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mercredi 20 décembre 2017

Mutatis mutandis : Les Métamorphoses d'Ovide, traduit par Marie Cosnay

Lire Ovide dans le texte, ou comme si. Voir son influence dans l'œuvre de sa traductrice, et l'influence de celle-ci dans la traduction. Leurs confluences, points de jonction. Entendre combien la langue, orale et vive, est agile à transmettre l'écrit et l'écho. Sentir combien la puissance de l'écriture contemporaine et l'audace de l'édition indépendante sont aujourd'hui les plus à même de goûter tout cela, de toucher, de transmettre et d'émouvoir. Ce qu'elles peuvent faire et laisser entrevoir dans le domaine classique et antique.

Divines, humaines et fauniques, faisant la part belle au(x) sens et à l'imagination, oniriques, belles et pures : telles sont Les Métamorphoses d'Ovide, traduit du latin par Marie Cosnay et publiées par les Editions de l'Ogre le 05 octobre 2017.


Chaos & Création, Deux ex machina, l'homme et les quatre âges du monde. Hors l'or, ô/au(x) dieu(x) revient le soin de faire de la place à d'autres créatures (des nymphes, des faunes, des satyres, des sylvains des montagnes), à la nature de changer la nature. Au commencement, rien ne se crée tout se meu(r)t, se transforme, et demeure. Le Déluge, contre(-)nature, se déchaîne (« les dauphins vivent dans les forêts, se jettent aux plus hautes branches, cognent et bousculent les troncs ») puis le monde revient et son survivant, sa survivante, réalisant que « les oracles religieux ne commandent jamais d'actes barbares » [on est loin d'Epicure comme de L'Ancien Testament], mettent la main à la pâte.

Les métamorphoses (s')enchaînent, animales, végétales, minérales, peines et/ou subterfuges selon celui ou celle qu'elles prennent, saisissent, et comment elles sont prises — « Que va-t-il faire ? Rentrer à la maison, au palais royal, ou se cacher dans les forêts ? La honte empêche ceci, la peur cela. Il hésite et ses chiens le voient. » (Livre III, Actéon). Nul répit ici, et maints trépas. Mais parce que les dieux demeurent joueurs, à la fois sages et capricieux, qu'il y a du divin et de l'humain en eux (et vice versa) rien n'est jamais joué : pour le pire et le meilleur, les anciens atours, recouverts des nouveaux, peuvent être recouvrés, du moins renouvelés (ainsi Protée, ainsi Erysichthon) ; et l'oiseau, corbeau, corneille, autour, retomber sur ses pieds.

« D'or est né le premier âge et sans chef,
de lui-même, sans loi, il respectait la foi et le droit.
Ni peines ni peurs, on ne lisait aucune parole menaçante
sur le bronze gravé, la foule suppliante ne craignait pas
le regard de son juge, on était sauf, sans chef. »
(Livre I, Les quatre âges du monde)

 
Dès l'Or, un monde nouveau naît sous nos yeux. Des noms, (re)connus (Mercure, Europe et Thèbes) ou perdus, pour un temps seulement (Narcisse et Echo), rejoignent la postérité, qui seront déclinés à l'envi pour les siècles des siècles, célébrés par la musique (Benjamin Britten), la peinture (déjà la nature imite l'art qui imite la nature — « Tels les corps nus des Amours peints sur les tableaux, tel il est »), la littérature (Pyrame et Thisbé, par Shakespeare) ou encore le cinéma. Et qu'importe (on les croisera à nouveau, sans compte qu'un glossaire à la fin de l'ouvrage répertorie et détaille la plupart) si l'on ne retient pas l'identité de toutes ces figures aux dénominations et métamorphoses parfois multiples désignées par des périphrases : tant que perdure leurs images – si mouvantes soient-elles – telles les arcanes d'un tarot d'Ambre, entre toutes les lames, chacune demeure, triomphe de l'oubli à travers la signification de son histoire particulière (« Celle-là. Car ce n'est pas une histoire banale. »)

Comme à travers Une forêt profonde et bleue, à la manière de Cordelia la guerre, l'on parcoure Les Métamorphoses dans la superbe traduction de Marie Cosnay aux belles Editions de L'Ogre à la fois conscient·e et distrait·e par tant de couleurs, de contrastes, de références, hâtant ou ralentissant le pas au gré du cœur. Le changement pénètre aussi la narration, qui se déplace. Entre chaque chant entre, plutôt qu'un numéro, un nom nouveau qui le lie au suivant. Et avec lui un décor inédit, présenté par un narrateur ou une narratrice inconnue. A un public renouvelé (au sein de l'assemblée, « appuyé sur un coude, le fleuve Calydon »), dont les réactions nous sont rapportées. A travers un récit nouveau, surgi comme ex nihilo et offert. A un regard métamorphosé en retour, jeté comme un pont vers ce qui apparaît.

« Le très grand héros
contemple les eaux sous ses yeux : « Quel est, dit-il,
ce lieu ? » Il le montre du doigt et : « Le nom que porte
cette île, dis-le nous. Mais elle ne semble pas être une. »

Périmèle

Le fleuve, alors : « Non, elle n'est pas une.
Il y a là cinq terres. L'éloignement nous trompe.
Ce qu'a fait Diane, quand on l'a méprisée, ne doit pas t'étonner.
(…) Après ça, le fleuve se tait. L'histoire incroyable a ému
tout le monde. »
(livre VIII, Périmèle)

Là, on aperçoit l'ombre de Cerbère, de Tantale, de Sysiphe (« Pourquoi, lui, entre tous ses frères, souffre-t-il une peine à perpétuité ? Quand un riche palais abrite l'orgueilleux Athamas, lui qui avec sa femme toujours m'a méprisée. » (Livre IV, Tisiphone)). Ici, d'or, Jason et la toison, Midas et le rameau (faute avouée est à demi-pardonnée). Des échos nous parviennent de l'Inde et d(e l)'Atlas, des histoires de vergers – d'or encore – ensevelis peuplent toujours notre inconscient avec une étrange familiarité (La Maison des Epreuves, Jason Hrivnak, L'Ogre, 2016).

