Affichage des articles dont le libellé est Pablo Katchadjian. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Pablo Katchadjian. Afficher tous les articles

dimanche 28 avril 2019

La Liberté totale, Pablo Katchadjian

Se libérer & s’asservir, fuir & se rendre, se retrouver & se perdre, aller de l’avant & tourner en rond, terminer & recommencer. Trancher le noeud gordien & renouer. Après Quoi faire et Merci, parus respectivement en 2014 et 2015 chez Le Grand Os et Vies parallèles, Pablo Katchadjian poursuit & clôt (?) son cycle infernal où s’affrontent libre arbitre et circonstances avec La Liberté totale. Traduit de l’Argentin par Mikaël Gomez Guthart (qui avait déjà réalisé la traduction de Quoi faire avec Aurelio Diaz Ronda), illustré par Curtis Putralk, maquetté par Elsa Pierrot et sorti le 29 mars 2019 sous le beau label Othello, La Liberté totale existe désormais chez Le Nouvel Attila.


« A – La liberté totale n’existe pas.      
B – Non bien sûr.            
A – Tu le savais ?            
B – Oui, évidemment. » 

A et B dissertent de la liberté. Ils pa-/-pot/chi-/-can/-ent (« Excuse-moi, je ne te comprends pas, tu pourrais faire un petit effort. »), se chamaillent, s’em-/-brouil-/mè-lent (« Tu dis « tu pourrais faire un petit effort » alors que de toute évidence je n’en fais aucun ») se prennent au jeu, se renvoient la balle, dos à dos/au mur, tour à tour méprisant ou sarcastiques, s’accusant et se reprenant mutuellement, plu(s )tôt qu’eux-mêmes. Et le lecteur, la lectrice, avec. À partir de ces démêlés, qui deviennent finalement le cœur du problème, s’instaure un dialogue aussi incessant qu’impossible qui se nourrit de son impossibilité (« Et c’est quoi, le débat de fond ? De quoi est-ce qu’on parle ? ») et donne le ton, le thème général de ce texte pour le moins particulier, conditions sine qua non de la liberté d'expression, de pensée et d'action (questions plus que jamais d'actualité pour les lect·eurs.rices de cette traduction française) : de quoi parle-t-on, avec qui, pourquoi et comment. 

« A – C’est très bien ça. J’irais même jusqu’à dire que la liberté est la concentration.  
B – Ah c’est intéressant. Tu peux développer ?
A – Eh bien, il n’y a qu’en se concentrant sur un point qu’on peut maîtriser notre force et notre intelligence.
B – C’est vrai, ça. Donc la déconcentration, c’est la mort. »

Pour l’heure, nulle liberté, nul bonheur, nulle joie, nulle chose ne trouve grâce ni utilité à leurs yeux (« Quoi ? Pour toi, l’essence de la liberté, c’est de ne pas exister ? »). Et pour cause. Philosophes sans mains (Sartre, à propos de Kant), nos héros apparaissent pieds et poings liés, ou tout comme : enfermés derrière les barreaux de leur prison mentale et physique et littéralement soumis à la question qui se présente (obscure, mais éclairée par la quatrième de couverture) sous la forme de « l’équation : liberté=Totale ». Il leur faut l’intervention des gardiens (Jamais nous n’avons été aussi libre que sous l’occupation, Sartre again) qui l-a/-e leur rappellent pour se ressaisir, s’allier, tenter de se libérer de leur aliénation, redonner corps et sens à leur discussion, force et vie au récit, et aller avec lui au fond de l’inconnu pour trouverdu nouveau ? 
 
« A et B – Oui et aussi un non-sens.      
D – C’est tout ?
 
