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jeudi 26 mars 2020

Nota Bene – Liquide, Philippe Annocque

Liquide c'est, en plus de mots qu'il ne faut pour le dire, le parcours d’(e deux) êtres, brindilles portées par le courant et dont les trajectoires se rejoignent puis s'écartent sans que l'on puisse vraiment déter-/incri-miner les éléments qui entrent en jeu. Sorti le 8 avril 2009, il marque l'entrée chez Quidam de Philippe Annocque et de s/c-es « livres qui lui ressemblent sans pour autant se ressembler entre eux : disparates et convergents, nés de la question de l’identité. »


 « Il semblerait facile de définir à l’avance la trajectoire de chacune, parallèle forcément à celle de la précédente, de la prochaine. »

Introspection, tirs d’elle devenus brins d’il[·](s). Tentative de description d'un non-lieu pharisien, logorrhée interrompue seulement par les incessantes digressions qui le composent, quand ce n'est pas par le lecteur, la lectrice, même, avec. Une ponctuation qui se taille dans la veine dilatée du flux de (mauvaise) conscience, des phrases qui commencent sans point en retrait, s'intercalent pour composer une manière de texte à trous ; un champ lexical – Liquide – et des métaphores enfilées comme des perles de rosée ; une structure narrative qui s'émaille, carrelée, complexe ; une « mécanique des fluides » implacable, factuelle et fractale plus que spirale.

« il n’en est rien pour certaines en tout cas de ces brindilles qui sans raison apparente, sans qu’aucun obstacle puisse être identifié s’arrêtent soudain en tournant lentement sur elles-mêmes »

Roman de la perte, de l'incompréhension, de la mélancolie, dont on ne retient rien – sinon de la sensation, du procédé qui nous subm-/im-merge, fait sentir au lieu de dire – Liquide apparaît et disparaît au large comme il vient à l'esprit, livre (dé)livré à la dérive. Ici pas de bouée à laquelle se raccrocher, de flot au gré duquel se laisser aller. Mais de la profusion qui noie le poison, di-luée/-ffusé en goutte-à-goutte, que l’on retrouve à foison, dans le corps(-)mort porté par le courant des pensées. Trop lent/dense/distant pour être absorbé dans les sangs/temps, mais trop rapide pour être retenu avec ses évocations noyées, puis évacuées.

« Les gouttes sur la vitre embuée ruisselaient et jamais leur trajet n’était longtemps rectiligne : elles s’arrêtaient, stoppées par un obstacle invisible qui n’était rien de plus que la trace déjà séchée d’une plus ancienne. »

Jetées, trop-pleins, syphon – rond obscur de l'évacuation. Tempête sous un crâne, lieu de lieux trop communs ou trop contemporains (travail, famille, Papa, Maman, l'UCPA, le PVC, les W.C. et tout le fatras) jusqu'au trivial, jusqu’aux. Excuses, faiblesses de personnages caractérisés par les jugements du narrateur ; analyse sociologique post-moderne, trop intime et trop détachée pour être nette, – ironie, amers, reproches et culpabilité, dernières balises avant mutation – qui oscille entre désintérêt et aigreur : loin du festin nu de Pas Liev, Liquide est un cru(el), désabusé, désespér-é/-ant, mais sincère constat d'échec, d'un. Dernier inventaire avant liquidation d’une. Histoire d’une histoire d’une époque désormais révolue.

« Là-dessus encore le temps a passé, et sans doute imperceptiblement les couleurs aussi ont passé, et à l'issue d'un réveil d'autant plus brutal qu'inconsciemment retardé l'aventure ne fut plus que ce mot péjoratif et mesquin employé par ceux qui en ont passé l'âge : une aventure, d'un coup dépréciée par l'emploi obligé de l'article indéfini. »

Avec cette attention à la forme, – au procédé, avec cette écriture quasi-oulipienne de la contrainte et du jeu sur les mots et sur les marges de la réalité qui le caractérisent et que j’évoquais à l’occasion d’(un article rétrospectif) Elise et LiseLiquide fait partie de ces quelques textes hyperréalistes de l’œuvre de Philippe Annocque. Où les faits et l'effet se confondent pour mieux confondre celle ou celui qui s'y li-e/-t. Dont l’objet, sujet qui s’est fondu à force de se couler dans le moule, ne redevient sujet qu’au moment où il se fend du récit de sa vie, où son vécu sourd, s’écoule malgré lui sans faire davantage de vague, sans parvenir ici ni à reprendre son souffle ni à recouvrer ses forces dans la rassurante et rassérénante respiration de la fiction.

Traité juste et (in)sensible de l'(in)existence en milieu post-moderne, Liquide est le roman d'une société liquide (selon le concept de Zygmunt Bauman) où le poison et le remède ne font qu'un, où la vie se cristallise, l'identité se fond, la liberté et la sécurité se co-fondent, l'amour se consomme et consume, où l'individu, livré à et prisonnier de lui-même, est emporté et liquidé par le flot de l'impermanence.

jeudi 14 décembre 2017

Nota Bene : L'Anglais volant, Benoît Reiss

« On a fermé les yeux, cela a à peine duré, quand on les a rouverts il n’était plus là ». Et cependant quelque chose demeure, d'insaisissable. Ainsi en va-t-il de l'envol(ée) bucolique de L'Anglais volant, de Benoît Reiss, sorti le 21 septembre 2017 chez Quidam, un livre beau et surprenant, aux racines profondes et à l'humanité contagieuse.


« Depuis ce matin la parole circule librement, on pourrait la voir passer d’une bouche à l’autre,
on se met droit d’un coup, on se met en route pour raconter ce qu’on a vu... »

De ce(s) titre(s), livre(s), événement(s), personnage(s) improbable(s) vers le(s)-/au(x)-quel(s), l'on t-/r-end d'autant plus hommage après que le doute ait cédé devant la curiosité. Ainsi de cet étranger qui s'est jeté du haut de la falaise aux yeux et aux oreilles de tous, malgré les mains pour les cacher et le retenir. Ainsi du troisième roman de Benoît Reiss, qui joue des codes et de toutes les images rêvées et réelles de L'Anglais – avec un grand A et de grandes L – pour nous offrir ce personnage migrant, haut en couleur, flegmatique et spectaculaire, portant sur son dos, à la manière d'un homme orchestre, son univers magique et bariolé.

« … puis quelqu’un d’autre se redresse, prend le relais à l’autre bout de la salle ou à côté ; 
s’ensuit un tohu-bohu de voix, on raconte à plusieurs, on rappelle l’Anglais en mots, en voix ;
récits multiples, simultanés, récits assemblés par séparation. »

A son rythme, à son allure légère, à son humeur lunaire, l'Anglais de L'Anglais volant débarque et nous embarque à la rencontre des paysages de Fayrolle, de ses reliefs et de sa végétation, de ses habitants, de leurs rapports à la religion et à la morale, de leur hospitalité, de leur quotidien et de leur(s) histoire(s). En somme, et en miniature, de tout un village, qui pourrait être n'importe lequel et tous les villages. Il y a quelque chose du Farigoule Bastard de Benoît Vincent là-dedans, non dans la geste, non dans la langue évidemment, mais dans le regard sensible, aimant, porté sur les êtres et les paysages.

« On voulait tout voir parce qu'on était certain de comprendre même si ce n'était pas avec des mots, même si ce n'était pas avec des formules, chacun pour soi comprenait, 
comprenait avec son corps trempé, alourdi d'eau,
 chacun comprenait quelque chose de différent et chaque signification était la bonne. »

Plus que par l'événement miraculeux que constitue son envol, L'Anglais volant (en italique ou non) va (r)éveiller, ouvrir, marquer, réjouir, par sa seule et multiple présence, la vie, les esprits, le cœur et l'imagination de ses habitants et ravir le lecteur qui voit le récit se (re)constituer pour devenir mythe et fable, conte et chant, digne des veillées. Ingénu et ingénieux, poétique et lumineux, L'Anglais volant de Benoît Reiss est un roman vif et délicat comme un nuage de thé dans le lait. 

mercredi 15 février 2017

Le Chronométreur, Pär Thörn

Le Chronométreur, sa vie  – de sa naissance à sa mort, chronométrée par lui-même – son emploi – sans contretemps si on l'en croit, ou si peu – de contremaître mesureur à l'usine – orchestré par Pär Thörn et consigné sous la forme de quatre-vingt-dix brèves ou minutes – soit moins de temps qu'il ne faut pour le lire – traduit du suédois par Julien Lapeyre de Cabanes et sorti chez Quidam le 19 janvier. Un roman bien huilé, simple et déjanté, rapide et cocasse, précis et efficace.