Les archétypes expl-/écl-osent, prolifèrent – la Méduse, Minerve – s'étendent sur la surface de la Terre. Et Hécate, et Lucifer, et les dieux égyptiens, Anubis, Bubastis, Apis et Osiris, et Isis (dont le culte est présent à Rome depuis un siècle au moment où Ovide écrit) plus vivant·e·s que jamais — « On voit la déesse qui remue (oui elle a remué) », semblable à la divinité évoquée par l'Aquerò de Marie Cosnay (L'Ogre, 2016). Orphée enfin, à l'origine des cultes à mystères – notamment pythagoriciens – et dont les chants occupent avec Eurydice tout le Livre X.
 

« Les membres gisent un peu partout. Fleuve de l'Hèbre, tu reçois
la tête et la lyre. Et miracle, elle glisse au milieu du fleuve,
pleure je ne sais quoi de triste, la lyre quoi de triste la langue,
qui sans vie murmure et les rives répondent je ne sais quoi de triste. »

Rares sont les histoires qui finissent bien. Surtout lorsque l'on naît/devient fille, femme, nymphe/vierge, épouse, maîtresse. Toutes pourchassées (« je suis nue, il me croît prête pour lui, je cours, il me poursuit comme une bête »), forcées, subjuguées, vaincues, prises comme l'on dit prendre une ville, assassinées par le dieu ou l'homme (« Il avoue sa barbarie. Une vierge, une femme seule, il la viole » #Balance ton porc, ils sont légion. Ici, et non le moindre : Térée). Subissent encore, si tant est qu'elles survivent, la vengeance des trahi·e·s. Toujours doivent craindre l'ardeur qui les meut, les pousse vers un inceste ou un autre. Comme si le désir féminin ne pouvait être éro-/(h)exo-gène.

Mais il y a aussi. Médée, ses rituels, chants et potions, qui se retournent telle Cordelia contre le père. Des garçons Double Sexe, Double Forme (Hermaphrodite). Des femmes devenues homme (Cén-ys/-us, qui frappe « juste à l'endroit où l'homme se joint au cheval » celui – il est Centaure, s'il fut homme c'eut été pire – qui le renvoie aux travaux domestiques). Et (péril suprême, crie l'Académie) des animales (« le cri d'une chevale » (Livre II v.667)) qui rappellent combien la langue, sa traduction et son usage, peuvent se jouer de la vision la plus genrée.

« Que fait une blessée, que fait une amante, que fait une femme, tu vas le savoir,
quand cette amante, cette blessée, cette femme, c'est Circé ! »

Reste que si les dieux ou déesses se comportent ou s'adressent de manière un peu cavalière aux autres comme aux leurs (mais qui est leurs quand chacun·e dépasse l'autre d'une manière ou d'une autre ?) – ainsi Apollon à Cupidon (« Que fais-tu, petit rigolo, avec cette arme de force ? ») ou Phœbus à son fils Phaeton (au gré d'un chant des plus cosmique) – c'est toujours au regard de leur propre faiblesse (« De là, moi-même souvent, de voir mers et terres j'ai peur, ma poitrine tremble d'une terreur épouvantable. ») mesurée à l'aune d'une charge inimaginable qu'eux ou elles seuls peuvent assumer.

Souvent, ils ou elles s'adjoignent l'aide d'auxiliaires (personnifications, métonymies) : l'Envie (« Minerve la hait, mais »), Le Deuil, Epouvante, Terreur, Folie, Songes et Cauchemar, Rumeur, Nuit et Chaos et/ou l'oiseau Vole-Vite de Jupiter. De même, il y a des chants principaux et secondaires, des métamorphoses centrales et d'autres annexes, dommages collatéraux des premières (mauvais endroit, mauvais moment, tout ça) par des dieux irascibles, des déesses vengeresses qui ont toujours plus de regrets que de remords, ne détestent rien de plus que d'avoir été joué·e·s, déjoué·e·s, mésestimé·e·s ou contredit·e·s.

« elle est injuste et trop cruelle pour sa rivale,
la jalousie de la déesse ; Ces criailleries, Junon
ne les supporte pas et : « Je ferai de vous le plus grand
exemple de ma cruauté. » Le fait suit le mot. »
(Livre IV, Tisiphone)


A l'instar de la Bhagavad Gita, de La Bible, de L'Illiade, de L'Odyssée ou de L'Enéïde, Les Métamorphoses est une épopée guerrière, sanglante, fantastique, barbare et érudite qui se lit comme un long roman d'aventure, d'heroic fantasy – avec batailles terrestres, célestes et navales, bagarres (in)dignes de tavernes, joutes verbales, slam battle rap e tutti quanti – peuplée de personnages repris par les comics, video games, HoMM, Heroes of Might and Magic, Champions éternels auteurs d'exploits antiques et modernes redevenus ovidiques.

Un passionnant récit qui se suit comme une série ou un feuilleton, dont les épisodes se suivent, alternent, se répondent, se réfèrent aux précédents (previously : « depuis Phaeton en feu (…) pendant ce temps, Thésée, qui a accompli sa part d'épreuves collectives, s'en va vers la citadelle d'Erechtée »). De la matière cinématographique, proche du film gore (« Tu peux compter les viscères sautillants »), à grand spectacle, péplum et blockbuster, produit à grand renfort d'effets spéciaux, cyclopes et centaures, projetés en 3D(imensions) sur l'auguste caverne de Platon.