A et B – Non, la liberté est aussi une déforestation de l’intempérie. »

Il suffisait d’oser (memento, « La guerre est un état nerveux », Quoi faire), d’assommer le gardien et de s’emparer des clés pour prendre celle des champs et donner un nouveau la au lai. De couloirs terrifiants en jardins fourbis de fruits (qui rappellent respectivement le hangar et les racines de Merci), de confessions en rencontres, A et B marchent comme dans un rêve familier, étrange et pénétrant, où l’impression de déjà-vu émerge ici et là comme une île où il y a tout. À F, une femme qui n’a à la bouche qu’un nom doux et sonore comme ceux des aimés que la Vie exila, ils se présentent comme artistes/plombiers (tour à tour et les deux à la fois), se faisant poètes sans le vouloir vraiment, saisis par leur désir de plaire, de fuir, ou par la mélancolie (en somme des problèmes d’homme, Ferré). 

« A – …ça a un petit air qui…    
B – …qui pourrait faire penser à un autre pays, à un… 
A – …à un pays semblable à celui-ci, tout en étant…     
B – …, tout en étant différent, comme ces pays qui… »

La perte, l’oubli, la torture, l’insomnie, l’ignorance des règles censées régir ceux et celles qu’elles obligent, l’amnésie et les souvenirs factices : A et B sont passés par là, F en partie, qu’ils acceptent de guider/d’accompagner jusqu’au bout de ce chemin de croix. Non sans l’analyser (« A –Pardon, mais c’est qu’on est tellement habité à ergoter sans arrêt… B –…ergoter sur des sujets importants… »). A, par son approche conceptuelle, hyperrationnaliste. B, par la sensation et l’émotion. Et ce, le plus souvent, comme si elle n’existait que comme sujet de, c’est-à-dire objet (plus que jamais la place des femmes, dans ce cycle consacré à la liberté, est soumise à caution). Jusqu’à ce qu’ils daignent lui prêter attention, tous trois cherchant réellement un sens aux messages cachés dans les chansons qu’elle évoque sans plus de succès qu'avec les autres grilles de lecture qu'ils et elle expérimentent. 

« E – Et il y a une autre chanson d’Azucena qui dit : « les idées / nous appartiennent / à la seule condition qu’on les pense / pour nous-mêmes. »

Entre synchronicité et syllogisme, psychanalyse de l’inconscient, existentialisme, volontarisme et théologie, les situations et leurs interprétations s’enchaînent tandis que les personnages reviennent sans cesse sur les pas, termes et thèmes de/dans leurs conversations, voyagent dans les limbes ou les rêves, sillonnent, sautent d’une dimension à l’autre, conduits par un auteur obsessionnel qui fait de même (à travers toutes ses œuvres) avec autant de liberté que d’hypertextualité. Si tout n’est pas (d)écrit de ce qu’ils voient, leurs réactions (réflexions, sensations, émotions) plus excessives les unes que les autres, atteignent leur paroxysme avec l’arrivée de F (et le pétage de plombs de la page 90) qui exacerbent leurs sentiments (de rancœur concupiscence compétition jalousie j’en passe et des meilleurs) avant d’avancer à nouveau. 


« F – Rien ! ça ne veut rien dire !            
B – ca doit bien vouloir dire quelque chose…   
F – Oui. Que tu arrêtes de me faire chier ! »

Sur le mode du dialogue, avec folie et ironie, à la manière d’un Plat(o)on ou d’un Saint-Jean échappé d’Apocalypse Now, Pablo Katchadjian exp(l)ose, par le biais et sous les traits de ses personnages, une pensée d’apparence fantasque, mais réellement rigoureuse. Masques nécessaires du/au philosophe pour sou-é/-m/-mettre bon nombre d’idées et d’aphorismes (« ça ne peut être terrible que si le fait de le savoir est élémentaire ») qui jalonnent et pavent l’histoire de la philosophie et r-é/ai-sonnent de l’antiquité à nos jours. Un constat anodin, celui en vérité d’un tour de force et d’une aporie, qui (dé)montre ce que l’esprit peut (ou pas), pour peu (ou prou) qu’on lui octroie cette liberté. La preuve aussi qu’il est possible de faire sérieusement les choses en littérature sans se prendre au sérieux. Et que l’Umour – cher à Vaché, Breton et Paneroa fortiori en l'absence manifeste du Vrai, du Beau et du Bien, triomphe toujours. 