« Mon devoir n'est pas d'inventer, de construire ou de falsifier des données, mais de noter les chiffres qui s'affichent lorsque je mesure la durée d'une action avec ma montre. »

Répétition. Répétition. Augmentation de l'espérance de vie. Prévisible. Quantifiable. Variation sur un même thème – « Je travaille (...) compte (…) travaille (…) compte – Pourquoi est-ce donc toujours pareil ? ». Crise existentielle, à peine à peine. Se condamner à. Chercher, trouver. Un emploi à vie, à. Perpétuité. « Faire carrière », péter un câble, un plomb. En attendant, dans l'espoir de, accepter la charge, la chape, le sceau. Du secret, de l'initiation. Hedåker – nom de lieu, de dieu, du « chef et mentor » – explique, (se) répète, (se) joue, (en) creux. Entre le mouvement et le boîtier, le cadran et le plafond de verre, encadré par la couronne.


« Bienvenue au département du chronométrage. Le département de la mesure du temps, de l'effectivité et de la mesurabilité. »

Toute ressemblance avec. Toute référence à. Ivan Illich – Unité de mesure : l'Equivalent temps plein. Rapporté, calculé en nombre de. Voyages à pied, d'émeutes. Taux de conversion, de change, qui perd au, mais gagne, en principe(s), en avantages. En compensation, en comparaison : rien, sinon le plaisir du travail, bien fait. Qui s'avère inutile à la société (la petite comme la grande, ce qui est en bas comme ce qui est en haut). Qui, sévère, ne laisse aucune marge de manœuvre à. Ses employés. Au technicien zélé et zélateur. Le travail comme famille, comme patrie.


« Mon travail n'est ni chez moi ni mon père (…) L'aliénation est une donnée de base de notre vie. »

Chercher comment ne pas perdre de temps, se (sur) prendre à croire que l'on peut en gagner. Prendre la mesure de. La (sur-)productivité, son évaluation en termes de données – âge, race, classe. Sans compter, sans chercher même à améliorer L'ordinaire - corruption, guerres, catastrophes climatiques internationales aux liens progressivement apparents. Le sport comme ciment (W ou le souvenir d'enfance). Le son comme durée – Cage, 4'33 et Organ²/ASLSP. Se sentir dépassé et cependant. Ne pas (se) remettre en question. Faire son devoir. Obéir. Avec, pour garde-fou, le rejet de l'affectif, le culte de l'effectif.


«  Pour se ranger du bon côté, il ajoute : ''Je ne suis pas fou, comme tu sais, mais bien sain d'esprit, effectif et tout ce qu'il y a de plus normal.'' »

Au contraire de Sénèque (De Brevitate vitæ) ou de Platon – « L'homme est la mesure de toute chose : de celles qui sont, du fait qu'elles sont ; de celles qui ne sont pas, du fait qu'elles ne sont pas » (Protagoras) – pour notre Chronométreur c'est le temps, fiable et implacable qui préside aux destinées de l'homme et de la femme. A condition que l'on s'y conforme et qu'elles s'y réduisent. Que la fonction détermine la nature qui détermine la fonction. Avec zèle et application. Alors quoi, sinon. Comprendre, mimer, perpétuer la hiérarchie, la sur-veillance, l'autorité et leurs signes extérieurs. Faire valoir ses prédispositions.


« Après m'avoir rencontré, tu verras mon visage apparaître chaque fois que tu penseras aux concepts et expressions figées de ''beaux yeux bleus, soleil dans le regard et crédibilité''. »

Il y a bien entendu quelque chose d'un peu tordu, d'un peu trop droit chez ce spécialiste pas causant de la causalité, toujours survenant lorsqu'il tente de lui-même d'interagir avec ses congénères. Quand il ne se contente pas d'effectuer son travail de délation. Le reste du temps. Mesurer les réactions des employés. Estimer l'inventivité des invectives. Esquiver le retour de manivelle. Remédier au vol, à la panne. Soumettre à la question, polie puis politique. Escalade, varappe, dérape – destructions de documents, descentes de police, expulsion de terroristes présumés – robotisation, déshumanisation.


« Je ne suis ni religieux ni fou. Je crève seulement d'ennui. Mais garde mon sérieux. Je veux effectuer un travail correct et, s'il s'avère plaisant, il est correct. C'est ce que m'a appris Hedåker. »

Peu à peu, à l'image du temps, de l'actualité et de la Société tayloriste de Suède dont il est devenu membre, Le Chronométreur s'emballe, se prend au jeu, prêche le vrai pour avoir le faux, croise et agite instruments et protocoles comme un Marteau des sorcières (Malleus Maleficarum). Absurde, cocasse et terrible, sa naïveté, son obsessivité et sa froideur rappellent. Celles du personnage d'Il est de retour de Timur Vermes (décrypté ici) ou du Pas Liev de Philippe Annocque (crypté là), sans le mauvais goût et l'ambiguïté du premier et avec ceux du second. Mais aussi combien l'idéologie capitaliste et utilitaire établie en système avec l'OST (Organisation Scientifique du Travail) mène tôt ou tard au au totalitarisme, à la logique des camps, au STO (Service du Travail Obligatoire).


« Je repose la tasse de café et cherche à surmonter la situation en chassant ces pensées de mon esprit, en regardant les nuages par la fenêtre, en allumant la radio et en fredonnant grossièrement l'hymne national de mon pays. »

A l'opposé du Chômage Monstre d'Antoine Mouton, il y a sans aucun doute chez Le Chronométreur de Pär Thörn, suédois de naissance et Berlinois d'adoption, quelque chose qui décode, dénote, détone. De l'ordre (,) du cliché. Dans cette expression volontairement aseptisée, standardisée à l'excès, utilitaire et fonctionnaliste. Dans ce regard factuel, manuel, sur les choses et leurs détails, les mœurs et les besoins en particulier, l'alimentation et le mobilier – IKEA. Dans ce désir troublant, scrupuleux, de ne rien vouloir déranger. Qui rappelle à lui. Les heures les plus sombres de l'histoire, comme un produit défectueux. Le balancier de l'horloge, comme un couperet. Les phrases traduites, qui traduisent, comme une sentence.


« Le chef répond :
– Non, c’est vrai, et je ne crois pas aux utopies. Car les utopies mènent à Auschwitz, au goulag et les sorcières au bûcher.
Je réponds :
– Auschwitz, le goulag et les sorcières au bûcher ?
Le chef dit :
– Bien.
Je considère que le mot « bien », dans ce contexte et en dépit de son sens lexical d'origine, signifie que je dois abandonner...»


Mais aussi dans l'impossibilité de ne pas convoquer l'histoire, la petite comme la grande, « la première fois comme une tragédie, la seconde comme une farce » (Hegel cité par Marx, Le 18 Brumaire). D'un pays dont la neutralité a été remise en cause à un autre condamné et divisé pour et par la dernière guerre, mondiale et industrielle. Quelque chose cependant de très actuel, de très contemporain. Comme pour rappeler, contre l'idée déterministe de progrès, contre la fin prétendue de l'histoire aux prétentions universelles des néo et ultralibéraux, ou de quelque régime que ce soit faisant de l'économie son credo, que l'exploitation est un fait plus culturel que naturel : connu, fatal, mais pas irrémédiable.


Avec Le Chronométreur, sous une couverture particulièrement réussie conçue par l'indéboulonnable Hugues Vollant, Pär Thörn signe un roman bien huilé, simple et déjanté, rapide et cocasse, précis et efficace, édité par Quidam entre Le Silence et Le Temps des immortelles qui abordent en parallèle(s) l'histoire autoritaire et totalitaire de l'Allemagne. Auteur prolixe et "performeur sonore", avec à son actif plus d'une vingtaine de titres, dont Le Chronométreur, sorti pour la première fois en 2008 sous le titre Tidsstudiemannen, Pär Thörn revendique une filiation au mouvement Fluxus, lui-même dans la lignée de John Cage.

Julien Lapeyre de Cabanes, auteur d'un travail de traduction sensible avec ce Chronométreur, est également traducteur du turc et notamment du dernier Asli Erdogan : Le silence même n'est plus à toi, sorti le 4 janvier chez Actes sud, un « recueil de vingt-sept chroniques » parues et disparues à la suite du journal Özgür Gündem – « quotidien soutenant les revendications kurdes et dont la 8è cour criminelle d’Istanbul a ordonné la fermeture le 16 août. Nombre de ses journalistes et collaborateurs ont été arrêtés. » (Source : Diacritik)


Texte et photos © Eric Darsan. Extraits photographiés et citations en couleur extraits de Le Chronométreur  © Pär Thörn et Quidam 2017. Copies d'écran extraites du film Modern Times, Les Temps Modernes © Charlie Chaplin United Artists 1936.

