mardi 9 février 2016

Les machines à désir infernales du Dr Hoffman, Angela Carter

Avertissement : Toute ressemblance avec des personnes ou des oeuvres existantes, ayant existé ou pouvant exister est purement et phénoménologiquement fortuite. Lecteurs, vous qui entrez ici, abandonnez tout espoir de distinguer le vrai du faux. Aventure, érotisme, « réalisme magique féministe » et « science-fiction postmoderne », rien ne vous sera épargné de la textualité et de l'onirisme protéiformes. Entrez et laissez-vous entraîner par Les Machines à désir infernales du Docteur Hoffman d'Angela Carter, remarquablement traduit de l'anglais par Maxime Berrée et sorti en beauté chez L'Ogre le 21 février. Le docteur Hoffman fait parler la foudre ! 


« Je me souviens de tout. »

Imaginez. De l'extérieur, en couverture, comme une image, une devinette d'Epinal aux arabesques rétro, le double portrait-robot, anthropométrique, morphique et végétal, de celui que l'on présume être au cœur de cette histoire. Au dos, un extrait « fantasmagorique ». A l'intérieur, sur le premier rabat, la quatrième et, sur le second, le portrait rédigé de « l'auteure ». On est chez L'Ogre, tout va bien. Le plaisir est palpable, qui rejoint toujours le désir. L'objet est là, dont on se saisit non sans émoi.

« Oui. Je me souviens parfaitement de tout. »

L'Ogre n° 9 s'avance. Ouvrir la boîte de Pandore. Redécouvrir le titre. Une fois, deux fois, le nom du prolifique et Inculte traducteur Maxime Berrée. En épigraphe, entre une citation de Desnos et de Jarry, une autre de Wittengenstein, dont je ne parviens toujours pas à distinguer si son tautologique Tractatus Philosophicus tient du génie ou de la fumisterie et qui fait – systématiquement - rire Lou aux éclats. Et puis, comme un écho, les premiers mots, ou pas tout à fait.

« Je ne me souviens pas exactement comment tout a commencé »   

Il suffit parfois d'un instant. Un instant entre l'introduction et le premier chapitre d'un livre. Et tout un livre parfois. Il suffit, il faut aussi, parfois, du temps. Pour que l'on oublie. Pour que l'on ne sache plus. Que l'on ait jamais su. « Je ne sais pas. » déclarera Desiderio en son temps. En attendant, le héros, ainsi nommé, raconte comment, en son jeune temps, il a gagné la Grande Guerre de la Réalité. Mais quel genre d'homme était-il, lui, Desiderio, et qui est ce mystérieux démiurge et destructeur qui répond au titre de docteur ?     
  

« J'habitais la ville lorsque notre adversaire, le diabolique docteur Hoffman, la remplit de mirage pour nous rendre fou. Plus rien en ville ne ressemblait à ce qu'il avait été – rien du tout ! Car le Docteur Hoffman, voyez-vous, menait une guerre sans merci à la raison humaine. Rien de moins. » 

Secrétaire du ministre de la Détermination d'origine indienne au sein de la capitale, immunisé - peut-être par son incrédulité et ses facultés d'adaptation - aux illusions, Desiderio est le témoin des premières atteintes à la réalité et des premières mesures prises en retour – état d'urgence, quarantaine, barbelés, police et radars, destruction des miroirs, chasse aux sorcières, épreuves du feu, banque de données et informatique - par son supérieur. Ereinté par le changement, ennuyé par la vie qui est la sienne depuis le tout début, visité par la mystérieuse et polymorphe Albertina qui l'obsède dorénavant, Desiderio peine encore à choisir son camp lorsqu'il est envoyé pour tuer le père de celle-ci : le docteur Hoffman himself.    

« Mais voilà que je me précipite encore ! Voyez j'ai gâché tout le suspense. J'ai gâché le point culminant de toute l'histoire. Cela dit, pourquoi mériteriez-vous le suspense ? J'essaie seulement de raconter avec précision, dans la mesure où je m'en souviens, ce qui s'est vraiment passé. »   

Devenu agent secret du Ministre, fringué et flingué comme il se doit, armé de son « talent pour les mots croisés », Desiderio s'introduit sous couverture polar dans un peep-show au sein duquel les pièces les plus incongrues, les plus crues, les plus grotesques mais aussi les plus symboliques, se succèdent et tranchent les unes sur les autres à la manière des lames d'un jeu de tarot. Arcanes majeures d'une magie opératoire ou prémonitoire, leur nature - divination ou possession - nous échappe comme à lui, qui ne s'éclaire et se révèle vraiment qu'au cours des aventures dans lesquelles, ensemble, nous sommes instantanément immergés.