« C – C’est vraiment bizarre, ça n’a pas de sens ; on dirait un monde créé par un dieu mineur, ou un démon pas très habile, en tous cas par quelqu’un qui n’avait pas beaucoup d’inspiration. »

Avec des lettres en guise de noms, de grands traits de caractère(s) pour personnages (« E– Moi je suis quand même gênée d’avoir un corps ») à commencer (par ordre alphabétique d’apparition) par A et B, sortes d’Yvain et Gauvain (Kaamelott), archétypes sortis d’une série web ou télévisée ou d’une campagne de jeu de rôles ; avec un sens du paradoxe très borgésien, un non-sense très british, un goût pour le pastiche bien trempé, Pablo Katchadjian échappe au roman à thèse et se tire avec grâce et facilité (à grand renfort de pirouettes, deus ex machina et situations désopilantes) d’un exercice assez casse-gueule – et tout aussi difficile à rapporter ici, autrement que par la di-(d)a[lec]-tique – à travers une série de construction de situations plus tragiques, vives et hilarantes les unes que les autres. 

« A – C’est bizarre parce qu’on le veut bien.     
B – Non, c’est bizarre parce que c’est bizarre, ça n’a rien à voir avec nous. »

Entre exposés rhétoriques et syllogiques (pas si logiques évidemment), logorrhée et tautologie, accusations ad hominem et démonstrations ad absurdum, entre Koltès et Beckett, Katchadjian explore ce que peuvent être une situation et une conversation contemporaines. Dans ce huis clos comme dans le nôtre, l’enfer concentrationnaire s’arrête et commence à celui de son voisin de cellule. De la transcendance de l’ego (Sartre, always) à Lost (sur cette île il y a tout, et d’abord the others), Pablo Katchadjian construit un monde/lieu/temps inversé(s) dans le(s)quel(s) les sujets sont contraints à une liberté de pensée(s), de réflexion(s) et de parole(s), miroirs se (dé)formant les uns les autres au sein d’un palais des glaces, Princes(ses) d’Ambre d’une Marelle qu’ils constituent et dans lesquels ils évoluent. Une réalité abstraite, mais aux circonstances et aux moyens si prégnants, qu'elle conditionne les êtres, au point que s'y soustraire – problème ou solution, selon le degré d'aliénation – revient à disparaître (avec le solipsisme pour corollaire).

« A – Je ne te vois plus.
B – Non, ça y est. Mais on peut toujours parler. » 

Bien entendu, l’on aurait voulu/attendu des réponses plus évidentes (ce n’est pas faute de les chercher). Au lieu de quoi, Katchadjian laisse – avec La Liberté Totale qui demeure la sienne et s’écrit en creux – personnages et situations en a-d(e)venir, comme par inadvertance, semblant/ou feignant de remédier au fur et à mesure/au débotté à leurs carences (« A – A moitié sourd ? Et comment vous avez fait pour nous entendre, J – Ah, je suis sourd par intermittence. »), prenant le contrepied des/au pied de la lettre les expressions courantes sous une forme aphoristique ou kōanique (« J – Les bêtises sont la source de la connaissance. ») pour poser davantage de questions et interroger par-dessus tout le libre arbitre et la libre détermination par l’action (« La liberté est une manifestation qui n’existe qu’en tant que manifestation ») ainsi que leur pertinence et celle du dire à l’âge du faire. 