Les petites rouages qui figurent sur la photo de couverture ont été littéralement extrait  du Perpetuum Mobile
© Paul Scheerbart, Odette Blavier (trad.), Zones Sensibles 2014. Un ouvrage qui, sur plusieurs plans, par contraste ou ressemblance, présente des accointances avec Le Chronométreur.

jeudi 6 octobre 2016

Sombre aux abords, Julien d'Abrigeon

Moteur, ça tourne. Bruit sur le vinyle, sur la photo. Grain. Grésil. Peur. Haro. Sur la ville, aux abords. Chevaux sous le capot, cheveux au vent. Lunettes noires pour une nuit blanche. La clé des Champs sur le contact, devant soi une avenue, un boulevard. Eblouissante découverte de cette rentrée, après Le Bal des Ardents et Cendres des hommes et des bulletins, voici Sombre aux abords de Julien d'Abrigeon, sorti le 1er septembre chez Quidam.

Un recueil phare qui frappe le regard, met en joue, en joie et en musique deux fois cinq nouvelles, dix petits bijoux à l'obscure clarté dont les héros, aussi morts que fous, nous entraînent sur les chapeaux de roues dans une chevauchée fantastique entre polar déjanté et chicanes poétiques.

 Julien d'Abrigeon, Sombre aux abords, Quidam 2016.

« Cent soixante-dix chevaux, assoiffés. Toute une cavalerie au repos, sous ma fenêtre, sur le parking, sous le capot, à l’affût du premier coup de clairon. »

Aux abords, en exergue : Truffaut, Desnos. Back to the basic. B.a.-ba Face à/beside. Typo. Typo. Bruits de frappe. Typo. Typo. Petite frappe, bête humaine. Typo. Typo. Typo. Qui. Slash/Par touches. A la fin de l'envoi. Fin de l'envoi. L'envoie. Curseur. Chariot. Typo. Typo. Typex. Le type aux commandes c'est moi/lui. Pas à ma/sa place. Le je/tue/il du rôle qui. Misfits/Desaxés. Au dehors, la vil(l)e. Je/Il sors/t Alors ça casse, forcément, ça rompt. Le coup. Net. L'accident. Lumière cru(ell)e, aveugl(ant)e. Meursault, la nuit. Cas(sos) sensible, qui dérape, quitte. La chaussée. Quitte à trépasser. No trespassing lit-on sur les bandeaux croisés – aucune eff/infraction, juste : « c'est le Bronx dans le Massif central ». Misfits/Desaxés.

« Mon sang fait plus d'un tour dans son sang, frappe à contre-coups, monte à la tête, envoie du bois, batte qui frappe aux tripes, une bonne gauche au foie. »

« Il faut filer », quitter les lieux à la bourg, exode rural, partir pour toujours puis revenir un jour quand on n’appartiendra plus à rien, ne tiendra plus à un fil, quand on aura brisé/créé les liens, les lieux qu'il faut pour pouvoir s'en tirer à nouveau. De toute façon on n'était pas à sa place - « je ne comprends pas grand-chose à ce qu'il se passe autour de moi. Je n'ai jamais compris » - qui comprend. Qui. Qui s'extirpe, ex-tripes, chair à con, à canon à proton, bon à rien - « Tu es petit, tu es laid, tu es sourd, tu es un débile léger. » Tuer les voix tout autour, charognes et charøgnards, tour à tour. Y laisser des plumes ou se/les p/r/endre. Ecrire avec son, ses sens, retournés. Et puis retourner au charbon. Poussière redevenue poussière. Résignation, résilience, rêve devenu réalité.

« J'ai un projet, petite. Tu ferais bien d'écouter. »

Soudain l'horizon. Aride comme le Soudan. Comme le discours du laboureur à ses enfants. Vingt fois sur le métier, on vous l'a fait, non ? Le coup du mérite. Ou bien. Les insultes, encore, le mépris en premier. Ou bien après, si. Refusé, réfuté, remis à plus tard. Mais – il n'y a pas de mais. Il faut bien que quelqu'un fasse le boulot. De gré ou de force. S'y faire. Et si fer il y a : labourer. Avec l'espoir de s'en sortir, d'y arriver enfin. Avec son cœur, son âme, ses mains. Histoire sans fin, Sisyphe sur les genoux, sur les talons, talion boulet et pierre. Tout à prouver, sa culpabilité d'abord. Et pour ce faire. Rouler sa bosse, buter le gars de la station. Sale gosse à la dérive. Fureur de vivre. De ce côté-ci de la barrière, de l'Atlantique, de l'enfer. A bout de souffle. Misfits/Desaxés. 


« Je suis leur fils unique, donc leur seul héritier. »

Réécrire l'histoire. De ce roi fou de n'avoir pas. De ce môme qui veut tuer ses vieux. Porter le chapeau en guise de prologue. En gros. Titre dans les journaux, rubrique à branques, fait divers. « A part la sévérité du père, aucun incident particulier dans la vie de cet adolescent de 16 ans n'explique son geste. » Mythologies de barges, panthéon décousu : Tom Waits, Gottlieb, Led Zep et PMU (cherchez l'intrus). Psychosociologie brève de comptoir. Etre ou avoir. Une brêle. Ou une pétoire. Collection d'armes - de CRS, de SS - du père. Un « solide fond hitlérien (…) “Un silencieux, plutôt brave gars” ». Profil classique des anormaux, de ceux qui déraillent ou dérouillent, c'est selon, souvent les deux à la fois — « Il y a des façons d'être sévère que vous ne pouvez pas piger. ». Aplomb. Dans la tête ou dans l'aile de la R5. Sang chaud, sang froid. Réaction. Action.

 « Tu te crois dans une série américaine ? »

« Dimanche-gigot-haricots ». Faut filer, c'est pas faute de vous l'avoir dit. Cesser de creuser. Le pater et la terre. Fils de fils de fils de. Ad aeternam et ad patres. « Il fallait le faire ». Retour de l'éternel retour de l'éternel. De l'Age d'or et du paradis perdu. Sacrifier ses fils. Il faut bien que quelqu'un fasse le boulot. De gré ou de force. S'y faire. Et si fier avec ça. Mais, encore – pas de mais. « Tout a dégénéré ». Le fils en premier. Slash encore. S'lâche vraiment. Bouc émissaire. Le chemin à l'envers. Karma, rachat, pardon, rémission - « le retour se paye cash » - manivelle, bâton, talion, malédiction. Tous les visages de la colère, de la misère. En somme : de la commisération. Je n'ai rien fait commissaire. Rien que l'on ne m'ait fait faire. Mon boulot. Fallait bien. Que jeunesse se passe. Comme dans un nouvelle de Dynamo Bugatti : violente, incomprise et sommaire.


« J'appuierai un peu plus, rétrograderai en vue d'un surrégime et
je me tirerai
d'un coup. »

Typo. On engloutit les kilomètres. Typo. Typo. Avale le goudron. Typo. Typo. Typo. Tape/fait le dur. Typex. Typo. Typo. Faux départ. Caler. Au point mort du jour. Silent night, Howly night. Beat générateur. Ginsberg, Kerouac, Burroughs. Connaître, bibliquement, cette nuit américaine. Prendre sa part et quitter le troupeau, Bonny Parker and Clyde Barrow. Ascenseur pour l'échafaud. Rendre la monnaie, donner le change, tenir le cap, la barre, station debout. Oublie la MilkyWay®  : nuages à l'horizon. Le je encore, le franc je qui s'épanche à la portière, et flanche. Faut y aller, j'te dis. Recommencer. Pour le meilleur toujours, le pire avenir. Même dans la mer, là Moïse jusqu'au cou - « Tu me, tu vas voir la mer, je t'y mène, tu me. » On n'a plus le. Les maux se meurent reflets dans l'eau l'arc-en-ciel dans le gasoil l'hydro carbure. Mais à quoi. Rien. Toux.

