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vendredi 30 septembre 2016

Cendres des hommes et des bulletins, Sergio Aquindo, Pierre Senges

Sous ses dehors de cathédrale, austères et sombres, flanquée de mendiants, Cendres des hommes et des bulletins est un petit bijou serti d'impertinences, coloré et baroque, intellectuel et érudit, drôle et allégorique, dont on admirera le souci du détail. Un camée stupéfiant dont l'image d'Epinal révèle, selon l'angle et la lumière, une infinité de facettes et d'agencements, ferrets pour férus d'h/Histoire/s, servi par un véritable travail de joaillier réalisé et sorti chez Le Tripode le VIII septembre de l'an disgracié MMXVI.

Après Le Bal des ardents de Fabien Clouette, la danse de la rentrée - fête des fous, carnaval et charivari - continue. Du mythe encore, du mème, de l'archétype, du collectif. Où chacun se cherche et s'interroge sur sa place véritable et, en retour, sur la société et l'époque qui la produit, l'empêche ou l'induit. Il faut croire que l'actualité s'y prête, en joue. Feu de tout bois contre dévots, rois et valets. Qui quittent le navire. L'infâme et les infants d'abord. Eloge de la folie et Nef des fous, arches dévoyées de l'élection et de l'éviction. Direction « la forêt profonde comme lieu commun des errances du Moyen Âge sur sa fin (aventures et désœuvrement). »


« Un mystère pour les historiens de l'art. Des mendiants à l'allure désastreuse, portant des queues-de-renard et d'étranges couvre-chefs. D'où viennent ces gens ? Que font-ils là ? »

C'est encore une histoire de f(l) ous. De ceux que l'on montre comme monstres, quand c'est le doigt parfois qu'il faudrait regarder. La poutre dans l'œil du voisin sur la paille. A qui l'on faisait, gardait, autrefois une place, malgré le manque, malgré la peur incarnée. Quid de l'œuf ou de la poule, miroir des princes et aux alouettes. C'est toujours la même histoire, non ? Et ce que l'on en fait : séparer le bon grain de l'ivraie, prêcher le faux pour avoir le vrai. Le style seulement diffère, et les détails – devil inside encore une fois. C'est cela l'important, comme diraient Céline, Gide et Miller, et non l'histoire. Pour autant, celle-ci mérite d'être narrée, et plutôt six fois qu'une.

Il y a six ans donc, Sergio d'Aquindo invite son ami Pierre Senges à s'interroger devant Les Mendiants énigmatiques du non moins mystérieux Pieter Bruegel dont le nom même pose question (Brueg [h] el(s) [?]). Animé par un même « appétit de variation », le second rejoint le premier dans ses « Tentatives d'épuisement graphique » du tableau de /ˈpitəɾ ˈbɾøːɣəl/ (dit aussi Le Vieux ou Le Flamand ou Le voisin de Bosch si l'on veut). Ici encore, si « rien n'est vrai, tout est permis » (comme dirait Hassan ibn al-Sabbah, un autre Vieux, de la Montagne cette fois), si bien qu'il suffit de faire sien, et lien, pour que la magie opère. Que le fait fasse effet et l'effet événement.

« Les Mendiants, Signé et daté en bas à gauche :
Bruegel M.D.L.XVIII »

Six personnages composent le tableau. Six fous avec des numéros sur leur chapeau. Si fou que l'on douterait qu'ils soient faux. Comme des footballeurs, joueurs de soule aux allures d'ivrognes à la sale tronche, la sale trogne, de ceux qui cherchent les pépins, les gnons. De l'air d'en donner, mais de ceux qui se font cogner et s'en cognent plutôt qu'ils ne cognent, si ce n'est aux portes pour demander qu'on leur donne, à défaut de blé, quelques grains pour subsister.

L'1 se tient sur ses mains de bois, moignons en l'air en guise de guiboles. Le 2 sur quatre bâtons plantés comme des racines dans le sol, nez rond comme un genou et genouillère pointue comme le nez d'un pantin. Le 3 sur un pied au moins, les béquilles aux mains, avec sur le dos une capote comme celles de la maréchaussée. Le 4 sur deux pieds, mais deux mains appuyées sur des bâtons, penché comme pour skier. Pour ce qui est du 5, sur les tibias, pics aux mains comme des coutelas, pointu jusqu'au chapeau, la cape tendue brodée de plumes ou de flammes pour s'envoler ou s'enflammer plutôt, flasque au côté, tourné vers le passant. Lui, là, qui passe sans les voir visiblement, l'anonyme drapé dans son devoir ou sa dignité, tout à son affaire, qui porte une écuelle semblable à celle qui lui couvre le chef. Mandarin en pantoufle de vair ou chausson, aux traits androgyne, mandarine peut-être, allez savoir.

Ainsi pourrait-on décrire les mendiants dessinés par Aquindo. Qui s'esquissent, se précisent, puis s'estompent à nouveau. Pour laisser place au texte de Senges, qu'ils illustrent tout du long et qui les voit en retour évoluer. Jusqu'au 7 qui les verra de nouveau, pour de bon, réunis et libérés dans de fascinants et hermétiques stratagèmes aux allures de ballet.

« Et cherche qui veut son portrait :
Qui ne se trouve dans ce livre
Hardiment prétende qu'il est
Exempt de marotte et bonnet. »
(Sébastien Brant, La Nef des fous, ed. 1499)



« Pour désigner un pape parmi les candidats, il faut la volonté divine, la grâce du Seigneur descendu par la cheminée. »

Echos de la Fête des fous. Irrévérencieux rituels, pratiqués et jugés comme tels. Syncrétisme de saints crétins et naïveté de gentils fidèles. Le singe capucin et l'abbé Cauchon, grillé à point, à peine à peine. Usurpés bombardés usurpateurs, ibis cuspide et Ubu rois. Héroïque fantaisie médiévale à la faune fantastique, coterie héraldique où se côtoient ânes, fouines et fanatiques sur fond de gueules hermétiques. Où la nature détermine la fonction, et la fonction étant ce qu'elle est, absurde et arbitraire, on n'est moins bien loti que chez les grands. Invariablement ça picole, ça copule, ça (t) ripaille. Lat(r) inismes, bedeau, burettes, groupillons de goupillons. On imagine la Cène : en filigrane (où le regard se porte sur le faussaire) la haine de soi, le ressentiment, le trafic d'indulgences. Transvaluation encore, à son apogée. Vision très nietzschéenne de la charité chrétienne. Antéchrist superstar.

« Il a suffi d'une voix pour commettre l'erreur d'élire au trône suprême (on l'appellera ainsi) un parfait idiot à tête de poire. »

Conclave, reliques lyophilisées, sous-pape qu'on vexe et autoclave. C'est ainsi que Salvatore Plombo, champion devant l'Eternel, ennemi des Gibelins « avec les guelfes blancs, avec les guelfes noirs », évincé par erreur du siège pontifical — errare humanum est — se fait antipape afin d'empêcher son adversaire de « tripoter l'anneau » du Seigneur. Sylvestre IV [3 ?] VS Célestin VI [5 ?]. Echos en corps, alliances contre nature, des mécontents, des frondeurs, du peuple — le temps d'élire, d'évincer, d'éviscérer, allons. Pape au balcon, Noël au tison. Tortures et népotisme. L'on croît encore, peut-être à tort, tirer le bon numéro, le 6, en complémentaire. L'antipape rongé par les mitres et sa joyeuse petite bande de pèlerins et pérégrins font l'inventaire : des coiffes en veux-tu en voilà, des gamelles, des béquilles. Imagier des clodos, reliquat d'éclopés, échos du musée de Cluny sans panneau ni cartouche, chapeau ni cartel. Jusqu'ici le chemin n'est pas balisé, la terre n'est pas pavée, pas ferme : elle est battue.

