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vendredi 15 juin 2018

Nota Bene : Brûlées, Ariadna Castellarnau

Faim, Jaune, Le Surveillant, Sibérie, Tout brûle, La Tigresse, Youkali, Grand feu : avec ses huit variations sur le thème de la fin qui constituent une suite en forme de commencement, Brûlées, premier roman d'Ariadna Castellarnau, traduit de l'espagnol par Guillaume Contré et sorti chez Les éditions de l'Ogre le 18 avril 2018, surprend, derrière ses retranchements, par l'aplomb de son univers et de sa structure.


« J'appris beaucoup de choses que j'oubliai ensuite. Même si au fond il reste toujours quelque chose. Une mince structure de connaissances qui nous soulèvent quelques centimètres au-dessus de la barbarie, qui nous protègent, qui nous cloîtrent à une courte distance de l’horreur. »

Bûchers des vanités, autodafés, immolations, dénutrition. L'humanité, gagnée par un mal inconnu propagé par la terre même, n'a pas attendu pour décider de la fin de sa civilisation et de l'extinction de son espèce. La faim, l'attente, le pillage, la violence, la peur, le froid, l'oubli, l'indifférence, la survie, la résilience ou la résignation régissent désormais toutes les relations. Les possessions ne possèdent plus leurs possesseurs, sinon d'une tout autre façon. Les choses, consumées pour la plupart, et avec elles les souvenirs qui leur étaient liés, ont retrouvé leur valeur d'usage. La nourriture vaut tout l'or du monde, qui n'a plus cours. Restent, à la discrétion de chacun, quelques équipements, vêtements, livres.

L'humanité n'est pas libérée pour autant, bien au contraire, et se laisse (aller à) tuer par le feu, mourir de faim, réduire à ses besoins naturels et, parfois, chercher un peu de chaleur humaine — comme pour se prouver qu'elle existe encore. Comme souvent dans les livres, les personnages qui prennent la parole ici sont des privilégiés, attachés et attachants malgré les/au regard des maux et dangers auxquels ils sont confrontés — « survivants » qui ont su s'adapter (« Rita a appris à se nourrir de la faim. ») à ce pays perdu. Où l'errance ou l'attachement aux lieux (no way), aux liens (amicaux, familiaux, notamment mère-fille), au temps (entre passé et présent, no future), ne sont jamais anodins.

« Et à chaque occasion, ils avaient rempli de cartons, car ils n'osaient jamais rien jeter. Celle qui avait vécu loin se rendait compte que, pendant toutes ces années, ils n'avaient pas vécu ; ils n'avaient fait qu'accumuler les souvenirs. »

Au fil des chapitres, Ariadna Castellarnau opère un long, mais sûr glissement de la nouvelle (l'arrivée dans un monde préexistant avec ses règles établies qui nous échappent) au roman (tracé d'une mythologie, d'une généalogie, des actions et personnages) en passant par le conte (Perrault et Grimm) et le fantastique pour élaborer un livre dur et beau, monolithique. Un roman à la langue mûre, aux images et sensations maîtrisées, aux effets de/à la structure plus virtuose/s et complexe/s qu'il n'y paraît, qui entraîne, étonne, surprend par ses points de jonction pour mieux s'acheminer vers la geste, la quête, l'épopée. Nous atteint par son rythme a(u)to(m)nal quand on croît qu'il se laisse lire.

Un roman contagieux, qui sillonne un micro-univers de crise climatique et migratoire qui s'étend et se reproduit, monde persistant dont les frontières se mêlent ostensiblement à celles des univers de Quentin Leclerc (Saccage et La ville fond, L'Ogre 2016, 2017), et d'Antoine Volodine (qu'ils ont en commun). Côtoient le réalisme magique et anthropologique des Machines à désir infernales du docteur Hoffman d'Angela Carter (L'Ogre, 2016) avec qui l'autrice partage et ce rapport ambigu au féminisme (entre empowerment et rapport enfantin à la figure de l'homme). Se rapproche de l'univers fictionnel des fables sociales et écologiques de Night Shyamalan (Le Village, Phénomènes).

« Ne pas arrêter de naître, jour après jour, tandis que devant mes yeux se dessinaient lentement les contours du pays que j'habitais. » 

Sorti sous le titre original Quema chez Gog y Magog en 2015, Brûlées a reçu en 2016 le prix Las Américas de narrativas latinoamericanas. Il bénéficie de l'excellente traduction française de Guillaume Contrée qui a déjà œuvré à La Trilogie Sebastián Dun de Ricardo Colautti (L'Ogre, 18 mai 2017) et à l'incontournables Merci (Vies Parallèles, 24 août 2015) de Pablo Katchadjian. Avec lui, Ariadna Castellarnau vient s'ajouter aux quelques, trop rares encore, autrices et primoromancières que l'on espère voir proliférer au sein du catalogue de la maison. Et inaugure la nouvelle et belle mouture des ouvrages de L'Ogre qui passent à une fabrication plus soignée encore — papier créa, façonnage cousu et impressions Pantone®. 

Pour aller plus loin : Les excellents articles d'Hugues Robert pour la librairie Charybde et de Lucien Raphmaj.

Crédit texte et photo : (CC) Eric Darsan
Extraits et couverture, Brûlées (CC) Ariadna Castellarnau, L'Ogre

mercredi 20 décembre 2017

Mutatis mutandis : Les Métamorphoses d'Ovide, traduit par Marie Cosnay

Lire Ovide dans le texte, ou comme si. Voir son influence dans l'œuvre de sa traductrice, et l'influence de celle-ci dans la traduction. Leurs confluences, points de jonction. Entendre combien la langue, orale et vive, est agile à transmettre l'écrit et l'écho. Sentir combien la puissance de l'écriture contemporaine et l'audace de l'édition indépendante sont aujourd'hui les plus à même de goûter tout cela, de toucher, de transmettre et d'émouvoir. Ce qu'elles peuvent faire et laisser entrevoir dans le domaine classique et antique.

Divines, humaines et fauniques, faisant la part belle au(x) sens et à l'imagination, oniriques, belles et pures : telles sont Les Métamorphoses d'Ovide, traduit du latin par Marie Cosnay et publiées par les Editions de l'Ogre le 05 octobre 2017.


Chaos & Création, Deux ex machina, l'homme et les quatre âges du monde. Hors l'or, ô/au(x) dieu(x) revient le soin de faire de la place à d'autres créatures (des nymphes, des faunes, des satyres, des sylvains des montagnes), à la nature de changer la nature. Au commencement, rien ne se crée tout se meu(r)t, se transforme, et demeure. Le Déluge, contre(-)nature, se déchaîne (« les dauphins vivent dans les forêts, se jettent aux plus hautes branches, cognent et bousculent les troncs ») puis le monde revient et son survivant, sa survivante, réalisant que « les oracles religieux ne commandent jamais d'actes barbares » [on est loin d'Epicure comme de L'Ancien Testament], mettent la main à la pâte.

Les métamorphoses (s')enchaînent, animales, végétales, minérales, peines et/ou subterfuges selon celui ou celle qu'elles prennent, saisissent, et comment elles sont prises — « Que va-t-il faire ? Rentrer à la maison, au palais royal, ou se cacher dans les forêts ? La honte empêche ceci, la peur cela. Il hésite et ses chiens le voient. » (Livre III, Actéon). Nul répit ici, et maints trépas. Mais parce que les dieux demeurent joueurs, à la fois sages et capricieux, qu'il y a du divin et de l'humain en eux (et vice versa) rien n'est jamais joué : pour le pire et le meilleur, les anciens atours, recouverts des nouveaux, peuvent être recouvrés, du moins renouvelés (ainsi Protée, ainsi Erysichthon) ; et l'oiseau, corbeau, corneille, autour, retomber sur ses pieds.

« D'or est né le premier âge et sans chef,
de lui-même, sans loi, il respectait la foi et le droit.
Ni peines ni peurs, on ne lisait aucune parole menaçante
sur le bronze gravé, la foule suppliante ne craignait pas
le regard de son juge, on était sauf, sans chef. »
(Livre I, Les quatre âges du monde)

 
Dès l'Or, un monde nouveau naît sous nos yeux. Des noms, (re)connus (Mercure, Europe et Thèbes) ou perdus, pour un temps seulement (Narcisse et Echo), rejoignent la postérité, qui seront déclinés à l'envi pour les siècles des siècles, célébrés par la musique (Benjamin Britten), la peinture (déjà la nature imite l'art qui imite la nature — « Tels les corps nus des Amours peints sur les tableaux, tel il est »), la littérature (Pyrame et Thisbé, par Shakespeare) ou encore le cinéma. Et qu'importe (on les croisera à nouveau, sans compte qu'un glossaire à la fin de l'ouvrage répertorie et détaille la plupart) si l'on ne retient pas l'identité de toutes ces figures aux dénominations et métamorphoses parfois multiples désignées par des périphrases : tant que perdure leurs images – si mouvantes soient-elles – telles les arcanes d'un tarot d'Ambre, entre toutes les lames, chacune demeure, triomphe de l'oubli à travers la signification de son histoire particulière (« Celle-là. Car ce n'est pas une histoire banale. »)

Comme à travers Une forêt profonde et bleue, à la manière de Cordelia la guerre, l'on parcoure Les Métamorphoses dans la superbe traduction de Marie Cosnay aux belles Editions de L'Ogre à la fois conscient·e et distrait·e par tant de couleurs, de contrastes, de références, hâtant ou ralentissant le pas au gré du cœur. Le changement pénètre aussi la narration, qui se déplace. Entre chaque chant entre, plutôt qu'un numéro, un nom nouveau qui le lie au suivant. Et avec lui un décor inédit, présenté par un narrateur ou une narratrice inconnue. A un public renouvelé (au sein de l'assemblée, « appuyé sur un coude, le fleuve Calydon »), dont les réactions nous sont rapportées. A travers un récit nouveau, surgi comme ex nihilo et offert. A un regard métamorphosé en retour, jeté comme un pont vers ce qui apparaît.