« Dans sa chambre, Candice punaise des hommes. »

Dragon, gargouilles, fil d'Ariane, labyrinthe, reine, Cerbères, Argos et Persée. Chanson de geste et gestes d'échanson. Icônes du cinéma, « Des Brando, des Mitchum, des Delon ». Qui détonnent, déconnent, qui. Tournoi. Rodéos urbains, taule contre tôle, file contre fille, rencontrée la veille, que l'on revoit, froissée au matin. Ne pas nier le rien, à perdre, à gagner, qui unit dans la nuit l'amour et la mort. Kilomètre départ arrêté, on dit : on sait comment cela finit. A chacun ses clichés. La même histoire, tragique, qui défile dans le rétro. Jusqu'aux douze coups de minuit où la fée carrosse faite carcasse, passée au crible, se change en six douilles aux frais de la princesse « cendrier, tri sélectif, + courses au Carrefour Leader Price Leclerc, vous avez la carte du magasin ? » Y perdre son latin, ses illusions. Ou partir à point. Retrouver l'argot de Godart, son univers : « allons-y Allonzo. »



« Dans la Grand'rue je passe, les chiens aboient hurlent gueulent tirent sur les laisses, prêts à mordre, puis kwaillekouaillent penauds, la queue rentrée, mais la gueule levée, hurlant à la lune qui est déjà là, trop tôt. » 

La nuit s'emmêle, beside. Le disque tourne, lunaire. Promesse d'une [autre] terre. (Se) Braquer. Rouler. (Se) Dé(b) rou (il) ler. La radio souvent, pour sentir. La peau, les os. Effets doppler. Echos. Voix de garage : chamois et cambouis. Epopée au polish, épique, chromée. Plus la force de subir, mais celle d'« exploser et souffler vent de face cette ville ordinaire. » De partir, mais pas seul. De voir d'un autre œil, d'une mémoire neuve. La nature reprendre ses droits sur la friche industrielle. La Défaite des maîtres et possesseurs, pour de vrai cette fois. La condition ouvrière, humaine, nubile. La reproduction sociale. Le café, la clope, fumée aussi, le froid que l'on exhale. L'exil, quotidien, matinal. Toute une vie perdue à prétendument la gagner

« Couché. Longtemps, je me suis levé bien trop tôt. Trimant sec, bossant dur, j'en ai abattu du boulot pour tenter de m'en sortir, sans dépasser, sans me salir, retour au clean. Réglo. Bon gars. Gentil. Assis. Couché. Pas bouger (…) Trop longtemps. Trop tôt. Couché. »

On a beau faire, dans le fond et pour la forme, abattre le boulot. Ce n'est jamais assez, jamais suffisant. « J'ai beau – ça finit mal. »  Dernier inventaire avant liquidation. Chronique de l'haleine ordinaire des braves gens, de leur abêtissement, du racisme infra/extra/ordinaire ordinaire, puant, du lotissement. Tous les lieux communs du vulgaire (« Voilà ton intérieur son reflet »). Contes à rendre, à vomir debout (« il m'est arrivé grande merveille »). Marre de tout ça. Alors quoi, sinon. Prendre de la distance, de la hauteur. Partir les mains en l'air ou les pieds devant. Contrer le désespoir, la désespérance. Et contempler la ville des abords avant qu'elle ne sombre (« D'autres terres existent et n'attendent que nous. »).

Bruce Springsteen, Darkness on the Edge of Town

« Nous sommes la forêt sans les arbres, ce que vos enfants doivent à tout prix contourner, car là sombrent les ténèbres, les loups noirs, les Arabes et les ogres. »

Ecrire sur Sombre aux abords comme d'Abrigeon écrit sur Darkness on the Edge of Town de Springsteen, c'est rouler en bonne compagnie sur les lignes blanches qui défilent. Sentir l'écriture, automatique, magnifique, qui kalache en rafale, tac-à-tac-à-tac-à-tac-à-tac-à-tac, attaque. Se surprendre à prendre de l'avance et, au moment où l'on s'y entend le moins, se faire doubler. Attendre au tournant, au feu rouge, au virage. Embrayer. Passer les vitesses. Chant I II III IV V Projections de microsillons. Variations sur un même thème. Odyssée pop, osée, à base d'épopopopée. Sonatine en uppercut majeur.

Sombres accords, aux abords, aux abois, qui proposent plus d'un 33, 45, 78 tours d'horizons dont les faces se répondent. Jusqu'ici Springsteen pour moi c'était Born in the USA au premier degré, la sale défaite des années quatre-vingt, le bahut qui craint, F1, formica et Chevignon. Tout ce que l'on peut faire et fuir ici et là dans le genre trivial, country et rural. Réuni ici dans un roman choral au style assuré et percutant par Julien d'Abrigeon, auteur-compositeur-interprète virtuose d'une série de liv(r)es écrits pour l'oral depuis plus de vingt ans (et dont on peut avoir un aperçu sur tapin²), l'ensemble prend une autre dimension, vivante, littéraire, poétique, archétypale. 


Au-delà de l'album du Boss qui confère son rythme et sa structure au roman, les aires d'influence ne manquent pas dans Sombre non plus que l'affluence aux abords. Qui participent à cette littérature de la route et des ronds-points dans la droite ligne et à l'intersection de l'esthétique du film noir, de la nouvelle vague, du polar, du polaroïd, de la country et du road movie américain.On retrouve avec bonheur Pierrot le fou qui patine et mouline dans les scènes d'accident et les dialogues. On s'étonne, dans une folle et brusque euphorie, de s'entendre dire J'ai toujours rêvé d'être un gangster à la lumière blafarde des stations-service la nuit. Et si Les convoyeurs attendent continue de nous faire fuir, c'est que son réalisme, comme celui du roman, dérange.

Alors on s'interroge, on regrette, on espère, que le cinéma français (on recule rien qu'à la mention, se sauve ou se souvient) déroge davantage, que la littérature, et l'art en général (tout ce qui fait, qui dit, la vie et le réel dans leur entièreté) se libèrent du bon goût, de la morale, et de l'ordre prétendument (r) établi. On y travaille, en joue. Sans freins ni fin. Les pieds sur terre. Le plafond de verre c'est notre plancher.

A la faveur de la nuit, là où paraît/disparaît le jour, on roule des mécaniques au comptoir, les mains dans les poches, galopins, formidables. Sitôt servis, on clame, on crie et on calte. Avec et à fond la caisse. Sombres aux abords, personnages anonymes, on évite l'autoroute. On emprunte les sentiers autrefois balisés devenus désert, repeuplés à nouveau. On a soif d'aventure, on s'abreuve à la source, on vit d'amour et d'eau fraîche, l'hyper et l'inter nous parlent de textualité, pas de marché. Et si on s'en tire — casse littéraire du siècle et carcasses de romans — ce ne sera pas par accident. 



Cover, texte et photos texte © Eric Darsan. Vidéo officielle et extraits issus de Sombre aux abords © Julien d'Abrigeon 2016. Feat. © L'époque, la ville, leurs abords et ceux qui les peuplent. Vidéo "J'ai toujours rêvé d'être un gangster". Réalisé par Samuel Benchetrit, 2008, à voir absolument.

vendredi 29 janvier 2016

Infini, Gabriel Josipovici

Sous-titré l'histoire d'un moment, Infini est un excellent roman de Gabriel Josipovici dédié au son et aux bien entendants, mais pas seulement, traduit de l'anglais avec brio par Bernard Hoepffner et sorti chez Quidam le 7 janvier. Un récit à plusieurs voix au sein duquel le malentendu est fréquent et fait partie d'un jeu virtuose au rythme mesuré mais sûr, entraînant et réjouissant, érudit et intelligent. Une œuvre spirituelle et musicale qui frotte, qui pince, qui souffle et qui tape sur la corde sensible sans jamais rompre le fil d'un récit qui s'enroule et se déroule comme un clavier, ou une partition.

G. Crumb, Makrokosmos I, the Magic Circle of Infinity
G. Crumb, Makrokosmos I, the Magic Circle of Infinity

« Je lui demandais d'abord comment il en était venu à travailler pour Mr Pavone.
— J'ai entendu dire qu'il cherchait quelqu'un, dit-il.
— Comment en avez-vous entendu parler ?
— On entend. »


Histoire sans prologue ni épilogue, début ni fin, Infini est d'abord un dialogue, rapporté par le narrateur, avec Massimo, le majordome du compositeur Tancredo Pavone, au sujet de ce dernier. Tour à tour sur le ton de l'interview et le mode de l'interrogatoire (et vice et versa), le premier cherche à apprendre tout ce qu'il peut découvrir en théorie et en pratique de cet exubérant mais mystérieux artiste en dépit des précautions toutes rhétoriques de l'obséquieux second de celui-ci.

« — Continuez.
— Comment voulez-vous que je continue. »


Réglé comme du papier à musique, sonné, sommé de s'expliquer, le majordome prétend (feint peut-être, pour commencer) ne pas comprendre les questions les plus élémentaires, qu'il interroge sans point (de non-retour) et à toute fin (de non-recevoir). Tant et si bien que le doute instillé et le suspens distillé par ses dénégations nous amènent à nous demander si c'est par fidélité ou culpabilité que le confident de Pavone se montre à la fois si conciliant et si fuyant. Comme s'il s'agissait de gagner du temps, à la manière d'un Bartleby, d'un Roger Verbal Kint, ou d'un Liev que l'on aurait levé et qui tenterait de se tirer de ce mauvais Pas.