     « A – C’est comment ?!               
B – Je n’arrive pas à décrire !    
A – Moi non plus ! »
  
Avec ce troisième opus, Pablo Katchadjian choisit ainsi d’ouvrir, au lieu de refermer, son triptyque iconique, proposant une architecture aux cellules amovibles plutôt qu’un retable, fidèle à l’idéal libertaire qui parcoure son œuvre, formant un cycle que l’on est, d’emblée, tenté d’explorer à nouveau. Dans le même ordre, jusqu’à la transe ; dans le désordre des volumes, pour les confronter. Et (entre)voir à quel point la donne/le tirage brouille/redistribue les cartes, modifie leur interprétation et le destin des personnages, offrant finalement, comme pour les précédents, un outil propédeutique performatif (d)étonnant (on lira avec bénéfice La liberté, avec ou sans ironie, article que Guillaume Contré, traducteur notamment de Merci, consacre à la trilogie sur son site de référence(s) L'escalier des aveugles).  

Plus encore que dans leurs versions originales, Quoi faire, Merci et La Liberté totale apparaissent comme trois livres aux genres, registres, couleurs, éditeurs et formats très différents. Pour l'édition de La Liberté totale réalisée par Le Nouvel Attila, « Le format de ce livre et sa parure kraft sont librement inspirés de la collection « Liberté », lancée en 1964 dans une maquette de Pierre faucheux aux éditions Jean-Jacques Pauvert. » tandis que les six compositions graphiques de Curtis Putralk traduisent en actes les grands mouvements de l’ouvrage qui s’inscrit, avec ses précédents, dans une démarche éditioriale et littéraire po-é/-li-tique, cohérente et concrète, où l'intemporalité métaphysique rejoint l'actualité.


« B – T’as vu ça ? Moi aussi.      
A – En plus, il ne l’a pas volé.    
B – Ça, c’est clair. Pour tous nos camarades.     
A – Pour eux et pour ceux qui allaient arriver.
B – Maintenant il faut qu’on s’échappe. »

Photo de couverture : entrée de la crypte de la forteresse de Jajce en Bosnie et Herzégovine, à quelques mètres du bâtiment où ont été posées les bases de la future République fédérale socialiste par Tito à l'occasion de la deuxième convention du Conseil anti-fasciste de libération nationale de la Yougoslavie.

lundi 7 septembre 2015

Merci, Pablo Katchadjian

Après l'incontournable Quoi faire, de Pablo Katchadjian, nous entrons de plain-pied dans la rentrée littéraire avec son saisissant Merci, finement traduit par l'érudit Guillaume Contré et sorti le 24 août chez Vies Parallèles, une bien belle maison initiée l'an passé par les excellentes éditions Zones Sensibles et librairie Ptyx et qui a su depuis, en quelques titres seulement, s'imposer à son tour par la grande qualité de ses publications.

Sur une île inconnue, au milieu de nulle part, débarque une cargaison d'esclaves venus d'on ne sait où. Parmi eux, le narrateur, instruit et naïf à la fois, est acheté par Hannibal. 

Maître à la cruauté fantasque et pour ainsi dire fou à lier, celui-ci le traite - toutes proportions gardées - comme un égal, du moins un employé, à ceci près qu'il il lui confie une tâche - « une petite chose sans importance » - aussi évidente qu'innommable dont le nouveau venu ressort éprouvé, les mains noires et les yeux irrités « par la chaleur et les gaz ». En marge de la franchise déconcertante qui régit leurs relations et donne lieu, au gré d'épisodes fameux et d'inventions fumeuses, à des dialogues plus jubilatoires les uns que les autres, se met dès lors en place une mécanique implacable qui, soutenue et huilée par les autres domestiques, va conduire notre héros de l'objection de principe et de conscience à la révolte.

