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vendredi 10 juillet 2015

Musiques savantes Tome II, Guillaume Kosmicki

Après un mois de mai rétrospectif et un mois de juin consacré à la préparation de la rentrée ainsi qu'au cycle des Contrées de Jacques Abeille au Tripode, nous retrouvons la suite de cette autre longue et belle série consacrée à la musique et plus particulièrement aux excellentes éditions Le Mot et le Reste. Une série qui, depuis le mois d'octobre dernier a vu défiler : The LP Collection de Schlitter & Claudet, le Prog 100 de Frédéric Delâge, le Rock progressif d'Aymeric Leroy, la conférence d'Amaury Cornut sur Moondog et le premier tome des Musiques savantes dont je vous présente le tome 2 aujourd'hui et pour lequel je tiens à remercier Guillaume, Pierre et Le Mot et le Reste. 
 

Au gré de ce second volume des Musiques savantes sorti en novembre dernier et à la lumière du premier, c'est avec bonheur et plus aguerris que nous poursuivons notre exploration de ces musiques à travers une cinquantaine de chroniques, soit un tiers de moins, consacrées à de tous nouveaux titres et compositeurs (mis à part Xénakis, Boulez et Ligeti), exposant de façon plus précise encore la vie et l'œuvre de chacun jusqu'au déroulement précis du morceau choisi. Une anthologie de près de quatre cent pages qui s'inscrit dans le prolongement direct du tome I dont elle reprend le format, comprenant, à son tour et comme il se doit, un apparat critique, glossaire, index, bibliographie, webographie, augmentés et mis à jour. 


A travers deux grandes parties couvrant respectivement dix et quinze ans (1963-1973 puis 1974-1989), abordées d'emblée et suivies d'une ouverture sur 1989 comme « année de basculement », Guillaume Kosmicki tente de décrypter dans ce volume central « les sens d'un labyrinthe » et « le vol des certitudes » qui caractérisent selon lui, et à juste titre, ce quart de siècle. Quand le premier tome déplorait l'absence de compositrices, le second en comporte quelques une, et non des moindres, parmi lesquelles Meredith Monk et Sofia Goubaïdoulina. La part du jazz quant à elle demeure, moindre quoique plus exigeante encore entre Coltrane et Archie Shepp. Enfin, en évoquant Daevid Allen et Yoko Ono, et surtout en intégrant les Beatles et leur incontournable Sgt. Pepper's, Zappa et son insatiable Uncle Meat ou encore Pink Floyd et leur intemporel Atom Heart Mother, le musicologue illustre cette « définition volontairement large » des musiques savantes en faisant place à ce « mélange instable d'idéalisme Flower Power, de radicalité politique et d'opportunisme commercial qui constitue alors – et finira par compromettre – la contre-culture ».

Terry Riley, In C (1964)

Jonglant habilement entre histoire de la musique et musique de l'histoire, Guillaume Kosmicki nous démontre une nouvelle fois avec brio combien elles sont indissociables, et ce à travers trois angles nets. Celui de l'altérité qui, entre décolonisation et mondialisation, va dépasser l'ethnocentrisme pour trouver une nouvelle expression dans un dialogue entre l'Afrique, l'Orient et l'Occident. Celui de la temporalité qui va apprendre à se jouer de la linéarité, de la chronologie qui régnaient jusqu'ici. Celui de la technique enfin, via l'électroacoustique, qui va rejoindre ces autres façons de percevoir et d'exprimer le temps et l'espace en jouant plus encore, au-delà du timbre, sur la matière même du son en temps réel, achevant de remiser l'idée du génie composant en solitaire évoquée dans le premier tome. Angles qui vont trouver leur expression formelle par le biais des grandes figures du minimalisme : Terry Riley (« se rendent-ils compte du caractère éminemment révolutionnaire de l'œuvre qu'ils donnent à entendre pour la première fois ? »), Steve Reich et son merveilleux Music for 18 musicians qui répond à « l'esprit du temps » (synthétique, complexe, sensuelle et « néanmoins écrite », d'une « complexité pour l'oreille et non pour la partition »), ou encore de La Monte Young et de Philipp Glass.

 Stockhausen, Stimmung (1968)

« Peut-on encore créer des œuvres d'art après Auschwitz ? » Comment faire du beau avec du laid ? Telle sont les questions qui se posent et s'opposent à Zimmermann, à Nono, à Ohana ou encore à Crumb qui, « en réponse aux horreurs de la guerre » cherchent à « renouveler radicalement le langage musical ». Une quête largement évoquée dans le tome premier et qui perdure tout au long du siècle, entraînant ses adeptes sur les voies du ressassement, voire du suicide. Sauf à répondre à l'appel spirituel de l'Inde, du bouddhisme et de la culture hippie, à se libérer pour rejoindre et redécouvrir l'harmonie, ou au contraire se confronter à la répétition pour mieux se mouvoir hors du temps, comme seuls y sont respectivement parvenus Stockhausen avec Stimmung ou Ligeti avec son Continuum. A ces questions seule semble pouvoir répondre la volonté opératoire d'un minimalisme « en quête d'une nouvelle forme d'écoute basée sur ses effets psychoacoustiques, hypnotiques et extatiques » remettant l'écoute, la sensibilité et la virtuosité au cœur même d'une musique écartelée entre abstraction sérielle et post-modernisme. Un minimalisme qui se consacre, selon les mots de Terry Riley, à l'obtention d'une musique « universelle et fonctionnelle », d'un son qui, par ses effets, vise à l'élévation et à la paix.

 Frank Zappa, Uncle Meat (1969)

Pour l'heure, « The dream is over » annonce John Lennon dès 1970. Entre « gueule de bois et années de plomb » victoire et défaite du Viet Nam, crises pétrolières, financières et environnementales, diktat sériel et dictatures réelles, œuvre ouverte et ouverture — musique et politique, suivent des chemins parallèles, comme séparés, et cependant marqués par la foi et la technique comme palliatifs à la perte d'un sens supposé perdu ou caché. La « Guerre froide » puis « fraîche »  et les « guerres chaudes » qu'elle produit partout dans le monde, la guerre, toujours, et l'idéologie, entendent mener la danse, chaque camp continuant de placer ses pions de peur de les céder en vertu d'un jeu de dupe entre théorie des dominos et course à l'armement, toutes choses dont souffrent en esprit et parfois en corps nombre d'artistes de cette période, et plus particulièrement ceux qui demeurent encore derrière le rideau de fer. Que dire, que faire, que laisser, à ses contemporains, à ses pairs, à ses héritiers ? Ces allées et venues entre visible et invisible, apparence et réalité, la distinction entre l'œuvre voulue et composée et l'œuvre créée et reçue, c'est à die interprétée, l'improvisation enfin, tiennent une place essentielle dans le positionnement de l'artiste envers lui-même et la société.