« et toi, Lampétides, ce n'est pas ton affaire,
toi tu fais œuvre de paix, tu bouges la cithare sur la voix,
on t'a demandé de célébrer le festin en chantant,
tu te tiens à l'écart avec le plectre innocent.
Pettalus se moque de toi : « Va chanter la suite chez les mânes
du Styx », dit-il. Dans la tempe gauche il te fiche l'épée. » »
(Livre V, Pesée et Phinée)

Un livre donc, qui, malgré sa taille, se lit aisément, se prête tout autant à l'exégèse, mais laisse somme toute fort peu de place à qui veut s'y (con)fro(n)[t]ter – directement et sans détour (on le voit ici) – par l'écrit. Tant il est ample et dense et mouvant. Tant il contient. Tant et tant. Tout ce qu'Ovide peut, il le fait. Deux choix se présentent alors : demeurer hors, aux abords, se parer de tout un arsenal de notes de bas de pages, de commentaires, justifier sans cesse ses choix pour mieux s'en laver les mains ; ou se jeter dans le vide, plonger dans le texte, quitte à rebondir, à se heurter à ce qu'il y a de plus pointu dans le méta-/con-texte pour le dépasser, sans qu'il n'y paraisse rien sinon une maîtrise qui vise à faire dire et bien dire tout ce qu'il a à dire au texte. Au texte, rien qu'au texte. Au reste, avant, après, il y a, il y aura toujours à dire et à redire.

« O divinités de ce monde souterrain où retombent toutes les créatures mortelles de notre espèce, s’il est possible, si vous permettez que, laissant là les détours d’un langage artificieux, je dise la vérité... » (Livre X, Orphée et Eurydice, trad. Georges Lafaye)

« O divinités de ce monde souterrain où nous retombons, tous, nous créatures soumises à la mort, si je le peux, si vous me permettez de dire sans ambages et franchement la vérité... » (trad. Joseph Chamonard)

O dieux du monde posé sous terre
où l'on tombe quand on est mortel,
si possible, sans imbroglio ni mensonges,
laissez-moi dire vrai
(trad. Marie Cosnay)


Jusqu'à ce jour, n'avaient cours en France que trois traductions datant respectivement de près de cent, cinquante, et quinze ans : celle Georges Lafaye (aux Belles-lettres, puis chez Folio et Diane de Sellier), celle de Joseph Chamonard (GF Flammarion), celle de Danièle Robert (Actes Sud). Les premières demeurent des versions en prose, la dernière une simplification en alexandrins. Avec ce bel ouvrage paru aux Editions de L'Ogre, Marie Cosnay nous offre une traduction à la fois plus brute et plus subtile, plus contemporaine et plus proche d'Ovide, fruit de dix ans de vie, d'efforts et de maturation de l'œuvre latine. Dé-/Re-construit sa langue, lui restitue son rythme, de la même manière que l'auteur latin reconstruit les corps. Redonne forme, et la forme est ici essentielle, à cette œuvre de fonds, vie à ces douze mille vers qui constituaient en hexamètres dactyliques Les Métamorphoses.

Ces nouvelles Métamorphoses, loin d'être réservées à l'école ou à l'université, affaire de classe(s) et de lettrés – à l'image de leur auteur, fils de qui semble déranger sans jamais tout à fait déroger – se révèlent à la fois plus simples et plus riches, plus intemporelles et plus actuelles que jamais. Les longues et multiples relectures et corrections réalisées à la lumière de latinistes – qui confirment, si tant est que ce fut nécessaire – la présente traduction, l'érudite et libre préface de Pierre Judet de la Combe et la passionnante postface de Marie Cosnay, montrent combien « les mots lui font souci (…) sont pris pour eux-mêmes, comme objets, comme événements ». Ce souci, adjoint de la connaissance et de la pratique (en un mot : de la maîtrise) simultanées du grec, du latin, du français, de l'oral et de l'écrit (comme écrivaine, enseignante, traductrice), lui permettent, à travers ce phénoménal travail ici accomplit, de laisser libre cours au ressenti, au sentiment, à l'intuition et à l'improvisation. Et de redonner, par la poésie, vie à Ovide et à l'épopée.

« Un nouvel auteur ajoute quelque chose à ce qu'il a entendu.
Ici sont la Crédulité, l'Erreur sans scrupule,
la Joie vaine, les Terreurs d'épouvante,
la jeune Révolte, et les Murmures dont on ignore l'auteur.
Tout ce qui se passe dans le ciel, sur la mer
et sur la terre, la Rumeur le voit. Elle mène l'enquête dans le monde entier. »

Et l'Expérience, l'Imagination, l'Inspiration, le Talent, le Souffle épique qui les porte, rapportent au monde cette rumeur issue du monde. Quand Marie Cosnay ne suit pas Ovide, elle l'entraîne sur ses pas. Nous/lui montre combien leurs univers (c'est-à-dire l'univers tout entier, avec en sus cette attention aux mots qui sont choses réelles et vivantes/aux choses qui s'animent, deviennent mots véritables et non réifié — « on cueillait les petits des arbousiers ») communiquent, non dans leur identité particulière, mais dans leur diversité. Faire parler, si ce n'est tout le réel, du moins le réel qui se cache derrière la réalité, autrement dit : l'existence. Avec cette langue humaine, intime, politique et poétique qui, dans tout ce qu'elle (d)écrit, mêle avec justesse les registres précieux et familier – ici les flammes « crament », « l'équipe entière rouspète » – pour dire la vie telle qu'elle est vécue, pleine et entière. « Elle dit : femmes, femmes, mes sœurs » (Cordelia la guerre, Marie Cosnay). Elle dit : rien de ce qui est humain ne m'est étranger.