« Il se sont égarés assez souvent pour devenir, dans les forêts continues, des spécialistes de l'égarement. »

« L'époque est difficile », ça guerroie à tout va. Principautés, tyrans e tutti quanti, tintouin et tintamarre. Du Prince de Machiavel à l'Utopie de Thomas More, de la Flandre à l'Italie, via la voie a-TAVique qui passe par Turin, mène à Rome. Où les pouvoirs s'entremêlent, divisent et multiplient les pains. On parle Armagnacs et autres poisons. VII le second, pas barbare pour un sou, nous sert la même soupe : il est investi, le Seigneur est avec lui, dévots et des ânes l'entourent. Alaeddin I, sultan un peu Bouddha, s'en va quant à lui à la rencontre de ce « peuple à l'intérieur du peuple » qu'il désire (re)connaître. Les chiens aboient, la caravane papale manque de trépasser. Bérézina du bénédicité, ombre du 5, du 1, silhouettes. Apparition inexpliquée. Du marchand d'E/Anvers, qui réunit tous les pouvoirs au sein d'une société médiévale, patriarcale et féodale qui s'installe à demeure. Banquier, trader avant l'heurt, « représentant d'un monde abscons, un monde de mœurs inexplicables (comme toujours, au lieu de les expliquer, on se contente de les admettre) ».


« A six ans Jacinta joue à la guerre à genoux sur une couverture : des soldats de mie de pain serrée entre les doigts puis roulée dans la paume »

Art de la guerre et de la paix, autodafé et édition. L'on débat encore de la double nature du christ, de sa présence et de la transsubstantiation. Envisage la mort et résurrection ratée des corps à demi morts des mendiants. On lit. Le Testament, L'Ancien et Le Nouveau. Saint-Michel et Augustin en intra, dans le texte, sans les cookies de l'hyper. Guillaume d'Ockham sans le trouver rasoir. Au milieu paraît Jacinta 1ère, Reine d'Angleterre, que l'on ne reconnaît pas (effet graphique d'une loi sadique) et qui, selon les versions, se distingue ou non. L'on pense à Cléopâtre et César avant même de se l'entendre lire, à Shakespeare. Un détail extrait parfois contient tout un monde, comme cet étui qui contiendrait une boussole, moment clé au beau milieu, ou presque. Qui charrie, vraiment. Et avec elle les Grandes découvertes, en avance sur leur temps. Que l'on projette cette histoire autre, alter et uchronique, cet itinéraire bis - Repetitae placent.

« Avant de s'en prendre à des bibliothèques, elle apprend à déchiffrer les mots sur une page : la nuit, à la lampe à huile, d'abord en tirant la langue, puis en se mordant la joue, puis finalement en fronçant les sourcils, ce qu'elle aurait dû faire depuis le tout début, elle s'initie dans la solitude, une solitude encombrée d'analogie. »

A travers cette folle équipée, Senges et Aquindo décrivent sans égard une époque aux chairs et mœurs frappées d'infamie, pétries, pourries par les clichés, un Moyen-Age grotesque et sale qui possède pourtant l'art et les manières nécessaires à établir lui-même son image. Fin de l'histoire, les personnages, effacés devant l'abstraction, sont remplacés par leurs numéros pour ressurgir, monstrueux et fidèles à eux-mêmes avant tout, du moins à l'image que les auteurs s'en font. Qui rappelle un peu les Gueules cassées de Françoise Hoffmann à qui Andréas Becker a donné une langue nouvelle à travers un ouvrage que j'ai découvert il y a peu et dont les photographies sont malheureusement trop réelles et trop dures, à mon sens, à mon goût - même si le travail est méritoire et peut-être même nécessaire - pour que l'on puisse s'attarder dessus. Ici ce n'est pas la chair crue, le festin nu, que l'on convoque, mais la beauté des Versions de la toile, écran déjà, qui nous parlent d'un temps que les moins de cinq siècles ne peuvent pas connaître, si ce n'est indirectement.


« Selon certains iconographes, la toile serait la représentation par cinq ou six acteurs du Bal tragique des Ardents, devenu une tragicomédie. »

A la lumière de l'Histoire et de l'ouvrage de Fabien Clouette, ce Bal des ardents nous est connu, qui nous invite à repenser la véracité des Versions comme des Echos, établis à grand renfort et contreforts d'autorité contrefaite. Sur ce que pourraient être ces Mendiants. Par ordre d'apparition : Sylvestre IV, Philippe VII, Jacinta 1ère, Alaeddin Ier, Hans Van der Dingen, Anonyme. De disparition : graciés, danseurs, invalides de guerre, papes et rois, chercheurs d'or et d'eau, prophètes et universitaires. Reste que la Fête des fous a réellement existé, qui existe toujours. Les noms de lieux, de livres, de gens, qui nous paraissent (paresse sans doute), les plus improbables, également. Existent Dendermonde, Waalwijk, Koudekerk aan den rijn. Existent aussi la Foi des choses qu'on n'aperçoit pas, le Proslogion, le Docteur Slop et La couronne des chroniques. Ont existé Merlin Cocaïe et Zébulon, les VII Charles et Philippe. Exit toutefois, gardé, au secret, le christ de Marcion (« le contraire d'un Fils à papa : un Christ débarrassé de Deus Pater »), solaire, souriant. Du moins dans la version officielle.

« Les chiffres sont faux, mais donnent toujours une idée des grands nombres »

Nombre d'or et de gens, taux d'usure démesuré, mise en coupe réglée et élevage intensif dénoncés depuis Thomas More, troupes et morts par milliers, millions, billions de billots, de corps débiteurs débités. L'on suit. Sylvestre dans les forêts, à la Thrace sur les chemins de la Fortune, cherche l'issue dans les livres de compte, l'échappatoire à la pétoire, en attendant le Grand Soir, le Printemps. L'on établit des plans concrets sur la comète, révise son histoire, subit sans le vouloir ni le savoir vraiment — il faudrait voir ailleurs, si l'herbe, la main, la langue sont plus ou moins vertes. La dureté d'Anvers l'hiver, l'ire anversoise et les autres. Les journaux qui intiment, les ordres comme on y entre, s'engage, s'exécute. L'actualité comme une prophétie, Notre-Dame et ses oracles, qui annoncent la fin, appellent au renoncement, s'allient aux forces de l'ordre et du contrôle social qui chasse les récalcitrants. Circulez, il n'y a plus d'avoirs. Après avoir passé la nuit debout à faire les fous, l'on annonce la fin de la Fête : il faut aller se coucher maintenant.


« Et pourquoi pas se noyer tous, spectaculairement ? »

Aux fragments, reconstitutions, interprétations, filtres, strates et roches sédimentaires des différentes subjectivités qui ont apporté leur touche au tableau de l'Histoire, Senges et d'Aquindo rajoutent la couche, triviale et fantastique, médiévale et contemporaine, qu'ils tiennent pour acquise, élaborée, alter-native, comprise comme pur produit de leur imagination. Un peu à la manière de marginalias (ces enluminures des copistes en marge des écritures) qui auraient muté, permuté avec le corps du texte, pour mieux donner à voir ce bestiaire autrement fantastique, encyclopédique et rabelaisien, qu'elles constituent en vérité. Par cette Fête des fous mise en abyme, les auteurs (v.1160, du latin auctor, « celui qui accroît [augere], qui fonde. »)  appellent, convient le lecteur, le lecteur, le critique, l'exégète – que sais-je, suis-je encore - qui sommeille en chacun à faire de même, quitte à se perdre dans l'interprétation. Car parfois, lorsque tout est vrai, ou passe comme tel, plus rien n'est permis. Que la réalité étroite et mensongère qui passe pour le réel.