« Le très grand héros
contemple les eaux sous ses yeux : « Quel est, dit-il,
ce lieu ? » Il le montre du doigt et : « Le nom que porte
cette île, dis-le nous. Mais elle ne semble pas être une. »

Périmèle

Le fleuve, alors : « Non, elle n'est pas une.
Il y a là cinq terres. L'éloignement nous trompe.
Ce qu'a fait Diane, quand on l'a méprisée, ne doit pas t'étonner.
(…) Après ça, le fleuve se tait. L'histoire incroyable a ému
tout le monde. »
(livre VIII, Périmèle)

Là, on aperçoit l'ombre de Cerbère, de Tantale, de Sysiphe (« Pourquoi, lui, entre tous ses frères, souffre-t-il une peine à perpétuité ? Quand un riche palais abrite l'orgueilleux Athamas, lui qui avec sa femme toujours m'a méprisée. » (Livre IV, Tisiphone)). Ici, d'or, Jason et la toison, Midas et le rameau (faute avouée est à demi-pardonnée). Des échos nous parviennent de l'Inde et d(e l)'Atlas, des histoires de vergers – d'or encore – ensevelis peuplent toujours notre inconscient avec une étrange familiarité (La Maison des Epreuves, Jason Hrivnak, L'Ogre, 2016).

Les archétypes expl-/écl-osent, prolifèrent – la Méduse, Minerve – s'étendent sur la surface de la Terre. Et Hécate, et Lucifer, et les dieux égyptiens, Anubis, Bubastis, Apis et Osiris, et Isis (dont le culte est présent à Rome depuis un siècle au moment où Ovide écrit) plus vivant·e·s que jamais — « On voit la déesse qui remue (oui elle a remué) », semblable à la divinité évoquée par l'Aquerò de Marie Cosnay (L'Ogre, 2016). Orphée enfin, à l'origine des cultes à mystères – notamment pythagoriciens – et dont les chants occupent avec Eurydice tout le Livre X.
 

« Les membres gisent un peu partout. Fleuve de l'Hèbre, tu reçois
la tête et la lyre. Et miracle, elle glisse au milieu du fleuve,
pleure je ne sais quoi de triste, la lyre quoi de triste la langue,
qui sans vie murmure et les rives répondent je ne sais quoi de triste. »

Rares sont les histoires qui finissent bien. Surtout lorsque l'on naît/devient fille, femme, nymphe/vierge, épouse, maîtresse. Toutes pourchassées (« je suis nue, il me croît prête pour lui, je cours, il me poursuit comme une bête »), forcées, subjuguées, vaincues, prises comme l'on dit prendre une ville, assassinées par le dieu ou l'homme (« Il avoue sa barbarie. Une vierge, une femme seule, il la viole » #Balance ton porc, ils sont légion. Ici, et non le moindre : Térée). Subissent encore, si tant est qu'elles survivent, la vengeance des trahi·e·s. Toujours doivent craindre l'ardeur qui les meut, les pousse vers un inceste ou un autre. Comme si le désir féminin ne pouvait être éro-/(h)exo-gène.

Mais il y a aussi. Médée, ses rituels, chants et potions, qui se retournent telle Cordelia contre le père. Des garçons Double Sexe, Double Forme (Hermaphrodite). Des femmes devenues homme (Cén-ys/-us, qui frappe « juste à l'endroit où l'homme se joint au cheval » celui – il est Centaure, s'il fut homme c'eut été pire – qui le renvoie aux travaux domestiques). Et (péril suprême, crie l'Académie) des animales (« le cri d'une chevale » (Livre II v.667)) qui rappellent combien la langue, sa traduction et son usage, peuvent se jouer de la vision la plus genrée.

« Que fait une blessée, que fait une amante, que fait une femme, tu vas le savoir,
quand cette amante, cette blessée, cette femme, c'est Circé ! »

Reste que si les dieux ou déesses se comportent ou s'adressent de manière un peu cavalière aux autres comme aux leurs (mais qui est leurs quand chacun·e dépasse l'autre d'une manière ou d'une autre ?) – ainsi Apollon à Cupidon (« Que fais-tu, petit rigolo, avec cette arme de force ? ») ou Phœbus à son fils Phaeton (au gré d'un chant des plus cosmique) – c'est toujours au regard de leur propre faiblesse (« De là, moi-même souvent, de voir mers et terres j'ai peur, ma poitrine tremble d'une terreur épouvantable. ») mesurée à l'aune d'une charge inimaginable qu'eux ou elles seuls peuvent assumer.

Souvent, ils ou elles s'adjoignent l'aide d'auxiliaires (personnifications, métonymies) : l'Envie (« Minerve la hait, mais »), Le Deuil, Epouvante, Terreur, Folie, Songes et Cauchemar, Rumeur, Nuit et Chaos et/ou l'oiseau Vole-Vite de Jupiter. De même, il y a des chants principaux et secondaires, des métamorphoses centrales et d'autres annexes, dommages collatéraux des premières (mauvais endroit, mauvais moment, tout ça) par des dieux irascibles, des déesses vengeresses qui ont toujours plus de regrets que de remords, ne détestent rien de plus que d'avoir été joué·e·s, déjoué·e·s, mésestimé·e·s ou contredit·e·s.

« elle est injuste et trop cruelle pour sa rivale,
la jalousie de la déesse ; Ces criailleries, Junon
ne les supporte pas et : « Je ferai de vous le plus grand
exemple de ma cruauté. » Le fait suit le mot. »
(Livre IV, Tisiphone)


A l'instar de la Bhagavad Gita, de La Bible, de L'Illiade, de L'Odyssée ou de L'Enéïde, Les Métamorphoses est une épopée guerrière, sanglante, fantastique, barbare et érudite qui se lit comme un long roman d'aventure, d'heroic fantasy – avec batailles terrestres, célestes et navales, bagarres (in)dignes de tavernes, joutes verbales, slam battle rap e tutti quanti – peuplée de personnages repris par les comics, video games, HoMM, Heroes of Might and Magic, Champions éternels auteurs d'exploits antiques et modernes redevenus ovidiques.

Un passionnant récit qui se suit comme une série ou un feuilleton, dont les épisodes se suivent, alternent, se répondent, se réfèrent aux précédents (previously : « depuis Phaeton en feu (…) pendant ce temps, Thésée, qui a accompli sa part d'épreuves collectives, s'en va vers la citadelle d'Erechtée »). De la matière cinématographique, proche du film gore (« Tu peux compter les viscères sautillants »), à grand spectacle, péplum et blockbuster, produit à grand renfort d'effets spéciaux, cyclopes et centaures, projetés en 3D(imensions) sur l'auguste caverne de Platon.

« et toi, Lampétides, ce n'est pas ton affaire,
toi tu fais œuvre de paix, tu bouges la cithare sur la voix,
on t'a demandé de célébrer le festin en chantant,
tu te tiens à l'écart avec le plectre innocent.
Pettalus se moque de toi : « Va chanter la suite chez les mânes
du Styx », dit-il. Dans la tempe gauche il te fiche l'épée. » »
(Livre V, Pesée et Phinée)

Un livre donc, qui, malgré sa taille, se lit aisément, se prête tout autant à l'exégèse, mais laisse somme toute fort peu de place à qui veut s'y (con)fro(n)[t]ter – directement et sans détour (on le voit ici) – par l'écrit. Tant il est ample et dense et mouvant. Tant il contient. Tant et tant. Tout ce qu'Ovide peut, il le fait. Deux choix se présentent alors : demeurer hors, aux abords, se parer de tout un arsenal de notes de bas de pages, de commentaires, justifier sans cesse ses choix pour mieux s'en laver les mains ; ou se jeter dans le vide, plonger dans le texte, quitte à rebondir, à se heurter à ce qu'il y a de plus pointu dans le méta-/con-texte pour le dépasser, sans qu'il n'y paraisse rien sinon une maîtrise qui vise à faire dire et bien dire tout ce qu'il a à dire au texte. Au texte, rien qu'au texte. Au reste, avant, après, il y a, il y aura toujours à dire et à redire.