« La leçon fondamentale de l'histoire, Massimo, a-t-il dit, est que personne n'apprend jamais les leçons de l'histoire. Mais comme personne n'apprend jamais les leçons de l'histoire, ils n'apprennent pas non plus cette leçon-là. »

En attendant de faire (ou non) toute la lumière sur cette affaire, tous les chemins mènent à Pavone. Aristocrate sicilien installé au nord du forum romain, « ligne de démarcation » entre un Orient lointain et cet Occident qui le désole, qu'il dénonce et décrit de toute éternité comme propre sur lui mais sale de l'intérieur, bourgeois et plébéien, vénal et grégaire, jouisseur et inconstant, l'artiste, par la bouche de son serviteur, se distingue à la fois par son atemporalité et son désintéressement, par un regard lucide et grave, aigu sans être obtus, détaché mais conscient, sur son temps.

« Si vous ne connaissez pas la différence entre un métier et une vocation, a-t-il dit, vous ne savez pas ce que signifie être un artiste. Très peu d'artistes savent ce que signifie être un artiste. Ils veulent qu'on les prenne en photo afin d'exhiber leur nez. Mais nous avons tous un nez, a-t-il dit, et peu de gens sont des artistes. De véritables artistes. » 

De fait, si l'indépendance intellectuelle, professionnelle et financière de ce maître si spécial — qui l'emploie mais refuse d'être appelé maestro et rejette les courtisans et journalistes — se traduit d'abord paradoxalement par son attachement à la question du port, de l'allure, du vêtement, des chaussures, ce n'est pas en vertu de l'opinion — publique ou privée — d'autrui mais de l'influence particulière de la tenue, de l'hygiène et du climat sur le tempérament et donc sur ce que l'on crée. Toutes considérations inactuelles derrières lesquelles, l'on retrouve le romantisme de Kleist mais aussi, comme sous le sabot d'un cheval, l'ombre de Nietzsche, son lyrisme, le refus du nihilisme et de « l'esprit du ressentiment ».

« Ordre et travail. Voilà les clés. Bien entendu, a-t-il dit, sans une réorientation radicale du moi telle que je l'ai expérimentée au Népal, ni ordre ni travail assidu ne porteront leurs fruits. Ce serait une parodie, une insulte. Mais, étant donné une telle réorientation, seuls l'ordre et le travail porteront leurs fruits. »

Par-delà bien et mal mais contre l'antiquité, la Renaissance et tout « impératif culturel », l'on découvre comment Pavone entrevoit l'univers du son, du piano et de la composition. Au bout de quelques pages seulement et en moins de mots qu'il ne faut pour le dire habituellement, l'exigeant et virulent soliste taille un costume sur mesure à tous les compositeurs des temps révolus — de Wagner à Strauss, en passant par Mahler, Schumann, Wolf, Brahms, Nono, Berio, Britten, Bussoti – présents et à venir. (Artistes et notions que l'on a pu rencontrer et que l'on retrouvera avec plaisir dans le tome I, dans le tome II, et bientôt dans le tome III des passionnantes, érudites mais abordables Musiques savantes de Guillaume Kosmicki qui font également une large place à la composition.)

« Cage m'a dit : C'est une pièce que j'aurais aimé avoir écrite si seulement j'y avais pensé. »
Tancredo Pavone's Six Sixty-Six from "Infinity The Story of a Moment"

« Un compositeur ne peut pas être angoissé, Massimo, a-t-il dit. Etre angoissé veut dire vivre dans le temps, a-t-il dit, et le compositeur ne vit pas dans le temps, il vit dans l'éternité. Quand le compositeur comprend que l'éternité et le moment ne sont qu'une seule et même chose, il n'est pas loin de devenir un vrai compositeur. »

Sage et érudit, péremptoire et emporté, Tancredo Pavone s'illustre dans les propos souvent outranciers qui lui sont attribués par une justesse et une démesure qui contrastent avec l'ignorance (réelle ou prétendue) et les approximations de son confident. Ses réparties, souvent drôles et toujours bien senties, qui rappellent celles d'un Artaud ou d'un Dali, ne manquent ni de piques ni de piquant, ainsi lorsqu'il mesure le talent à l'aune de l'initiale et des proportions auriculaires. A la fois timbré et plein de hauteur, habité en somme, parfois à son corps défendant, par tout ce qu'il a entendu et laissé entendre, Pavone se distingue par l'intensité, c'est-à-dire par la force, de ses fulgurances mais aussi par la portée de celles-ci qui, sans jamais craindre la contradiction, s'inscrivent dans la durée.

« — Mais il a continué à composer au piano ?
— Au piano ?
— Oui.
— Je ne comprends pas la question ».


Pas à pas, entre destinée et synchronicité, au gré d'aller et venues dans le temps et dans l'espace, avec pour métronome la présence d'esprit du narrateur et la mémoire ou l'imagination du majordome, l'on progresse ainsi avec pudeur et retenue à la découverte de l'univers de l'extravagant Pavone. La figure de celui-ci, solitaire par choix autant que par nécessité, se révèle indissociable de la vaste galerie de ses contemporains, personnages plus truculents les uns que les autres qu'il a fréquenté et qui ont réellement existé : « Le grand bouddhologiste Tucci », « Mme Pierre Jean Jouve » mais aussi et surtout la figure de Michaux, belle et juste. Et d'autres qui apparaissent en filigrane à l'esprit du lecteur, comme celle de Glenn Gould, évidemment.

Glenn Gould, J.S.Bach's Partita #2 (Extrait du documentaire "The art of Piano")

« Seul un gorille a la force d'attaquer un piano comme il devrait être attaqué, a-t-il dit, seul un gorille possède une énergie suffisamment sans inhibitions pour défier le piano comme il devrait être défié. C’est quand j’ai réalisé cela, a-t-il dit, que j’ai pris soin d’aller étudier le gorille en Afrique »

De Rome où Pavone s'est retiré aux routes de Campanie sur lesquels il aime à penser et à converser, de Vienne où il dit avoir fui Scheler, au Népal où il aurait trouvé sa voie, un sens à sa vie et à sa musique, en passant par Monte-Carlo et l'insaisissable cour de St James et le territoire des Ifés qui le fascine, nous suivons avec le majordome le parcours du compositeur. Un voyage musical qui systématiquement, se transforme en un périple surréaliste et ethnographique – c'est tout un, à la fois tout loin et tout proche, l'on songe à Breton, à Artaud, à Michaux évidemment – en un combat épique contre les « sons de salon » pour une musique à la fois savante et dansante, sacrée et profane.

Gardien de porte, Ifé VIIème siècle (National Museum de Lagos).

« L'oreille intérieure, Massimo, voilà ce qu'il faut cultiver, l'oreille intérieure et la vision intérieure. »

Et cependant, parce qu'il est question d'espace et de geste, de synesthésie et de cénesthésie, de la vue et de l'ouïe, de l'évocation et de la sensation, de passerelles entre les arts, ici tout est question d'intérieur. « De paix intérieure et de temps intérieur ». De propreté intérieure. D'oreille intérieure. D'espace intérieur, enfin. C'est seulement ainsi, nous enseigne Tancredo Pavone, par l'entremise de son suivant, que l'on peut devenir un homme ou une femme du monde, cesser de tourner en rond, et être partout à sa place au cœur du grand tout. Entre l'ordre et le chaos, le dépouillement et l'ornement, apparaissent dans toute leur vérité, leur beauté, leur mystère et leur authenticité, l'importance de l'inconscience, du souffle et de l'inspiration, des femmes, du son et, plus que de la transcendance, celle de la transformation.

Giacinto Scelsi: Quattro Pezzi per Orchestra (1959)

« Il m'a dit : Massimo, le plus important dans la vie est de savoir ce que l'on veut faire puis de le faire. »

Bientôt les éléments biographiques se mettent en branle, se rassemblent sous l'impulsion du narrateur, éveillant et satisfaisant successivement la curiosité du lecteur qui tente de les assembler, de les démêler pour pouvoir vainement dessiner des contours rassurants. Ceux d'une vie qui s'affirme linéaire au travers des grandes étapes que sont le séjour à Vienne, au Népal et au Nigéria mais dont la relation, répétée, cyclique, qui progresse par spirales et paliers. Comme s'il fallait jouer toutes les notes de la gamme avant de pouvoir rejouer une seule d'entre elle ainsi que dans la musique sérielle. La relation d'une vie qui passerait presque pour de la retape si, performance d'acteur, mensonge, fascination ou méthode Coué, le majordome ne paraissait si convaincu par sa véracité et si nous n'étions si happés par la vérité qui s'en extrait.