« La vérité est plus tordue — ça, on le sait, toujours, la vérité est plus tordue, plus tordue qu'elle-même. »

Sur la trame conjuguée de deux époques, du lavant et de l'apprêt, Sergio Aquindo et Pierre Senges signent avec Cendres des hommes et des bulletins un très bel ouvrage, almanach et chronique, emblématique dans la forme et le fond, de leur œuvre et de la maison, fidèle à la devise des éditions Le Tripode : Littérature Art Ovni. VI chapitres, VI personnages dont Anonyme XVIe, et XXXVI stratagèmes + I composent ainsi ces trois cents (CCC) pages dont près de cent illustrations en noir et blanc — une trentaine de simples et autant de doubles —, remèdes et potions à cet esprit du temps (Zeitgeist) sur fond d'asinités (sage folie et folle sagesse, ignorance et érudition ). Dans cette histoire de fous, plus que la proportion, c'est la subtile alchimie entre ces deux Imaginaires créateurs d'univers parallèles — évoquant la rencontre de Corto Maltese et du Baron Corvo, de François Schuiten et de Jacques Abeille — qui saute aux yeux, mélange (d)étonnant qui dépasse la somme des parties pour créer un monde tout à la fois étranger et familier, singulier et commun à tous.

« Le jour des Fous, quand l'esclave devient roi et le roi cordonnier, l'homme situé à mi-distance entre la vérité et le mensonge n'a pas besoin de changer de place. »

Il resterait encore à donner sa propre Version de la toile. En puisant si l'on veut dans l'imaginaire collectif. A voir dans ces Mendiants, ces vagabonds, mettons : 1 un bûcheron de fer blanc 2 une princesse ou, si l'on préfère, une sorcière bonne ou mauvaise en fonction des points cardinaux 3 un épouvantail, 4 un lion, 6 une jeune fille et 5 son petit chien Toto. D'ajouter un chemin de brique jaune en guise de fondations. Et de construire là-dessus son intrigue. Et si l'on Oz, si l'on est assez bégueule, pour se jeter corps et âme sans se perdre dans ce carnaval impressionnant dans sa forme, mais familier au fond, nul doute que l'on découvrira ce qui se cache derrière le rideau, la trame des maîtres Pierre, Bruegel et Senges, et de Sergio Aquindo.


Vous pouvez retrouver toutes les informations et recensions de Cendres des hommes et des bulletins sur le site du Tripode, Sergio Aquindo sur son merveilleux blog et le rencontrer aux côtés de Pierre Senges le Ier à Paris, le VI à Ptyx, le VIII à BruXelles. Enfin remue.net propose un dossier complet consacré à Pierre Senges, notamment grâce au remarquable travail de longue haleine de Guénaël Boutouillet.
Texte et photos © Eric Darsan. Vidéo officielle et extraits issus de Cendres des hommes et des bulletins © Sergio Aquindo, Pierre Senges, Le Tripode 2016.

mercredi 16 mars 2016

Le Monde des contrées, Les 400 coups & Eric Darsan

Demain 17 mars sort Le Monde Des Contrées, introduction à l'univers des Contrées par vingt artistes et un critique littéraire, une présentation générale du cycle des Contrées dont j'avais abordé les premiers volets avec vous ici même pour la première fois il y a un an déjà et que j'ai eu le plaisir de réaliser depuis avec le collectif Les 400 Coups et les éditions Le Tripode.


Pour une fois je laisse la parole à d'autres, en espérant que le livre vous plaira et surtout, comme je le disais , qu'« il étendra à travers vous le lectorat de l'auteur et de son éditeur parce que c'est un peu l'idée avant et après tout. »

1— Présentation de l'éditeur : 

« Le 17 mars, tout le cycle sera réuni au Tripode, avec l’édition ou la réédition de 4 opus. À cette occasion, les éditions Le Tripode éditent un petit beau livre qui a autant valeur de point route pour les aficionados que d’introduction pour les curieux novices : Le monde des contrées.

Anna Boulanger, Le domaine abandonné

Au milieu des années 70, à la manière d’un rêve, Jacques Abeille s’engageait dans l’exploration d’un monde imaginaire en écrivant un roman : Les Jardins statuaires. Depuis, de livre en livre, s’élabore l’univers extraordinaire des Contrées, avec ses règles et ses fantasmagories. Que ces vingt artistes-sérigraphes soient ici nommés : Anna Boulanger, Loïc Creff, Sylvain Descazot, Marie Drancourt, Julien Duporté, Anthony Folliard, Julie Giraud, Sophie Glade, Eléonore Hérissé, Audrey Jamme, Matthieu Lautrédoux, Brutt, Julien Lemière, Eric Maher, François Marcziniack, Lilian Porchon, Estelle Ribeyre, Antoine Ronco, Olivia Sautreuil et Nicolas Thiebault.

Concomitamment à ces parutions se tiendront un nouveau colloque à la Bnf, une grande soirée de lecture à la Maison de la poésie et une exposition au Point Ephémère. »

Lillian Porchon, Le Prince
2— Quelques extraits :

Je vis de grands champs d’hiver couverts d’oiseaux morts.
Leurs ailes raidies traçaient à l’infini d’indéchiffrables sillons. Ce fut la nuit.
J’étais entré dans la province des jardins statuaires.

« Lorsque l’on aborde Les Jardins statuaires, on est saisi d’entrée par une sensation de dépaysement, l’étrangeté des détails, la profusion et la richesse de leurs descriptions minutieuses, la progression labyrinthique du récit, son aspect fantastique, emphatique et poétique (…) roman d’initiation, roman d’aventures qui flirte avec la fantasy, roman classique dont la beauté et la pureté relèvent de l’épure comme de l’architecture, Les Jardins statuaires est le fruit d’un impressionnant travail de pensée, de recherche, de rêverie et d’écriture. Porte d’entrée du cycle des contrées, le roman soutient par son pouvoir d’attraction le déploiement d’une œuvre monumentale. »

Le Prince, illustration par Lilian Porchon

« Le cycle des contrées est indissociable de la géographie de ses territoires, qui lui donne une consistance concrète et saisissable. Nous pouvons en mesurer l’étendue, bien que l’action du Veilleur du Jour se situe essentiellement à Terrèbre. Bordé à l’ouest par l’océan sans fin, à l’est par le Fleuve mort, au nord et au sud par deux déserts, ce monde ne paraît offrir que de sinistres perspectives. Mais le roman recèle une multitude de toponymes empreints de légendes rapportées à la capitale par des exilés tels que Barthélémy, et qui promettent maintes péripéties au lecteur et voyageur qui quitteront Terrèbre pour s’aventurer dans le reste des contrées… »

« À travers les barbares et tous les exilés de ce roman, Jacques abeille interroge de façon intemporelle les tensions entre culture et civilisation, individus et sociétés. »

Le refuge du prince, illustration par Anna Boulanger

« Suite naturelle au roman Les Barbares, La Barbarie expose une civilisation très différente, qui méprise les mots et ne connaît que l’oppression. Cette dernière s’exerce à tous les niveaux, sur le corps humain comme sur le corps social, sur l’espace privé comme sur l’espace public. Elle dicte les normes qui s’appliquent aux bâtiments comme aux comportements. Au besoin, elle utilise la censure ou la répression, recourt à tout un arsenal de médecins et psychiatres, de médicaments et drogues, de discours spécieux. Ceux qui se retrouvent soumis à ce long processus de déshumanisation, privés de leur libre arbitre et niés dans leur existence propre, deviennent l’instrument du pouvoir. »

Le domaine du faiseur de nuages, illustration Mathieu Latrédoux

« Périple mirifique illustré des dessins de François schuiten, hymne à la liberté, Les Mers perdues invite à la contemplation et au songe.. Les longues et belles descriptions des ruines introduisent une méditation sur les civilisations disparues et révèlent finalement les origines des contrées. »


Le Monde des contrées, Essai illustré 64 pages, Prix: 7,00 €Pour le découvrir en 3D, cliquez ici
Vous pouvez retrouver d'autres photographies illustrant le travail de sérigraphie sur la page Facebook des 400 Coups de L'Atelier du bourg, et le corps du texte, présentation et analyse, sur ma page et sur Pinterest. Pour le reste, rendez-vous au Salon du livre et en librairie !

jeudi 1 octobre 2015

Archives du vent, L'Invisible dehors, Pierre Cendors


Labyrinthique, onirique et méditative, chamanique et médiumnique, évanescente et granitique : telle est l'oeuvre de Pierre Cendors que l'on découvre à travers ces Archives du vent, jeu de solitaire mouvant et émouvant, étrange et fascinant, de casse-tête et de patience, sorti au Tripode le 17 septembre 2015.