« O divinités de ce monde souterrain où retombent toutes les créatures mortelles de notre espèce, s’il est possible, si vous permettez que, laissant là les détours d’un langage artificieux, je dise la vérité... » (Livre X, Orphée et Eurydice, trad. Georges Lafaye)

« O divinités de ce monde souterrain où nous retombons, tous, nous créatures soumises à la mort, si je le peux, si vous me permettez de dire sans ambages et franchement la vérité... » (trad. Joseph Chamonard)

O dieux du monde posé sous terre
où l'on tombe quand on est mortel,
si possible, sans imbroglio ni mensonges,
laissez-moi dire vrai
(trad. Marie Cosnay)


Jusqu'à ce jour, n'avaient cours en France que trois traductions datant respectivement de près de cent, cinquante, et quinze ans : celle Georges Lafaye (aux Belles-lettres, puis chez Folio et Diane de Sellier), celle de Joseph Chamonard (GF Flammarion), celle de Danièle Robert (Actes Sud). Les premières demeurent des versions en prose, la dernière une simplification en alexandrins. Avec ce bel ouvrage paru aux Editions de L'Ogre, Marie Cosnay nous offre une traduction à la fois plus brute et plus subtile, plus contemporaine et plus proche d'Ovide, fruit de dix ans de vie, d'efforts et de maturation de l'œuvre latine. Dé-/Re-construit sa langue, lui restitue son rythme, de la même manière que l'auteur latin reconstruit les corps. Redonne forme, et la forme est ici essentielle, à cette œuvre de fonds, vie à ces douze mille vers qui constituaient en hexamètres dactyliques Les Métamorphoses.

Ces nouvelles Métamorphoses, loin d'être réservées à l'école ou à l'université, affaire de classe(s) et de lettrés – à l'image de leur auteur, fils de qui semble déranger sans jamais tout à fait déroger – se révèlent à la fois plus simples et plus riches, plus intemporelles et plus actuelles que jamais. Les longues et multiples relectures et corrections réalisées à la lumière de latinistes – qui confirment, si tant est que ce fut nécessaire – la présente traduction, l'érudite et libre préface de Pierre Judet de la Combe et la passionnante postface de Marie Cosnay, montrent combien « les mots lui font souci (…) sont pris pour eux-mêmes, comme objets, comme événements ». Ce souci, adjoint de la connaissance et de la pratique (en un mot : de la maîtrise) simultanées du grec, du latin, du français, de l'oral et de l'écrit (comme écrivaine, enseignante, traductrice), lui permettent, à travers ce phénoménal travail ici accomplit, de laisser libre cours au ressenti, au sentiment, à l'intuition et à l'improvisation. Et de redonner, par la poésie, vie à Ovide et à l'épopée.

« Un nouvel auteur ajoute quelque chose à ce qu'il a entendu.
Ici sont la Crédulité, l'Erreur sans scrupule,
la Joie vaine, les Terreurs d'épouvante,
la jeune Révolte, et les Murmures dont on ignore l'auteur.
Tout ce qui se passe dans le ciel, sur la mer
et sur la terre, la Rumeur le voit. Elle mène l'enquête dans le monde entier. »

Et l'Expérience, l'Imagination, l'Inspiration, le Talent, le Souffle épique qui les porte, rapportent au monde cette rumeur issue du monde. Quand Marie Cosnay ne suit pas Ovide, elle l'entraîne sur ses pas. Nous/lui montre combien leurs univers (c'est-à-dire l'univers tout entier, avec en sus cette attention aux mots qui sont choses réelles et vivantes/aux choses qui s'animent, deviennent mots véritables et non réifié — « on cueillait les petits des arbousiers ») communiquent, non dans leur identité particulière, mais dans leur diversité. Faire parler, si ce n'est tout le réel, du moins le réel qui se cache derrière la réalité, autrement dit : l'existence. Avec cette langue humaine, intime, politique et poétique qui, dans tout ce qu'elle (d)écrit, mêle avec justesse les registres précieux et familier – ici les flammes « crament », « l'équipe entière rouspète » – pour dire la vie telle qu'elle est vécue, pleine et entière. « Elle dit : femmes, femmes, mes sœurs » (Cordelia la guerre, Marie Cosnay). Elle dit : rien de ce qui est humain ne m'est étranger.


« L'art ne suffit pas, les courages tombent, on le voit,
autant de vagues viennent, autant de morts, ça rue, ça brusque. »
(Livre XI, L'histoire de Céyx)

Aujourd'hui comme hier, rien de nouveau sous le soleil. Sinon les êtres que l'astre éclaire, et qui l'ignorent, l'oublient, le répètent — ce qui peut tout changer. Mais pour le saisir, il faut regarder en arrière. L'écriture des Métamorphoses d'Ovide, qui débute en l'an 1 ou 2 de notre ère, repose sur un corpus datant de l'époque hellénistique. C'est peu dire que les deux périodes présentent de nombreux liens, méridiens et parallèles. Après voir conquis la Grèce, c'est au tour de la République romaine, devenue Empire, de s'helléniser. Jules César, divinisé de son vivant (memento mori), auteur et témoin dans sa Guerre des gaules d'un syncrétisme ego-/ethno-centré, est mort. Auguste règne en maître sur de très vastes terres. Les mystères, rites, pratiques et religions personnelles et étrangères se développent (coming soon : le mithraïsme et le premier christianisme), contre ou en tous cas hors l'idée de bien commun. Cause et conséquence, le panthéon divin de la mythologie grecque est intégré, expurgé de ses caractères humains les plus trivi-/anim-aux. Les Métamorphoses, au contraire, exposent dans le détail les petites histoires et les tares des plus divins personnages. Il y a de quoi tourner de l'œil, détourner la tête. Ambivalence de Rome, jeu de miroirs et de pouvoir — Delenda Carthago : Il faut brûler Carthage.

Guerre des Géants contre les dieux contée par les nymphes, chute d'Athènes, Guerre de Troie, Fondation de Rome : tous événement passés rejoués ici comme autant d'événements d'un éternel retour, recommencement. Tragiquement – tout est destin, à dessein –, mais emporté dans un devenir essaimant, séminal, fécondant. Poly-sémie/-morphie, et anthropo- de même. Personnification, métonymie, allégorie, comparaison : toutes les figures de style transforment réellement le personnage qui les subit. Les mots ont un sens, magique, opératoire, un pouvoir : si Ovide fut condamné à l'exil, c'est probablement pour avoir pratiqué l'astrologie, la divination. Au commencement était le Verbe, Fiat lux et lux fuit. Le Verbe fait, mais ce que fait le Verbe dépend de ce que l'on en fait. Dans ses Métamorphoses, chacun est déterminé dans sa nature et, sans exception, devient la chose, l'animal, dont il porte le nom en grec ou en latin, mais sans que l'on puisse pour autant deviner sa fonction. De là naît le changement, la métamorphose et, au sens sartrien du terme : la liberté.

Les Métamorphoses c'est la vie – certes extra-ordinaire, voire sur-naturelle, mais – quotidienne qui ressort comme ressort de l'Histoire (« Minos prépare la guerre. Il est fort sur terre, il est fort sur mer – mais c'est en colère paternelle qu'il est le plus fort »). Il en va ainsi de l'existence des individus comme des peuples : un changement perpétuel, constant, qui voit poindre le jour depuis la nuit des temps. « Une chose ne change pas, une seule. Le langage. » Sinon, là encore, son interprétation. D'où l'importance de renouveler la traduction. Et la poésie, qui « redonne leur force et leur présence aux mots » nous rappelle Pierre Judet de la Combe qui fait écho et renvoie à la Narration de Gertrude Stein (« La littérature pourrait-on dire c'est ce qui se poursuit tout le temps l'histoire c'est ce qui se poursuit de temps en temps ») au Résumé d'Hélène Bessette (« La Littérature est la Parole d'un Temps ») et à la question de Marie Cosnay (dans sa postface, intitulée Ovide, ce jeune homme) : Qu'est-ce qu'un poème ?