 Giacinto Scelsi : Suite N° 8 "Bot-Ba" (1952), per pianoforte.
An evocation of Tibet with its Monasteries on the high mountains

« La plupart de ceux que l'on voit autour de soi tous les jours, Massimo, a-t-il dit, ont été ainsi annihilés. Ils ont été lobotomisés. Ils ont été châtrés. Par leurs parents. Par leur éducation. Par leur épouse. Par leurs amis. Par leurs employeurs. Tel est le monde dans lequel nous vivons, Massimo, a-t-il dit. Il nous faut le reconnaître pour ensuite nous élever au-dessus de lui. »

Peu à peu d'ailleurs les digues du majordome lâchent, cèdent, et sa parole se déverse, se déploie, prend son envol et s'impose, dispose, d'elle-même — dans un élan qui s'affranchit du narrateur, du lecteur même, auditeurs attentifs — les éléments du récit, de tête et à capela, progresse en continu, digresse au besoin, mais ne s'arrête plus, jamais. Comme pour retenir le souvenir, et avec lui le lecteur qui continue de le suivre malgré ce changement de rythme qui l'entraîne dans un récit de forme plus classique dont on ignore étrangement la destination. La santé de Pavone s'altère, au contraire de sa musique, tandis que les contretemps et contrepoints qui ont marqué sa vie et reviennent sans cesse, comme une mélodie, se teintent d'une patine de mélancolie et de sagesse.

 Jonathan Harvey, Body Mandala (2006)

« Le protagoniste de ce roman est fondé librement sur le compositeur italien Giacinto Scelsi (1905-1988). L'auteur aimerait remercier la fondazione Isabella Scelsi, Rome, de l'avoir autorisé à incorporer des fragments de Scelsi dans ses écrits ».

Cet éclairage, en conclusion du récit, ne saurait évidemment suffire à résumer le tour de force, de main et de passe-passe de Josipovici qui pour son « Goldberg : Variations » (Quidam, 2014) s'était calé sur l'œuvre de Bach pour asseoir son récit, procédant ainsi à une habile mise en abyme qui interrogeait déjà les thèmes les plus divers à travers celui de la création. Ici c'est à la citation (A la citation de citation de citation, « Michaux a-t-il dit […] m'a dit un jour : Tous les artistes sont des cannibales, et plus l'artiste est grand, plus grand est le cannibale ».) procédé amplement utilisé en musique — par et surtout de Bach plus que par Scelsi — à laquelle recourt Josipovici. Ce qui ferait presque oublier la dédicace et l'avis, en quatrième de couverture, de Jonathan Harvey, si elles n'ouvraient et refermaient discrètement le livre sur la vie de cet autre compositeur dont les confluences — le bouddhisme, l'interprétation du Quatuor Arditti — viennent, comme en résonance avec celle de Giacinto Scelsi, compléter l'existence réellement rêvée ou rêveusement réelle du Tancredo Pavone composé par Gabriel Josipovici.

« un son rond qui vient voir, flotte, puis disparaît » (Quidam)

« Tous ceux qui interprètent mon œuvre, Massimo, doivent être pareils à une extension de moi-même. »

Sous ses dehors lisses, Infini, l'histoire d'un moment, est un monument à l'architecture riche et complexe, à l'image du symbole mathématique qui lui donne son nom, , cercle vrillé, « huit couché sur le côté », octave étendue à l'instar de la tessiture de Josipovici qui prend corps et cordes à son arc vocal dans ce récit à deux mains, vingt doigts et quatre voix, rejoints par une infinité d'autres. Un roman qui nous invite, plus qu'à partager la vie et la vision d'un artiste — « singulier » certes, « mais pas inhabituel » dans la mesure où il tend à et vers l'universel — à pénétrer in vivo les arcanes d'un archétype (Pavone signifie "paon", tandis que Tancrède se compose étymologiquement aux notions de "pensée" et de "conseil").

« Quand nous mourons, Massimo, a-t-il dit, il suffit de dire que nous avons été nous-mêmes et personne d'autre. Si on est vraiment soi-même, a-t-il dit, on parle pour tout le monde. »

Hymne à la joie, à l'amour et à l'harmonie, à la liberté d'expression et de création, à l'impulsion et à l'émerveillement, Infini se dresse comme un fluide et joyeux rempart contre les méfaits de l'éducation, de l'autorité, de l'illusion, de l'ignorance et de la peur auxquels Pavone et sa suite adressent de jolis pieds de nez. Un parfait et complet recueil d'aphorismes antiques, bouddhiques, tantriques et chamaniques, dont on serait tenté de tout recopier, tel quel, intégralement, de ne rien toucher, de ne rien relier, mais de tout relire, même pas pour s'en imprégner, juste pur faire écho à ce que nous ressentons, pensons et pressentons, tant cela nous parle, tant cela est évident, tant tout est là, ici et maintenant, qui s'offre à la contemplation, à la méditation, à la lecture et à l'écoute dans un éternel présent contenu tout entier dans l'histoire d'un moment.

mercredi 21 octobre 2015

Pas Liev, Philippe Annocque

Aujourd'hui sort Pas Liev. Ou peut-être pas. Peut-être Liev est-il déjà sorti. Ou peut-être pas. Le livre, lui, est en librairie. Philippe Annocque l'a brillamment écrit et Quidam joliment édité. Allez vous le procurer. Pour le même prix vous aurez Liev et Pas Liev. Un livre et une tuerie.

« Le débit était rapide, mais les syllabes se détachaient avec netteté dans l'espace. Liev s'est dit qu'il commençait à se faire tard ; Son ombre était longue. La roue avant de l'homme lui écrasait la face. »


« Et puis les choses sont allées moins bien. »


« C'était en plein milieu des champs. »
C'est là que tout a commencé. Du moins peut-on le penser. Au milieu des choses. En plein jour. In media res. In meridies. Le peut-on ? « Liev marchait depuis un bon moment », nous dit-on. C'est peu après qu'il s'est souvenu. Un peu. Deux fois. Au moins. Après, on ne sait pas. « On ne sait jamais ». Personne. Lui non plus. On le croit. On continue. Plusieurs chemins se sont offerts à lui déjà, et à nous, sans qu'on le voit. On est à la deuxième page seulement.

On est à la deuxième page. Seulement, et ce qui étonne tout d'abord, c'est la sensibilité aux couleurs, à la lumière. Au blanc, au rouge et au soleil qui les éclaire. Qui rappelle L'Etranger. C'est mot pour mot ce que j'ai noté à mon insu en marge du roman les deux premières fois que je l'ai lu. Car c'est un livre qui mérite plusieurs lectures. Ainsi ce qui étonne encore chez Liev c'est sa duplicité. Ou sa naïveté, c'est selon. Sa façon d'analyser les choses. Sa logique propre sous les dehors très terre à terre de ses souliers souillés. Sa mauvaise foi assumée. Sa bonne mauvaise foi, sartrienne, existentielle, existentialiste même, dans le fond comme dans la forme. Une mauvaise foi qui déforme, renvoie à La Nausée. Et à L'Etranger de Camus, confus, qui voit rouge, qui dit sang.

Sans coup férir, par à-coups, Liev nous délivre sa vision du monde, sa façon de penser, de percevoir ce qui l'entoure. « En réalité le soleil n'était pas si haut c'est l'horizon qui était bas. » Mais c'est à Kosko que l'on attend Liev, visiblement. Là qu'il se présente pour le poste de précepteur. Plusieurs chemins donc. On va y arriver. Mais avant cela il s'est passé quelque chose. Quelque chose d'apparemment anodin s'est passé. Se passe. Ou se passera. Quelque chose qui va déterminer tout à la fois : le récit, le passé, le présent et le futur de Liev et de Pas Liev, ou plutôt de son lectorat sans que celui-ci ne puisse jamais tout à fait déterminer quoi. Qu'importe. Pour Liev et Pas, les faits importent moins que ce qu'il faut faire ou pas. De fait, réellement, il y a eu cette petite construction de brique au bord de la route. Et l'oubli. L'oubli d'aller aux toilettes avant de sortir d'un cinéma sorti d'on ne sait où. Là Liev a vu quelque chose qu'il n'aurait pas dû.