Tandis que chaque matin voit se produire la succession des mêmes images - le petit déjeuner sur la table de nuit, la bouilloire chaude, le temps qu'il fait - la répétition des mêmes mots et la récurrence des mêmes gestes couvrent progressivement le quotidien et le familier d'une patine d'angoisse appelée à s'étendre. Car, au cours de ce jour sans fin qui se fait passer pour la vie, les choses évoluent toutefois, le plus souvent imperceptiblement, par cycles et par cercles, jusqu'à ce qu'elles s'emmêlent et que le voile du réel se déchire et révèle une contagieuse et irrépressible béance. Et c'est peu dire qu'il y a de quoi devenir fou sous le joug de ces enchaînements successifs, de ces phrases inachevées, de ces scènes qui reviennent, échoïques et obstinées, tour à tour prégnantes comme « l'odeur de l'humiliation et de l'esclavage » ou succulentes comme « un poulet énorme et des patates au four ».



De fait, parce qu'il semble reposer sur l'effet plutôt que sur les faits proprement dits qui pourtant ne manquent pas, Merci - Gracias dans le texte - fait partie de ces livres rares qui ne nous accordent la grâce de les comprendre qu'à condition que l'on ait éprouvé dans son corps l'expérience de lecture à laquelle ils nous convient. Une perte de repères qui induit que, lorsque ceux-ci se précisent enfin, se font plus proche de nous et plus contemporains, c'est au tour du réel tout entier de se dédire. Cet indicible nous entraîne inéluctablement dans une série de situations qui toutes charrient leur flot de questions insolubles. Où placer la limite entre la servitude volontaire et la libération contrainte, entre le vice et la vertu, entre la nature et la culture, le vrai et le faux, le beau et le laid, le bien et le mal ? Et, partant, que faire de cette liberté fraîchement acquise, de l'influence de ce livre étrange, de ce corps étranger, de ces racines inconnues ? Quoi faire : question qui se pose encore dans Merci, qui répond à son précédent à la manière d'un conte moral et philosophique, c'est-à-dire éminemment politique et, pour cela même, terriblement actuel dans ses thèmes comme dans ses développements.

« Jouissive réécriture de la métaphore hégélienne du Maître et de l'Esclave », Merci convoque également Machiavel, non sur la forme du gouvernement à venir - qui s'impose ici d'elle-même – mais principalement sur les chapitres consacrés à la prise du pouvoir et à sa conservation. Notre héros, contraint de réunir non seulement la disposition d'esprit mais aussi les ressources matérielles – hommes, armes, et argent – nécessaires à la révolte, va ainsi faire appel à des ressources insoupçonnées qui vont déterminer leur sort. Certains passages m'ont ainsi clairement rappelé Les chemins de la victoire, journal de campagne de Fidel Castro qui relate les premières conquêtes révolutionnaires et ses relations avec le Che – lui-même évoqué dans Quoi faire - tandis que se dessine peu à peu en filigrane le passage à un pouvoir autocratique et personnel. Mais surtout Merci convoque dans le détail, ce qui est sombrement génial, cette révolution perpétuelle, commune à toutes les sociétés humaines, en tout temps et en tous lieux, qui mène de la révolte à l'endoctrinement, de l'espoir aux exactions, de la libération à l'oppression. La dialectique létale de l'injustice subie et infligée qui ainsi se perpétue de cachot en château et dont l'ombre perdure tant que demeure le moindre mur.


« Lecteur, ta lecture est-elle libre ? » A la question posée par la quatrième de couverture, tout encombré de celles qui l'ont précédée, je répondrais, à l'instar du narrateur : « je ne sais pas ». Pas plus que je ne sais si elles ont influencé l'écriture de cet auteur qui mêle habilement l'univers de Borgès - au point de lui faire encourir en ce moment même la prison pour avoir réécrit L'Aleph sans autorisation – et l'efficience du Glose de Juan José Saer, compatriotes que j'évoquais déjà au sujet de Quoi faire. A ce jeu de miroir et de mise en abyme, l'on peut encore déceler l'indignation de la Boétie, la candeur de Candide, la verve picaresque et les réflexions des Aventures du général Francoquin au pays des Cyclopus et de Kaamelott, l'absurdité et la violence d'Ubu Roi, ou encore le psychédélisme barré de Las Vegas Parano, du Loup de Wall Street et d'Inherent Vice tout à la fois. Et c'est encore peu dire qu'il y a aussi du D.H. Lawrence, L'Homme qui aimait les îles, qui interroge et dessine les contours et conditions d'une utopie incréée car inconcevable et qui s'emmêle sitôt que s'en mêle la liberté, le libre arbitre et le dialogue. Du hasard ou de l'expérience, de la nécessité ou de la contingence, je ne sais, pas plus que vous ou que les personnages de cette histoire, ce qui m'a amené là.

