dans cette ascension du Haut Moi, Jason Hrivnak possède un sens du déroulé et de la suite dans les idées. Qui sonde le lecteur au plus profond de lui-même pour lui permettre d'établir un état des lieux, de nerfs, d'esprit – check-up/ — point, de sauvegarde, de survie. Nous accompagne dans une plongée au cœur notre architecture intérieure – de nos rêves, de nos cauchemars, de nos expériences limites que l'on s'étonne de retrouver ici – et constructions mentales.

Un transport militaire qui s'est retourné sur la route, son chargement de munitions gisant à présent un peu partout. — Oui. Même si, à vrai dire, je ne me souviens presque rien de mon enfance et des expériences que nous avons pu partager. Donnez-moi des détails. 

Avec La Maison des Epreuves, de la cave au grenier, du ça au surmoi en passant par le moi pour devenir Soi, décidément « le moi n'est pas maître dans sa propre maison » (Freud). A formuler nos réponses, l'on s'étonne. A lire les questions, l'on se transforme. L'on passe. De la troisième à la seconde, à la première personne. L'on est. Pas un, mais plusieurs, personne — No One. L'on devient. Homme, femme, enfant. Le narrateur et son amie, en somme (vous n'« êtes » plus, « vous vous prenez »). Comme pour toute véritable expérience de lecture l'on a beau avoir été prévenu (Glose, de Juan José Saer en est l'exemple le plus flagrant), l'on est toujours confus de s'être laissé confondre et surprendre. Car si, plus que pour tout autre livre, chacun s'embarque dans la lecture, l'aventure, la chronique avec ses références cultu(r)elles et morales, sa sensibilité, propre (Lou encore, Hugues ici, Héloïse ), l'on ne parvient pas à bon port sans anicroche ni accroc. Arrangements, dérangements, dérobements qui révèlent ce que nous sommes, renforcent notre perception de nous-mêmes et du monde qui nous entoure, de ce que nous croy(i)ons (être et avoir) savoir (voir et percevoir).


Je souffre d'amnésie/Le guérisseur va graver une note de musique en référence à l'ouïe, car seules les histoires peuvent me permettre de recouvrer la mémoire – Je ne lui réponds rien, je feins de l'ignorer et poursuis mon chemin – La porte en métal mène à une grotte/le gardien n'a commis aucun méfait : c'est un gardien (faux méfaits, il fait semblant) – Un monde/Le Livre des Epreuves.    

Retour à La Maison. Intersection. Passage de niveau. De la lettre au numéro. Du QCM à l'interro. Où tout demande davantage de réflexion. Où l'on se déprend pourtant progressivement, se surprend à laisser les questions sans réponse. A considérer les questions non plus comme s'adressant à nous, mais comme celles du narrateur à lui-même. Expier, extirper, expurger du cœur et de l'esprit de Fiona, après y être entré, ce qui l'a poussé. Se retrouver à une nouvelle (inter) section où lettres et numérotation se rejoignent. Où les motifs s'interpellent. Où le narrateur ne propose plus, mais pose les choses puis les développe. Nous pousse. Dans certaines directions, en nous demandant de les justifier. A répondre en fonction : De ce que nous avons appris, comme à une interrogation/De ce que nous avons répondu, selon lui.

Nous pousse. Dans nos retranchements, en réaction/A bout, parfois/Vers la sortie, sûrement. Sans pour autant nous laisser de repos. Où l'on se retrouve/sent, amnésique, drogué, suicidaire. En proie à son apparente indifférence. Comme a pu l'être Fiona. Et cependant, si le monde de La Maison des Epreuves, pour être persistant, évolue à l'insu du lecteur, ce n'est jamais sans lui. D'ailleurs le plus étrange, enfin, est la confusion créée par le procédé. Qui amène. A libérer notre imagination. A développer plusieurs histoires en parallèle, an arrière-fond. A multiplier les liens avec notre propre quotidien. A trouver extraordinaire d'avoir vu ce film qui évoquait les mêmes sujets, convoquait les mêmes images. A voir de la sérendipité, de la synchronicité partout, du destin. A réaliser une nouvelle fois la richesse comme le potentiel que recèle le réel. A leur redonner toute leur dimension, à l'image de l'ouvrage que nous avons entre les mains.