« L'art ne suffit pas, les courages tombent, on le voit,
autant de vagues viennent, autant de morts, ça rue, ça brusque. »
(Livre XI, L'histoire de Céyx)

Aujourd'hui comme hier, rien de nouveau sous le soleil. Sinon les êtres que l'astre éclaire, et qui l'ignorent, l'oublient, le répètent — ce qui peut tout changer. Mais pour le saisir, il faut regarder en arrière. L'écriture des Métamorphoses d'Ovide, qui débute en l'an 1 ou 2 de notre ère, repose sur un corpus datant de l'époque hellénistique. C'est peu dire que les deux périodes présentent de nombreux liens, méridiens et parallèles. Après voir conquis la Grèce, c'est au tour de la République romaine, devenue Empire, de s'helléniser. Jules César, divinisé de son vivant (memento mori), auteur et témoin dans sa Guerre des gaules d'un syncrétisme ego-/ethno-centré, est mort. Auguste règne en maître sur de très vastes terres. Les mystères, rites, pratiques et religions personnelles et étrangères se développent (coming soon : le mithraïsme et le premier christianisme), contre ou en tous cas hors l'idée de bien commun. Cause et conséquence, le panthéon divin de la mythologie grecque est intégré, expurgé de ses caractères humains les plus trivi-/anim-aux. Les Métamorphoses, au contraire, exposent dans le détail les petites histoires et les tares des plus divins personnages. Il y a de quoi tourner de l'œil, détourner la tête. Ambivalence de Rome, jeu de miroirs et de pouvoir — Delenda Carthago : Il faut brûler Carthage.

Guerre des Géants contre les dieux contée par les nymphes, chute d'Athènes, Guerre de Troie, Fondation de Rome : tous événement passés rejoués ici comme autant d'événements d'un éternel retour, recommencement. Tragiquement – tout est destin, à dessein –, mais emporté dans un devenir essaimant, séminal, fécondant. Poly-sémie/-morphie, et anthropo- de même. Personnification, métonymie, allégorie, comparaison : toutes les figures de style transforment réellement le personnage qui les subit. Les mots ont un sens, magique, opératoire, un pouvoir : si Ovide fut condamné à l'exil, c'est probablement pour avoir pratiqué l'astrologie, la divination. Au commencement était le Verbe, Fiat lux et lux fuit. Le Verbe fait, mais ce que fait le Verbe dépend de ce que l'on en fait. Dans ses Métamorphoses, chacun est déterminé dans sa nature et, sans exception, devient la chose, l'animal, dont il porte le nom en grec ou en latin, mais sans que l'on puisse pour autant deviner sa fonction. De là naît le changement, la métamorphose et, au sens sartrien du terme : la liberté.

Les Métamorphoses c'est la vie – certes extra-ordinaire, voire sur-naturelle, mais – quotidienne qui ressort comme ressort de l'Histoire (« Minos prépare la guerre. Il est fort sur terre, il est fort sur mer – mais c'est en colère paternelle qu'il est le plus fort »). Il en va ainsi de l'existence des individus comme des peuples : un changement perpétuel, constant, qui voit poindre le jour depuis la nuit des temps. « Une chose ne change pas, une seule. Le langage. » Sinon, là encore, son interprétation. D'où l'importance de renouveler la traduction. Et la poésie, qui « redonne leur force et leur présence aux mots » nous rappelle Pierre Judet de la Combe qui fait écho et renvoie à la Narration de Gertrude Stein (« La littérature pourrait-on dire c'est ce qui se poursuit tout le temps l'histoire c'est ce qui se poursuit de temps en temps ») au Résumé d'Hélène Bessette (« La Littérature est la Parole d'un Temps ») et à la question de Marie Cosnay (dans sa postface, intitulée Ovide, ce jeune homme) : Qu'est-ce qu'un poème ?

Mutatis mutandis (« ce qui devait être changé ayant été changé »), cela commence comme cela finit comme cela commence : on soulève une pierre et l'on surprend la vie qui se crée. Tant la nature a horreur du vide. Dans l'espace imparti, le temps a rempli son office, qui donne vie à la vie via le corps mort, abandonné à sa transformation. Là où l'histoire tourne en rond, dont on remonte le fil sans tirer nulle leçon, l'épopée érige, édifie : « Combien de fois le fils du héros Thésée disait à la pleureuse : « Arrête un peu, ton sort est triste, mais tu n'es pas seule ! Regarde les histoires des autres, tu supporteras mieux la tienne. » Il y a ainsi, dans ces Métamorphoses, de la parabole et de la fable [hop, Esope], du conte et de la sagesse populaire (Le paysan Battus), qui font état de la diversité du monde à travers la mythologie, et se rapprochent de la philosophie pratique et morale de l'épicurisme et du stoïcisme (« (il est vrai qu'aucun plaisir n'est pur, toujours un souci s'introduit dans les bonheurs) »). Ovide met encore, dans la bouche de Pythagore, un long plaidoyer pour le végétarisme, contre le meurtre des bêtes et leur sacrifice sanglant (« de sang ne nourris pas ton sang ! »), soutenu par la croyance en la métempsychose et les paroles d'Anaxagore – « Tout change, rien ne périt », deux mille ans avant Lavoisier.

S'il est une leçon, elle est ici, quelque part. Dans ces lignes que nous offrent Ovide et Marie Cosnay, qui posent la littérature comme monde total, mais ouvert. Dans le désir et la volonté de déployer la  « dimension orale, populaire et contemporaine » des Métamorphoses, fidèle à la ligne de L'Ogre beau et bifrons formé(e) par Benoît Laureau et Aurélien Blanchard. Dans ce manifeste, rédigé par lou et moi en écho dans l'antre. Dans cette conviction, exprimée par David Meulemans, des bien nommées Editions Les Forges de Vulcain : « C'est une littérature de l'allégorie qu'il nous faut : qui détourne du réel... pour nous y ramener avec plus de force. » Dans la nécessité d'Oser l'épopée collective, évoquée par Marie Cosnay et Natacha Margotteau. Dans ces fictions collectives que sont le collectif Général Instin (ici sur remue) et La Mer Gelée (ici par Lou ) sous l'égide des Editions Le Nouvel Attila et de son grand timonier Benoît Virot. Dans tout ce qui s'écrit enfin de vivant, de beau et de vrai. Dans ces vers fiers et poignants qui concluent Les Métamorphoses, où Ovide – folle sagesse ou sage folie, par jeu ou par défi – place ses espoirs de survivance – par-delà l'arbitraire, la souffrance et la mort, cet autre exil – contre toute raison et apparence, mais avec une cohérence jamais démentie, dans l'aventure humaine la plus hasardeuse, la plus abstraite, jamais entreprise : l'écrit.