« Est solitaire celui qui dit Je avec autorité et croit ce qu'il dit. Est solitaire celui qui vit en sécurité dans ses pensées. Est solitaire celui qui voit le monde à travers elle et ne voit qu'elles. Storm, lui, voyait au-delà ».

Fondu au noir. C'est encore peu de le lire, il faut le voir pour le croire.


Artiste tardif aussi discret qu'insaisissable, Egon Storm est l'inventeur d'un nouveau genre cinématographique basé sur un procédé exclusif d'archivage numérique - le « Ciné Art-chive », ou « Movicône » - permettant de faire jouer les morts.

Marlon Brando, Robert Mitchum, Louise Brooks surtout, ou encore Adolf Hitler, qui peuplaient jusqu'alors l'imagination de ce cinéaste hors du commun et du temps, reviennent ainsi sur le devant de la scène avec une telle véracité que leurs rôles antérieurs passent pour composés et compassés. En l'espace de trois films – Nebula, La Septième Solitude et Le Rapport Usher – et d'un document audio retraçant leur genèse, transmis à cinq ans d'intervalle à Karl Oska, ancien camarade propriétaire d'un ciné-club - « l'apprenti sorcier du cinéma islandais » devient à proprement parler une légende.

C'est à l'occasion de ce dernier document qu'Oska découvre l'existence d'un quatrième film inédit intitulé Solness, en même temps que celle d'un certain Erland du même nom auquel Storm s'adresse. Commence alors une véritable enquête visant à faire toute la lumière sur les éléments passés et présents de la vie d'Egon Storm, camera obscura - salle obscure et chambre noire à la fois – au sein de laquelle celui-ci développe et projette les films qu'il conçoit. Une investigation qui constitue également une formidable mise en abyme du travail de création en interrogeant la part du déterminisme et du libre arbitre, du réel, de l'imaginaire et de l'identité, à travers un récit à tiroirs, eux-mêmes à double-fonds, magasin d'écriture où l'on retrouve pêle-mêle un carnet de moleskine, une déesse en terre cuite, un Berreta, la date de l'équinoxe - à laquelle j'ai moi-même commencé la lecture de l'ouvrage – et ce grand poème qui s'intitule
 


Illustrant cette boîte de Pandore, la photo de Louise Brooks qui se dévoile, dame de pique au regard acéré dont l'image est inversée au verso. Au cœur de ce miroir, trois cents pages de blancheur noircie réunies coupées au montage par des intertitres à la manière d'un film muet. De l'ensemble se dégage le parfum nostalgique et suave de cet « autre réel » qui, désert, attend la venue de cet homme qui lui ressemble, à mi-chemin entre Borgès et Fellini. Cet homme c'est Egon Storm, réalisateur des Best films never made, envoûteur ou visionnaire, chaman ou meurtrier, qui se dédouble, s'autocite, se carapate derrière ses livres pour mieux s'exhumer et disparaît pour mieux se trouver, amateur de théâtre et de films noirs qui, tel Corto Maltese, réunit à la fin de l'envoi ses personnages restés sur la touche. A moins qu'il ne s'agisse de Pierre Cendors lui-même, auteur et archétype du Voyageur sans voyage et de L'homme caché, prestidigitateur qui s'écrit Goodnight Houdini et Adieu à ce qui vient avant de réapparaître plus loin.

« Avec Storm, vous le comprendrez bientôt à votre tour : plus une chose semble certaine, moins vous en êtes possédé de la certitude ». Ainsi, pour solitaires que paraissent ses personnages – témoin Solness, cet « autre solitaire » - tous demeurent liés, se fondent et se confondent, au point de nous faire oublier qui est qui. (« C'est moi, songea Strom. C'est moi, songea Erl. - Ni l'un ni l'autre, ajouta une voix. ») Au gré des changements de focalisation, Pierre Cendors - ou Egon Storm, qui sait ? - se glisse ainsi avec la même aisance dans la peau du jeune Erland en mode Kennedy Junior fin de siècle (« ce type, seul sur son banc, le genre à se faire dépouiller et s'en foutre, c'est moi, enfin, c'était moi cet après-midi là ») que dans celle de Straum et de Storm. Qui, acteur, scénariste réalisateur et metteur en scène, fait dire à l'un de ses personnages « Nous courons tous comme des acteurs dans un putain de film d'action sans scénario » pour mieux y remédier, à sa façon.



« Mon histoire n'est pas un roman [...] C'est une formule talismanique pour sortir du monde sans en sortir ». Magie opératoire, rituelle, combinatoire et à « géométrie aléatoire », le cinéma permet à Storm comme à Cendors tous les ralentis, accélérés, marches arrière, arrêts sur images, contre-plongées. Sans omettre pour autant l'importance du hors-champ et des souvenirs-écrans, il impose au spectateur d'adopter le « recul nécessaire » pour apprécier la profondeur de champs investis, l'éclairage et la variété des points de vue ainsi offerts. Si les synopsis des films de Storm ont la force du court métrage, l'enchaînement des chutes et des univers, le sens du dialogue et de l'image, révèlent l'étendu des talents de nouvelliste, de poète et de romancier de Pierre Cendors qui nous livre un roman que l'on aimerait voir adapté sur grand écran tant son écriture fait tour à tour et sur tous les plans la part belle à l'imagination et au vide, à l'immobilité et au mouvement.

« Mon œuvre est toute ma géographie et chaque volet de la trilogie, la cartographie d'un autre réel. » Un réel sensible mais fugace, construction immuable, multiple, poreuse et minérale, château de cartes aux escaliers d'Escher, tour lunaire d'ivoire et d'hiver, palais des vents où la dureté de la glace disparaît sous les doigts du visiteur errant, l'obligeant à revenir sur ses pas pour ramasser les cailloux laissés à son intention, à se frayer un chemin parmi les ruines, à rétablir l'équilibre de cette architecture mise à mal grâce à une « carte mentale » établie progressivement. Un roman-monde, plein, possible et mémoriel, qui rappelle évidemment Le cycle des Contrées de Jacques Abeille, son univers échoïque et labyrinthique, sa maîtrise de la langue et de ses différents registres, l'« érotisme tellurique » et la disposition des Jardins statuaires, Le voyage du fils et cette « légende noire », enfin, qui entoure l'œuvre de Maître Jacques et, à travers celle du mystérieux Egon, celle de Maître Pierre que je vous invite à découvrir aujourd'hui.