Dormir/rêver. Je suis plus à même de passer les tests/Grâce à mon expérience/Je sais distinguer les pièges — Oui/Non/A rien — Affronter le mort et survivre. 

Le livre de Jason Hrivnak se referme comme il s'est ouvert. Sur la magnifique et imposante couverture réalisée, comme toujours, par Arthur Pumarelli. Qui oscille ici entre Tron et l'Art déco. Dont le labyrinthe n'a jamais paru aussi simple qu'au moment où, sortis, l'on cherche à le réintégrer. Au cœur duquel, sous le titre et le nom de l'auteur, apparaît, chose rare et précieuse, celui du traducteur : Claro.

Claro qui réalise ici encore un travail de traduction toujours plus subm/v\ersif, sou(s) ten(d)u par une (seule et même) question — Comment rester immobile quand on est en feu — que l'on retrouve littéralement :
    A. Dans son recueil sorti il y a tout juste un an chez L'Ogre.
    B. Dans sa préface à l'Ogre n° 1 Aventures dans l'irréalité immédiate de Max Blecker.
    C. Dans son dernier roman, Hors du charnier natal, sorti le 4 janvier 2017 chez Inculte.
    D. Dans Animal Machine, sorti chez Actes Sud, mais seulement en arrière-fond.


C'est parfois lorsque le fond, plus que la forme, entrant en résonance avec les cordes les plus sensibles, car les plus intimes, nous intimant de répondre, à poursuivre, à former, formaliser, rejoint ce qui nous anime, qu'il est le plus difficile de répondre à l'invitation qui nous est faite.

Avec La Maison des Epreuves, son seizième opus, L'Ogre fête ses deux ans d'existence avec un roman qui constitue littéralement la quintessence de sa ligne éditoriale, ce fluide insaisissable :
A. que l'on retrouve dans la quasi-totalité des ouvrages de la maison qu'il m'a été donné de lire
B. que l'analyse des structures ne suffit pas à elle seule de définir
C. qui réside dans ce rapport particulier au réel qui le lie à ses lect.eurs.rices
D. qui, elliptique, électrise, catalyse, génère lectures, écrits et réactions en chaîne.

Pour sa première visite à Paris à l'occasion du lancement, Jason Hrivnak s'est livré une nouvelle fois à L'Ogre à l'occasion d'un passionnant entretien que vous pouvez retrouver dans l'antre — « mon livre est une proposition ''Est-ce que tu ne voudrais pas retirer ce masque un court instant, et, au lieu d’essayer à tout prix d’éviter ces choses que tu portes en toi, cette rage, cette violence, jouer un petit peu avec ?''  »

Tandis que vous lisez ces lignes et méditez sur ces considérations, un homme s'avance vers vous. A contre-jour, le visage à demi dissimulé par une capuche, il se présente sous le nom d'Antonio Sapienza. Un nom qui vous semble familier. Lorsque vous lui demandez de se découvrir pour confirmer votre impression, il refuse et prétend être vous. Quelle conclusion en tirez-vous ? 