Mutatis mutandis (« ce qui devait être changé ayant été changé »), cela commence comme cela finit comme cela commence : on soulève une pierre et l'on surprend la vie qui se crée. Tant la nature a horreur du vide. Dans l'espace imparti, le temps a rempli son office, qui donne vie à la vie via le corps mort, abandonné à sa transformation. Là où l'histoire tourne en rond, dont on remonte le fil sans tirer nulle leçon, l'épopée érige, édifie : « Combien de fois le fils du héros Thésée disait à la pleureuse : « Arrête un peu, ton sort est triste, mais tu n'es pas seule ! Regarde les histoires des autres, tu supporteras mieux la tienne. » Il y a ainsi, dans ces Métamorphoses, de la parabole et de la fable [hop, Esope], du conte et de la sagesse populaire (Le paysan Battus), qui font état de la diversité du monde à travers la mythologie, et se rapprochent de la philosophie pratique et morale de l'épicurisme et du stoïcisme (« (il est vrai qu'aucun plaisir n'est pur, toujours un souci s'introduit dans les bonheurs) »). Ovide met encore, dans la bouche de Pythagore, un long plaidoyer pour le végétarisme, contre le meurtre des bêtes et leur sacrifice sanglant (« de sang ne nourris pas ton sang ! »), soutenu par la croyance en la métempsychose et les paroles d'Anaxagore – « Tout change, rien ne périt », deux mille ans avant Lavoisier.

S'il est une leçon, elle est ici, quelque part. Dans ces lignes que nous offrent Ovide et Marie Cosnay, qui posent la littérature comme monde total, mais ouvert. Dans le désir et la volonté de déployer la  « dimension orale, populaire et contemporaine » des Métamorphoses, fidèle à la ligne de L'Ogre beau et bifrons formé(e) par Benoît Laureau et Aurélien Blanchard. Dans ce manifeste, rédigé par lou et moi en écho dans l'antre. Dans cette conviction, exprimée par David Meulemans, des bien nommées Editions Les Forges de Vulcain : « C'est une littérature de l'allégorie qu'il nous faut : qui détourne du réel... pour nous y ramener avec plus de force. » Dans la nécessité d'Oser l'épopée collective, évoquée par Marie Cosnay et Natacha Margotteau. Dans ces fictions collectives que sont le collectif Général Instin (ici sur remue) et La Mer Gelée (ici par Lou ) sous l'égide des Editions Le Nouvel Attila et de son grand timonier Benoît Virot. Dans tout ce qui s'écrit enfin de vivant, de beau et de vrai. Dans ces vers fiers et poignants qui concluent Les Métamorphoses, où Ovide – folle sagesse ou sage folie, par jeu ou par défi – place ses espoirs de survivance – par-delà l'arbitraire, la souffrance et la mort, cet autre exil – contre toute raison et apparence, mais avec une cohérence jamais démentie, dans l'aventure humaine la plus hasardeuse, la plus abstraite, jamais entreprise : l'écrit.

 « J'ai fini mon travail, ni la colère de Jupiter, ni le feu,
ni le fer, ni le temps vorace ne pourront le détruire.
Quand il veut, le jour qui n'a de droit
que sur mon corps ! Qu'il finisse mon temps incertain de vie :
(…) et s'il y a quelque chose de vrai dans les oracles d'un poète, je vivrai. »


Mises à jour :

Marie Cosnay a reçu le Prix Bernard Hoepffner 2017 (anciennement prix Laure-Bataillon classique, rebaptisé en hommage au traducteur disparu en mai 2017) et, à l'unanimité, le Prix Nelly-Sachs 2018 pour sa traduction des Métamorphoses d'Ovide !

Et « À l’occasion du 2000e anniversaire de sa mort, en l’an 17, Ovide a été réhabilité par le Conseil municipal de Rome. Une résolution approuvée à l’unanimité vise à “réparer le sérieux préjudice” subi par le poète qui fut exilé en l’an 8 par Auguste, à l’âge de 51 ans. » (Source : Livres Hebdo, article du 19 décembre 2017.)

Texte et composition  © Eric Darsan
Extraits et  © Marie Cosnay et les Editions de l'Ogre 2017
Livre publié sous la licence Creative Commons. 


mardi 19 septembre 2017

La ville fond, Quentin Leclerc

Comme un blanc de mémoire, comme un bruit. Que fait la ville qui. Fond dans le lointain qui. Fait que tout change alentour. Effet papillon dont les battements retentissent, surprennent, entraînent. Vers le vide et un silence chargés. Comme un blanc de mémoire [un trou], comme un bruit. Provoqué par l'absence du théâtre des opérations, de la peste, de la quarantaine à laquelle sont soumis le héros et son autre – appelle-moi choléra – qui cherchent à atteindre cette ville qui peut-être n'existe pas (ou contient) plus que le reste. Comme un, comme un. Bris de mémoire dont les répercussions se font écho. Invisible, innommé, à moins que l'on y regarde, y soit, en soi. Soit. La voie s'ouvre devant nous. En route, il est temps, et plus, vers le petit village de Bram. En route vers la ville en route vers la fin en route vers le commencement en route vers La Ville fond, le second roman de Quentin Leclerc sorti le 07 septembre chez Les éditions de l'Ogre.


« C’est sous le soleil pourtant rare du mois d’octobre que la ville s’était mise à fondre. Bram marchait vers le bus dont les pneus avaient éclaté. Le chauffeur était accroupi à côté de l'une des roues aux pneus éclatés. Le chauffeur tentait par tous les moyens de regonfler le pneu, mais il n'y avait rien à faire, il avait éclaté. Bram posa une main sur l'épaule du chauffeur accroupi en signe d'encouragement : il n'y avait rien à faire. La pompe soufflait dans le vide. « Décidément se dit Bram, il n'y avait rien à faire. » »

Veuf(,) solitaire(,) étrange, Bram, qui doit se rendre chaque semaine à la ville pour se procurer ses médicaments, voit son quotidien bouleversé (comme l'a bouleversé la mort de sa femme) par la panne du bus qui l'empêche d'accomplir son rituel/de prendre son traitement. Naïf dont on suit le cheminement intérieur, violent à ses heures, débonnaire contrarié dans ses projets, taciturne tournant sept fois ses pensées dans sa langue si particulière avant de parler, psychopathe qui s'ignore, malade ou drogué en manque, rêveur égaré, mort qui se prend pour un vivant, Bram – qui (n')est peut-être (rien de) tout cela, quoi qu'il en soit et fasse – demeure Bram avant tout au début de chaque phrase. Comme la ville fond à la fin de chaque paragraphe, nous apprenant ce qu'il semble ignorer encore.

Comme à l'annonce d'une nouvelle inattendue, aussi inconcevable qu'inédite malgré ses redites, le ton, le procédé, provoquent d'abord chez le lecteur, la lectrice, une hilarité quasi prodromique. La mort, la tempête, les arbres arrachés, la nuit, l'horreur : rien n'y fait ni n'arrête l'équipée de Bram et du chauffeur, qui s'entraînent l'un l'autre, tour à tour, dans une course poursuite contre la mon(s)tre. Les pas s'ajoutent aux pas, chassés le plus souvent, pour éviter ou tenter de saisir au vol, à l'aveugle, ce que l'on ne peut voir venir. Et quand bien même tout ne serait que construction mentale – celle du narrateur, celle de l'écrivain, de l'un ou l'autre des personnages, de la lectrice ou du lecteur – l'on continue d'ignorer, d'apprendre, d'interroger ce qui peut advenir quand la ville fond.

« Les champs bordant leur parcours avaient encore le blé haut. Des rangées de fils barbelés encerclaient des troupeaux de vaches coites. »

La ville fond, l'imagination et l'invention font le reste. Les scènes et les situations s'enchaînent, plus délirantes les unes que les autres, instillant leur logique et leur causalité particulières. Qui ne laissent présumer de rien, n'épuisent que les personnages qui y sont confrontés, résidents résilients de pays indécis dont les paysages se fondent pour en créer de nouveaux. Ami, ennemi, mort ou vivant : difficile, à travers les différents prismes, les différents calques, parfois réunis, de distinguer qui est qui de ces personnages, au nombre croissant, mais réduit. Qui se débattent/agissent avec. Démesure, strips, trips, tripes de types qui n'en manquent pas. Qui fondent un câble, pètent les plombs, les choses allant de mal en pis sans qu'ils n'y puissent quoi que ce soit.

Irrémédiablement, inextricablement, le tout petit monde de Bram s'étiole, disparaît sous la complexité, l'opacité indicible, incompréhensible, d'une réalité qui s'évanouit, collapse. Les fuites, les meurtres, les dis-/rup-/pari-/tions s'étendent et se multiplient. Le bus, le bar, la boucherie, réservent toujours plus de mauvaises surprises. Les fermiers, les porcs, les policiers, se comportent contre toute attente, tout contre. L'impression de déjà-vu saisit le lecteur, la lectrice, au détour d'un personnage, d'un passage. Qui se déclinent à l'infini sans répit ni repos. Un détail choquant surgit ici (mine de rien), sur lequel le récit revient là pour mieux le réduire (à néant). Une scène atroce survient, que l'on croît avoir mal compris, qui se poursuit avec bonhomie.