« Tant que tu peux revenir, tu n'as pas vraiment fait le voyage » déclare Roger Munier en épigraphe des Archives du vent, qui rappelle également, dans ses thèmes et questionnements, Les Chemins de retour d'Alfons Cervera. « Il m'avait fallu attendre plus de vingt ans avant de comprendre que, par réalité, on me désignait l'impasse quotidienne dans laquelle vivre et, par monde, l'endroit où cette (dés) intégration organisée avait lieu ». Et c'est peu dire qu'il faut lutter, non seulement pour revenir à ce que l'on a fui - « La réalité, la vie, le monde- la feinte trinité » - mais aussi pour quitter cet univers interlope, inépuisable et magnétique, littéraire et cinématographique où règne l'intertextualité. Alors, n'attendez plus. Entrez dans cet étrange ouvrage qui allie la magie et la science, la pensée et la vision. Venez vous initier aux mystères de l'Oracularium, du Pandoracle et de l'Holoscope, de « l'arythmétique nihiliste » et du « dorveil » en compagnie de Storm, de Solness et de la sybilline Caxandra. Embarquez pour cette Nova Terrae, monde persistant où se rejoignent la fin et le commencement, cet « autre réel » qui se nomme

 
L'invisible dehors

« Comme Magnus Morland, je ne viens pas en Islande pour les appâts touristiques, sa culture ou même son histoire […] Je viens pour rejoindre l’autre côté d’une vision qui m’habite depuis de longues années. » Journal de voyage et d'écriture, prélude ou spin off des Archives du vent joliment publié par les bien nommées éditions Isolato au printemps 2015, L'Invisible dehors, carnets islandais d'un voyage intérieur, raconte l'expédition menée par Pierre Cendors dans le cadre des Archives. Or, sitôt parvenu à destination, le voilà qui cesse d'écrire, oublie ce pour quoi il est venu, ressent la nécessité de se dépouiller des oripeaux de « l’affairisme amnésique » de nos sociétés avant de parvenir à consigner par le recours à la poésie et l'aphorisme cette expérience aussi personnelle que professionnelle. « Le reste viendra plus tard » déclare-t-il alors, qui mène à d'autres lectures, à la réécriture, à l'écriture, enfin, des Archives du vent.

« On habite tous, pour le moins, deux mondes ou deux réalités : le monde des choses immédiates, communicables […] et l'autre monde, le monde intérieur, insaisissable. » Espace conceptuel et poétique entre l'hors et l'en, peuplé de songes et d'instants marquants, L'invisible dehors constitue la matière brute, génétique et originelle, en fusion, qui alimente les Archives. Un voyage vécu et rêvé à la fois où, sous « l'autorité invisible » d'Egon Storm, tout est synchronicité, Pierre Cendors cherchant sans relâche cette « voie de communication avec l'univers » à travers la magie, naturelle cette fois, du « langage sauvage du dehors ». Un langage contenu dans l'infinie présence du paysage comme présage, entre « silence indicible » et « vacuité sonore ».



« Pour le romancier comme pour le poète, faisant soit œuvre d'imagination, soit œuvre de vision et, idéalement, l'un et l'autre, tout fait sens. » De L'Invisible dehors aux Archives du vent, de l'Irlande à l'Islande, coexistent ainsi une multitude de chemins, ceux de Milosz et ses Sept Solitudes, de Kenneth White, d'Artaud, de Borges ou de Georg Gudni - peintre fascinant dont l'évocation envahit progressivement tout l'espace de ce court mais dense ouvrage qui tente de saisir la matérialité propre à la géographie intérieure – qui, tous, mènent à un seul homme : Magnus Morland, obscur figurant des Archives qui « recule obscurément en lui » et « lit à rebours » les citations contenues dans ce récit. « Je progresse autant que je reviens sur mes traces » nous confie mine de rien Pierre Cendors à l'issue de son voyage, éclairant d'un même coup de projecteur le vrai visage du personnage et la construction en double hélice des Archives.

« Que vient-on chercher au bout du monde, là, où l'homme n'est pas ? Cette méditation, qui ouvre et clôt mon dernier roman, ne m'a jamais concerné aussi directement qu'aujourd'hui. Preuve, encore une fois d'une complicité “'professionnelle”' entre la fiction et la réalité. » L'invisible dehors, ces archives des Archives, auraient pu rester inédites, à l'instar de ces notes de lecture ou de ce travail préparatoire perdu dans les méandres de la rédaction, si la vie de Cendors comme la mienne ne se fondaient dans le noir de l'écriture. Dans cet autre invisible, cet autre dehors, cet « autre réel » encore, que celui où j'ai lu L'Invisible dehors, vu Paris Texas et Vertigo, pré-vu Le Septième sceau, Les Ailes du désir ou Horizon perdu, pièces communes de nos univers respectifs dont l'appel m'a conduit à condamner certains titres de la rentrée que j'avais prévu de mettre en lumière mais que vous pouvez retrouver en partie ici.


Ainsi, comme passent les heures, de tout ceci ne demeure, à quelques jours de l'automne, qu'une feuille, une seule pour une fois, consacrée au Tripode. Une seule quand il en faudrait au moins trois de plus, une par sortie de ce mois, une par mois qui nous sépare de la dernière consacrée au cycle des Contrées de Jacques Abeille que nous retrouverons très prochainement. Une forêt de feuilles en vérité, quand il s'agit de présenter ce monument à lui seul que constitue ce « grand livre du vent » que sont les Archives du même nom et, en complément, cet « autre solitaire » incarné par L'Invisible dehors qui le précède.

Sur ces bonnes paroles qui en appellent d'autres encore, je vous retrouve dès la semaine prochaine pour une chronique exceptionnelle, exécutée sans coup férir ni filet, à deux voix et à quatre mains, par Lou (toujours aux commandes de ses Feuilles volantes et désormais chroniqueuse pour Un dernier livre avant la fin du monde) et moi-même dans l'antre de L'Ogre : celle du formidable Cordelia la guerre de Marie Cosnay.

Crédits Textes et illustrations © Eric Darsan, Pierre Cendors, Le Tripode, Lars Bohman gallery

vendredi 19 juin 2015

Les Barbares, Jacques Abeille

Après un mois d'avril dédié à la musique, après un mois de mai rétrospectif commémorant les cinq ans du blog, après la présentation de la rentrée littéraire le Tripode et Verdier, nous poursuivons enfin notre belle série commencée à l'aube du printemps et consacrée au cycle des Contrées de Jacques Abeille édité par Le Tripode avec Les Barbares.

« Ils n'arrivaient pas seuls mais eurent tôt fait d'être les maîtres ». Aussi, après avoir été autant pressentis que craints dans Les Jardins statuaires et Le Veilleur du jour, Les Barbares qui donnent leur nom à ce troisième volume du cycle des Contrées occupent désormais Terrèbre, la capitale. 

Offerte à eux par des manigances politiques, des soldats séditieux et une population par trop licencieuse, la ville déchue dont l'auteur nous décrit la vie quotidienne est tout d'abord le théâtre des faits et gestes des nouveaux venus. C'est ainsi que nous découvrons, quoiqu’étrangers encore, avec tout le lot d'interrogations et d'incompréhension qu'ils suscitent, les envahisseurs dans leurs œuvres et dans leurs mœurs, leur souveraine indifférence à la concupiscence, leur dédain des richesses, leur équanimité tandis qu'ils redessinent le maillage de la capitale au mépris des citadins et tribuns survivants corrompus par la peur et le vice. 

L'exposition de cette société nouvelle, par un procédé qui rappelle celui des Jardins, nous parvient grâce au narrateur, professeur élève d'Evariste Destrefonds que nous avions rencontré dans le Veilleur et qui, pour mémoire, nous mettait en garde contre l'agitation politique. Soucieux de faire prévaloir le rêve et le jeu contre « l'esprit de sérieux utilitaire », ce dernier charge notre héros d'apprendre la langue des barbares puis de traduire le dernier livre des Jardins statuaires remis à lui par un mystérieux cavalier. C'est alors que se rejoignent la légende des Jardins, celle du voyageur et celle du Prince des steppes qui entend coûte que coûte retrouver celui-ci grâce à notre narrateur qu'il entraîne avec lui dans une formidable équipée à travers les Contrées. Un voyage fantastique qui nous mènera à l'origine des Barbares, du Veilleur et, peut-être, à celle du premier voyageur, des Jardins et des premières statues.