 « J'ai fini mon travail, ni la colère de Jupiter, ni le feu,
ni le fer, ni le temps vorace ne pourront le détruire.
Quand il veut, le jour qui n'a de droit
que sur mon corps ! Qu'il finisse mon temps incertain de vie :
(…) et s'il y a quelque chose de vrai dans les oracles d'un poète, je vivrai. »


Mises à jour :

Marie Cosnay a reçu le Prix Bernard Hoepffner 2017 (anciennement prix Laure-Bataillon classique, rebaptisé en hommage au traducteur disparu en mai 2017) et, à l'unanimité, le Prix Nelly-Sachs 2018 pour sa traduction des Métamorphoses d'Ovide !

Et « À l’occasion du 2000e anniversaire de sa mort, en l’an 17, Ovide a été réhabilité par le Conseil municipal de Rome. Une résolution approuvée à l’unanimité vise à “réparer le sérieux préjudice” subi par le poète qui fut exilé en l’an 8 par Auguste, à l’âge de 51 ans. » (Source : Livres Hebdo, article du 19 décembre 2017.)

Texte et composition  © Eric Darsan
Extraits et  © Marie Cosnay et les Editions de l'Ogre 2017
Livre publié sous la licence Creative Commons. 


mardi 20 juin 2017

Aquerò, Marie Cosnay

Le silence avant l'explosion, le calme avant la tempête, et pendant. Retour à l'essentiel, aux éléments. Impression (soleil, le vent). Sensations, sentiments : pour qui sont ces. Visions, disons. Pour l'heure, le temps. Celui qu'il fait, qui vient, qui passe. Puis le tonnerre, soudain, dans un déchirement. La chute, les genoux en sang, ou tout comme : l'épaule, la hanche. En jouer comme des mains et des coudes pour rejoindre les chemins de l'enfance. Des sentes déjà, l'instant d'avant. Revenir sur les lieux, l'effet, les événements. En quête de la forme apparue au fond de la grotte à la petite Bernadette Soubirous, de son interprétation et de ses variations avec le fort très bel Aquerò de Marie Cosnay, sorti le 2 mars 2017 chez Les Editions de l'Ogre.


« Cette fois, ce n'est pas une dégringolade, technique, c'est une dégringolade superémotive.   
Ce que j'ai vu je l'ai vu. J'ai cru le voir et je le revois. Le voir du fond du trou ou de l'état hyperémotif de l'enfance ou adolescence. »
 

Couleur, instants coulants. Comme s'échappant : un moment. La réalité de la perception, si subjective soit-elle — pour autant qu'elle le soit. Et après, pour ce que cela vaut/fait. De la vie, en veux-tu, en voilà, de cette fillette devenue. Femmes dont celle insaisissable que l'on voudrait qu'elle v(o)it. De ses yeux ronds comme des, comme deux. Ronds dans l'eau — « Restaient les grenouilles, ça m'allait mais ça m'allait un peu triste. » Un craquement, nom d'un chien, d'un cerf, non : d'une biche — « Dans l'histoire de cette histoire il n'y a pas de masculin. » Face à l'Histoire, l'histoire qui entoure cette histoire – psychanalyse de contes défaits, entre Alice au pays des merveilles, Enig Marcheur et Le Petit Poucet – est belle et vraie, sincère, sensible et insensée, féminine et indicible. Qu'on se le dise : « il n'y a pas que les mots. » La bio de Bernadette Soubirous, la vie sans l'écrit, présence irradiée de joie, se situe bien au-delà des maux — la Vierge, si tant est qu'elle le soit, page entre les pages, n'écrit pas plus qu'elle ne se laisse écrire ou accroire. Soit : la littérature sinon rien.

« Faire comme on apprend à faire, les choses pour les faire, 
sans regarder les choses ni l'amour ni le goût que j'ai de les faire ? 
Tu m'étonnes, tes migraines et ta nausée. »
 
Alors, aller au miracle, comme l'on va. Au charbon retracer. Le parcours – initiatique, cela va de soi – de la première à la troisième en passant par la seconde personne. Où l'on naît, suit, ne fait qu'un avec les d(i)eux. Comme déesses, avatars : la fillette & la femme & la guide au lézard & la petite dame d'y(/i)voir(e). Procéder par & – retourner, répéter, différer, bifurquer, ajourner (« j'ai toujours su que la journée, je ne dis pas la vie, mais la journée, modeste, il faut la faire tenir et c'est du boulot ») dans un mouvement elliptique – com(m)e on. Balise devant, les corps morts comme repères, aber(rant)s — « pour un peu je voyais la mer ici même ici au milieu des champs je voyais la mer et les langues de feu par-dessus, fâchées, serpentantes, rouges. » Chercher à sortir de la boucle temporelle/ale (image fuyante des tempes de la demoiselle qui s'échappent du voile).   

« des choses comme ça on n'y croît jamais 
jusqu'à ce que. »
 
Tours et retours et tournis : ritournelle. Phrases qui s'interrompent, abruptes comme des falaises, comme la lumière à l'entrée de la grotte, pour mieux réapparaître. Ici, l'ellipse règne plus que jamais peut-être dans l'œuvre de Marie – Sanza Lettere ceci dit – ainsi qu'une certaine folie et un humour certain – « Le mal nous poursuit, la folie nous poursuit, une montagne nous tombe dessus comme un gros singe alors qu'on est pas chez les gros singes. » Mais aussi, comme souvent, le thriller et la mythologie, de Cassandre à Proserpine, de Cordelia la guerre à la nouvelle traduction des Métamorphoses d'Ovide qui verra le jour à la rentrée prochaine. (E)cho(e)se d'autres livres. Ecchymoses d'une autre actualité, internationale comme personnelle. Intertextualité, expérimentation, expérience — de lecture, mais pas seulement. L'éducation et la vie, le doute et la crise de foi, la crainte de la mort et de la maladie comme l'on se baigne, deux fois dans les mêmes eaux. Lourdes, de sens, de sang et d'os.