« Ces mêmes coups de fil locaux étaient interrompus par des voix parlant des langues inconnues. »


De la Ville assiégée au Château en passant par la Maison de minuit et la Côte africaine, des Acrobates du désir au Peuple de la rivière à la rencontre du Voyageur érotique et les Temps ténébreux, mille et un actes, scènes, pièces, s'assemblent en huit pour former un conte à rebours picaresque peuplé de personnages truculents. De la femme à barbe à l'homme-crocodile en passant par l'affreuse petite fille jusqu'à l'hyperextravagant et comicomélodramatique Comte, tous n'aspirent le plus souvent qu'au repos, à l'anéantissement, à la petite mort du « suicide par amour », intime, récurrente et propiatoire qui permet aux amants seuls la résurrection par le « double saut périlleux trompe-la-mort de l'amour » sensuel et poétique (Claro inside).

« Je suis une plume oxyacétylilénique
qui griffonne sur toute la face du ciel
dans ma rage incendiaire
des constellations fragmentaires de novae charnelles. » 


Allégories, tours de passe-passe, kyrielles et carrousels. Synchronicité, sérendipité. Symbole, réalité renversée. La répétition des motifs, des tableaux, s'enchaîne comme dans un rêve, comme dans le Quoi faire de Katchadjian, tant et si bien que, parfois, notre esprit vacillant, l'on désirerait à notre corps défendant que le sort et l'auteure ne s'acharnent pas tant sur nous à travers son héros, ne le soumettent pas à la surenchère mais le délivrent du mal. En vain : l'imagination de Carter nous déborde tous, qui n'épargne personne, ni rien. Comme le Bric-à-brac man de Russel H. Greenan, notre subodoré héros va de mal en pis, mis à mal autant qu'il peut l'être sans répit ni leçon. Si l'on sait comment tout cela va finir - rien ne nous est caché, ni des personnages, ni de leurs visées – l'on ignore cependant jusqu'à la fin comment Desidero va y parvenir, ce qui le poussera à agir, qui il est vraiment, et d'ailleurs qui est qui, même si on le devine de temps en temps.


« Réglementations de la Détermination, page quatre, paragraphe I c, à savoir : « Toute chose ou personne divergeant significativement de son identité réelle commet une infraction et doit donc être appréhendée et soumise à vérification. » » 
  

Dr Hoffman, I presume ? Au cours de ce voyage ethnographique, anthopo, socio, logique (ou non) à travers l'Amérique du sud des années 70, Desiderio s'adonne à une collecte d'image surréaliste et poétique digne du cabinet de curiosité d'un Breton ou des Contrées d'un Abeille. Il y a aussi du Rimbaud dans ce « dérangement des sens » et du Baudelaire dans ces Paradis artificiels où l'étranger rejoint l'étrangeté et l'exotisme. Où le souci épisté et sémio, logique (ou non), nous révèle combien la langue façonne l'esprit de ces peuplades qui vivent dans l'immédiat et l'absolu. Violentes et ritualistes, toutes semblent cependant immunisées contre les apparitions et la guerre et se perpétuer par un symbolisme naïf, absurde, tragique et poignant qui rappelle le merveilleux Enig Marcheur (l'histoire de M. Serpent). Récit de voyage initiatique et conte philosophique, Les Machines à désir infernales nous permettent de surprendre avec effroi la barbarie sous les dehors les plus policés, ouvrant une voie royale à la critique sociale. 

« Ayant moi-même fréquemment le sentiment d'être un fantôme métis, cela ne m'inquiétait pas beaucoup. »

Poursuivi par l'arbitraire police de la Détermination, de ce « bar feutré et confidentiel qui sentait trop l'argent et le confort », à ce « café d'une saleté repoussant, trop sordide pour être une illusion », Desiderio cherche son chemin entre une réalité donnée qui tangue avec le monde et le rêve impossible d'une vie et d'une langue qui le tancent et le tentent, tendues vers lui mais peu enclines à se livrer. Entre bonne volonté et mauvaise foi, la dialectique, la mécanique - ici c'est tout un - proposée par les M.A.D. du Dr. H. s'avère toujours plus complexe que l'on ne croît. Qui fournit, plus que le superflu, un nécessaire de sur-vie dans le sur-réel et l'infra-ordinaire. Qui joue sur le langage autant que sur l'image, fouille tous les registres, jonglant entre un sens peu commun et un nonsense so british. Pour contrer, entre autres choses, « les méfaits d'une dose trop élevée de réalité » et de la « bienséance générale », du déterminisme et de l'utilitarisme. Somme toute, de l'Establishment.