Plus que jamais au sein du cycle des Contrées, il y a ici des histoires de mémoire, d'échos et de miroirs, des rêves de petits garçons et de grands hommes, de petites filles, de femmes et d'amazones, d'iniquités et de vengeance, de promesses, de légendes et de prophéties, d'amour et d'amitié, de vie et de mort, de voyageurs et de livres rencontrés ou attendus. Nous retrouvons également la guilde des hôteliers, les forestiers, les bûcherons et les charbonniers, mais aussi les bergers, les pêcheurs et, bien évidemment, les jardiniers : tout un monde organisé, codifié, constitué de rites et d'animosités ancestrales. Nous renouons avec le rôle initiateur de la femme concernant tout ce qui touche au corps et au cœur (« Vous comprenez, ce sont les mains d'une femme qui donne sa peau à un homme. »), celui de l'épouse, celui plus particulier encore de la nourrice et, avec elles, la question de prostitution, de l'infidélité, de la jalousie, des liens et du sang, celle de la virginité perçue très intelligemment comme un problème d'homme, comme dirait Ferré au sujet de la mélancolie et de la tragique « maladie à la mort » qui touche parfois les amants.

Aussi Les Barbares, à l'instar de ses précédents, est-il un roman tout à la fois tragique, épique, enflammé, drôle, romantique, érotique, intelligent, réfléchi et rythmé. Les descriptions sont plus variées encore qu'elles ne l'étaient par le passé, plus belles et plus justes, entre le bleu du ciel et l'âpre poussière, le cours de l'eau et la fougère, auxquelles s'ajoutent la question du climat et celle des frontières. L'on retrouve également les rapports étroits qui existent entre l'homme, la terre, la pierre et les statues, les paysages intérieurs et extérieurs, leur influence réciproque, la place des ruines, à mi-chemin entre nature et constructions humaines qui s'offrent à la vue et à l'imagination. Il n'est plus temps de butiner, d'aller à son rythme au gré du monde persistant imaginé par le grand Jacques. On est ici au cœur de l'écheveau, de la toile tissée par Abeille et dans laquelle le lecteur se laisse prendre sans jamais s'emmêler, avec une connaissance plus sûre et plus sympathique des Contrées toutes entières, une familiarité qui cependant se laisse régulièrement surprendre. Les personnages et leurs mobiles sont toujours plus complexes et plus sensibles, les us et coutumes plus étrangers et plus subtils encore qu'il n'y paraît.  

Plus que jamais, la vie intime est au cœur des préoccupations de ce nouveau voyageur, au cœur de ses actions aussi, qui voient jaillir pour la première fois l'érotisme jusqu'ici contenu dans les précédents volets du cycle des Contrées pour s'arrêter cependant, eu égard aux amants, au seuil de ce que l'impudeur amoureuse pourrait plus crûment révéler. Les Barbares constituent ainsi la poursuite dense, riche et prenante, d'une grande épopée, la continuité d'un cycle monumental, d'un grand roman d'aventure labyrinthique et entraînant. Où la fantasy mythologique du Seigneur des anneaux rejoint le mythe dépaysant de Lawrence d'Arabie. Où l'on voit, où l'on vit, à travers des paysages, des visages, des figures, des amours connus mais toujours renouvelés. Où la majesté et la démesure du prince n'ont d'égal que sa folie et ses enfantillages, « l'inconduite des femmes » leur fierté, leur indépendance et leur beauté. Où se pose encore et toujours la question de l'écrit, de la transmission par les livres, gardiens de la mémoire et de la civilisation car, si « la pérennité de la chose écrite peut fasciner bien des gens, elle n'impressionne guère un homme qui agit sans cesse dans le présent ».


Et cependant, parce que « les mots commandent », le secret est souvent de mise, de même que la pudeur, chez ces cavaliers dont la civilité et l'honneur l'emportent souvent sur celle des Terrèbrins et parfois même sur celles du professeur. Et puis parfois, aux détours de cette quête qui prend progressivement l'allure d'une enquête pleine de péripéties, de rebondissements, de mensonges et de dissimulation, de fausses pistes et de faux-semblants, l'on se met à douter. Le voyageur, les Jardins mêmes, n'auraient-ils jamais existé, sinon que dans un livre ? Ce monde ne serait-il pas un rêve et ce livre « l'œuvre d'un fou » ? C'est pourquoi sans doute l'on redoute de quitter celui-ci. D'ailleurs c'est un livre qui se lit d'un trait de carreau, un livre « pour grand lecteur » me disait Lou, un livre dont le rythme nous est dicté par les étapes du voyage, qu'on ne peut lâcher sans risquer d'être lâché par lui. Un livre, enfin, qui vit, qui parle, qui nous entraîne avec lui loin des garde-fous, nous pousse à éprouver notre propre subjectivité, notre propre subjectivité en épousant la sienne.

« Je suis un homme et rien de ce qui est humain ne m'est étranger ». Rarement la phrase de Térence n'a trouvé plus juste illustration que dans l'œuvre de Jacques Abeille, qui met en exergue par l'éclairage des analyses de son narrateur tous les ressorts de la vie humaine et de ses relations à la lumière du Vrai, du Bien et du Beau, avec pour corollaire un profond mépris à l'égard des « garde-chiourmes » et de l'arbitraire, une dénonciation du mercantilisme et des crimes environnementaux. Et puis, à l'instar et cependant à l'opposé du parlenigm d'Enig marcheur, la langue d'Abeille est communicative, incitative. Elle doit être dite pour être ressentie. D'ailleurs à force de lire et d'écouter Abeille l'on serait tenté – tant s'en faut – de parler comme lui. Enfin ces Barbares avec un grand B nous rappellent tous ceux qui les ont précédés, les peuplades nomades, les Vikings, les Berbères, les Sikhs aussi, à la rencontre desquels nous sommes allés lors de notre voyage en Inde l'été dernier, pays dont le souvenir m'est également revenu à l'évocation luxuriante et ramassée d'édifices qui m'ont rappelé ceux de Gwalior et de Khajurâho.

Témoin tardif mais privilégié de l'histoire des Contrées et du Prince, personnage très contemporain en ce qu'il cherche une place qui ait du sens au sein des sociétés qu'il intègre bon gré mal gré et qu'il explore à cette fin, le héros des Barbares nous offre un récit total et vivant constitué à partir du journal qu'il tint, récit où la nostalgie du vieil homme qu'il est devenu le dispute parfois, progressivement, à la vivacité des souvenirs du jeune homme qu'il était. A travers eux, à travers lui, à travers tous les exilés de ce roman initiatique, Jacques Abeille interroge de façon intemporelle, et donc très actuelle, l'évolution de la culture vers la civilisation et les rapports qu'entretient notre société avec ses citoyens et avec les sociétés qui l'avoisinent de près ou de loin. Qu'est-ce que la barbarie ? Où réside-t-elle ? En quoi consiste-t-elle ? Qui vise-t-elle et pourquoi ? Autant de questions qui se posent et se poseront davantage encore lors du prochain volet du cycle des Contrées.