« Est-ce que j'avais bien lu ? Bien compris ? 
  Bernadette et ses petites sœurs massaient des branches pour le feu et la vente. 
Et des os. »
 
Comme toujours, avec Marie pour guide, l'on sait où l'on est, et avec qui, mais jamais où ni comment l'on va : il faut s'abandonner — carpe diem et tout ça. (Se) perdre et (re)trouver — la voix/e qu'il faut prendre/donner pour cela. La petite fille ici, prend et donne, le pas comme le la, s'abandonne parfois. Au songe, à la vision qu'elle reçoit. La femme, à l'indolence, au désespoir. Qui la taraudent parfois, qu'elle cherche à caractériser, à adjectiver plutôt qu'à objectiver. Qui s'échappent pour mieux la happer — « Mon dieu, à dix-sept heures dans la grotte, je dis que tout est tordu et négligé. Négligé me brise en morceau. » Intimité de la grotte et des rêves, exploration de l'inconscient/de terrain. Remords et regrets, peurs et pleurs, épuisement des filles et femmes (at)terrées qui toutefois affrontent avec courage l'ordinaire et l'extraordinaire, le jugement et l'opinion, la terreur divine et l'interrogatoire dit vain.

« C'était un bon rêve de lumière —    
cela dit on n'était pas plus avancé à propos de Massabielle et de Bernadette. »
 
Wake up, little sparrow. Don't make your home out in the snow. Il s'est passé/se passe/se passera. Quelque chose. A l'intérieur de. La grotte/Bernadette/la narratrice. Récit torique, prosopopée gigogne — « (il m'appelle poupée, je préviens), accroche-toi poupée, on va décoller ». Cigogne ? Moineau – « un moineau qui parle la langue interdite que parlait Bernadette et que je ne comprends pas, mais je fais un effort, soleil rouge, vent léger ». Quelque chose a/a eu/aura lieu. Non comme une délivrance, mais comme un recueillement, une recon-naissance/nexion, le surgissement d'une conscience altérée – apparition/déclic/illumination – au contact de ce qui était là auparavant – remembrance – comme en attente. Comme une voix/e, son et lumière à la fois. Quelque chose que l'on n'a pas vu/aurait pu voir venir, le Verbe après le verbe, le présent après l'avenir. Une immaculée conception, empreinte toutefois de tout ce qui l'entoure.

« Le blanc est très lumineux ça fait une peur qui est de la douceur. 
Une forme est dans le blanc qui est tout ce que j'aime et me rend triste :  
ne nous prends pas froid. »
 
De cette faille, grotte ou caverne, qui pourrait être celle de Platon, de Zarathoustra ou bien d'autres encore, pas une, mais la — comme on donne le la, comme Aquerò au lieu d'Aquera, et vice versa. Lieu ancien, antique, unique car archétypale. Quelque chose comme venu d'ailleurs qui aurait pu passer inaperçu(e), que B.S. reçoit comme de l'extérieur, mais qui parle à l'intérieur, à l'image de cette peinture pariétale qui représente bien davantage que ce que l'on pourrait voir/(pour le)croire. Quelque chose d'étrange et de fascinant, de sauvage et de primitif. Qui prend naissance/conscience dans la prime enfance. S'éveille à l'adolescence. Se caractérise par une affection, une concentration de la pensée, des émotions et des sensations réunies en. Quelque chose de plus que l'être qui trans-ap-paraît et se surprend parfois au détour du miroir, du quotidien, d'une promenade, d'une rencontre, d'une idée qui sourde par intermittence puis jaillit. Quelque chose de naïf et de puissant. Fait de rites et de mystères qui se répondent en silence. Non de crypté, mais de cryptique, ontologiquement.


« J'ai peur d'aller jusqu'au bout. 
  Je suis coupée comme une herbe des champs. »
 
Autrement dit : littéralement. Qui tient du signe et de leur interprétation, ou non. Historiquement : ne m'en parle pas. Qui échappe aux hommes, et plus encore à ceux qui ne sont que rôles d'hommes à rollets, goussets, Rolex ou presque, en un mot : enrôlés. Abbés ou commissaires, préfets ou vacataires, c'est tout un. Monde d'hommes bornés en chasubles ou chaussures pointues. Qui n'ont ni part ni goût à l'engouement que suscite la gamine en pleine période post-révolutionnaire – le printemps des peuples, déjà plus de saison – paters austères, flics et autres pervers, gardiens obtus de l'ordre établi contre le miracle qui le défie. Pour qui le devoir est de voir et de dire, quitte à. L'insulter – pute, folle, petite merdeuse. Grossir ou annihiler ce que la fille voit, pour pouvoir. Tirer tout ça – chambre noire contre sabres – au clair. Le ou la saisir. La posséder. Et avec elle toutes les représentations qui suivront – « Pourquoi vous lui avez fait ce goitre ? Puisque je vous dis que c'est une enfant ! » Et les mèches que l'on coupe comme en quarante, et les marchands du temple.