Philipp Glass & Robert Wilson, Einstein on the Beach (1976)

Un peu partout révolution musicale, politique et sociale tournent court et cependant, faisant abstraction de la peur d'un hiver nucléaire, continuent d'avancer par boucles et à-coups printaniers au lendemain du « Flower Power » et du  « Summer of Love ». Pendant ce temps, « Alors que les utopies des années soixante retombent, les compositeurs semblent trouver nécessaire de se recentrer sur la rigueur scientifique et ses abstractions rassurantes » avec l'Ircam , laboratoire dans la lignée des GRM(C), (C) EMAMu, et autre Upic, malgré un rejet qui semble irrémédiable du structuralisme, des écoles et des systèmes qui ont accompagné la création du dodécaphonisme et de la musique sérielle. C'est dans ce contexte que naît, du côté non de la grammaire, mais du timbre, après les courants concret et minimaliste, la musique dite « spectrale », « différentielle » ou « liminale » pour reprendre les mots de Grisey. Reste que les compositeurs abordés dans ce tome II et qui jalonnent la période sont le plus souvent musiciens, parfois même autodidactes, et pédagogues, souvent philosophes et plus rarement scientifiques. Compositeurs par passion plutôt que par défaut comme cela arrivait ainsi que décrit dans le tome I, ils suivent d'ailleurs la plupart du temps une voie toute personnelle, indépendamment des clivages imposés par les organes musicaux ou politiques dominants. 

 Meredith Monk, Dolmen Music (1979)

« Je n'ai rien contre Boulez, mais l'absence de centre tonal, de périodicité, a abouti à une musique pauvre, stérile, inexpressive, alors que, parallèlement, le jazz, la soul, le rock touchaient des milliers de gens » déclarait encore Adams en 2011. A la veille de 1989, les rejetons de la postmodernité dominent déjà au sein d'un grand amalgame où règnent le chaos le plus total, fait de profusion et d'aléatoire, de confusion, de peur et de profusion, de pandémies et de terrorisme, d'ultralibéralisme et de fondamentalisme, d'obscurantisme et de communication, interrogeant la place de la musique au sein de la mondialisation, ferment du monde que nous connaissons actuellement. Avant même l'effondrement du bloc de l'Est, « le regain de spiritualité se retrouve aussi à l'ouest, où la déshumanisation causée par la société de consommation et des médias a balayé nombre de repères » comme en témoigne l'œuvre de John Tavener, entre désir œcuménique au sentiment océanique.

John Adams, Nixon in China (1987)

De fait, ce qui me semble traverser de part en part ce second tome des Musiques savantes, me touche du moins plus particulièrement, c'est la recherche d'un art total intégrant musique et chant, architecture et sculpture, peinture et photographie, théâtre et cinéma, et qui s'étend au mobilier et aux éclairages. Un art qui recherche également la totalité dans la communauté, art alter, ethnique, naturel aussi, avec l'appréhension d'un son végétal qu'il importe de comprendre et de cultiver par le biais d'œuvres séminales. Un art où la spiritualité, comme refuge ou libération, demeure central et passe aussi bien par la religion traditionnelle au New Age et à la conscience écologique avec notamment Redolfi et ses Sonic Waters qui montre également combien les compositeurs vont toujours plus loin dans la spatialisation du son. Des œuvres reposant sur l'effet et qu'il importe donc d'écouter intégralement, où il est essentiel de se laisser porter. A ce titre la musique même de ce second tome, sa richesse, ses références, ses couleurs et ses éclairages, ses potentialités en terme de composition, de création et d'inspiration, sont tels qu'ils se prêtent, avant même l'écoute effective des morceaux sélectionnés, à la rêverie, à l'imagination, à la création musicale et littéraire. 

Einstein on the Beach (4xLP, Album + Box), Tomato Records 301 315 (France, 1979)

Avec ce tome II des Musiques savantes, Guillaume Kosmicki nous offre un ouvrage toujours plus passionnant, aussi intelligent qu'intelligible. Plus technique encore, multipliant les portes d'entrée et niveaux de lectures, il constitue une invitation à la curiosité, à l'exigence, à une connaissance musicale que l'on aimerait approfondir dans plusieurs directions, celles de la composition classique mais surtout de l'ingénierie du son et de l'électroacoustique afin de comprendre et d'explorer soi-même toutes les subtilités et la mise en œuvre de ces explications et créations. Parti à la découverte des principes de la musique modale avec Lou à l'occasion de son exploration du Rock psychédélique de David Rassent, complétée par l'écoute attentive des Read Streams de Terry Riley, j'ai pu redécouvrir et admirer le travail vaste et fascinant autour du minimalisme et de la répétition à travers l'étude des œuvres de celui-ci, ainsi que de Philip Glass et de Steve Reich, ou encore de Moondog qui n'est toujours pas abordé ici mais avec lequel ces deux derniers ont travaillé. Autre belle découverte, celle d'Einstein on the Beach, qui dormait au sein d'un tas de vinyles abandonnés (merci Jérôme), à la lumière – spectrale – duquel j'ai pu enfin aborder In C d'une façon inédite, lui préférant de longue date Shri Camel. D'où l'intérêt encore de l'écoute ample, intégrale, comparative, détaillée et mise en perspective que propose l'ouvrage.

A la sélection très subjective de vidéos qui illustrent cet article — influencé une fois encore par ma prédilection pour l'harmonie évoquée le précédent — à ces parcours et musiques exceptionnelles, j'aimerais ici ajouter la bouleversante Symphonie N° 3 d'Henryk Gorecki, probablement « l'une des premières apparitions majeures du postmodernisme à venir, qui va bientôt balayer les avant-gardes » ainsi que la Tabula Rasa d'Arvö Part, « l'un des plus célèbre et des plus vendus des compositeurs vivants de musique savante » et vous inviter à découvrir le reste. Enfin, au sein de la bibliographie proposée par l'auteur, en attendant la sortie du dernier et troisième tome de ses Musiques savantes – prévu a priori pour janvier 2017 — qui s'avère déjà conséquent et prometteur pour la compréhension, l'histoire et la composition des musiques savantes, l'on (re) lira avec profit les deux premiers tomes, ainsi que ses Musiques électroniques, le Field recording d'Alexandre Galand, le Rock psychédélique de David Rassent (dont vous pouvez retrouver l'excellente chronique de Lou ici) ou encore En studio avec les Beatles d'Emerick & Massey, le tout paru aux éditions Le Mot et le Reste. 