En attendant de retrouver celui-ci, l'édition proposée par Le Tripode et que Frédéric Martin avait déjà menée à bien à l'époque d'Attila, fait ici encore l'objet d'une attention particulière avec cette couverture de Schuiten montrant un feu de camp entouré de cavaliers et de chevaux paissant — « vaguant » pour reprendre l'expression de Jacques Abeille — entre les ruines de ce qui pourrait être l'abbaye de Terrèbre. Ici la carte devient le territoire, que l'on découvre dans son entier à la fin, dont les détails accompagnent à point nommé et très à propos chaque entrée de chapitre, mêlant avec brio la topo et la typographie et traçant des sillons sur la tranche de l'ouvrage.

D'autre part, tandis que l'ordre des parutions autrefois proposé par l'auteur et son précédent éditeur proposait Les Voyages du fils et les Chroniques scandaleuses de Terrèbre à la suite des Jardins et du Veilleur, Attila puis le Tripode ont choisi d'aller directement à la rencontre des Barbares. Un choix très judicieux, ce troisième volet du cycle ayant la particularité de se proposer indifféremment, narrativement et chronologiquement, comme la suite directe de chacun des deux précédents avant d'introduire le dernier tome – les précédents devant suivre, à commencer par la réédition prochaine de la version Schuiten des Jardins — du cycle des Contrées publié par Le Tripode intitulé La Barbarie.

D'ici là, à quelques jours de la Fête qui lui est dédiée, j'ai le plaisir de vous annoncer que nous retrouverons la musique, ainsi Le Mot et le reste, dans moins d'une quinzaine de jours pour la suite de cette autre belle série qui mettra à l'honneur, après le Tome I, le Tome II des Musiques savantes de Guillaume Kosmicki, en vous souhaitant d'ores et déjà à toutes et à tous un bon début d'été.



Extraits et illustrations © Le Tripode, Jacques Abeille, François Schuiten et Pauline Berneron

lundi 1 juin 2015

Rentrée littéraire 2015, Le Tripode et Verdier

Ce matin même, le Lieu Unique de Nantes accueillait la présentation des rentrées littéraires des éditions Le Tripode et Verdier. Un excellent moment animé par Mathilde Azzopardi et Colette Olive, et orchestré par Frédéric Martin afin de dévoiler aux professionnels présents, bibliothécaires et libraires, une sélection de titres plus beaux et plus attrayants les uns que les autres. 

En attendant de pouvoir découvrir tous ces ouvrages en librairie — et certains d'entre eux à travers mes chroniques ainsi que nous le verrons — je vous invite dès ce jour à revivre cette belle matinée à travers cette chronique tout à la fois rétrospective et prospective. 

« L'idée de la rencontre est partie de Femelle du requin qui fêtera son 20e anniversaire à l'automne » explique en guise d'introduction Frédéric Martin, fondateur du Tripode, après un petit déjeuner informel au bar du Lieu Unique où Lou et moi avons eu le plaisir de retrouver Lucie Eple des éditions Le Tripode et Amaury Cornut, biographe de Moondog au Mot et le Reste, et de parler littérature et musique.

C'est en faisant l'inventaire des auteurs interrogés par la revue que l'éditeur y a décelé « comme un hommage déguisé à Verdier », qui possède un catalogue dans lequel il se retrouve lui-même peut-être plus facilement que nulle part ailleurs et dans lequel « pour dire les choses comme elles sont, il n'y a rien à jeter ». Toutes raisons qui ont poussé le Tripode « à sortir de sa citadelle » et à proposer cette rencontre exceptionnelle que j'ai le plaisir de vous présenter à mon tour. 

Les Vertiges de la lenteur, revue La Femelle du Requin. Ed. Le Tripode, sortie le 24 septembre 2015

A l'origine de la revue La Femelle du Requin, une bande de copains fidèles depuis 1995 à la littérature et à leur engagement initial, parmi lesquels Jean-Luc Bertini, cofondateur qui, à chaque nouveau numéro se charge de dresser le portrait des auteurs sélectionnés. Dans cette optique, les rédacteurs choisissent un auteur francophone – ou étranger, mais uniquement s'il écrit dans une langue qu'ils connaissent — de façon à pouvoir l'œuvre complète de l'intéressé avant de se rendre chez lui « à cinq ou six en mode commando après avoir tout potassé pendant cinq à six mois, pour cinq à six heures d'entretiens ».

Le volume que propose Le Tripode à la rentrée se compose d'un petit texte de présentation puis propose vingt de ces portraits. « Vrai manifeste sur la vie », pour reprendre les mots de Lucie, la revue conçoit la littérature « non comme un refuge mais comme partie prenante de la vie, comme forme opérationnelle ». Les membres de la revue furent ainsi parmi les premiers à donner parole à Volodine, alors inconnu.

La femme qui pensait être belle, Kenneth Bernard. Ed. Le Tripode, sortie le 24 septembre 2015.

Pour introduire ce petit livre, Frédéric Martin se propose de décrire, non pas la quatrième de couv', mais ce qu'il provoque en lui, tant « La femme qui pensait être belle fait partie de ces livres qui vous piège ». L'on apprend ainsi que Kenneth Bernard, un des premiers auteurs découverts par la maison, a été porté à la connaissance de l'éditeur par Sholby, devenu traducteur dans le seul but de traduire cet auteur et qui, après avoir cherché un éditeur pendant des années, a su communiquer à Frédéric Martin les livres et la passion qu'il portait seul jusqu'à présent. Après avoir publié Extraits des archives du district en grand format puis en poche, Le Tripode édite à la rentrée ce recueil de textes à la couverture joliment illustrée.

« Culturellement, ses racines c'est l'Europe. D'ailleurs on cite souvent Beckett ou Kafka » quand on parle de l'américain et de ses « textes brefs » qui, plus que des nouvelles, allient une unité d'esprit et de sensibilité qui les rapprochent davantage des fables philosophiques du XVIIIe. Des « leçons de vie » drôles et virtuoses qui nous amènent souvent à associer l'auteur au narrateur et à réfléchir par exemple à ce que signifie vivre avec quelqu'un, avec l'autre. « Pongien de formation », séduit par cet « infraordinaire qui devient sidérant », Frédéric Martin et les éditions Le Tripode vous proposent avec La femme qui pensait être belle de Kenneth Bernard un livre qui, pour n'être pas pour tous, demeure très accessible, et que j'aurai le plaisir de vous présenter plus avant. 


Archives du Vent, Pierre Cendors. Ed. Le Tripode, sortie le 17 septembre 2015

« Quand on établit l'édition princeps d'un ouvrage, on essaie de comprendre, de chercher les lignes de force, puis on parle, avec l'auteur, avec les libraires, entre éditeurs ». C'est alors que l'on s'aperçoit parfois que l'on est en présence d'un de ces rares auteurs qui ne font pas assez confiance a leur livre. Un auteur qui est venu a la maison comme Abeille ou Alexis, avec un imaginaire invraisemblable, dans la lignée des grands.

Et un ouvrage donc, ces Archives du vent, qui évoque Le Manuscrit trouvé à Saragosse de Potocki, où l'on ignore si l'on est dans le roman d'un roman, d'un film ou du scénario de celui-ci et qui raconte l'histoire d'Ego Storm, inventeur du movicon qui, au fait de sa gloire décide de se retirer en Islande avant d'être rattrapé par le souvenir d'un ami. « Un livre qu'on ne peut plus cette fois conseiller qu'à 10 ou 15 % du lectorat et cependant qui constitue un vrai bonheur. » Irlandais et Suisse qui passe ses week-ends dans les Highlands, Cendors vient également de publier chez Isolato L’Invisible dehors, carnet islandais d’un voyage intérieur.

Vie ? ou Théâtre ? Charlotte Salomon. Ed. Le Tripode, sortie en octobre 2015.