Texte, photos et photo holographique de couverture © Eric Darsan. Le texte en bleu correspond à mes propres réponses. Le texte en violet est d'Antonio Sapienza. Les photos officielles et extraits en orange sont issus de La Maison des Epreuves © Jason Hrivnak, Claro, les Editions de l'Ogre 2017. Le livre, lui, est, comme tous les ouvrages de L'Ogre, publié sous la licence Creative Commons.

lundi 18 janvier 2016

Comment rester immobile quand on est en feu, Claro

D'une rentrée l'autre, le blog reprend ses quartiers après une stase de deux mois essentiellement consacrés à une présentation livre par livre du cycle de Jacques Abeille, « une exploration du Monde des Contrées, en guise d'introduction, ornementée des 20 sérigraphies du projet des 400 coups inspirées des Jardins statuaires » qui sortira en mars au Tripode, assorti notamment d'une exposition au Point Ephémère à Paris en mai 2016. 


Ex-stase donc - et cependant reconnexion avec soi-même, avec la langue qui nous mène et nous malmène - à l'occasion de cette lecture de Comment rester immobile quand on est en feu de Claro qui nous réunit aujourd'hui. Un opus magnum et dei d'une centaine de pages sorti le 7 janvier aux merveilleuses Editions de L'Ogre que nous avions eu l'occasion d'évoquer - d'invoquer même - lors de notre Dialogue impromptu autour de Cordelia la guerre de Marie Cosnay et puis lors de mon Dernier inventaire avant liquidation. Dialogue ici encore, entre l'auteur et sa langue, et son livre, et son lecteur. Entre « deux aspirations en apparence contraire ».

intercède
                     ô langue
appétit-néant
fais de moi              l'instant d'après
le caméléon blanc que j'écrase

                                               du pied

Imprécations, déclamation, déclinaison. En perdre son latin. Ou non : déclamatio et disputatio. Lettres. Ou ne pas l'être. Nous voilà d'ores et déjà entrés dans l'if du sujet. Horatio sans Hamlet, Mercutio sans Capulet, le poète semble résolu à en découdre pour de bon avec la question sans à tous coups vouloir la résoudre pour autant (qu'est-ce qu'on s'en fout au bout d'un moment) peut-être parce qu'elle n'est pas là dans le fond de la forme (nous y reviendrons) mais (comme la vérité) ailleurs (évidemment). Champ libre donc. A la menace poétique que l'auteur évoquait encore il y a quelques mois. A la pensée, à la vision, aux allitérations, allégories, analogies, hanaps et Paraclets. Chercher (au pif) une structure connue, une langue approchée (c'est-à-dire approchante, s'entend), quelque chose de déjà vu (senti) et ne rien trouver (à vue de nez). Comme l'on se condamne à ainsi procéder. Par paresse, maladresse, ignorance, convention, c'est tout comme. Comme si les mots et les choses se valaient. Lassitude, désespérance du sens. Et la tentation de brandir le fruit du Malus sieversii à la manière d'un crâne en s'écriant : Pomme ! Tant tout est dans tout et tout est tout comme, et caetera. Jeter la première. Et soudain, et déjà, l'ellipse, lapidaire, frappe là.

L'oubli
l'oubli a vocation d'ellipse

D'ellipse donc – le mot est lancé une nouvelle fois - advienne et comprenne que et qui pourra (qu'est-ce qu'on et caetera au bout d'un moment et tout ça). En attendant, se souvenir de ce que l'on tient là. Méduse filant sous les doigts, figée sous le regard, fusant sous couverture : hydroméduse, pyroméduse, disparaissant sitôt la brûlure infligée à sa proie. Pas d'inquiétude néanmoins, d'emportement, d'empêtrement. Par étape cependant, sans amers ni amarres, larguer les larmes et la pitié. Laisser le choix des armes, l'induire nécessairement, métaphores effilées et mots acérés adressés à l'attention du -néant. Personne pour réclamer le corps. John doe, just do. Et puis soudain le fond se dérobe lorsque l'on croit l'avoir touché, le goudron disparaît et la forme nous dérobe, nous enrobe, nous englobe, nous cajole pour mieux nous étouffer, pour mieux nous échapper. Déterrée, excavée, secouée des cendres qui la recouvraient pour respirer le grand air, violemment terre à terre, brusquement terrassière, assez lestée, l'est toute entière la langue atterrée. Quoi faire alors. Quoi faire encore. 