Avant de poursuivre cette série avec l'incontournable Moondog d'Amaury Cornut, je vous invite très vivement à retrouver celui-ci en concert avec l'ensemble Minisym, le 8 juillet à St Nazaire, le 9 à Nantes et le 10 à Rennes dans le cadre des tombées de la nuit. Quant à moi je vous donne rendez-vous  fin août, après une pause estivale du blog, afin de vous présenter à la volée mes nombreuses et diverses lectures estivales et de rentrée. D'ici là je vous souhaite à toutes et à tous d'excellentes vacances et un très bel été ! 

Crédit photo © Lou Dev

vendredi 17 avril 2015

Moondog à travers le XXe siècle, conférence d'Amaury Cornut (Rennes, le 15/04/15)

A l'occasion de notre belle série consacrée au Mot et le reste que vous pouvez retrouver sur la page dédiée et du premier anniversaire de la sortie chez l'éditeur de la première biographie française de Moondog par Amaury Cornut - dont vous pourrez retrouver la chronique prochainement sur le blog - j'ai le très grand plaisir aujourd'hui de revenir sur la conférence donnée ce jour même par l'auteur dans le cadre de sa série intitulée Moondog à travers le XXe siècle présentée par Murailles Music. 


Rennes, le 4bis, 17 h 30. Amaury Cornut bondit littéralement et à pieds joints sur la scène de près d'un mètre de haut qui l'accueille aujourd'hui, inaugurant de façon passionnante et rythmée la 13e édition du Festival Roulement de Tambours qui se déroule jusqu'au 18 avril. Souriant et décontracté, le conférencier nous précise qu'il est possible d'intervenir au cours de la conférence, ce que ne manquera pas de faire Cécile, alias Lou, ma femme, qui m'accompagne, en rappelant à plusieurs reprises l'âge étonnamment et proportionnellement avancé de Moondog au regard de ses idées et expérimentations

D'entrée l'ambiance est bon enfant, les verres à prix libres, et Amaury, qui adapte à chaque fois sa playlist au lieu de sa conférence, avant d'évoquer « l'existence rennaise de Moondog » lors de son passage mouvementé aux Transmusicales de Rennes en 1988, ne manquera pas d'adresser plusieurs clins d'œil au parterre des organisateurs de l'événement parmi lesquels nous reconnaîtrons Jean-Louis Brossard. Créant dans le même temps un véritable échange avec le public qu'il interroge sur sa connaissance de Moondog, il introduit son propos par le très célèbre Bird's Lament avant d'annoncer qu'il suivra la chronologie en la connectant à des musiciens et thématiques, ce qui « permet de raconter beaucoup d'anecdotes » cadrées par des slides sur grand écran et accompagnées par près de quarante-cinq minutes de musique. 



De ses influences premières, de ses rapports à la musique concrète ou traditionnelle ainsi qu'à sa propre musique, en passant par le choix de vivre dans les rues, spécialement celles de New York, jusqu'à son voyage en Europe et à sa mort, Amaury Cornut présente et élabore avec gourmandise ce « millefeuille d'anecdotes qui vont construire la vie de Moondog ». Ce parti pris aussi riche que pertinent nous permet ainsi d'approcher de multiples aspects de la vie et de l'œuvre de Moondog, des jams à l'élaboration de ses compositions, interprétations, sonorités et instruments et même de son nom, sans oublier cette « facette mégalo brillante et touchante » qui caractérise l'ensemble. 

Il nous permet également de découvrir et de mesurer les difficiles conditions d'existence, ponctuées de déboires et coups de chance, de cet artiste aveugle qui, composant en permanence tout au long de sa vie, avait fait le choix de continuer à payer des copistes pour retranscrire son œuvre plutôt que de se payer un toit. Un artiste trop peu connu au regard de son œuvre, à la fois « trop savant pour les gens qui écoutent de la pop, trop pop pour les gens qui écoutent de la musique savante », ce qui explique peut-être qu'on n'en trouve étonnamment aucune référence dans Les Musiques Savantes Tome I et Tome II de Guillaume Kosmicki (qui peut-être saura davantage éclairer ce choix) et accentue l'importance du travail de recherche et de reconnaissance colossal réalisé autour de cette œuvre monumentale par Amaury Cornut. 



Avec à la fois passion, ambition et humilité, Amaury propose ainsi une conférence pleine d'intelligence et de sensibilité, où l'on se sent comme chez soi, entre amis, tutoyés par un conférencier tout à la fois accessible, sympathique et aguerri qui nous passe ses morceaux fétiches en mangeant des galettes Saint-Michel et qui, partageant ses anecdotes, drôles ou touchantes, nous confie avoir parfois « l'impression de raconter une blague de famille ». « Pas musicologue mais passionné », Amaury, après avoir sollicité un ami, nous fait néanmoins une démonstration chantée et réussie de ce rythme à cinq temps si caractéristique de la musique de Moondog. D'ailleurs, même considéré comme « compositeur pour compositeurs », Moondog « inspire par son aura, son charisme de créateur » plutôt que directement par sa musique, relativement peu reprise au regard de son étendue : « si s'inspirer de Moondog revenait à faire du Moondog, ce serait impossible ». 

Ainsi Amaury Cornut travaille-t-il depuis six ans sur cette « œuvre-monde » qui n'appartient à aucun genre. Au cours de ses recherches il a accumulé et continue d'accumuler les matériaux les plus divers et les plus inédits dont il nous présente ici un aperçu, comme cette photo « cramée, dégueulasse mais que vous ne verrez pas sur internet tous les jours » ou encore celle d'un « Moondog version 3.0 » habillé de pied et de cape, littéralement, coiffé d'un casque de Viking avant sa conquête de l'Europe et qu'il commente ainsi en souriant : « N'utilisez pas de photos de Moondog, ça pète toute la conférence ». 



« A la base je suis censé parler de Moondog et non de moi », ce à quoi j'espère remédier un peu ici — et puis un peu plus prochainement à l'occasion de la chronique du Moondog — au regard le mérite et le travail accompli. Par un juste retour des choses c'est peu dire que la répétition et la fascination qui marquent la vie et l'œuvre de Moondog se retrouvent chez ceux qui l'ont côtoyé, de près ou de loin, hier ou aujourd'hui. De l'histoire de cette étudiante qui lâcha tout pour se consacrer à lui à l'instar d'Amaury Cornut qui, parce que cela « ne pouvait se passer que comme ça », a effectué un formidable travail de retour aux sources par l'écoute intensive et les rencontres (« Moi, petit bonhomme de vingt ans, me retrouver avec ces moondoguiens, en train de prendre des notes comme un malade ! ») jusqu'à parvenir a faire venir Paul Jordan en France, lui qui avait fait venir Moondog à l'époque, faire se rencontrer pour la première fois les musiciens de Moondog Dominique Ponty et Stefan Lakatos, ou encore numériser « six kilos de partition » pour les numériser et les offrir à des écoles de musique. 