« Bram croyait que les armes conservent quelque chose de ceux qu'elles ont tué. Bram n'avait jamais eu d'armes car sinon de la fenêtre de chez lui il aurait vu tous les morts, et il ne l'aurait pas supporté. »

Memory, mémo, memento mori : à ce jeu tous les doutes sont permis, aucune hypothèse n'est assez satisfaisante, aucune conviction aussi jouissive, que les coups de théâtre et dénis d'initiés que l'auteur et son personnage principal nous assènent et opposent, toujours a posteriori, prenant notre parti pour mieux nous rassurer/nous surprendre. Derrière la toile, cette tension constante. Nerveuse, sensible, l'attention tendue comme une peau de tambour. Qui vibre, tremble, tres-/sur-/soubre-saute à la moindre occasion. Comme un couteau, comme l'animal dont il est tissu se trame, s'éventre, rassemble, (recon)s(t)itue tous ses organes pour mieux nous sauter à la gorge, tigre ou mouton-garou.

La ville fond. La catastrophe et le récit se déroulent malgré tout, suivent leur voie en off. Le traitement des images à la fois photo- et cinémato-graphique (qui procède par calques, superpositions et ajouts subliminaux) du scénario (dont le développement fonctionne par tressaut-/scientill-/clignot-ements, variations et soustractions du nombre d'images par seconde), le soin apporté aux fondus, aux contrastes, aux lumières, participent à et de cette esthétique particulière, à cette tension qui gagne en intensité tout au long du roman, jusqu'à atteindre son point culminant, par-delà le mont Palmier, là où le mythe et l'épopée viennent transcender ce qu'il reste de réalité.

« La campagne était devenue pour Bram comme un trou encombré duquel il était incroyablement difficile de s'extirper ; comme un trou-pieuvre infernal. » 

Changements de focalisation, inversions du sujet, du complément, reconstitutions, répétitions de conjonctions, problèmes de coordination, perturbations, interférences, résurrections, allers et retours entre le rêve et la réalité, le futur, le présent, le passé, en avant, arrière, sur les côtés, voyage dans le temps et l'histoire, boucles et ellipses dans la forme et le fond : Quentin Leclerc enchaîne les sets et resets littéraires, joue des tours et tropes et topos, des codes et références de la télévision, des jeux vidéo, de rôle et dont vous êtes le héros (le plan d'évasion, le Village du Prisonnier, la salle de classe, les missions, obstacles, points de repère et de sauvegarde), mèmes et récurrences élevés au rang d'archétypes avec brio et force mise en abîme jusqu'à l'ultime. Jusqu'à la fin, sublime.

La ville fond, malgré son titre, propose un monde insis-/persis-tant, qui évolue à la fois sous les yeux et à l'insu de ses personnages, lecteurs et lectrices qui s'y laissent emporter, perdent pied, la tête et le fil dans cette ballade à fragmentation, véritable Marelle d'Ambre où les cartes s'abattent plus vite que des coups de pioche. Un univers aux archives falsifiées, aux registres changeants, aux passages dérobés au gore et au fantastique. Comme autant de dimensions et potentialités en mesure d'exister et de co-exister, qui rappellent la diversité et l'étrangeté du réel derrière son apparente, rassurante et quotidienne, banalité — « Sur la table de la cuisine, un mot de Bram indiquait qu'il était absent. Je suis absent – Bram, dit le mot. »

« Autour de son corps, dans le même temps qu'il franchit le talus, l'intégralité du décor se déchira. »

La ville fond est une histoire de, un livre-fou, beau, ivre et vrai, qui se lit plus qu'il ne se dit. Quand l'écrit était au cœur du premier, Saccage, l'histoire de ce second roman, Quentin Leclerc (se) la (ra)conte moins qu'il ne la v(o)it, avec un plaisir non dissimulé, contagieux, qui rappelle celui que l'on peut éprouver à la lecture de Katchadjian — des clignotements, sauts et boucles temporelles absurdes et oniriques de Quoi faire à la dialectique et à la noirceur de Merci. Mais quand Pablo Katchadjian s'installe avec ses meubles chez Borges, quitte à risquer la prison, Quentin Leclerc, où que puissent le mener ses expéditions, rentre toujours, mais pas sagement du tout, à la maison.

Pas Liev ni Enig marcheur, La ville fond s'en rapproche cependant par certains aspects, comme elle rejoint La Maison des épreuves et Les machines à désir infernales du Dr Hoffman et, avec elles, cette part, belle et originale, qui en mène large chez Les Editions de L'Ogre. Mais, surtout, s'il y a un monde entre Saccage et La ville fond, ce monde demeure le même. Une construction composite et labyrinthique dans laquelle l'on s'installe et se perd au point de ne plus savoir [la langue française comme la critique littéraire le permettent, entretenant tout à la fois l'attrait et la confusion] si l'hôte est l'invitant ou l'invité. Une œuvre qui se construit dans plusieurs dimensions, directions et styles, pas à pas, mot à mot, livre par livre.

Là où Relevés et romans se répondent, La ville fond et le fait bien. 
Souhaitons qu'elle continue à se répandre.
  
Crédit photo © Eric Darsan
Extraits © les Editions de l'Ogre 2017, livre publié sous la licence Creative Commons.

mardi 20 juin 2017

Aquerò, Marie Cosnay

Le silence avant l'explosion, le calme avant la tempête, et pendant. Retour à l'essentiel, aux éléments. Impression (soleil, le vent). Sensations, sentiments : pour qui sont ces. Visions, disons. Pour l'heure, le temps. Celui qu'il fait, qui vient, qui passe. Puis le tonnerre, soudain, dans un déchirement. La chute, les genoux en sang, ou tout comme : l'épaule, la hanche. En jouer comme des mains et des coudes pour rejoindre les chemins de l'enfance. Des sentes déjà, l'instant d'avant. Revenir sur les lieux, l'effet, les événements. En quête de la forme apparue au fond de la grotte à la petite Bernadette Soubirous, de son interprétation et de ses variations avec le fort très bel Aquerò de Marie Cosnay, sorti le 2 mars 2017 chez Les Editions de l'Ogre.


« Cette fois, ce n'est pas une dégringolade, technique, c'est une dégringolade superémotive.   
Ce que j'ai vu je l'ai vu. J'ai cru le voir et je le revois. Le voir du fond du trou ou de l'état hyperémotif de l'enfance ou adolescence. »
 

Couleur, instants coulants. Comme s'échappant : un moment. La réalité de la perception, si subjective soit-elle — pour autant qu'elle le soit. Et après, pour ce que cela vaut/fait. De la vie, en veux-tu, en voilà, de cette fillette devenue. Femmes dont celle insaisissable que l'on voudrait qu'elle v(o)it. De ses yeux ronds comme des, comme deux. Ronds dans l'eau — « Restaient les grenouilles, ça m'allait mais ça m'allait un peu triste. » Un craquement, nom d'un chien, d'un cerf, non : d'une biche — « Dans l'histoire de cette histoire il n'y a pas de masculin. » Face à l'Histoire, l'histoire qui entoure cette histoire – psychanalyse de contes défaits, entre Alice au pays des merveilles, Enig Marcheur et Le Petit Poucet – est belle et vraie, sincère, sensible et insensée, féminine et indicible. Qu'on se le dise : « il n'y a pas que les mots. » La bio de Bernadette Soubirous, la vie sans l'écrit, présence irradiée de joie, se situe bien au-delà des maux — la Vierge, si tant est qu'elle le soit, page entre les pages, n'écrit pas plus qu'elle ne se laisse écrire ou accroire. Soit : la littérature sinon rien.

« Faire comme on apprend à faire, les choses pour les faire, 
sans regarder les choses ni l'amour ni le goût que j'ai de les faire ? 
Tu m'étonnes, tes migraines et ta nausée. »
 
Alors, aller au miracle, comme l'on va. Au charbon retracer. Le parcours – initiatique, cela va de soi – de la première à la troisième en passant par la seconde personne. Où l'on naît, suit, ne fait qu'un avec les d(i)eux. Comme déesses, avatars : la fillette & la femme & la guide au lézard & la petite dame d'y(/i)voir(e). Procéder par & – retourner, répéter, différer, bifurquer, ajourner (« j'ai toujours su que la journée, je ne dis pas la vie, mais la journée, modeste, il faut la faire tenir et c'est du boulot ») dans un mouvement elliptique – com(m)e on. Balise devant, les corps morts comme repères, aber(rant)s — « pour un peu je voyais la mer ici même ici au milieu des champs je voyais la mer et les langues de feu par-dessus, fâchées, serpentantes, rouges. » Chercher à sortir de la boucle temporelle/ale (image fuyante des tempes de la demoiselle qui s'échappent du voile).   