« Et peut-être cherchai-je en effet un maître – peut-être toute mon aventure pourrait-elle avoir pour titre : « Desiderio en quête d'un Maître. »

Charge lysergique, héroïque, radicale contre – tout contre – l'iniquité, la naïveté et l'entrave, l'obéissance et l'autorité, le pouvoir et l'impuissance qu'il crée, Les Machines à désir est un ouvrage éminemment politique avec pour point d'orgue l'allocution sonore du chef insulaire, discours de l'asservissement volontaire qui rappelle également l'extraordinaire laïus du Number Two de The Prisoner, sorti quelques années auparavant. Desidero, de son côté, ressemble beaucoup au narrateur du plus récent Merci de Katchadjian qui, entraîné malgré lui, prend son parti de tout (« j'avais l'impression bouleversante d'être à la maison, voyez-vous »), cherchant toujours l'agrément de ceux qui l'accompagnent sans jamais y croire suffisamment (« Maintenant que nous étions libres, j'avais bien plus peur qu'enchaîné »), subjugué par les forts et les fous, attiré par les faibles, les colonisés, les « expatriés » et les femmes, avec une aversion constante pour les « gros Caucasiens ». 

« Elle pouvait bien me faire la leçon, elle était trop belle pour que cela me dérange. »

Cibles privilégiées des dommages collatéraux dans cette guerre de la Réalité (celle que l'on dit/celle que l'on crée), les cercles concentriques et fermés de la phallocratie, dont les pendants -  religion et hypocrisie, scolastique et évangélisme, concupiscence et flagellation - se reconnaissent à leur trashabilité : sadisme, pédophilie, viol, excision, esclavage. Desiderio lui-même, violent lorsque sa belle se la fait justement et se soustrait à lui (c’est-à-dire reprend possession d'elle-même), n'échappe pas aux tares de cette fratrie universelle. A travers Albertina, qui incarne le désir comme un plaisir en soi, se réfugie dans l'abstraction et expose sur le ton de la conversation les sévices qu'elle a subis, Angela Carter oppose la transgression à l'agression et fait vivre ce qui est tu (la maison de l'anonymat, le portrait de la ville en opulent affairiste, les centaures qui, pétris de principes, se comportent en animaux et reproduisent leurs erreurs sans les réaliser jamais).


« Et si nous transcendions l'ordinaire, nous transcendions aussi le langage. »

Romanesque, romantique (« Desiderio, celui qui est désiré, savez-vous que vous avez des yeux comme ceux des Indiens. »), psychédélique, philosophique, politique, pornographique (ici, le texte n'est jamais prétexte à, et donc le sexe jamais gratuit), féministe et anarchiste, l'auteure jette sans ménagement ses Machines infernales dans la foule de ses personnages et de ses lecteurs comme autant d'attentats à la pudeur. C'est ainsi qu'Hoffman lui-même recourt au tabou suprême, à la « nature fissible/élastique de l'orgasme », rappel échoïque de l'énergie d'orgone et de la libération sexuelle présentées par Wilhem Reich – savant assez lucide et assez fou pour être interdit et poursuivi partout – comme remède au mal patriarcal. Alternatives, vitalistes, transcendentalistes (prendre le Thoreau par les cornes), ses fantasmagories résonnent et raisonnent dans le temps avec Bergson, explorent l'espace du vécu, réunissent relativité et absolu, infiniment petit et infiniment grand, « vision architectonique » et « Dynamique Phénoménale ».

« L'objectif de mon exposition, observa-t-il, est de démontrer la différence entre dire et montrer. Les signes parlent. Les images montrent. »

Si les incursions visuelles, c'est-à-dire mentales, sont ici si prégnantes, c'est qu'elles se fixent sur la rétine à la manière d'un film dans lequel prédominent l'inconscient et l'imagination, l'archétype et l'invocation, pour mieux féconder la réalité. Par une systématique et habile mise en œuvre et en abyme de tout ce qui peut se concevoir, Angela Carter interroge les rapports entre mimesis et catharsis tout en parvenant à une puissance d'évocation véritablement paroxystique qui naît le plus souvent d'oxymores, d'improbables comparaisons (« son abondante chevelure, qui tombait aussi raide que si elle venait d'être sauvée de la rivière ») et d'une capacité intellectuelle et sensorielle à articuler le réel (« L'intérieur avait l'air du film négatif de l'extérieur ; la lune prenait une photo en noir et blanc du jardin. ») au gré d'adjectivations audacieuses (« une mitrailleuse excessivement mélodramatique ») et de folles analogies. Un foisonnement d'éléments qui ne sont pas que d'ameublement (étonnants animaux) mais détonnants artifices qui transforment la graisse en savon et le savon en explosif.