 Amaury, de son propre aveu, en plus d'être passionné, est prolixe et c'est tant mieux. Aussi les quarante-cinq minutes de musique présentes au programme seront-elles souvent interrompues, à son grand dam, ou pas : « C'est honteux mais quand même c'est sympa, d'autant que je respecte un peu le bonhomme comme vous avez pu le remarquer », ponctuant puis terminant sa conférence par une discographie, suivant le cheminement de son livre auquel l'événement fait écho sans s'y substituer tant les matériaux regroupés sont vastes et variées, qui s'étoffent au gré des inlassables, continuelles, obsessionnelles, recherches d'Amaury sur Moondog. Un artiste toujours plein de surprise qu'il est « génial de découvrir et de faire découvrir » et dans l'univers duquel « tout le monde peut entrer par un biais différent ». 



Communicatif par sa passion, son enthousiasme et son allant, Amaury Cornut nous offre ainsi une conférence équilibrée, faisant le pont entre ses propres recherches, celles de Moondog, la vie de celui-ci et son écoute. Une conférence vivante et complète, qui regorge de références à la vie, à la musique (de Moondog aux autres, de la théorie à l'histoire de la musique), à l'époque (qui s'étend donc à tout le XXe siècle), mais aussi à la littérature (avec notamment la Beat Generation). En plus de sa prestation, nous devons à Amaury la découverte de son album fétiche, A New Sound of an old instrument ou encore Organ Rounds, des extraits de ses premiers 78 tours et de sa symphonie celtique interrompue aux Transmusicales de Rennes. 



Pour toutes ces raisons nous tenons à remercier Amaury Cornut pour cette conférence et les autres, pour l'accueil et la dédicace, pour le travail accompli depuis six années consécutives, le partage de sa passion, de sa documentation, des partitions, pour son site de référence et son activité sur les réseaux, pour son livre dont je vous parlerai bientôt, pour la création du label Drone Sweet Drone Records avec Alexis Degrenier, percussionniste de Minisym, pour celle enfin du groupe Minisym « destiné à jouer la musique de Moondog » que nous retrouverons notamment près de Rennes le 10 juillet dans le cadre d'un autre festival, celui des Tombées de la Nuit. Un grand merci également au Mot et le Reste et à Murailles Music qui participent à la diffusion de ce travail remarquable. 



Les prochaines conférences, toujours changeantes, gratuites mais sur réservation, et auxquelles je vous invite très vivement à assister pour la forme comme pour le fond, se dérouleront le 16 avril à Rouen, le 17 à Creil, le 18 à Vincennes, le 30 à Lyon et le 23 mai à Challans.

Il ne me reste qu'à vous souhaiter ainsi qu'à Amaury bonnes conférences, bonnes écoutes et de bonnes lectures à tous en attendant de vous retrouver avec les Musiques savantes de Guillaume Kosmicki, toujours au Mot et le Reste, et auparavant, à mille lieues de là, avec la suite du cycle des Contrées intitulée les Barbares.
 

Crédit photo © Amaury Cornut, Le Mot et le Reste, Murailles Music & Eric Darsan

mercredi 1 avril 2015

Musiques savantes Tome I, Guillaume Kosmicki

Dans le cadre de notre belle série et de ce mois d'avril dédiés à la musique et plus particulièrement aux excellentes éditions Le Mot et le Reste, après le surprenant LP Collection, l'inépuisable Prog 100, l'imposant Rock progressif d'Aymeric Leroy, j'ai enfin le plaisir de vous présenter le premier tome des impressionnantes Musiques savantes de Guillaume Kosmicki. 


Sorti fin 2012, ce premier tome se présente à juste titre comme « une porte d'entrée solide » aux musiques dites savantes à travers la présentation de plus de soixante-dix œuvres et compositeurs répartis en cinq périodes, le tout très justement introduit et complété par un indispensable glossaire, un index des compositeurs, d'importantes bibliographie et webographie, ainsi qu'un appel à fréquenter les bibliothèques, disquaires et concerts. De Debussy au mur de Berlin, pour chacune des œuvres chroniquées, Guillaume Kosmicki présente tour à tour : la biographie, la formation et les influences du compositeur, les caractéristiques, la mise en œuvre et interprétations de ses compositions, la progression narrative et la succession instrumentale du morceau choisi. Sans jamais céder à l'anecdote, et parfois en termes très techniques, il permet ainsi au lecteur d'aborder les musiques savantes par différents biais et lectures — linéaire ou transversale, historique ou musicale – en fonction de ses connaissances et centres d'intérêt. 


« De l'écriture, tout découle », et notamment cette « exigence de recherche et de composition » caractéristique des musiques savantes ainsi que son appartenance historique à une élite et leur opposition à l'oralité de la culture populaire. A travers une longue introduction, Guillaume Kosmicki parvient à nous résumer l'évolution millénaire de cette « musica reservata » consacrée au XIXe par l'établissement de trois catégories — savantes, populaires et traditionnelles – subjectives et bouleversées au siècle suivant au gré des usages, de la technique, et surtout de l'Histoire et de sa marche vers la marchandisation. Une évolution menant à la prédominance du timbre dans la composition, « seul langage commun qui ressort véritablement des cent dernières années, toutes musiques confondues ».

Scott Joplin, Ragtimes (1899-1909)

A partir de cette progression l'auteur établit une autre distinction, plus pertinente selon lui, entre œuvres visionnaires et œuvres de synthèse qui définissent l'optique de leurs compositeurs. Cette approche lui permet également de rendre justice et hommage à des compositrices d'exception (parmi lesquelles Hildegarde de Bingen et Clara Schumann) longtemps dénigrées ou dépossédées de leurs œuvres même si, de fait et par la force des choses, il n'en figure aucune au sommaire de l'ouvrage. Et d'accorder une place de choix au jazz, de l'histoire passionnante de sa naissance et de Storyville à celle de grandes figures qui, de Scott Joplin à Miles Davis en passant par Thelonious Monk ont su, au « carrefour des musiques populaires, traditionnelles, populaires et savantes », faire de l'improvisation un élément clé de la composition.

Claude Debussy, Images I & II  (1905-1907)

Didactique, historique, proposant à la curiosité du lecteur, du mélomane, du musicien ou du compositeur, tout autant de réponses que de questions, Musiques savantes se révèle être une mine d'or pour qui s'intéresse au travail de composition. A la conception du génie qui, tel Bach, déclare « ça leur plaira plus tard » et se voit le plus souvent considéré « en avance sur son temps », Guillaume Kosmicki répond — conscient que cette position est aussi celle de notre époque — « Nous n'adhérons pas à ce type de définition, car tout artiste est forcément le fruit de son époque et de la société dans laquelle il s'inscrit (ou refuse de s'inscrire, ce qui revient au même) quand bien même il n'est pas compris immédiatement par le plus grand nombre » comme l'illustre la réception de l'incontournable Sacre du printemps de Stravinsky, choquant en 1913 et triomphant en 1914.