« des choses comme ça on n'y croît jamais 
jusqu'à ce que. »
 
Tours et retours et tournis : ritournelle. Phrases qui s'interrompent, abruptes comme des falaises, comme la lumière à l'entrée de la grotte, pour mieux réapparaître. Ici, l'ellipse règne plus que jamais peut-être dans l'œuvre de Marie – Sanza Lettere ceci dit – ainsi qu'une certaine folie et un humour certain – « Le mal nous poursuit, la folie nous poursuit, une montagne nous tombe dessus comme un gros singe alors qu'on est pas chez les gros singes. » Mais aussi, comme souvent, le thriller et la mythologie, de Cassandre à Proserpine, de Cordelia la guerre à la nouvelle traduction des Métamorphoses d'Ovide qui verra le jour à la rentrée prochaine. (E)cho(e)se d'autres livres. Ecchymoses d'une autre actualité, internationale comme personnelle. Intertextualité, expérimentation, expérience — de lecture, mais pas seulement. L'éducation et la vie, le doute et la crise de foi, la crainte de la mort et de la maladie comme l'on se baigne, deux fois dans les mêmes eaux. Lourdes, de sens, de sang et d'os.


« Est-ce que j'avais bien lu ? Bien compris ? 
  Bernadette et ses petites sœurs massaient des branches pour le feu et la vente. 
Et des os. »
 
Comme toujours, avec Marie pour guide, l'on sait où l'on est, et avec qui, mais jamais où ni comment l'on va : il faut s'abandonner — carpe diem et tout ça. (Se) perdre et (re)trouver — la voix/e qu'il faut prendre/donner pour cela. La petite fille ici, prend et donne, le pas comme le la, s'abandonne parfois. Au songe, à la vision qu'elle reçoit. La femme, à l'indolence, au désespoir. Qui la taraudent parfois, qu'elle cherche à caractériser, à adjectiver plutôt qu'à objectiver. Qui s'échappent pour mieux la happer — « Mon dieu, à dix-sept heures dans la grotte, je dis que tout est tordu et négligé. Négligé me brise en morceau. » Intimité de la grotte et des rêves, exploration de l'inconscient/de terrain. Remords et regrets, peurs et pleurs, épuisement des filles et femmes (at)terrées qui toutefois affrontent avec courage l'ordinaire et l'extraordinaire, le jugement et l'opinion, la terreur divine et l'interrogatoire dit vain.

« C'était un bon rêve de lumière —    
cela dit on n'était pas plus avancé à propos de Massabielle et de Bernadette. »
 
Wake up, little sparrow. Don't make your home out in the snow. Il s'est passé/se passe/se passera. Quelque chose. A l'intérieur de. La grotte/Bernadette/la narratrice. Récit torique, prosopopée gigogne — « (il m'appelle poupée, je préviens), accroche-toi poupée, on va décoller ». Cigogne ? Moineau – « un moineau qui parle la langue interdite que parlait Bernadette et que je ne comprends pas, mais je fais un effort, soleil rouge, vent léger ». Quelque chose a/a eu/aura lieu. Non comme une délivrance, mais comme un recueillement, une recon-naissance/nexion, le surgissement d'une conscience altérée – apparition/déclic/illumination – au contact de ce qui était là auparavant – remembrance – comme en attente. Comme une voix/e, son et lumière à la fois. Quelque chose que l'on n'a pas vu/aurait pu voir venir, le Verbe après le verbe, le présent après l'avenir. Une immaculée conception, empreinte toutefois de tout ce qui l'entoure.

« Le blanc est très lumineux ça fait une peur qui est de la douceur. 
Une forme est dans le blanc qui est tout ce que j'aime et me rend triste :  
ne nous prends pas froid. »
 
De cette faille, grotte ou caverne, qui pourrait être celle de Platon, de Zarathoustra ou bien d'autres encore, pas une, mais la — comme on donne le la, comme Aquerò au lieu d'Aquera, et vice versa. Lieu ancien, antique, unique car archétypale. Quelque chose comme venu d'ailleurs qui aurait pu passer inaperçu(e), que B.S. reçoit comme de l'extérieur, mais qui parle à l'intérieur, à l'image de cette peinture pariétale qui représente bien davantage que ce que l'on pourrait voir/(pour le)croire. Quelque chose d'étrange et de fascinant, de sauvage et de primitif. Qui prend naissance/conscience dans la prime enfance. S'éveille à l'adolescence. Se caractérise par une affection, une concentration de la pensée, des émotions et des sensations réunies en. Quelque chose de plus que l'être qui trans-ap-paraît et se surprend parfois au détour du miroir, du quotidien, d'une promenade, d'une rencontre, d'une idée qui sourde par intermittence puis jaillit. Quelque chose de naïf et de puissant. Fait de rites et de mystères qui se répondent en silence. Non de crypté, mais de cryptique, ontologiquement.


« J'ai peur d'aller jusqu'au bout. 
  Je suis coupée comme une herbe des champs. »
 
Autrement dit : littéralement. Qui tient du signe et de leur interprétation, ou non. Historiquement : ne m'en parle pas. Qui échappe aux hommes, et plus encore à ceux qui ne sont que rôles d'hommes à rollets, goussets, Rolex ou presque, en un mot : enrôlés. Abbés ou commissaires, préfets ou vacataires, c'est tout un. Monde d'hommes bornés en chasubles ou chaussures pointues. Qui n'ont ni part ni goût à l'engouement que suscite la gamine en pleine période post-révolutionnaire – le printemps des peuples, déjà plus de saison – paters austères, flics et autres pervers, gardiens obtus de l'ordre établi contre le miracle qui le défie. Pour qui le devoir est de voir et de dire, quitte à. L'insulter – pute, folle, petite merdeuse. Grossir ou annihiler ce que la fille voit, pour pouvoir. Tirer tout ça – chambre noire contre sabres – au clair. Le ou la saisir. La posséder. Et avec elle toutes les représentations qui suivront – « Pourquoi vous lui avez fait ce goitre ? Puisque je vous dis que c'est une enfant ! » Et les mèches que l'on coupe comme en quarante, et les marchands du temple.

« Non, non et c'est tout, ça se passe pas comme ça 
messieurs les vieux et tristes sires qui nous tenez bec dans l'eau dans la boue, 
fortiches et tristes sires qui baisez les franges des manteaux des filles. »
 
Bernadette n'ira plus dit le père, dit le commissaire, et cependant elle ira jusqu'à quinze fois, niera un peu plus tard – après être rentrée dans l'[es] ordre[s] – on ne l'y prendra plus. Toute en corps (le corps n'est qu'une plaie) et tout jour (la lumière, idem et ibidem), avec force, nostalgie, douceur et tendresse, Bernadette s'échappe et s'affirme par la voix et la langue de Marie Cosnay. Une langue hautement fémin-ine/-iste, poé-/li-tique et sociale. Une voix aux accents si particuliers qui, si on l'a entendu une fois, marque à jamais l'écrit puis la lecture. Qui, denses, se mêlent, entremettent l'écrit et l'oral, glissent de l'invisible aux frontières du lisible, des lisières de l'audible à l'audace. Plongent aux racines, s'abreuvent aux sources. Murmurent et rient, osent et intiment. Psychologie des profondeurs, jeu de cache-cache entre l'adulte, son ombre, et l'enfant qui demeure et appelle du fond de cette grotte matricielle.


« Ma parole. Ces filles qui vont au miracle, y vont simples et sans couronne.    
Il y a du visible où vous voulez tous de l'invisible. »
 
Faire un rêve peuplé de spectres aux premières pages du livre, que l'on relit en boucle jusqu'à retrouver le temps et l'énergie (libres). Refaire le chemin aux dernières, à la recherche d'une anfractuosité aperçue la veille en bord de mer. Renfoncement au fronton comme sculpté d'un soleil levant/d'une lumière éblouissante/du symbole point de vue — la nature imite l'art (de) nouveau. Pour se retrouver face à la peinture rupestre évoquée plus haut. Etale poétique magnifique, toute de stase et d'extase, Aquerò est un texte évocateur et inspirant, profond, puissant et beau, œuvre d'un genre à part, en soi. Hymne et tombeau, aria et adagio, peinture impressionniste à l'éclairage léger et certain, quoique furtif, qui demeure par l'impression laissée – un peu comme dans ces églises où l'éclairage des tableaux dure ce que dure la pièce introduite, mais dont le souvenir perdure, lumineux, au plus profond de soi. Comme le songe fiévreux et de la narratrice livré non en pâture mais en partage. Au lecteur, à la lectrice, à Hugues, à Thomas, à Lou, à Jean-Philippe, à Alain. A ces lectures, belles, diverses et toutes aussi personnelles qui se croisent, se complètent, abordent le sens, le politique, le paysage, le féminisme, la perception, la mémoire, la conscience, le souvenir d'enfance, la (re)création. A vous, enfin, qui lisez ces lignes, avez lu, lirez, cet ouvrage aux milles voix/es et mystères qui, quoique l'on puisse y voir ou y entendre, les contient tout entier mais répond au seul nom d'Aquerò.   