Dû être vu voyant quelque chose qu'il n'aurait pas dû voir en fait. Mal vu peut-être, mal entendu sûrement, par un passant en bicyclette. Et moqué certainement. Car Liev pense qu'on le moque. Souvent. A tout le moins, Liev - ou Pas Liev c'est selon - se soustrait lui-même à l'analyse qu'il opère à tout va. Son va-tout peut-être serait qu'il ne saurait réellement pas. Ignore ou veut ignorer ce qui l'indiffère en réalité, mesurant toute chose à l'aune de ce qui est « agréable » ou « désagréable », « bien » ou « pas bien », « convenable » ou « inconvenant ». Une éthique qui, en distinguant l'éthos de l'èthos, les mœurs de l'usage, l'éloigne du sens comme du bien communs. Car Liev veut bien faire, c'est un fait. En ce sens il n'est au fond pas différent de nous. Voilà sans doute pourquoi il n'est pas Liev. Pourquoi il ne trouve pas la place qui lui échoit. Pourquoi on l'invite dans un débarras, à s'asseoir là où rien n'est fait pour. Pourquoi les enfants sont en vacances. Pourquoi on lui fait jouer le rôle de sous-intendant en attendant leur retour. Pourquoi tour à tour l'on se méfie ou l'on se fend d'un peu de sympathie pour celui qui n'est peut-être pas si fou dans le fond. 


Dans le fond « ce n'était jamais facile de répondre » - dans la forme non plus, c'est un fait - aux questions qu'on lui posait. Aussi, parce que lui, Liev ou pas, fait toujours en sorte de faire ce que l'on attend de lui, il se voit sans cesse contraint de rechercher des sèmes, signaux, signes distincts, à défaut, semble-t-il, d'instinct ou d'empathie. Surtout il réagit. A tout. A rien. Différent de, et indifférent à tout. Passif surtout. Il est ce qu'on lui fait. Ce que les choses lui font. Comme elles viennent. Comme elles vont. Bientôt Liev tourne en rond. La réalité de la chose c'est tout de même quelque chose, non ? « Et puis les choses sont allées moins bien ». Toujours en représentation, mal à l'aise ce faisant et toujours mal faisant, pris à défaut en porte à faux et sur le fil, Liev se défausse, tente de se rassurer, de fuir autant qu'il le peut. Le peut-on encore ? Le peut-il vraiment ? Et croire à une histoire avec Mademoiselle Sonia quand Magda est dans son lit ? Se croire précepteur, abhorrer Karl, faire et s'en faire moins accréditer qu'accroire ? Que croire ? Et qui ? Pas Liev. Mais Liev oui, certainement. Dilemme du Crétois. Menteur ou pas, Liev ? Pas Liev le narrateur, mais un autre non plus fiable, unreliable narrator qui se fend de cette fable, de ce conte philosophique, expressionniste et réaliste, conçu autour de ce personnage peu affable sans véritable atour.

Tour à tour éléphant au milieu du salon, nez de Gogol au milieu du quignon, portrait à la Picasso, pantin qui se prend pour un vrai petit garçon, homme ferdydurkien cuculisé à la manière de Gombrowitz, innommable à celle de Beckett, la figure de Liev relève de tout cela. Ineffable. Insaisissable. Déplacé, dérangeant et cependant indépassable. Doté d'un calme aussi relatif que remarquable. D'un caractère aussi effacé que son empreinte est indélébile. Débile léger ou massivement Asperger, Liev marque par sa folie qu'on imagine aisément se retourner contre lui ou autrui. Qui souffre de tics et de tocs, de paranoïa, d'un délire de persécution, prend la pose dans un rôle de composition, présuppose que les autres en font autant, se soucie sans cesse de ce qu'ils pensent et sans arrêt de ce qu'il paraît sans le savoir jamais. Liev est-il plus ou moins conscient que les autres, qui révèle, peut-être à son insu, l'hypocrisie sociale et salutaire, presque sanitaire, de ceux qui l'entourent ? « On ne peut jamais savoir ». Pourquoi ne se souvient-on pas de ce que l'on a fait la veille. « Impossible de se rappeler ». Est-ce normal ? Est-on normal ? Qui est-on ?

On dira ce que l'on veut de Pas Liev, ce que l'on peut surtout, dépassé par ce personnage singulier, pluriel, déterminant, aux noms, prénoms et pronoms fluctuants dont on sent qu'il sombre progressivement. Hors monde sans doute, immonde peut-être, entre la veille et le sommeil, le rêve et le réel, Pas Liev est lui-même comme personne. Et personne comme tout le monde. Personnage à la dérive, sans âge ni ancrage, qui se cramponne à ce livre pas éponyme. Qui étonne, détonne, dénote. Où les mots se répètent et résonnent. Que l'on lit dans le blanc des lignes. Un livre comme pas un. Comme Pas Liev. Un livre délirant, délivrant, cathartique. Où rien n'est dramatique mais où tout est très sûrement tragique. Où l'on doute, assurément. De Liev mais comme Liev. Un roman où l'on court à sa perte. Doucement mais sûrement. Dans lequel on se glisse. Où le sentiment d'étrangeté autant que la virtuosité sont omniprésents. Où l'on perd la notion du temps.

Aujourd'hui sort Pas Liev. Ou peut-être pas. Le livre, lui, est en librairie. Philippe Annocque aussi, depuis plus longtemps que lui. Dix ans au moins séparent ainsi ses Chroniques imaginaires de la mort vive et ses Mémoires des failles. Rien (qu’une affaire de regard), nous dit-il. Homme moderne, agrégé de l'être, des réseaux et de la Vie des hauts plateaux, Philippe Annocque aime les je et les mots, déblogue, capitaine ad hoc et Nemo, depuis presque autant de temps derrière ses Hublots. Quand Abeille ou Cendors érigent des univers, Annocque s'élève lui-même en homme-monde habité par de multiples personnalités, développant une autobiographie ubiquitaire et parallèle, ouvroir d'une vie potentielle réalisée via l'écriture et vouée à elle, une vie faite œuvre qui embrasse tout le réel à travers chacune de ses parcelles. 

Le tout au gré d'une construction dont on perd les clés au moment où l'on croit les avoir trouvées. Où l'on ne sait qui se méprend. Dont on ne se déprend ni se défend. Où l'on est contre, mais tout contre alors. Où la fiction nous prend tout entier. Qui dénonce la prégnance et la vacuité de l'habitude, de l'attitude, de l'identité. Où l'on a le temps pour penser sans le pouvoir vraiment. Où l'on tourne à vide. Où l'oisiveté est mère de tous les vices. Où tous les ressorts sont employés à raison, jusqu'à la typographie une fois encore intelligemment mise à contribution. Où l'on est Liev et Pas Liev à la fois.

Dense, intense, sur un pied, sans les mains, les bras levés, Pas Liev est un livre enivrant dont l'indifférence ne nous laisse pas. Une intriguée policée et policière dont on sent les prémices, où l'on - c'est à dire Liev - pense comme l'on pisse, sans toujours s'en rendre compte. Un livre où, quand il faudrait se rendre à l'évidence et rendre des compte, l'on est tenté de conclure par trois petits points dans la figure. 


Avec Pas Liev s'achève ici en force et en beauté notre série consacrée à la rentrée littéraire de cette année. Ou peut-être pas puisque je vous propose de nous retrouver ici même dans une dizaine de jours pour une rétrospective un peu spéciale dont les livres et leurs personnages seront les héros.

D'ici là vous pourrez découvrir sur les réseaux quelques titres aussi divers que supplémentaires parmi lesquels Victoria n'existe pas, La femme qui pensait être belle, Les enfants de chœur de l'Amérique ou encore Tyler Cross.

Je vous invite également à aller voir du côté de chez Lou, de ses excellentes Feuilles volantes et d'Un dernier livre avant la fin du monde et de la rentrée, où vous pourrez également (re)trouver et (re)découvrir Dans les ruines de la carte ou nos Dialogues impromptus autour de Cordelia la guerre.

lundi 21 septembre 2015

Charøgnards, Stéphane Vanderhaeghe

Sorti le 3 septembre chez Quidam, journal d'un fou ou portrait d'une époque, chroniques d'une apparente disparition et thriller apocalyptique, Charøgnards de Stéphane Vanderhaeghe est un roman à l'envergure atypique qui, entre envolées lyriques et piqués typographiques, ouvre au regard du lecteur et de l'édition de larges horizons. 
« Il est de l'hystoire tréfonds que nous provient ce documens hørs paer que le lectans apprete à consommer ». Dans la langue à peine éclose, malhabile à force de précautions, d'un futur aux accents médiévaux, entre Russell Hoban et Damasio, quelques Ouvertissements s'imposent, lancés par les « rédicteurs » de ce texte.