« Le docteur Hoffman fera en sorte que la métaphysique devienne votre problème ! »

Prométhée, Prométhée, il en restera toujours quelque chose. Aphoristique, gnomique et sibyllin, byzantin, biblique et faustien, chamanique, taoïste et tantrique, sabbatique, chtonien et fantastique, baroque et gothique, Les machines est un roman aux influences et atmosphères multiples, « sous-univers » et multivers où se croisent toutes les références littéraires et cinématographiques possibles, de Shakespeare à Lang en passant par Sade et Conan Doyle (la mise en scène dans le bureau du maire !). Entre mondes parallèles, machines à remontrer le temps, hommes qui rétrécissent (Quoi faire !), se dissolvent (faire !) et disparaissent (!), l'intertextualité est partout, qui nous offre La paix des profondeurs, nous ouvre les Portes de la perception et les Secrets des Sélénites dans ce Festin nu où l'onirique et l'or(i)ganique se plient en quatre dimensions pour mieux dépasser le bien, le mal, la morale et l'entendement et les faire trépasser jusqu'à la septième génération spontanée.


« Il y a le miroir et l'image, mais il y a aussi l'image de l'image ; deux miroirs se reflètent l'un l'autre et les images se multiplient sans fin »

De l'autre côté du miroir, c’est-à-dire de ce côté-ci pour ceux qui m'auraient suivi (Merci!) , il est interdit d'interdire. Les Machines à désir infernales du Docteur Hoffman est un livre qui dit ce qu'il fait et fait ce qu'il dit, grand œuvre qui tient ses promesses et nous surprend de suroît constamment : de transmutation point, mais de transformations, de surgissements, ô combien ! Dans ce phénoménal roman, Angela Carter se débarrasse d'une gangue-langue dont elle ne fera plus son ordinaire pour libérer, au-delà d'elle-même, de l'usage et de l'usure, toutes les facettes d'un langage qu'elle taille à la démesure de son imaginaire. Désarmante, désopilante, assassine et démiurge, la plume de l'auteure (prononcer autrice pour éviter les contusions), est de celle que l'on voudrait apprendre par cœur, maîtriser quand on croit la tenir, laisser échapper quand elle s'envole déjà pour mieux revenir.

« Au final peu importe que tout cela soit vrai. Telle est la magie de la fiction : la seule réalité est celle qui existe dans l'esprit du lecteur. Si une chose ou un être semble exister, alors, pour les besoins de la fiction, elle existe. De ce point de vue, la littérature ne connaît plus aucune limite, et l'horizon fictionnel s'étendra aussi loin que l'imagination de l'auteur voudra bien aller. »

Pour finir et conclure ce « cyclorama », le lecteur passionné et assidu gagnera à découvrir dans « l'Antre de L'Ogre » un bel article sur Angela Carter - dont est extraite la ci-dessus citation - qui évoque son statut de femme et d'écrivain, la difficulté à vivre de sa plume, a fortiori en s'affranchissant de - c’est-à-dire en affrontant et en faisant sien - tous les codes. Il découvrira en même temps que l'authenticité de cette démarche et de celle qui l'entrevoit et l'entreprend dans les interstices d'une réalité qui n'a de réel que le nom au sein d'une société qui se complait en vérité dans les illusions d'un monde comme volonté et comme représentation.    


« Musique ! marmonna l'homme à mes côtés. Musique ! »


En Bonus track, morceau caché de cet Extended Play n ° 9 de L'Ogre, une lettre renversante du n ° 6, Lucien Saint-Nexans, dit Ganiayre, auteur de L'Orage et La Loutre, à la NRF en 1933, publiée sur « l'Antre de L'Ogre ». Pour le reste je vous confie aux Feuilles Volantes de Lou qui a su défricher le terrain de la lysergie avec sa formidable recension des M.A.D. du Dr H. mais aussi du Rock psyché et du LSD (Dreamies InSide) et aux bons soins de Hugues Robert qui a su découvrir d'autres parallèles encore à ce monde « synthétique » et « sensationnel » ou encore de Teddy Lonjean auquel je laisse le mot de la fin sur Un dernier livre avant la fin du monde.    Photos de couvertures © Lou & Eric Darsan
Extraits © les Editions de l'Ogre 2016, livre publié sous la licence Creative Commons.