« Plus qu'un rêve d'éditeur, c'est une responsabilité », déclare Frédéric Martin, visiblement ému, au sujet de ce qu'il considère comme une œuvre d'art total, l'une des plus considérables du XXè, qu'il a eu l'occasion de découvrir voilà plus deux ans avec les Six photos noircies de Jonathan Wable publiées à l'époque au sein des éditions Attila.
A travers 1200 gouaches élaborées en seize mois, formant pour ainsi dire une bande dessinée à laquelle elle va ajouter 200 000 signes, annotations musicales et calques, Charlotte raconte sa généalogie et ceux qui ont forgé sa sensibilité avec un détachement remarquable. Surtout « elle voit tout » et met tout en scène, sans rien omettre, de sa naissance, du suicide, « de certaines fourberies que les hommes emploient pour séduire les jeunes filles » que Frédéric Martin avoue lui-même avoir découvert à cette occasion. « C'est très grand et très beau, novateur au niveau graphique ». 
 
Pour éditer cette œuvre longtemps préservée, puis ignorée, jamais encore exposée comme Charlotte l'aurait voulue, il fallait le faire en quadrichromie. Un défi « qui foutait la trouille, une folie qui l'est moins grâce a David Foenkinos » qui a mis en avant le destin de la jeune fille lors d'un livre remarqué à la rentrée dernière. Pour Frédéric Martin et l'équipe du Tripode qui ont choisi un angle différent, complémentaire, « il s'agit de la réponse d'une fille qui voulait faire un pied de nez à son destin et d'une œuvre qui, à tous les points de vue dépasse l'entendement. On est dans la quintessence de ce qu'est l'art. On est dans la sortie de soi, pas dans la confession. On est vraiment dans la littérature ». Un événement éditorial, donc, et une première édition intégrale de cette œuvre monumentale qui devrait faire date et référence. 


Extrêmes et lumineux, Christophe Manon. Ed. Verdier, sortie le 20 août 2015

Place à présent à la rentrée des éditions Verdier, à laquelle Frédéric Martin, aussi passionnant que passionné, ne reste ni étranger ni indifférent puisqu'il avoue avoir lu toute la sélection dans le week-end afin de préparer cette intervention groupée. Verdier qui publie à la rentrée le premier roman de Christophe Manon, poète auteur d'une dizaine de titres, un roman dont le principe de continuité et d'accumulation réside en une succession ininterrompue de scènes issues de la matière familiale et mémorielle mise en lumière sans chronologie aucune.

A travers un extrait « métatextuel » nous découvrons ainsi l'univers — fictionnel, romanesque, malgré la particularité de la forme — du « garçon » et ce qui détermine sa sensibilité à travers cet hommage aux morts, aux disparus, et ce maelstrom de voix, d'images, de photos saisissant aussi introspectif que juste, avec des influences que Frédéric Martin rapproche de L.R. des Forêts.

Entre les deux il n'y a rien et Lisières du corps, de Mathieu Riboulet. Ed. Verdier, sortie le 20 août 2015

Quatrième roman – et cinquième livre de l'auteur avec ce petit texte d'itérations intitulé Prendre date — Entre les deux il n'y a rien évoque, dans les années soixante-dix, la lutte armée dans les pays voisins de la France qui, passé mai 68, répond, à l'instar de Bartleby ainsi que le déclare Colette Olivier, « I would prefer not to, autrement dit je préférerais ne pas. Et je crois qu'on a bien fait ». Un point de vue et une traduction qui font aujourd'hui encore débat, pour un roman fait d'aller-retours, entre fin de l'engagement et début du sida.

Le précédent texte ayant été remis à l'éditeur à l'occasion d'une rentrée littéraire, l'auteur a entre temps, commis Lisières du corps pour « dire le désir, le sexe, la mort, sachant que le sexe c'est aussi le politique ». Un texte dont l'extrait choisi pour la lecture, évocation triviale dans la forme et le fond, entre sexe et drogue, deal et prostitution, d'une réalité que recoupe le terme « défoncé » répété à l'envi, ne laisse pas indifférent, posant par la même occasion la question de la réception, du fait et de l'effet, en littérature.


Fable d'amour, Antonio Moresco. Ed. Verdier, sortie le 20 août 2015

Roman qui commence et se poursuit comme une fable atypique entre vie et mort, Fable d'amour narre l'histoire d'une « jeune fille merveilleuse » et d'un « vieux clochard » dont le seul ami est un pigeon « aussi éclopé et solitaire que lui, qui l'accompagne dans des moments où l'inattendu va se produire ».

Pendant urbain de La Petite Lumière, il a bénéficié du même choix de traduction et de format. Ecrit en trois semaines environ par un Antonio Moresco enfermé mais libéré sur le « territoire libre et préfiguratif de la fable mais aussi de la vie », Fable d'amour est l'amorce d'une œuvre considérable publiée en Italie sous le titre Les Incendiés.

Dans la Chambre d'Iselle, François Dominique. Ed. Verdier, sortie le 10 septembre 2015

Déjà publié chez Verdier en 2011 avec un précédent texte intitulé Solène et récompensé la même année, François Dominique est également le fondateur des éditions Ulysse Fin de siècle et proche de Maurice Blanchot avec lequel et sur lequel il a écrit, notamment sur L.R. des Forêts.  

Dans la Chambre d'Iselle raconte, pendant la Reconstruction qui suit la catastrophe, l'histoire d'un couple qui, privilégié, attend un enfant au sein d'une humanité devenue stérile, dans un temps de disette où l'inquiétude, latente, est alimentée par les Anciens et autres animaux sans yeux.

Il s'agit d'un texte aux « accents volodiniens », qui se situe aux franges de la science-fiction et qui, à travers l'« évocation à la fois de la vie et crépusculaire » d'une ville et d'une nature qui reprend ses droits, à travers la question de la création et de la naissance (celle d'un enfant, d'un opéra, d'un père compositeur), suscites des interrogations fondamentales également d'actualité au moment où, comme le souligne Frédéric Martin, il est question de lancer une campagne de dons pour contrecarrer la stérilité.


Le mot de la fin

Une dernière question, pour conclure cette présentation aussi riche que prometteuse, d'un intervenant qui interroge de nouveau Frédéric Martin, à qui revient évidemment le mot de la fin, au sujet de la forme de Vie ? ou Théâtre ? de Charlotte Salomon. L'on apprend ainsi que l'ouvrage — qui ne fera plus de 800 pages et près de 5 kg — comprendra les reproductions de la gouache et des calligraphies véritables quasi dans leur format d'origine puis celle des calques assortis de leur traduction. C'est Margaret Gray qui s'est chargé de la typo : « Lors des premiers essais de police avec empattement, du type'sérif”', le texte se faisait bouffer. On est alors parti, de façon aussi curieuse que cohérente, sur la police “'grotesque”'. Et ça marche ».


Ainsi s'achève cette présentation de rentrée littéraire de ces deux maisons de qualité dont vous pouvez respectivement retrouver les titres ici (pour Le Tripode), et (pour les éditions Verdier). Une rentrée sur laquelle j'aurai le plaisir de revenir le moment venu avec notamment, et pour le Tripode, les Archives du vent de Pierre Cendors.

Pour cette présentation, pour le remarquable travail d'édition qu'ils effectuent, ainsi que pour ces ouvrages, je tiens à remercier Lucie Eple et Frédéric Martin des éditions Le Tripode, Mathilde Azzopardi et Colette Olive des éditions Verdier. Je tiens également à remercier ma femme, Lou, qui assistait également à la présentation, ainsi qu'Amaury qui ont ensoleillé cette matinée par leur chaleureuse présence. Merci à eux tous, qui partagent et transmettent leur passion en toutes circonstances !

Quant à moi je vous retrouve comme il se doit dans une quinzaine de jours pour la suite tant attendue du cycle des Contrées de Jacques Abeille avec cette troisième chronique consacrée cette fois aux Barbares.