Ce qu'ils sont - humains mutants à l'instar d'Enig Marcheur, ou bien charognards décrits par le narrateur - nous l'ignorons. Ce que nous découvrons en revanche, c'est l'importance quasi biblique que revêt pour eux l'original de ce – « le mot est époqual »''journal'' et ce que doivent leur « civillusion » et leur langue à celles du narrateur. Le document de seconde main qu'ils nous livrent, expurgé peut-être à force de « dianalyse » et de « transduction », nous offre pour seul repère temporel le chapelet non daté des jours qui s'échappe, se brise et se répand en même temps que la notion de réalité et la conscience immédiate du narrateur. Mais qui sont ces charognards qui « délient les langues » et « défont le temps » ?

« On les trouve habituellement dans les champs, en lisière des routes, dans les bosquets. Ils fuient, méfiants, dès qu'on les approche. Bientôt les rôles seront renversés ».
Le narrateur les a vus. Comme dans ces scénarios qu'il écrit pour la télévision. Le long d'une route solitaire de campagne. Il pressent alors que le cauchemar a déjà commencé et entreprend dès lors la relation de cette menace, tangible et donc crédible, que l'étrangeté et le caractère étranger du nombre croassant de ces charognards, envahisseurs ou réfugiés, représentent à ses yeux. Scénariste encore, xénophobe peut-être, 
« déprimé »« cobaye »« fou »« allié », dérangé à tout le moins dans sa routine, entre silences et compromis, il s'éloigne peu à peu de ses proches, de sa femme initiale et de son enfant syllabe. Sujet anonyme, sans pronom personnel, il devine déjà que rien ni personne ne pourra l'aider. Ni le cinéma ni la littérature dans lesquels il se réfugie. Ni le fusil. Surtout pas ce fusil.

 Buffon,Le Vautour, p.1491 des Oeuvres, LaPléiade

Seul champs de bataille de cette drôle de guerre : ce « village de campagne » isolé où tous nichent, ramassé entre l'église et le café, ignoré par la religion télévisuelle et cathodique qui révèle l'incapacité de ses canons à protons à verser le sens. Où l'existence cède devant la « subs-istance » des charognards, les « pennes » et « syrinx », les « craillements » et « croassements » de tous ces « corbeaux freux corneilles choucas », « craves » et « frégiles », « corvidés » désormais familiers. Qui s'acharnent sur les corps vidés, « charognés », « dépecés », « caviardés », « mâchuer » « dilacérés » de leurs victimes. Qui couvrent le champ de vision du narrateur. Qui cite Buffon sur la passion des humains. Que je consulte à mon tour sur les corbeaux et autres charognards. Qui n'en parle pas. Des Vautours à la rigueur, dans le Discours sur la nature des oiseaux. Qui suit curieusement celui qui traite De la dégénération des animaux

Dans quelle mesure le narrateur a-t-il subi, commis l'irrémédiable ? L'innommable, l'inintelligible ? La mémoire, les souvenirs, les soucis quotidiens, déjà fuis, deviennent tus et se terrent. S'approvisionner, se ravitailler, fuir, s'avère désormais secondaire. Subsiste cet inventaire qui l'entraîne, résistant déjà et collabo bientôt, dans un décor d'entre-deux-guerre. Insistent l'intellectualisation, la ritualisation à outrance, la transcommunication et le bruit blanc de la radio. Persiste le doute, et non l'espoir, le sale espoir, qui fait vivre et le pousse à rejouer sans cesse de nouveaux scénarios. Comment savoir dans l'œil du cyclone si tout est revenu à la normale, ou bien si la normalité c'est cette folie qui chahute l'esprit et que seule vient tempérer cette rémission de courte durée ? L'on pense aux Oiseaux. L'on pense à Van Gogh. L'on pense à Artaud. L'on pense à Van Gogh vu par Artaud. L'on pense au Champ de blé aux corbeaux. Décidément. L'on pense trop, c'est dément. 

 Antonin Artaud, Van Gogh ou le suicidé de la société, p.1445 des Oeuvres, Quarto

Les mots sont comme les corbeaux : insaisissables, invasifs, erratiques et volatiles. Face à cette « allégorie » fatale et futile, le travail de l'écrivain, vital et utile. Et la nécessité, le polissage, la catharsis, la transmutation, le « rêve de performativité » qui constituent le mythe. Celui d'Un homme qui dort voué à la Disparition, à la dépersonnalisation, à la déréalisation, à la déconcrétion, au « simulacre », à l'horreur de devenir charognard sinon charogne. Sisyphe incisant le vif pour ne pas crouler sous le nombre, sombrer dans la torpeur « lénitive » de l'ombre qui rode et le cerne de noir. Quitte à exhumer, à exsuder, ce qui résumait la vie jusque-là, jargon publicitaire des biens dits de consommation, composition chimique de produits dont on ignore le nom, conservateurs, adjuvants, exhausteurs de goût superflus et silencieux, « fictions insipides et convenues » d'un monde où l'information et la communication excèdent et noient la pensée et l'action. 

« Ne cédons pas à la facilité du langage ». Allions sens et son, forme et fond. Rallions l'effet. Raillons les faits. « Pour toi une journée dont la trivialité, la normalité maintenant s'épuise dans des mots sans relief ; pour moi une journée tout sauf qui excède la capacité du langage à ». Entre poème prosaïque, révolte poétique et transe hypnagogique, Stéphane Vanderhaeghe use avec ses Charøgnards de toutes les ruses, élisions, analogies, homonymies, polysémies, allitérations, rimes, parenthèses et répétitions, de toutes les trouvailles typographiques, caractères et dispositions, rognures et biffures, calligrammes et point à point en guise de fin et de colophon. Construction olympienne aux mille métriques, au-delà de la contrainte oulipienne et de l'exercice de style, Charøgnards montre la capacité d'un style et d'une expression inventifs et soutenus, prophétiques et réels, contagieux plus que prophylactique, à élargir la perception, « promesse d'un avenir qui. »

 Guide Peterson des oiseaux de France et d'Europe, page 418

« Jusqu'où dans ces circonstances s'étend la licence poétique ? » s'interroge le narrateur. « Ce qui manque souvent au roman, c’est justement la menace poétique », répondait hier encore Claro à qui l'on demandait très à propos « Où se niche ce qu’on pourrait appeler la poésie du texte ? ». Une réponse à l'œuvre dans son Mille milliards de milieux sorti au Bec en l'air, dans le Cordelia la guerre de Marie de Cosnay paru à L'Ogre et, bien entendu, dans les Charøgnards de Stéphane Vanderhaeghe édité par Quidam. Autant d'auteurs, d'ouvrages et d'éditeurs qui participent à l'exsurgence d'une forme nouvelle de littérature à laquelle, il me semble et je l'espère, nous assistons en France. Une forme qui interroge le fond, marquée par l'ellipse et l'inachevé, ouvrant au devenir une infinité de combinaisons, dans laquelle le premier « je » se dissout lentement, imperceptiblement, pour céder la place à cet « autre » dont parle le Rimbaud voyant, et l'interpeller à la seconde personne. Une forme qui me parle et que j'explore dans mes propres travaux y compris, d'une certaine façon, par l'entremise de ce blog. 

Une forme, enfn, qui s'accompagne de pratiques transversales, dynamiques et totales, à l'image du journal d'écriture de ces Charøgnards que tient Stéphane Vanderhaeghe sur son propre blog. Lecteur, toi qui entre ici, bienvenue . : à l'intérieur du crâne : . d'un primo-romancier, espèce rare en voie d'extinction heureusement dénichée par un Quidam prêt à défendre becs et ongles son talent et sa plume et grâce auquel il peut aujourd'hui prendre son envol. Pour ce texte d'exception, un grand merci à Stéphane Vanderhaeghe ainsi qu'à Quidam, et particulièrement à Pascal Arnaud qui a pressenti que ce livre pourrait me plaire, faisant fi de mes réserves et des conditions excessivement drastiques qui régissent désormais ce blog - choix des services presses, planning serré, ligne éditoriale plus stricte, liberté d'expression - effectuant par là même un travail véritable d'édition et de diffusion, comme nous le verrons à nouveau en octobre avec la sortie de Pas Liev de Philippe Annocque. 


Avant de revenir sur nombre de ces réflexions et thèmes abordés dans mon article de fin de rentrée, je vous donne rendez-vous très prochainement pour une semaine consacrée au Tripode avec les précieuses Archives du vent de Pierre Cendors éclairées par L'invisible dehors édité chez Isolato. Au même moment, ou aux alentours, sortira Vie ou Théâtre ? de Charlotte Salomon, un événement à ne pas manquer, dont je vous ai parlé ici et sur lequel je reviendrai certainement ici ou là. D'ici là bonnes lectures, et gare aux Charøgnards !