Ce que je sais en revanche c'est que « sur cette île, il y a tout », comme le déclarait Alberto dans Quoi faire. Parce que Merci de Pablo Katchadjian est un livre nécessaire, remarquablement bien construit et formidablement bien écrit. Un livre piège beau et puissant, surprenant et saisissant. Un bestiaire fantastique d'où émane le familier comme l'étrangeté la plus totale. Un récit dément qui donne désespérément envie de rêver, d'agir, de rire et de hurler dans le même temps. Un roman ivre dans lequel la narration se répète à l'envi, s'emporte ou s'interrompt. Un ouvrage où la forme rejoint le fond, s'inscrivant dans une réalité qui ne tient qu'à un fil de couleur sombre et à la centaine de pages blanches imprimées de noir qu'il relie, menacée déjà par les cendres qui envahissent tant son atmosphère que sa couverture. Une couverture dont la découpe des rabats, selon le sens qu'on leur imprime, peut figurer les chaînes brisées mais invisibles du narrateur, une parenthèse, un cœur, ou encore les oreilles du lecteur qui ne s'y fie pas, livré à la merci de ce livre sans merci aucun(e) et qui cependant se le tient pour dit.


A cet égard, je tiens à adresser à Pablo Katchadjian, Guillaume Contré et Vies parallèles un grand Merci pour cette excellente surprise reçue en avant-première, et qui figure dorénavant à côté de Glose, d'Enig Marcheur et de Quoi faire parmi les ouvrages les plus stimulants et les plus marquants qu'il m'ait été donné de lire, avant de prendre la direction des Etats-Unis et, du même coup, des Paris sur l'avenir de Nathaniel Rich en compagnie des Editions du sous-sol pour la suite de cette rentrée remarquablement littéraire. 

Crédit photo © Eric Darsan & Vies Parallèles

vendredi 4 septembre 2015

Quoi faire, Pablo Katchadjian

Dernier ouvrage de l'été, et non des moindres, prémices à une excellente rentrée littéraire, j'ai le plaisir de vous présenter aujourd'hui Quoi faire, du brillant et Argentin Pablo Katchadjian, joliment traduit par Mikaël Gómez Guthart et Aurelio Diaz Ronda, des Editions Le Grand Os, qui m'a fait l'honneur et l'amitié de me l'envoyer suite à ma découverte enthousiasmée de Merci qui vient de sortir chez Vies parallèles et que j'aurai le plaisir de vous présenter tout prochainement.

Quoi faire. Devant l'impossibilité de la question, privée du point du même nom, Quoi faire impose l'évidence première de sa réponse. 

Ouvrir et feuilleter ce livre qui vous prend dans ses mailles et vous entraîne à travers elles sans se défiler. Se laisser instantanément emporter par cette joie fulgurante et dévastatrice qui vous saisit à l'idée que l'on puisse – Encore ? Déjà ? - écrire comme cela. A l'idée que la littérature ça peut-être ça. A l'idée que le rêve – que ce que l'on voulait écrire sans bien savoir quoi, c'est-à-dire lire – se réalise là, devant soi. Vouloir communiquer tout ça. Lire des extraits à son entourage. Passer pour fou sans en prendre ombrage. Parce que l'on sait, que l'on conçoit, sans pour autant parvenir à le dire, ce que l'on sait, ce que l'on voit, ce que l'on lit, là.