vendredi 29 janvier 2016

Infini, Gabriel Josipovici

Sous-titré l'histoire d'un moment, Infini est un excellent roman de Gabriel Josipovici dédié au son et aux bien entendants, mais pas seulement, traduit de l'anglais avec brio par Bernard Hoepffner et sorti chez Quidam le 7 janvier. Un récit à plusieurs voix au sein duquel le malentendu est fréquent et fait partie d'un jeu virtuose au rythme mesuré mais sûr, entraînant et réjouissant, érudit et intelligent. Une œuvre spirituelle et musicale qui frotte, qui pince, qui souffle et qui tape sur la corde sensible sans jamais rompre le fil d'un récit qui s'enroule et se déroule comme un clavier, ou une partition.

G. Crumb, Makrokosmos I, the Magic Circle of Infinity
G. Crumb, Makrokosmos I, the Magic Circle of Infinity

« Je lui demandais d'abord comment il en était venu à travailler pour Mr Pavone.
— J'ai entendu dire qu'il cherchait quelqu'un, dit-il.
— Comment en avez-vous entendu parler ?
— On entend. »


Histoire sans prologue ni épilogue, début ni fin, Infini est d'abord un dialogue, rapporté par le narrateur, avec Massimo, le majordome du compositeur Tancredo Pavone, au sujet de ce dernier. Tour à tour sur le ton de l'interview et le mode de l'interrogatoire (et vice et versa), le premier cherche à apprendre tout ce qu'il peut découvrir en théorie et en pratique de cet exubérant mais mystérieux artiste en dépit des précautions toutes rhétoriques de l'obséquieux second de celui-ci.

« — Continuez.
— Comment voulez-vous que je continue. »


Réglé comme du papier à musique, sonné, sommé de s'expliquer, le majordome prétend (feint peut-être, pour commencer) ne pas comprendre les questions les plus élémentaires, qu'il interroge sans point (de non-retour) et à toute fin (de non-recevoir). Tant et si bien que le doute instillé et le suspens distillé par ses dénégations nous amènent à nous demander si c'est par fidélité ou culpabilité que le confident de Pavone se montre à la fois si conciliant et si fuyant. Comme s'il s'agissait de gagner du temps, à la manière d'un Bartleby, d'un Roger Verbal Kint, ou d'un Liev que l'on aurait levé et qui tenterait de se tirer de ce mauvais Pas.


« La leçon fondamentale de l'histoire, Massimo, a-t-il dit, est que personne n'apprend jamais les leçons de l'histoire. Mais comme personne n'apprend jamais les leçons de l'histoire, ils n'apprennent pas non plus cette leçon-là. »

En attendant de faire (ou non) toute la lumière sur cette affaire, tous les chemins mènent à Pavone. Aristocrate sicilien installé au nord du forum romain, « ligne de démarcation » entre un Orient lointain et cet Occident qui le désole, qu'il dénonce et décrit de toute éternité comme propre sur lui mais sale de l'intérieur, bourgeois et plébéien, vénal et grégaire, jouisseur et inconstant, l'artiste, par la bouche de son serviteur, se distingue à la fois par son atemporalité et son désintéressement, par un regard lucide et grave, aigu sans être obtus, détaché mais conscient, sur son temps.

« Si vous ne connaissez pas la différence entre un métier et une vocation, a-t-il dit, vous ne savez pas ce que signifie être un artiste. Très peu d'artistes savent ce que signifie être un artiste. Ils veulent qu'on les prenne en photo afin d'exhiber leur nez. Mais nous avons tous un nez, a-t-il dit, et peu de gens sont des artistes. De véritables artistes. » 

De fait, si l'indépendance intellectuelle, professionnelle et financière de ce maître si spécial — qui l'emploie mais refuse d'être appelé maestro et rejette les courtisans et journalistes — se traduit d'abord paradoxalement par son attachement à la question du port, de l'allure, du vêtement, des chaussures, ce n'est pas en vertu de l'opinion — publique ou privée — d'autrui mais de l'influence particulière de la tenue, de l'hygiène et du climat sur le tempérament et donc sur ce que l'on crée. Toutes considérations inactuelles derrières lesquelles, l'on retrouve le romantisme de Kleist mais aussi, comme sous le sabot d'un cheval, l'ombre de Nietzsche, son lyrisme, le refus du nihilisme et de « l'esprit du ressentiment ».