Stravinsky, Le Sacre du printemps, chorégraphie de Nijinsky, (1913)

Remarquable par son ambition, son érudition et sa rigueur, Musiques savantes l'est également par l'intérêt qu'il suscite et l'envie qu'il donne d'aller plus loin dans la découverte de ces musiques et de leur conception. Un intérêt qui dépasse le domaine strictement musical puisqu'il s'étend à tous les arts. De la musique (tonale, atonale, diatonale, microtonale, dodécaphonique, sérielle, ultra-sérielle, post-sérielle et spectrale) à la littérature (existentialisme, transcendantalisme, surréalisme, lettrisme et situationnisme), en passant par la peinture (expressionnisme, fauvisme, impressionnisme, pointillisme, cubisme, futurisme, purisme, constructivisme), jusqu'aux domaines philosophique et religieux (paganisme et panthéisme), qui tous font échos à l'effervescence et aux angoisses de cet âge des « ismes » (Communisme, nazisme, libéralisme), des idéologies et des extrêmes.

Satie, Parade (1917)

De 1882 à 1962, du « point de couture entre les siècles » au « pic de la tension », Guillaume Kosmicki compose avec tout autant de passion que de recul sur cette époque au terme de laquelle il faudra, après « un souffle de modernité avant la tempête » et ce « fol entre-deux-guerre », « composer avec l'horreur » et « reconstruire un monde » révolu avec elle. Un monde ethnocentré dont témoignent des œuvres essentiellement occidentales qui, même lorsqu'elles puisent leur influence dans l'histoire nationale ou dans d'autres cultures, ne s'étendent à celles-ci qu'après les avoir influencées, prémices à ce que l'on nomme déjà mondialisation. De l'individualisme bourgeois à la réaction, du romantisme à l'abstraction, des guerres mondiales à la découverte de la mécanique quantique et de l'« horreur planifiée » en passant par les crises économiques qui jalonnent le siècle, l'heure, entre rupture et modernité, est à plus que jamais à l'expérimentation.

Manuel de Falla, Les tréteaux de Maître Pierre (1923)

Entre les dissonances de Franz Liszt et les apparentes improvisations de César Franck, l'harmonie rompue laisse ainsi le champ libre à une musique parfois très dure au sein de laquelle règne non le chaos mais la dissonance. Beaucoup d'ailleurs font le frais de cette marche de l'histoire qui n'est autre que celle des idéologies nazie et communiste, qu'ils tentent de l'ignorer, d'y échapper, de la combattre ou d'y participer activement, ou de l'ignorer, tout simplement, à l'instar de Bartok qui ne comprend pas l'évolution d'un monde auquel il participe pourtant, d'Honegger, de Mossolov, de Chostakovitch qui peut faire l'objet d'une double lecture reflet d'une double-pensée, et Hindeminth qui interroge dans son Mathis der Malher l'engagement et la place du créateur tandis que l'américain Samuel Barber permet à l'auteur de traiter la question de la réception des œuvres passées.

Chostakovich : Lady Macbeth de Mtsensk, Interlude III (1932)

De l'harmonie à la perte des repères, de l'utilisation du nombre d'or à celle des fractales, nous découvrons ainsi l'œuvre monumentale de Scriabine, les expérimentations de Cowell ainsi que la place particulière accordée à Varèse, « véritable alchimiste des sons » qui attendra trente ans la « révolution électroacoustique » et informatique de la « machine à sons » qu'il appelle de ses vœux. Une destinée à laquelle Guillaume Kosmicki, musicologue, enseignant-conférencier et spécialiste des musiques électroniques, ne peut être indifférent, qui pose également la question de la condition du compositeur, éternel tributaire de la technique, des mécènes, du marché ou de l'état en occident, ou encore celle de la distinction, au sens sociologique de Bourdieu ou d'Adorno mais aussi au sens musical et technique, entre musique abstraite et concrète.

 Prokofiev, Sonate pour piano n° 7, par Glenn Gould (1942)

Seul un ouvrage savant pouvait rendre compte de l'étendue des champs couverts par les musiques savantes et de ses interactions. Un ouvrage indispensable, dont les thèmes peuvent, en plus de la bibliographie, être approfondis par une bonne partie du catalogue de l'éditeur, confirmant ainsi l'excellence et la cohérence de celui-ci. Parmi les titres citons simplement Respect de Jezo-Vannier concernant le rock au féminin, Rétromania et Recréativité de Simon Reynolds sur le postmodernisme et la composition, le Field recording d'Alexandre Galand ainsi que les Musiques électroniques de Guillaume Kosmicki et, bien évidemment, le présent Tome I de ses Musiques savantes ainsi que le Tome II que je vous présenterai dès le mois prochain, en attendant la sortie plus lointaine du troisième et dernier.

Miles Davis, ascenseur pour l'échafaud (1957)

A l'occasion de cette chronique, j'ai tenté par l'intermédiaire de vidéos de vous donner un aperçu de la diversité et de la qualité des titres proposés par Guillaume Kosmicki en respectant, autant que faire se peut, les interprétations choisies par celui-ci. Pour autant, au regard de ces œuvres dont l'ensemble couvre près des trois quarts de l'ouvrage sur lesquelles j'ai pris plus ou moins le temps de m'attarder (sans parler de celles, cinq fois plus nombreuses « à écouter » pour prolonger celles-ci et que j'ai remises à plus tard), et comme je l'avais fait pour le Prog 100 et le Rock progressif, j'ai tenu, tout en respectant leur enchaînement, à privilégier des titres qui m'ont personnellement marqué, réalisant au fil des écoutes ma prédilection pour l'harmonie.


C'est pourquoi, contrairement à Guillaume Kosmicki, je n'ai pas forcément mis en avant (je me rattrape ici) les plus représentatifs tels que Moses und aron de Schoenberg par Boulez, les Imaginary Landscapes de John Cage, les Etudes de bruit de Schaeffer, le terrifiant Threnos à la mémoire d'Hiroshima de K.Penderecki, davantage admirables pour leur conception. Pour autant vous ne trouverez pas non plus les très connus Boléro de Ravel et Adagio de l'américain Samuel Barber, la magistrale direction de la Symphonie n° 8 de Malher par Bernstein, l'admirable musique spéculative du Lamentatio de Krenek, la Turangalîla-Symphonie de Messiaen, le magnifique Summertime de Gershwin que je dédie à ma femme que je remercie à nouveau pour ces livres, mais aussi pour m'avoir fait découvrir plus avant le jazz, Stravinski, Isadora Duncan, Martha Graham ou encore le rock psychédélique au cours de longues heures d'échanges et d'écoutes.  