Lire. Méthodiquement. Mot après mot. Les découvrir, les voir et les revoir sans cesse apparaître, disparaître et réapparaître tous autant qu'ils sont. Alberto, l(es) étudiant(s), le(s) vieux, les jeune(s), le(s) buveur(s), le(s) fasciste(s), le(s) simple(s) d'esprit, les pigeon(s) et leur(s) condition(s). Apprendre à connaître et à reconnaître, c'est selon, leur nudité, leurs ailes, leurs os et la sensation du beurre froid dans les poches. Sans compter cette « tête de vache clairement médiévale », ces autres qui grossissent à vue d'œil et ce goût de chiffon qui imprègne tout. Isoler ce(s) bateau(x), forêt(s) et taverne(s), lieux double(s) et trouble(s), différent(s) ou bien indifféremment identique(s). Tenter de (se) repérer, de dénombrer, page après page, les récurrences, les résonances, les concordances qui pourraient exister entre tous ces éléments. Tenter de comprendre Quoi faire à partir de tout cela, de ces clés soutirées à un univers aux portes dérobées.

Relire. Passionnément. Interrompre sa lecture à un tiers de l'ouvrage parce que l'on part en voyage. Revenir, reprendre à la première page. Se reposer les mêmes questions et davantage. Lire la fin qui éclaire en se demandant si c'était bien la chose à faire. Si on ne l'eut pas mieux lu sans lumière, si l'on n'eût pas été plus surpris, comme on le fut par Glose de Juan Jose Saer, compatriote de Pablo Katchadjian. Se rappeler qu'on le fit et le fut cependant. Se souvenir aussi que le préfacier de Glose disait de celui-ci qu'il lui en avait « davantage appris sur ce que nous sommes que vingt volumes de philosophie ». Réaliser que Quoi faire mérite lui aussi cette réputation malgré l'absence de propos liminaires. Non moins sommaire qu'un Que-sais-je ? avec son titre lapidaire et sa centaine de pages, mais ô combien plus riche, plus poétique, plus littéraire, Quoi faire pose tout à la fois la question du savoir, du ressenti, de la conscience et de l'action. 

 
« Qu'allez-vous faire de vos mains une fois que vous n'aurez plus de tête ? » Entraînés d'une scène à l'autre et d'une question ibidem, si nos deux acolytes, malgré toute leur bonne volonté, ne peuvent faire face aux situations qu'ils rencontrent, c'est que souvent ils ne les comprennent pas. Et, lorsque par bonheur ils y voient clair dans le jeu qui se présente à eux, ils trouvent encore le moyen de se contredire pour mieux y échapper. La faute à ce fichu Alberto, sans doute, qui l'envoie promener, fait du zèle et s'agite, qui tout le temps provoque, tout le temps capote, tout en capuche et tout en chiffon ! Heureusement, le narrateur est là pour lui sauver la mise, qui le saisit et l'entraîne à sa suite avant de débouler de nouveau dans cette indépassable « université anglaise ». Là où tout a commencé, où tout a dérapé. Eternel retour aux sources d'un péché originel qu'il s'agirait de conjurer, au risque de le perpétuer, enfer ou purgatoire, jeu vidéo dont les personnages, joueurs et jouets à la fois, ne parviendraient pas à passer de niveau, qui sait ?

Pour le savoir, ils convoquent tous les auteurs qui leur passent par la tête de tous les livres qu'ils ont eu entre les mains : Bloy, Lawrence, Thucidyde, Debord, tous les saints et les rapports qu'ils entretiennent. En vain. Bien que tous fassent sans doute partie de la solution, aucun ne résout leur problème. Alors on glisse avec eux le long de cette corde raide, frôlant la concupiscence et la censure, la peur de se tromper et ses conséquences, la paralysie, la chute et la décrépitude, la peine et la nausée, la nervosité et la guerre, le sentiment que « les choses se compliquent », se « tendent » et « dégénèrent ». Toutes choses ressenties par nos compagnons, et donc bien réelles. Au fond ce qui les chiffonnent vraiment, c'est de ne jamais parvenir à établir quoi que ce soit ni, par conséquent, à se rétablir réellement. Avec eux, souvent, la réalité se prend les pieds dans le tapis, s'étale de tout son long dans l'imaginaire et continue d'avancer comme si de rien était, comme en terrain conquis, quand c'est tout le contraire qui se produit. Peu à peu cependant, les liens se font d'eux-mêmes, ou plutôt ce sont nos héros qui les établissent, comme s'ils reprenaient leurs esprits.