« Non, non et c'est tout, ça se passe pas comme ça 
messieurs les vieux et tristes sires qui nous tenez bec dans l'eau dans la boue, 
fortiches et tristes sires qui baisez les franges des manteaux des filles. »
 
Bernadette n'ira plus dit le père, dit le commissaire, et cependant elle ira jusqu'à quinze fois, niera un peu plus tard – après être rentrée dans l'[es] ordre[s] – on ne l'y prendra plus. Toute en corps (le corps n'est qu'une plaie) et tout jour (la lumière, idem et ibidem), avec force, nostalgie, douceur et tendresse, Bernadette s'échappe et s'affirme par la voix et la langue de Marie Cosnay. Une langue hautement fémin-ine/-iste, poé-/li-tique et sociale. Une voix aux accents si particuliers qui, si on l'a entendu une fois, marque à jamais l'écrit puis la lecture. Qui, denses, se mêlent, entremettent l'écrit et l'oral, glissent de l'invisible aux frontières du lisible, des lisières de l'audible à l'audace. Plongent aux racines, s'abreuvent aux sources. Murmurent et rient, osent et intiment. Psychologie des profondeurs, jeu de cache-cache entre l'adulte, son ombre, et l'enfant qui demeure et appelle du fond de cette grotte matricielle.


« Ma parole. Ces filles qui vont au miracle, y vont simples et sans couronne.    
Il y a du visible où vous voulez tous de l'invisible. »
 
Faire un rêve peuplé de spectres aux premières pages du livre, que l'on relit en boucle jusqu'à retrouver le temps et l'énergie (libres). Refaire le chemin aux dernières, à la recherche d'une anfractuosité aperçue la veille en bord de mer. Renfoncement au fronton comme sculpté d'un soleil levant/d'une lumière éblouissante/du symbole point de vue — la nature imite l'art (de) nouveau. Pour se retrouver face à la peinture rupestre évoquée plus haut. Etale poétique magnifique, toute de stase et d'extase, Aquerò est un texte évocateur et inspirant, profond, puissant et beau, œuvre d'un genre à part, en soi. Hymne et tombeau, aria et adagio, peinture impressionniste à l'éclairage léger et certain, quoique furtif, qui demeure par l'impression laissée – un peu comme dans ces églises où l'éclairage des tableaux dure ce que dure la pièce introduite, mais dont le souvenir perdure, lumineux, au plus profond de soi. Comme le songe fiévreux et de la narratrice livré non en pâture mais en partage. Au lecteur, à la lectrice, à Hugues, à Thomas, à Lou, à Jean-Philippe, à Alain. A ces lectures, belles, diverses et toutes aussi personnelles qui se croisent, se complètent, abordent le sens, le politique, le paysage, le féminisme, la perception, la mémoire, la conscience, le souvenir d'enfance, la (re)création. A vous, enfin, qui lisez ces lignes, avez lu, lirez, cet ouvrage aux milles voix/es et mystères qui, quoique l'on puisse y voir ou y entendre, les contient tout entier mais répond au seul nom d'Aquerò.   

Texte et photos © Eric Darsan  
Extraits et citations et graphisme couverture Aquerò © Marie Cosnay, Les éditions de L'Ogre 2017.

dimanche 11 octobre 2015

Dialogues impromptus autour de Cordelia la guerre.

« Je construirai un diptyque, ici nous sommes emportés par les eaux, là mon présent à bouffer à des arbouses ou comment ça s'appelle. »
« Les canons sciés dépassent du bosquet. Ça fait une forêt deuxième, un étage hérissé au-dessus des feuillages moussus. Petit peuple hérissé. »

Cordelia la guerre - Marie Cosnay - éditions de l'Ogre


Bombardements en Orient. Réfugiés. Frontières. Chômage. Immolations. Femmes, enfants, esclaves, noyades, prisonniers. Morts. Masse. Du papier, du neutron, plus, plus. Trop de publications. Trop de paroles. Ça parle pour ne rien dire. Images, ondes, bruit : bombardement, bombardement, bombardement.

Traitement uniforme de l'actualité. Raz de marée de la pensée unique, idéologique, composée d'une multitude d'idées simples et identiques qui se renforcent, se rendent et se forcent à rentrer dans les rangs. Slogan et bras que l'on retient à grand-peine, sur lequel on s'assoit en guise de balai. Strange days et Strangelove, estrange époque où il est plus facile de désintégrer l'atome que de vaincre un préjugé. Tais-toi si tu l'oses ou prends ta dose. Ne pas dire, ou trop. Surinformation. Information sur information. Les mots ou la chose. Avec ou contre nous. Dialectique de l'instant. Choisir son camp. Prendre pour argent, content.

Scène internationale, scène sociale, scène politique, scène littéraire. Sur les planches alignés, sont les comédiens. Arc de cercle. Ou alors : sur les planches entassés, sont les comédiens. Pêle-mêle, forme vague, indistincte, qui parle trop fort, qui vocifère, déblatère, fait du cinéma côté jardin, et puis court. Tape du pied. Se croit visible quand elle beugle être transparente. L'assène. Scène déjà vue, scène figée, scène à la dérive, charriant le flot d'immondices passées vers un pire aval.

Léviathan, animal polymorphe. La queue du dragon, le serpent et le lion sur le même bateau. Veau d'or et vau-I'eau. Les flics et les enflures d'abord. Identification. Différenciation. Soudain le flot face à la forme vague. Pas si vague, la Vague. Revancharde, plutôt. Le bleu des Vosges et Versailles. Traité, tranchées et gaz moutarde. Et quatorze, de nouveau. Un siècle plus tard, la guerre sur le tard, mais préparée. Dans la lignée, la ligne de mire, de démarcation, la visée opportune : la tune. Les mots pour le dire et ceux pour le taire. Plus un mensonge est gros (plus il est répété) et plus il passe (pour une vérité). La parenthèse et la passe. Concentration des médias et dilution de l'information. Précipité vert de gris vers l'impasse.

Un seul coup : entre Cordelia la guerre. Elle est la figure antique et dressée qui pointe du doigt. Elle, monstre. Qui fait tomber les masques. Sous ses pas, le roi est nu. Ni tragédienne ni comédienne : opérante. Cordelia la guerre n'avale pas ; elle crache dans un flot de paroles les non-dits et les inacceptables. Inondations, crues, pluies obliques dans ses pages. Vague qui nous submerge, nous emporte, lame poétique qui tranche et déferle. Avec elle volent les hiboux et les furies. Cordelia la guerre, l'impitoyable. Coup de pied dans la fourmilière, table rase. Sa colère est contagieuse.