Texte et photos © Eric Darsan  
Extraits et citations et graphisme couverture Aquerò © Marie Cosnay, Les éditions de L'Ogre 2017.

mardi 31 janvier 2017

La Maison des Epreuves, Jason Hrivnak

Labyrinthe, monument, boîte de Pandore. Dont le plan figurerait en couverture. Illustration et titre, décalés et colorés, aux allures. D'anaglyphe. De vue stéréoscopique. D'hologramme. 3D en substance, qui (s')ouvre, à perte d'horizon. Sur une multiplicité d'autres dimensions, présentes et futures. Par une infinité d'influences, passées et à venir. Stupéfiant générateur de possibles, réels et littéraire, de rêves, de nouvelles et de scénarios, La Maison des Epreuves, le premier roman de Jason Hrivnak, traduit de l'anglais (Canada) par Claro et sorti le 5 janvier 2017 aux Editions de l'Ogre est, sous son apparence sombre et déprimée, une belle réponse à la pulsion de mort et une stimulante ode à l'existence.


« Le 7 mai 2006 au petit matin, mon amie d’enfance Fiona est entrée par effraction dans l’école élémentaire qu’elle et moi fréquentions il y a plus de vingt ans. (…) Une fois à l’intérieur de l’école, elle a déambulé dans les couloirs déserts, examiné les vieilles vitrines encombrées de trophées et de photos de classe à la recherche d’un nom ou d’un visage familier. (…) Elle s’est assise sur le petit banc capitonné (...) Là, après avoir fumé une dernière cigarette, elle a ôté son manteau, remonté ses manches, et s’est ouvert les veines avec une lame de rasoir. »

> Introduction. Polar, énigme, jeu. D'aventure graphique en point-and-click.
                        De réflexion.                             D'objets cachés.
|/_]De labyrinthe] |                     

La vie du livre, comme de son édition, commence par une perte. Par le suicide de l'amie d'enfance du narrateur, par une lettre perçue comme codée. Par un vieux document retrouvé. Par un état migraineux, névralgique, hypnagogique, hallucinatoire. Par une requête, par la disparition d'un manuscrit. Par la volonté de redonner sens à tout ceci. A l'intérieur comme à l'extérieur du livre. Ainsi, d'une situation initiale ''critique'' éprouvante à son impression, The Plight House est-elle devenue, au sens éditorial et littéral, La Maison des Epreuves.

« Mon seul espoir était de créer une résonance, de reproduire à la fois en moi et dans le texte la fréquence particulière de désarroi qui la poussait au suicide. Je ne sais pas trop ce qu'aurait pu signifier pour elle le fait d'éprouver une telle résonance. Mais tant qu'elle comprenait qu'elle avait été vue, et par conséquent accompagnée, dans ce moment, le pire qui fut, j'aurais pu vivre avec sa décision. »

D'entrée, l'on est tenté, entraîné par le narrateur. De découvrir ce qui se cache derrière les éléments du décor/Les mobiles/La mort. Convié par lui à parcourir les territoires enfantins, à les explorer. A tester nos limites jusqu'au rite de passage. A l'âge adulte et au-delà. Invité à voir – par-delà les apparences, les faux-semblants, la mauvaise foi, les regrets, les remords, la culpabilité, l'enfermement, la fin et la séparation – les liens qui unissent toute chose. A comprendre, en somme, à travers une vingtaine de pages, les prémices qui présidèrent à la rédaction de La Maison des Epreuves. A garder à l'esprit, qu'elle s'adresse avant tout à Fiona et à toutes les personnes susceptibles de mettre fin à leurs jours. Pour l'oublier à nouveau, sitôt à l'intérieur de La Maison.

  Mystery House - Apple II (Sierra Online 1980) Video here.

>Immersion. Fiction interactive, aventure (hyper) textuelle, jeu de rôles, livre dont vous êtes (think-and-believe) le héros. A travers. Soixante-quinze questions principales, multiples et graduelles séries de mises en situation, réparties en trois sections qui constituent le corps de l'ouvrage jusqu'au dén(o)uement. A travers. La forme, la voix, la plus inhabitée possible, qui pour cela résonne. A travers. Les scénarios les plus divers, les ambiances les plus colorées. A travers. Les choix les plus lourds de conséquences. Dans une démarche expérimentale, sur un ton quasi médical, l'auteur/le narrateur tranche dans le vif/la douleur du sujet avec un seul et même instrument, rasoir d'Ockham dont il étudie, déplie, déploie, toutes les facettes et angles, démontre tous les usages. Reductio ad aburdum, ad finitum, qui détourne de la via qui conduit ad nihilo pour surgir. A travers.

La mort – (Les secrets de la foire)/Le droit de faire partie de la troupe – Un garçon – La mort de tous les adultes dans un rayon de trois kilomètres – (Le dieu de la guerre)/Je ne m'en souviens plus – Des rêves de chute (accidentelle) – De désastre.

Résister ou céder à la tentation de répondre. De cocher (x), d'entourer ⥁, les réponses au crayon. Renoncer aux réponses les plus évidentes pour celles permettant de meilleurs développements. Opter pour certaines (en apparence) en fonction d'une identité (feinte) à la manière du Contorsionniste (faux). Se fendre d'un faux-self pour explorer. A travers/derrière le masque, sa personnalité véritable. Se (re)trouver pris au jeu, de vitesse, de corde d'argent en aiguille d'Al chercher l'adresse, les liens, la sortie. Dans un Labyrinthe de miroirs, un Palais des glaces mental et sensationnel, un Peep-show grotesque et signifiant où se succèdent sans répit de ces saynètes en trois dimensions réalistes semblables à celles qui peuplent Les machines à désir infernales du Dr Hoffman d'Angela Carter –  « les signes parlent. Les images montrent. »

Truffée de problèmes et de solutions, d'images et de réfle(x)ctions, de remèdes et de poisons impossibles à détecter et à distinguer les uns des autres, La Maison des Epreuves est un merveilleux magasin d'écriture qui, à la manière d'un Battle Royale, nous enjoint à choisir pour toute arme un paquetage à l'arrach(é)e – quand il ne nous l'impose pas - sans savoir ce qu'il contient. Avec l'injonction, par tous les moyens possibles et simultanées :
A. De survivre. 
B. D'errer sans fin ni but.
C. De demeurer sur place.
D. De créer, de poursuivre.


La question du choix – kafkaïen, kantien, katchadjien (Quoi faire ?) – impossible à trancher, et celles qui lui succèdent, infinies, indénombrables (Ai-je fait le bon choix ? Ou non ? Est-il irrémédiable ? Puis, dois-je, en faire un nouveau ? Cela changera-t-il quelque chose ? Combien de fois la question initiale et les suivantes se poseront-elles ? Puis-je apprendre de cette expérience ? Si oui, quoi ? Sinon, pourquoi ? Et comment ? La réponse est-elle toujours la même à la même question ? A une question différente ? Chaque question doit-elle toujours trouver une réponse ? Chaque réponse nécessite-t-elle toujours une question ? A quoi bon ? Mais sinon, quoi ? Tout ceci peut-il, doit-il, finir ? Et, si oui, quand ? Pourquoi ? Comment ?) sont le foyer de La Maison, ardent, éternel. Qui fait appel aux divinités chtoniennes et ouraniennes, jungiennes et stenériennes, de l'inconscient, des archétypes, du mythe et de la mystique. 

Sauter dans l'eau et nager pour rejoindre votre ami, dans le but de s'exiler avec lui – Une lumière blanche aveuglante – Pour vous protéger – Des livres de conte – Elles vous rendront incapable de nager – (Vous avez parlé une langue imaginaire)/C'est une malédiction, par définition malfaisante.

Myst-like mystérieux, onirique, énigmatique, monde ouvert, libre en apparence, persistant, virtuel et augmenté, le livre se transforme peu à peu en film interactif où la marge de manœuvre se réduit à vue d'œil tandis que la pensée se trouve comme en sommeil et l'imagination tout à fait absorbée. De même que la plupart des problèmes informatiques se trouvent entre le clavier et la chaise, si la résolution de l'intrigue revient/impute/imput au lecteur, elle provient tout autant de son rapport à l'écran/livre/output qui se modifie. Où est-on quand on joue ? Quand on lit ? Quand on écrit ? C'est encore le type de question que porte en germe La contagieuse Maison des Epreuves. Qui trouve quelques réponses dans cet état intermédiaire régulièrement et parfaitement cerné par Lou, que ce soit dans sa chronique de La Maison ou dans nos Manifestes dans l'antre de L'Ogre, ou encore par Mathieu Triclot dans son ouvrage Philosophie des jeux vidéo (Editions Zones, 2011, Tapez Ctrl+f "espace intermédiaire" dans le lyber).