L'astuce serait de feindre
feindre de feindre de feindre 

Ivresse des profondeurs. Apnée. Nous reviendrons meilleurs, never morts et born again. Bornés, mornés, ornés, homonymies, analogies et sel et sang. Flux et reflux. Echos. Abscons raisonnements aux résonances absurdes. Véhicules, petits et grands. Ici des endroits où, des gens à qui, l'on se rend. Exigences et revendications. Condition de la reddition : -néant. Le temps, parfois, aussi s'y met (entre parenthèses) et l'air, souvent, de rien, reviennent les analogies. L'on suit, l'on devance, l'on retient enfin - intercède ô langue - sur le seuil à nouveau et dans la queue le venin. Lire entre les livres, entre les lignes, intertextualité sans complaisance. In cauda venenum. L'on se doute bien que tout cela risque de finir très mal (l'ourobouros et le pal). Ne pas voir venir. Ne pas voir plus loin que. Se faire les dents, pour l'heur. A corps, encore. A cœur, toujours. On ne sait, jamais. Et la musique, pendant. Et la douleur, souvent. Et la douceur, après. L'amour, c'était donc ça. Insoutenable légèreté des lettres prises sur le faît.

tu le sais la patience est un toit
aux tuiles vivantes
aux volets de panique
que l'orage invente dès qu'il faut jouir
-debout 

Et soudain garde à vous, gare à toi. Voilà que ça tue et que ça tutoie. Intendance, deuxième voix. Convaincre. Insister. Vouloir. Faire savoir. Evidence et faire-valoir. Argent – comptoirréalité. Rendre des comptes, enfin. Il fallait bien que cela arrive, se rendre. Aux Lois. A la et au Physique. Et que ça cause, sans conséquence, sans arrêt, sans ponctuation. Que ça cause pointu, obtus, obus. Contre le mur, tout contre. Oubli léthal. Et l'histoire qui remet ça avec führers et dialectique. Gagner la guerre. La perdre. L'histoire en majuscule, en majesté, lésée tout de même, lésée, c'est tout comme. Ecrire en pays dominé. Par l'histoire et le roman. Par l'économique et le financier. Par le politique et le guerrier. Faire feu de tout bois mais en coupe réglée.

Entrechats. Interlude. Répit. Panse et repense cet atlas hercule bossu en troisième roue du carrosse, haussant les épaules et laissant tomber sa charge. Abandonne le monde conçu comme tel, le monde conçu comme télévision, le monde comme volonté et comme représentation, le monde connu, conquis, cocu, le monde mondialisé qui s'est fait un enfant dans le dos. A la place : l'eau. Indice de pénétration : au-dessus du niveau de l'amer. De nouveau : le flot. Orgie de mots où gît le cerveau, où luit la raison. A qui, donner. A tout, prendre. Les cavernes et les ruines. De quel côté la désespérance ? Suivre le cours du, la possibilité du, nihil en optimiste. Choisir son camp. A quoi bon le mépris, à quoi bon le dédain, à quoi bon simplement. Aqua. Le flow en mode battle et slam de fond, toucher encore, saisir toujours, la pensée comme un bathyscaphe et l'eau dans les écoutilles. A t'écouter, ça titille le tympan. T'occupe. Tais-toi. Dans le monde du silence, personne ne t'entendra créer. 

Hela. Tout doux. Alléger l'allégorie. Lever le pied. Retomber sur. Moins lourd le pas. Moins dur la botte. Plus souple la pensée, le verbe. Si possible la guerre, c'est okay (toqué). Et surtout la loi, La Loi, La LOI ou La loi (ce que la chanson ne dit pas, celle qui te sert de béquille de pute – je pèse mes mots) et ce que tu serais en droit de bel et bien lui dire (et bien qu'elle bien que veuve possède le secret des couilles souveraines, à ce que tu crois du moins et tout ça). Mais au lieu de cela toi (c'est à dire moi c'est-à-dire l'autre alias le faire-valoir aka celui qui ne veut plus rien dire du tout autrement dit nous) tu te le tiens pour dit et te tient droit devient qui te tient à l'œil et au doigt (le majeur, ou le bras tout entier selon la saison).