Contagion contre contagion. Déterminée à sortir des terres minées, Marie Cosnay dépasse, pose les choses et les mots comme ils sont, qui connaît la chanson, mine et l'air de rien. Rien ne peut venir de rien, dit-on, dit Lear. Morale pas chère dont on fait les dictons. Diktat et division. Multiplication des pactes. Ne pas claironner. Lear pour lire. Ecrire pour ne pas oublier. L'écriture comme ligne de fuite, ouvrant de multiples perspectives aux multiprises de l'angle mort et de la pulsion du même nom.

Le livre érinye exécute. Femme et force, libre, afflue. Marie écrit et les têtes tombent comme les héros. Plus de piédestal. Là-haut est une frontière orée où tout se brouille. Ils y perdent leur superbe, les Lear, les Kent, les pauvres Tom. Les salauds de riches dans leurs palais-cubes. Les décalés, les calques, les éminents qui miment et ne riment à rien. Hors, ils sont, ceux qui se pensent élevés. Dans leurs hauteurs, elle les débusque, Cordelia la guerre. De ses serres, elle saisit, arrache et déplume. Ebouriffe sans esbroufe. Dépiautés, Shakespeare et ses sbires. Aveuglés qui négligez ceux d'en bas, voyez venir les oubliés, ceux des parvis et des maisons de l'emploi.

Cordelia la guerre, ivre livre qui délivre la parole des indigents, indigènes nu-pieds qui, sans-voix, slament, hantent, le langage des possédants édentés qui, sous couvert d'argent, continuent d'ânonner les âneries des dits puissants. Ivre livre qui renforce la détermination dans nos choix de vie, des cris à l'écrit, de l'effraie à l'or frais. Ivre livre, rempart contre les rampants et leur pensée inique. Interfère dans le martèlement, ouvre l'évidence, la forge et force l'or à se changer en mais. Où donc, sous couvert de ne pas dire l'évidence, la subjugue par de subliminales interférences. Traduire l'infection d'un monde mal pensé. Guérir le mal commun par le bien dit.

Polysémie, sème les mots et joue avec les codes. Décode. Dénonce les impostures et les fausses postures. Affronte les discours aseptisés. Ivre livre, oui, celui qui remet de la vie dans le verbe et dans les actes. Enfin, la langue s'ébroue ! Encore faut-il qu'elle soit parfaitement maîtrisée pour la secouer ainsi. Et la tirer avec effronterie.

Tirage de tête et chef de file, Cordelia la guerre préfigure une nouvelle forme de littérature, frontale et elliptique. Qui dit, rapide, l'action, évite la rime facile qui paraphrase à la périphérie des villes. Poésie, prophétie, stase et extase, incantation : Marie s'abyme sur le promontoire à l'endroit des paroles, fait feu de tout bois, prophylactique et propédeutique à la fois.

Marie dit les pages. Numérote. Intervient. Prévient, commente, résume. Petit 1, petit 2, petit 3. Sent bien que c'est une histoire. Que ce sont des. Mais ne le dit pas tout à fait. Elle tait l'évidence. Expédie. Mais où est donc or ni car ? Après les conjonctions, les phrases s'abstiennent, souvent. Pas besoin de s'étendre, de coordonner, de subordonner : l'on comprend sans que. Au lecteur d'être vif. A lui de saisir, entre les lignes, les obliques, les perpendiculaires, les arches de feu, et la valse des pronoms. On, tu, nous. Je. Rare et soudain, le je. Intéressant.

Comprendre et prendre position. D'un côté de vieux paternalistes et de jeunes loups sans foi ni loi, le virtuel pour seule vertu. Faux métiers, faux selfs et faux sang bleu. La clique de Neuilly et ses têtes à claques, fils de Puteaux entrés dans Paris. Urbains, trop urbains, qui clignent de l’œil à la vue de l'ordre nouveau et transhumain qu'ils échafaudent. Face à eux, le coin du feu, les valeurs vraies, transvaluées, justes et réajustées, des nu-pieds. Luttes éclipsées dans la marge, réel réenchanté des mondes en chantier. Magie opératoire, humanisme antique, concret, des femmes et hommes vrais, qui embrassent la vie et le réel. Tout le réel. Pas le fantôme dans la matrice qui se dit tel.

Ectoplasme fuchsia, chevaux blancs, cheveux incandescents, et pleurent les serpents auprès des flics et des cow-boys. Fantastique qui accroît l'ultra-réel, alors que luttent les humains en vérité. Oui, les femmes sont vraies, et belles, femmes intelligentes et sans honte qui résistent et mènent à la bataille. Féminité imprégnée de puissance, incarnée. Zelda, si concrète par ses faiblesses et touchante par sa force, sans repos, qui pointe du doigt le palpable et le véritable. Cordelia et Gabrielle, si réelles. Deux femmes dressées qui avancent dans les halliers et les ronciers, avec leurs pieds nus et blessés. Et ces hommes qui les poursuivent jusque dans les bois comme on chasse les fantômes, ces hommes qui croient les aimer ou les haïr, et ne conçoivent que des images, écrans, fumée. Entrez dans le vrai, hommes, et voyez-les. N'adorez pas les fausses idoles, les amnésiques, les disparues. « Elle dit : femmes, femmes, mes sœurs ». Elle seule dit ce qui est. « Tout ce qui était épinglé s'arrache, s'envole et fait fureur. Une furie ramassée dans le corps et l'image d'un oiseau. »

Eric & Lou.

Vous pouvez retrouver ces dialogues impromptus sur le site de Lou ici, et Cordelia la guerre de Marie Cosnay, aux éditions de l'Ogre, dans toutes les bonnes librairies.