Bonneteau, tric trac, backgaming, trip à trappes, la Maison dans La Maison peut encore apparaître comme une extension et une déclinaison du Terrain d'essai, lieu du livre dans le livre. Dont on ne sort jamais tout à fait. Où les mises en abîme sont aussi nombreuses que possibles leurs interprétations. Où l'on croise. Les motifs traditionnels et initiatiques des contes et de l'alchimie — le chevalier, la jeune fille, la forêt, la bague, une clé, des malédictions. Les lieux communs propres à La Maison des Epreuves qui développe peu à peu sa propre mythologie — l'enfance, le manège, l'ami imaginaire, le verger, les mains-rêves, l'examinateur. Tout un univers hautement symbolique dont on ne saurait dire si la cohérence, renforcée par la récurrence, la prégnance, la résonance de ces éléments, induit ou suit nos réponses. Et si l'on passe de l'autre côté du miroir, du rideau, de l'écran, ce n'est jamais – comme il se doit – que pour rencontrer – dans un premier temps en tous cas – d'autres reflets et rideaux, s'y confondre et se prendre les pieds dedans.

(Simple indifférence) / Vous recherchez cette catégorie particulière de connaissance de soi que seule une telle situation peut accorder. – Les rêves et les cauchemars à la dérive de ceux qui sont morts avant vous.

La Maison des Epreuves est un livre saisissant. De ceux qui nous envoient dans les cordes — dans nos cordes. Nous renvoient à ce (à quoi) que nous sommes capables de faire (face). En un mot : de concevoir. Maintenant ou plus tard. Un peu, beaucoup, passionnément, à la folie ou pas du tout. Ici pas question de reculer pour mieux sauter, de s'assurer, de s'encorder, de descendre en rappel ou marche. Il s'agit de jouer le jeu, de trouver la faille, de s'y engouffrer et, pour cela, d'user de tous les appuis nécessaires. Pour nous guider dans cette ascension du Haut Moi, Jason Hrivnak possède un sens du déroulé et de la suite dans les idées. Qui sonde le lecteur au plus profond de lui-même pour lui permettre d'établir un état des lieux, de nerfs, d'esprit – check-up/ — point, de sauvegarde, de survie. Nous accompagne dans une plongée au cœur notre architecture intérieure – de nos rêves, de nos cauchemars, de nos expériences limites que l'on s'étonne de retrouver ici – et constructions mentales.

Un transport militaire qui s'est retourné sur la route, son chargement de munitions gisant à présent un peu partout. — Oui. Même si, à vrai dire, je ne me souviens presque rien de mon enfance et des expériences que nous avons pu partager. Donnez-moi des détails. 

Avec La Maison des Epreuves, de la cave au grenier, du ça au surmoi en passant par le moi pour devenir Soi, décidément « le moi n'est pas maître dans sa propre maison » (Freud). A formuler nos réponses, l'on s'étonne. A lire les questions, l'on se transforme. L'on passe. De la troisième à la seconde, à la première personne. L'on est. Pas un, mais plusieurs, personne — No One. L'on devient. Homme, femme, enfant. Le narrateur et son amie, en somme (vous n'« êtes » plus, « vous vous prenez »). Comme pour toute véritable expérience de lecture l'on a beau avoir été prévenu (Glose, de Juan José Saer en est l'exemple le plus flagrant), l'on est toujours confus de s'être laissé confondre et surprendre. Car si, plus que pour tout autre livre, chacun s'embarque dans la lecture, l'aventure, la chronique avec ses références cultu(r)elles et morales, sa sensibilité, propre (Lou encore, Hugues ici, Héloïse ), l'on ne parvient pas à bon port sans anicroche ni accroc. Arrangements, dérangements, dérobements qui révèlent ce que nous sommes, renforcent notre perception de nous-mêmes et du monde qui nous entoure, de ce que nous croy(i)ons (être et avoir) savoir (voir et percevoir).


Je souffre d'amnésie/Le guérisseur va graver une note de musique en référence à l'ouïe, car seules les histoires peuvent me permettre de recouvrer la mémoire – Je ne lui réponds rien, je feins de l'ignorer et poursuis mon chemin – La porte en métal mène à une grotte/le gardien n'a commis aucun méfait : c'est un gardien (faux méfaits, il fait semblant) – Un monde/Le Livre des Epreuves.    

Retour à La Maison. Intersection. Passage de niveau. De la lettre au numéro. Du QCM à l'interro. Où tout demande davantage de réflexion. Où l'on se déprend pourtant progressivement, se surprend à laisser les questions sans réponse. A considérer les questions non plus comme s'adressant à nous, mais comme celles du narrateur à lui-même. Expier, extirper, expurger du cœur et de l'esprit de Fiona, après y être entré, ce qui l'a poussé. Se retrouver à une nouvelle (inter) section où lettres et numérotation se rejoignent. Où les motifs s'interpellent. Où le narrateur ne propose plus, mais pose les choses puis les développe. Nous pousse. Dans certaines directions, en nous demandant de les justifier. A répondre en fonction : De ce que nous avons appris, comme à une interrogation/De ce que nous avons répondu, selon lui.

Nous pousse. Dans nos retranchements, en réaction/A bout, parfois/Vers la sortie, sûrement. Sans pour autant nous laisser de repos. Où l'on se retrouve/sent, amnésique, drogué, suicidaire. En proie à son apparente indifférence. Comme a pu l'être Fiona. Et cependant, si le monde de La Maison des Epreuves, pour être persistant, évolue à l'insu du lecteur, ce n'est jamais sans lui. D'ailleurs le plus étrange, enfin, est la confusion créée par le procédé. Qui amène. A libérer notre imagination. A développer plusieurs histoires en parallèle, an arrière-fond. A multiplier les liens avec notre propre quotidien. A trouver extraordinaire d'avoir vu ce film qui évoquait les mêmes sujets, convoquait les mêmes images. A voir de la sérendipité, de la synchronicité partout, du destin. A réaliser une nouvelle fois la richesse comme le potentiel que recèle le réel. A leur redonner toute leur dimension, à l'image de l'ouvrage que nous avons entre les mains.


Dormir/rêver. Je suis plus à même de passer les tests/Grâce à mon expérience/Je sais distinguer les pièges — Oui/Non/A rien — Affronter le mort et survivre. 

Le livre de Jason Hrivnak se referme comme il s'est ouvert. Sur la magnifique et imposante couverture réalisée, comme toujours, par Arthur Pumarelli. Qui oscille ici entre Tron et l'Art déco. Dont le labyrinthe n'a jamais paru aussi simple qu'au moment où, sortis, l'on cherche à le réintégrer. Au cœur duquel, sous le titre et le nom de l'auteur, apparaît, chose rare et précieuse, celui du traducteur : Claro.

Claro qui réalise ici encore un travail de traduction toujours plus subm/v\ersif, sou(s) ten(d)u par une (seule et même) question — Comment rester immobile quand on est en feu — que l'on retrouve littéralement :
    A. Dans son recueil sorti il y a tout juste un an chez L'Ogre.
    B. Dans sa préface à l'Ogre n° 1 Aventures dans l'irréalité immédiate de Max Blecker.
    C. Dans son dernier roman, Hors du charnier natal, sorti le 4 janvier 2017 chez Inculte.
    D. Dans Animal Machine, sorti chez Actes Sud, mais seulement en arrière-fond.


C'est parfois lorsque le fond, plus que la forme, entrant en résonance avec les cordes les plus sensibles, car les plus intimes, nous intimant de répondre, à poursuivre, à former, formaliser, rejoint ce qui nous anime, qu'il est le plus difficile de répondre à l'invitation qui nous est faite.

Avec La Maison des Epreuves, son seizième opus, L'Ogre fête ses deux ans d'existence avec un roman qui constitue littéralement la quintessence de sa ligne éditoriale, ce fluide insaisissable :
A. que l'on retrouve dans la quasi-totalité des ouvrages de la maison qu'il m'a été donné de lire
B. que l'analyse des structures ne suffit pas à elle seule de définir
C. qui réside dans ce rapport particulier au réel qui le lie à ses lect.eurs.rices
D. qui, elliptique, électrise, catalyse, génère lectures, écrits et réactions en chaîne.

Pour sa première visite à Paris à l'occasion du lancement, Jason Hrivnak s'est livré une nouvelle fois à L'Ogre à l'occasion d'un passionnant entretien que vous pouvez retrouver dans l'antre — « mon livre est une proposition ''Est-ce que tu ne voudrais pas retirer ce masque un court instant, et, au lieu d’essayer à tout prix d’éviter ces choses que tu portes en toi, cette rage, cette violence, jouer un petit peu avec ?''  »

Tandis que vous lisez ces lignes et méditez sur ces considérations, un homme s'avance vers vous. A contre-jour, le visage à demi dissimulé par une capuche, il se présente sous le nom d'Antonio Sapienza. Un nom qui vous semble familier. Lorsque vous lui demandez de se découvrir pour confirmer votre impression, il refuse et prétend être vous. Quelle conclusion en tirez-vous ? 


Texte, photos et photo holographique de couverture © Eric Darsan. Le texte en bleu correspond à mes propres réponses. Le texte en violet est d'Antonio Sapienza. Les photos officielles et extraits en orange sont issus de La Maison des Epreuves © Jason Hrivnak, Claro, les Editions de l'Ogre 2017. Le livre, lui, est, comme tous les ouvrages de L'Ogre, publié sous la licence Creative Commons.