Mélomane, à défaut encore d'être musicien, écrivain et chroniqueur, c'est avec bonheur en résumé que je me suis plongé dans cette véritable bible musicale consacrée à la création et à ces musiques aux multiples aspérités, découvertes au lycée grâce à un professeur d'histoire passionné et à côté desquelles j'étais passé en réalité. Encore tout cela n'est-il qu'un aperçu des richesses offertes par ces incontournables Musiques savantes que je vous invite à découvrir par vous même en compagnie du passionnant ouvrage de Guillaume Kosmicki. Quant à moi je vous donne rendez-vous dans deux semaines avec Moondog qui étonnamment n'y figure pas – peut-être verrons-nous pourquoi - à l'occasion de la conférence d'Amaury Cornut intitulée Moondog à travers le XXe siècle.

samedi 21 février 2015

Rock progressif, Aymeric Leroy


Après un court mais dense et beau passage chez Enig Marcheur et Monsieur Toussaint Louverture, que nous retrouverons très bientôt avec Vilnius Poker, nous poursuivons notre riche série dédiée au Mot et le Reste qui, introduite par The LP Collection et inaugurée avec le Prog 100 de Frédéric Delâge, nous conduit tout naturellement à explorer aujourd'hui le Rock progressif d'Aymeric Leroy. 
Ceouvrages à part entière, complets et cohérents, se prolongeant l'un l'autre sans jamais se répéter, bien que les entrées entre les deux apparaissent aussi multiples qu'évidentes, il s'agira non de procéder à une étude comparée mais de comprendre non seulement ce qui les différencie mais ce que nous pouvons apprendre de cette différence. 

Suites et concept : deux mots qui définissent le prog et la façon de l'aborder. Pour commencer disons que, si la définition d'Aymeric Leroy rejoint celle de Frédéric Delâge, là où le Prog 100 se fait inépuisable, Rock Progressif se veut intarissable en traitant moins de groupes sur deux fois plus de pages. De sorte que, si le premier propose une approche directe et auditive du mouvement en privilégiant sa diversité et son influence des précurseurs aux héritiers, le second s'impose au contraire comme le récit fondateur d'un genre opportun et par conséquent tributaire des inflexions et accointances qui l'ont vu naître. Pour Frédéric Delâge le rock progressif est partout présent, pour Aymeric Leroy il a disparu depuis longtemps. Et c'est sur ce postulat qu'il entend élucider l'« énigme » qui le constitue.  


Cette volonté à la fois « historique et artistique » prend corps dans chaque partie de l'ouvrage, d'abord par un rappel des faits, c'est à dire du contexte, puis en explorant un a un les albums choisis de façon parfois très exhaustive (jusqu'à six pages pour le « Close to the edge » de Yes), les deux aspects se mêlant au cours de l'ouvrage pour ainsi dire progressivement. Ce procédé permet judicieusement de mesurer non seulement l'évolution de chaque groupe à travers sa production à la manière d'un « rapport d'étape », mais aussi celle de la scène progressive au même moment au travers des rapports qu'ils entretiennent. C'est ainsi qu'Aymeric Leroy commence par décrire l'émergence de groupes au sein du contexte favorable qu'offre principalement la scène britannique en 1969 avec « A king is born », puis l'  « effervescence » de 1970 et les « American Dreams » de 1971 avant de présenter les « Masterworks » de 1972 et les « Dinosaurs de 1973 », parmi lesquels Genesis, Yes et ELP à l'aune desquels l'auteur, spécialiste de l'Ecole de Canterbury, semble curieusement vouloir mesurer toute la scène, tout en constatant qu'avec eux, déjà, « les premières fissures apparaissent dans l'édifice ».  

Pink Floyd, Live at Pompei (1972)

Somme, pour ne pas dire synthèse, conséquente de 450 pages, le Rock Progressif d'Aymeric Leroy aborde l'histoire du mouvement sous l'angle d'une longue chute, entre mépris et nostalgie. « Il y a naturellement une forme de travail de deuil, avec ce que cela peut avoir de désagréable, voire de déprimant, dans l'acceptation de l'idée que la révolution musicale des années 60 et 70 appartient à un passé révolu et qu'on en connaîtra jamais plus d'équivalente ». De fait, plus on avance dans le récit et plus la chronologie cède le pas à de nombreux retours en arrière. Considérant que les années 80 marquent la fin du mouvement, Aymeric Leroy explore la première décennie, année par année, sur les trois quarts de l'ouvrage et les trente dernières années, par décennie, sur moins de soixante pages. Deux blocs intitulés « Prog Abroad » placés respectivement après 1973 et 1976, davantage semble-t-il par souci d'équilibre que de contexte, complètent cet édifice. Regroupant moins d'une dizaine de pays, ils accordent une place aussi large que passionnante à la France dont certains groupes ont fait école, comme Magma ou Gong, ainsi qu'au label Muséa dont j'avais commencé par vous parler.  

Gong, Angel's Egg (1973)

A travers ce long et riche parcours, l'on découvre quantité d'informations concernant les line-up, le nombre d'exemplaires vendus et le classement aux charts, mais aussi et surtout les interactions réelles entre les différents acteurs de la chaîne musicale, des maisons de disques aux labels ; des attachés de presse aux directeurs artistiques, agents et managers ; des lieux, clubs et salles de concert aux relais médiatiques, radio, fanzines et magazines spécialisés en passant par les magasins avec une place privilégiée, je dirais à juste raison pour y avoir travaillé, à Virgin. L'on y retrouve également avec bonheur la constitution de « l'instrumentarium » et de la « boîte à outils » progressive à travers la pratique de la longue suite et de la citation constitués au gré des emprunts effectués au jazz, au classique et aux musiques savantes, aussi bien en terme de répertoire (Boléro de Ravel, de Bach, Bartok et Janacek) que de vocabulaire (« coda », « contrapuntique », «  grande forme »). Inspirant du point de vue de la composition il offre également, comme le Prog 100 et The LP collection, des pistes aux idées et un terrain aux expérimentations musicales.

 ELP, Works (1977)

Par son parti pris et son positionnement, Rock progressif est donc un ouvrage de référence qui possède les qualités et les défauts de la scène qu'il traite, l'immersion et le foisonnement qui le caractérisent induisant tout à la fois une émotion et un manque de recul étonnant malgré une connaissance et une lucidité certaines. Si bien qu'au-delà du parti pris chronologique pur, en fait d'histoire, Aymeric Leroy, en vrai passionné, cède souvent aux apartés, parenthèses et anecdotes, se montrant aussi complet dans les faits qu'expéditif dans ses jugements. Usant du ton et de l'autorité d'un vieux briscard, à l'instar d'une certaine presse spécialisée à laquelle il octroie une large place, il n'hésite pas non plus à charger celle-ci (« hallucination collective », « argumentation laborieuse », « conclusion d'une banalité confondante »). Dans le même ordre d'idées, bien que publié en 2010 et réédité en 2014, Rock progressif se fend en conclusion de considérations déjà erronées concernant les possibilités d'Internet et ce malgré, et peut-être à cause, du caractère pionnier de Calyx, son propre site, créé en 1996. Ce qui n'enlève rien, bien au contraire, à l'apport purement historique au genre de cet ouvrage angulaire qui constitue une référence incontournable en la matière.