« Où suis-je ? »  Question piège et question titre posée ici par Katchadjian et ailleurs par Cassou-Noguès qui, pour y répondre, interrogent la rationalité d'un « système des contenus » indépendamment de celle des individus qui les énoncent. Comme si les uns et les autres existaient et agissaient en des lieux distincts, s'éclairant et s'évanouissant successivement, insaisissables au demeurant, ouvrant la voie à une métaphysique du labyrinthe digne de Borgès, autre compatriote dont Katchadjian se revendique. Une physique kantique, pour ainsi dire, celle d'un « philosophe sans mains » selon les mots de Sartre, dont toutefois deux des trois questions que j'évoquais la dernière fois (Que puis-je connaître ? Que dois-je faire ?) président à la pensée aussi bien qu'aux mœurs, c'est-à-dire à l'action. Derrière cette « construction poétique » qui s'annonce et se bâtit comme un rêve bardé d'énigmes et de pièges, à la tierce question, celle de la religion, se substitue ici l'insoluble et sibylline « énigme de la situation précédente » sans laquelle on ne peut rien faire.

« Chacun a peur de soi. Que pourrions-nous faire ? Nous n'en savons rien, voilà le problème. De quoi serions-nous capables ? » La question demeure posée et avec elle, ô lecteurs avisés, celles de la liberté, de la libre pensée, du libre arbitre, autrement dit de la conscience, de la connaissance et du choix, que vous ne manquerez pas de faire vôtres avec ce livre-là. Vif et intelligent, hilarant et touchant, philosophique et poétique - en un mot : incontournable - Quoi faire est aussi un formidable livre politique et libertaire qui sonde la tentation du sabotage et du terrorisme, évoquant l'expérience du Che et rappelant les propos du Weather Underground. Un récit impressionnant qui, sous ses dehors légers, marque durablement. Bien entendu il y a des réponses, qui se dessinent progressivement, qui ne sont pas là où on les attend. Mais qui sont, qui ont le mérite d'être, et que l'on rencontre par hasard ou réflexion au gré des chemins parcourus au cœur de ce petit mais exaltant laboratoire.


Voilà Quoi faire. Voilà ce que j'en dis. Et pourtant vous ne savez toujours pas Quoi faire tant que vous ne l'avez pas lu. Rien de ce qui vous attend chez votre libraire. Rien de ce qui est prêt à surgir en vous à la lecture de ce petit bijou d'imagination, de style et d'érudition. Paru en avril 2014 aux belles et qualitatives éditions Le Grand Os dans la collection poc ! (fictions nocturnes & proses hypnagogiques) et parfaitement illustré par Valeria Pasina, Quoi faire, premier volet d'une fenêtre lysergique ouverte au vent du surréalisme le plus fervent, nous entraîne sans ménagement vers le second. « Nous sommes sur un bateau d'où l'on aperçoit, au loin, une île, qu'Alberto voudrait rejoindre. Il me dit : Sur cette île, il y a tout ». C'est pourquoi, sans plus attendre, je vous invite à découvrir Quoi faire, avant d'embarquer à bord de cette belle galère, à la Merci de Pablo Katchadjian auquel je souhaite un joyeux anniversaire et que je vous invite à soutenir.

Crédit photo © Eric Darsan, Pablo Katchadjian et Le Grand Os