Dois-je m'obsoléter par-devant par-derrière ?
[...]
je te je vous le
demande : tout ça pour quoi : 

S'entendre dire sans tendres pensées. Avouer aux gémonies les espoirs des faits. Exprimer du remords. Déplorer. Déflorer les tables rasées de près par Ockham le rouge et le fond du Panthéon pour, une bonne fois pour toutes, En découdre...mais comment, comment se poser la question du combat avec l'imposture, voilà qui demande de nous une énergie astronomique. Et cependant telle est la question qui émerge finalement. La vraie. Non celle de la forme ou du fond sinon celle des eux évidemment. Et ce malgré et grâce à « l'exsurgence d'une forme nouvelle de littérature à laquelle, il me semble et je l'espère, nous assistons […] Une forme qui interroge le fond, marquée par l'ellipse et l'inachevé, ouvrant au devenir une infinité de combinaisons » comme je le déclarais dans mon dernier article. Non l'éternelle querelle des anciens et des modernes donc, qui se valent tous autant qu'ils sont – pré, post et néo, conservateurs et consorts. Mais chercher à en découdre. Vraiment. Systématiquement. Authentiquement. Avec soi, avec l'autre, avec l'autre en soi et soi en l'autre. Avec les ficelles du métier, avec celles qui lient l'être et l'identité, avec l'un-posture et la multiplicité. 


Voilà ce qu'à mon tour j'ai ici tenté de faire et de démêler, à tort ou à raison, comme toujours humblement mais sûrement, sans jamais être certain cependant d'être parvenu à transmettre autre chose qu'une expérience, c'est à dire un résidu, de lecture parmi d'autres d'un autre livre pas comme les autres. De dialoguer avec le texte donc. Tant l'on ne peut à mon sens (pas commun, je le sais bien, et pourtant plus que d'autres, pour ce que ça vaut et au bout d'un moment, etc.) parler des livres de L'Ogre, de Marie Cosnay ou de Claro sans, d'une façon ou d'une autre, « endosser la langue plutôt que l'expliquer » pour reprendre le beau mot de Benoît Laureau que je tiens une nouvelle fois à remercier ainsi qu'Aurélien Blanchard, les deux facettes de cet Ogre bicéphale et bifrons, divinité bien ancrée dans le présent mais dont les visages regardent, comme il se doit de front, et le passé et l'avenir. L'Ogre, enfin, avec lequel je suis enchanté de commencer l'année et d'entamer cette rentrée un peu particulière avec cet ouvrage singulier, premier volume d'un « véritable triptyque autour de la domination, du féminisme et de la langue » qui se poursuivra tout prochainement partout et notamment ici avec Les Machines à désir infernales du Docteur Hoffman d'Angela Carter et Safe de Lucie Taïeb.

N'oublie pas que je nais chaque matin dans un cube
et que les arêtes de ce cube
peuvent rouler


Avatar tutélaire, monstre mythologique, cannibale à l'image de son Clavier, Claro qui suit L'Ogre depuis ses tout débuts et grâce à qui j'ai notamment découvert ce dernier (merci pour ça aussi), est le dévoreur insatiable de tout ce qui passe à sa portée, le traducteur prolifique de plus d'une soixantaine d'ouvrages et l'auteur mirifique de plus d'une vingtaine d'autres. Hannibal recourant à tous les éléments - le feu, le fer mais aussi l'eau pour faire osciller la langue - il s'empare ici et saisit à point, littéralement, la langue prise sur le vif et sur le gril. Jouissif et réjouissant, incantatoire, up-percutant, le style claque comme un fouet, et la typographie se gave, comme elle le fit il y a peu pour le bien nommé Mille milliards de milieux à grands coups de boutoir, de retraits et d'italiques, d'alignements 

à gauche
à droite

sans justification.