Ultravox, Western Promise (1980) 

Finalement, tout en se débattant avec une approche dans le fond assez restrictive du rock progressif, Aymeric Leroy ne manque pas de provoquer en retour de judicieux questionnements. De même lorsque, dépassant la cristallisation historique, les « revivals », « prog-pride », alt-prog, prog-métal, post-rock, math-rock et autres « vélléités prog » l'auteur concède « de surprenantes affinités » avec le « rock progressif stricto sensu » à des groupes tels que Dead Can Dance, Ultravox, Porcupine Tree, Radiohead, allant jusqu'à qualifier le Mind d'Isildurs Bane de « passionnant laboratoire d'innovation musicale », renouant ainsi avec qui constitue, me semble-t-il, la quintessence du prog progressif. Tant et si bien, qu'au-delà du simple «constat d'obsolescence du rock progressif », c'est plutôt de ce côté qu'il nous faut regarder, dans l'ambition radicale de l'avant-garde (ou avant-prog, à ne pas confondre avec pré-prog ou proto-prog), d'un Univers Zero ou dans les hybridations atonales d'un Thinking Plague que j'ai découverts avec plaisir à cette occasion et qui constituent à maints égards un pont vers les « musiques nouvelles » dites contemporaines. 

 
Univers Zéro, Ceux du dehors (1981)

Là où l'on ne peut tout écouter, il faut lire, ou dire, c'est à dire composer. Depuis longtemps déjà m'apparaissent d'évidents parallèles et croisements dans mon rapport à l'écriture et à la musique, dans la pratique assidue de la première et l'écoute active de la seconde. A mesure que j'avance dans ces chroniques, au plaisir de voir ces deux domaines de prédilection se fondre dans un exercice transversal, s'ajoute celui de voir se renforcer les fils ténus qui relient tous les domaines artistiques. C'est là, enfin, que ce Rock progressif intervient en posant, à travers les différences qui séparent le concept de sa réalisation puis de sa réception, la question du passage de l'oral à l'écrit, question qui concerne non seulement la transmission, la conception mais aussi la lecture. Cette question excellemment traitée en littérature par Alberto Manguel dans Une Histoire de la lecture, nous la retrouverons prochainement en musique, magistralement exposée avec celle de l'individualisme, de la subjectivité, de l'intertextualité et de nombreuses autres, par Guillaume Kosmicki dans ses Musiques Savantes.

Thinking Plague, Moonsongs (1986) 

En attendant de nous retrouver pour cet autre laboratoire que constituent les Musiques Savantes avec les Tome I et Tome II des ouvrages éponymes de Guillaume Kosmicki, toujours dans le cadre de notre belle série dédiée aux foisonnantes éditions Le Mot et le Reste, je vous donne rendez-vous dans une dizaine de jours pour le premier volume du cycle des contrées de Jacques Abeille, autrement dit les légendaires Jardins Statuaires, en prévision du second tome intitulé Le Veilleur du jour que le printemps verra poindre le 26 mars prochain aux éditions du Tripode.

Après l'inépuisable et stimulant Prog 100 et cette autre version du prog que constitue l'incontournable et imposant Rock Progressif, je vous propose en effet une petite pause, un entracte, un interlude à peine, d'un petit mois dans notre série musicale afin de retrouver à l'occasion du salon du livre et de son actualité, la littérature pure et dure avec Jacques Abeille et Ričardas Gavelis, respectivement publiés ce mois-ci au Tripode et Monsieur Toussaint Louverture.

Avec l'arrivée du printemps, le mois d'avril sera quant à lui consacré à la musique. Aux Musiques Savantes de Guillaume Kosmicki bien entendu, mais aussi à l'actualité d'Amaury Cornut, auteur de Moondog, en concert avec son groupe Minisym au Lieu Unique le 25 mars et en tournée un peu partout en France à l'occasion d'un cycle de conférence intitulé Moondog à travers le XXème siècle. Au dernier album de Raoul Sinier enfin, dont je vous invite en attendant à (re)découvrir les oeuvres dans la rubrique Musique.

D'ici là, n'hésitez pas à me rejoindre sur Facebook, au fil de mes découvertes musicales et littéraires, je ne manquerai pas de partager avec vous de nombreux titres.

dimanche 1 février 2015

Prog 100, Frédéric Delâge


C'est avec un très grand plaisir que j'entame aujourd'hui cette longue série de chroniques destinée à découvrir ensemble quelques très beaux volumes de cette merveilleuse maison nommée à juste titre Le Mot et le reste dont les ouvrages sur la musique, qui constituent une bonne partie du catalogue, font chaque fois sensation, unanimité et événement.

Cette série, comme je vous l'avais indiqué la dernière fois, comprendra notamment, après The LP Collection que vous avez pu découvrir en décembre, quelques titres aussi indispensables qu'intemporels parmi lesquels l'imposant Rock progressif d'Aymeric Leroy, les impressionnantes Musiques savantes I et II de Guillaume Kosmicki et, pour commencer, l'inépuisable Prog 100 de Frédéric Delâge.

C'est en 1996 que j'ai découvert le rock progressif avec l'achat dans une Fnac d'un curieux CD pour ainsi dire promotionnel intitulé Le Meilleur du rock progressif instrumental, 70 minutes de rock progressif pour 35 balles et publié par Muséa. Après m'être empressé de commander le catalogue et avoir découvert quelques raretés parmi lesquelles La Mosaïque de la rêverie du groupe japonais Pageant, ce n'est que près de dix ans plus tard que j'ai redécouvert ce courant à sa source par l'intermédiaire d'un fan de Yes et des premiers Genesis, intégré ses codes, et poursuivi de façon décousue mes investigations jusqu'à ce fameux Prog 100, assorti du tome I des Musiques savantes de Guillaume Kosmicki, qui n'est pas sans lien comme nous le verrons... progressivement.


« Né en Angleterre à la fin des années soixante, expression musicale du foisonnant idéalisme de la contre-culture, le rock progressif ne se prête pas facilement à une définition exhaustive ». Dans une préface d'une trentaine de pages, Frédéric Delâge se prête néanmoins à l'exercice. Le « prog » c'est ainsi et d'abord une double « démarche progressiste » qui vise à réformer le rock, à « l'émanciper de ses racines blues » et dans le même temps à « mêler son énergie à des influences héritées ouvertement de la musique classique, du folk ou du jazz ». Conséquence directe de cette ambition, le prog c'est d'abord une structure, un format, des références, puis un son caractéristiques marqués par une virtuosité et un foisonnement aisément reconnaissables. C'est dire combien, en prog plus qu'ailleurs, tout commence et tout fini par l'écoute, ce qui fait du Prog 100, anthologie et discographie de référence, une entrée en matière idéale.

Rare Bird,Beautiful Scarlett (1969)

Sobre et direct, concis mais dense, passionné et passionnant, Prog 100 est un ouvrage très référencé, aux tonalités aussi diverses que riches, à l'image de la musique qu'il entend évoquer par sa composition et ses influences, convoquer dans ses jugements, invoquer dans ses élans. Un ouvrage cohérent, qui ne s'écarte jamais de sa ligne directrice tout en l'élargissant suffisamment pour y intégrer ses « précurseurs » les plus évidents comme ses « héritiers » les plus éloignés. Un ouvrage qui semble resserré dans son format, dans son thème comme dans son titre mais qui s'avère dès les premières chroniques plus grand à l'intérieur qu'à l'extérieur et nous fait voyager dans le temps à l'instar du très britannique Doctor Who en nous présentant de façon chronologique, de 1968 à 2014, 100 albums et autant de groupes, tous pays confondus. En bonus, à la fin de chaque chronique, l'on peut découvrir d'« Autres albums essentiels », d'autres groupes « A écouter aussi », « Et pour 100 albums et artistes de plus... » aller directement à la fin de l'ouvrage, juste avant la table des matières qui nous redonne à nouveau l'envie de parcourir l'ouvrage et de redécouvrir, avec les connaissances et l'oreille acquises, ses chroniques et sa musique.

 Jethro Tull, Thick As A Brick (1972)

Avec le recul l'on découvre ainsi que si, pour façonner son ouvrage, le journaliste et chroniqueur Frédéric Delâge a choisi comme pierre angulaire de cette architecture successivement ou conjointement minimaliste et monumentale, d'une part « l'album comme le format privilégié d'explorations parfois virtuoses » et d'autre part la filiation, c'est qu'à travers chacune de ces œuvres considérées comme autant de manifestes ou de jalons, chaque période est fortement marquée par son rapport à la précédente. Le pré-prog d'abord marqué par le rock, évidemment, le psyché et le folk, mais aussi influencé par le blues, le jazz et le classique, ces deux derniers permettant, à l'écoute, de classer très rapidement le mouvement en deux franges distinctes. Un pré-prog qui, s'il demeure encore très ancré dans son époque, n'en est pas moins aussi expérimental qu'inégal, portant à la fois les germes de sa croissance et de son déclin. L'âge d'or, marqué par les leçons de ces expérimentations, qui renforce son identité et sa cohérence. Le post-prog et néo-prog enfin qui, à l'instar du pré-prog, entre atavisme et avant-gardisme, réserve soit par un retour aux sources soit par des expérimentations plus osées encore, quelques excellentes surprises.

Egg, The Civil Surface (1974)

Ainsi, au-delà des groupes emblématiques, de King Crimson à Steven Wilson en passant par Genesis, Mike Oldfield, Jethro Tull, Pink Floyd, Yes, j'en passe et des meilleurs, par-delà leur maîtrise d'instruments mythiques, de l'orgue Hammond au Moog en passant par tous ceux du répertoire classique ou de la world music, ce qui frappe par-dessus tout à la lecture de cet ouvrage et de cette musique, c'est l'étendue et la complexité des liens tissés, autrement dit l'intertextualité, qui relie cette musique si particulière au sens, à l'histoire, à la connaissance et à la pratique de la musique en général. Toutes choses que je ne manquerai pas de développer lorsque nous aborderons les Musiques Savantes. Pour le reste Prog 100 m'a permis d'aller plus loin dans ma connaissance des quelques grands groupes évoqués et d'en redécouvrir quelques autres que je croyais connaître. Marillion que j'avais jusqu'ici en horreur, Kansas que je ne connaissais que par son single Dust in the wind et Anathema par une reprise bien sentie du Copycat de Lacrimosa, ou encore Opeth qui restait pour moi un groupe de death métal et qui se sont respectivement fait connaître par le rock progressif ou converti à lui. Et puis d'en découvrir de bien plus nombreux parmi lesquels Amon Düül II, Gentle Giant, ou encore Grandaddy. Sans compter tous ceux à venir car, autant vous le dire, ce n'est pas 100 albums et groupes que le Prog 100 nous propose de découvrir mais, à travers ceux-ci, respectivement plusieurs centaines et plusieurs milliers, qui sont autant de chemins transversaux encore à parcourir et que, pour mon plus grand plaisir et le vôtre je l'espère, je n'ai pas fini d'explorer.

 Edge, Suction 8 (1986)

Né de l'influence musicale devenu héritage de « l'école de Canterbury » et de la résonance protestataire du « Rock in Opposition » que j'ai également découverts ici, c'est peu dire que le rock progressif a encore de beaux jours devant lui. Et s'il fut effectivement victime des « valeurs du matérialisme et du cynisme décomplexés » et de la « désespérance sociale », accusé successivement d'idéalisme ou d'opportunisme et, tour à tour, de concevoir une musique savante et élitiste ou de se fourvoyer dans le rock et la pop FM, il a su maintenir ses liens avec la notion d'exigence et d'expérimentation et demeurer fidèle à ses idéaux progressistes, se perpétuant à travers ses groupes encore existants, allant puiser pour mieux se renouveler dans les genres qui ont suivi son apogée, dans la cold-wave et la pop, le métal et l'électro, l'atmosphérique et l'idm, influençant de nombreux autres courants et une scène aussi vive que virtuose vers laquelle le Prog 100 constitue une porte à la fois sûre et largement ouverte. Une expérience que l'on peut prolonger grâce au site de Frédéric Delâge : RockProg Etc.

Grandaddy, The Sophtware Slump (2000)

Quant à moi je reprends mes lectures et écoutes, et vous retrouve très prochainement pour la suite de cette série destinée à découvrir ensemble quelques excellents ouvrages publiés par Le mot et le reste dont vous pouvez retrouver l'impressionnant catalogue ici et, à travers eux, différents courants musicaux, leurs caractéristiques, ainsi que les liens qui les unissent. Mais avant de nous aventurer plus loin encore dans les contrées ouvertes par le Prog 100 de Frédéric Delâge avec le Rock Progressif d'Aymeric Leroy, je vous invite dans une dizaine de jours à un autre voyage sur les terres, cette fois, de l'inénarrable et nigmatique Enig Marcheur paru chez le fantasque et fantastique Monsieur Toussaint Louverture.