Prenant – physiquement, oralement, sexuellement, littéralement – à bras le corps à corps du texte lui-même par un puissant et précis travail de labour, Claro fraye avec la langue jusqu'à ce qu'à son tour elle se fraye un chemin à travers le lecteur. Il faut du temps, de la répétition, pour comprendre ce que l'on sent tenir là sans se le tenir pour dit (un peu à la manière de Glose). Il faut scander scander scander scander ce que l'on a pris d'abord pour une harangue et s'arranger avec soi-même pour s'en pénétrer jusqu'à ce que cela déborde (comme là). Ici rien de trivial, jamais. Rien de vénal, non plus. Sinon à dénoncer comme pendants de la petitesse et de la démesure qui vont souvent de paire, à dépasser les questions passées du sexe (faible ou fort), du genre (mauvais ou bon) et des caractères (tout ça). Pour forger et former dans le même temps, par l'entremise d'une magie opératoire, tantrique et linguistique, l'anneau et l'épée, le signe et le sens, les fondre sans les confondre. Pour fonder, enfin, dans la fonte et l'airain. 
Que parles-tu de fondation ? 
La pierre seule n'est pas une fondation, 
 la flamme aussi est une fondation

Viens et vois. Comment rester immobile quand on est en feu couve et prolifère. Couche rouge sur blanc une question qui n'en est pas une et répond noir sur blanc à celles que chacun fait semblant d'ignorer. Rhétorique (on ne le peut évidemment pas) et pratique (comment le peut-on sinon pas à pas jusqu'à la chute), le Comment de Claro se présente comme un miroir tragi-comique à la face des princes-sans-rire et des pisse-copie-froids. Mais, quand on retourne l'énoncé (belle marquise et tout ça), rester immobile quand on est en feu (Comment ?!) se propose comme une patinoire (heureuse ou pas) maïeutique et poïétique sur laquelle le mouvement qui s'exerce - si casse-gueule et pour cela si parfaitement exécuté - permet le glissement de l'opposition à l'apaisement pour mieux mener, non à une fission, mais à une fusion donc, proprement atomique. 


Hymne à l'écriture et appel à l'autodafé, Festin nu et Camisole de flamme, Comment rester immobile quand on est en feu est tout cela à la fois, alliant l'immanence et la transcendance, l'exigence la plus inspirante et les plus hautes aspirations à la volonté de l'underground et à la tentation du sabotage. Ici le feu est extatique, cathartique certes, salutaire et propitiatoire à l'envi, mais aussi ardent, grégeois, nucléaire et ravageur, qui expose par sa radiation à la transmutation. Plombé et auréolé, étiré entre la terre et le ciel, le lecteur, la lectrice, ne s'éduque pas. Il, elle s'élève, se dresse, se tient debout, bien campé devant la réalité qui ne tient qu'à la langue qui l'agite.

Avec ce petit livre médusant à l'édition soignée, marqué au fer rouge au feu sang sur le blanc d'une neige qui s'invite pour la première et sans doute seule fois au cœur de cet hiver énucléé, Claro et L'Ogre remettent les pendules à l'heure et le corps à l'ouvrage en ce début de rentrée et d'année 2016 que je leur souhaite et que je vous souhaite à nouveau à toutes et à tous riche en lectures et en découvertes. 

Texte et photos © Eric Darsan, photos officielles et extraits (en italique) exclusivement issus de Comment rester immobile quand on est en feu © Claro, les Editions de l'Ogre 2016. Le livre, lui, est, comme tous les ouvrages de L'Ogre, publié sous la licence Creative Commons.