« Ordre et travail. Voilà les clés. Bien entendu, a-t-il dit, sans une réorientation radicale du moi telle que je l'ai expérimentée au Népal, ni ordre ni travail assidu ne porteront leurs fruits. Ce serait une parodie, une insulte. Mais, étant donné une telle réorientation, seuls l'ordre et le travail porteront leurs fruits. »

Par-delà bien et mal mais contre l'antiquité, la Renaissance et tout « impératif culturel », l'on découvre comment Pavone entrevoit l'univers du son, du piano et de la composition. Au bout de quelques pages seulement et en moins de mots qu'il ne faut pour le dire habituellement, l'exigeant et virulent soliste taille un costume sur mesure à tous les compositeurs des temps révolus — de Wagner à Strauss, en passant par Mahler, Schumann, Wolf, Brahms, Nono, Berio, Britten, Bussoti – présents et à venir. (Artistes et notions que l'on a pu rencontrer et que l'on retrouvera avec plaisir dans le tome I, dans le tome II, et bientôt dans le tome III des passionnantes, érudites mais abordables Musiques savantes de Guillaume Kosmicki qui font également une large place à la composition.)

« Cage m'a dit : C'est une pièce que j'aurais aimé avoir écrite si seulement j'y avais pensé. »
Tancredo Pavone's Six Sixty-Six from "Infinity The Story of a Moment"

« Un compositeur ne peut pas être angoissé, Massimo, a-t-il dit. Etre angoissé veut dire vivre dans le temps, a-t-il dit, et le compositeur ne vit pas dans le temps, il vit dans l'éternité. Quand le compositeur comprend que l'éternité et le moment ne sont qu'une seule et même chose, il n'est pas loin de devenir un vrai compositeur. »

Sage et érudit, péremptoire et emporté, Tancredo Pavone s'illustre dans les propos souvent outranciers qui lui sont attribués par une justesse et une démesure qui contrastent avec l'ignorance (réelle ou prétendue) et les approximations de son confident. Ses réparties, souvent drôles et toujours bien senties, qui rappellent celles d'un Artaud ou d'un Dali, ne manquent ni de piques ni de piquant, ainsi lorsqu'il mesure le talent à l'aune de l'initiale et des proportions auriculaires. A la fois timbré et plein de hauteur, habité en somme, parfois à son corps défendant, par tout ce qu'il a entendu et laissé entendre, Pavone se distingue par l'intensité, c'est-à-dire par la force, de ses fulgurances mais aussi par la portée de celles-ci qui, sans jamais craindre la contradiction, s'inscrivent dans la durée.

« — Mais il a continué à composer au piano ?
— Au piano ?
— Oui.
— Je ne comprends pas la question ».


Pas à pas, entre destinée et synchronicité, au gré d'aller et venues dans le temps et dans l'espace, avec pour métronome la présence d'esprit du narrateur et la mémoire ou l'imagination du majordome, l'on progresse ainsi avec pudeur et retenue à la découverte de l'univers de l'extravagant Pavone. La figure de celui-ci, solitaire par choix autant que par nécessité, se révèle indissociable de la vaste galerie de ses contemporains, personnages plus truculents les uns que les autres qu'il a fréquenté et qui ont réellement existé : « Le grand bouddhologiste Tucci », « Mme Pierre Jean Jouve » mais aussi et surtout la figure de Michaux, belle et juste. Et d'autres qui apparaissent en filigrane à l'esprit du lecteur, comme celle de Glenn Gould, évidemment.

Glenn Gould, J.S.Bach's Partita #2 (Extrait du documentaire "The art of Piano")

« Seul un gorille a la force d'attaquer un piano comme il devrait être attaqué, a-t-il dit, seul un gorille possède une énergie suffisamment sans inhibitions pour défier le piano comme il devrait être défié. C’est quand j’ai réalisé cela, a-t-il dit, que j’ai pris soin d’aller étudier le gorille en Afrique »

De Rome où Pavone s'est retiré aux routes de Campanie sur lesquels il aime à penser et à converser, de Vienne où il dit avoir fui Scheler, au Népal où il aurait trouvé sa voie, un sens à sa vie et à sa musique, en passant par Monte-Carlo et l'insaisissable cour de St James et le territoire des Ifés qui le fascine, nous suivons avec le majordome le parcours du compositeur. Un voyage musical qui systématiquement, se transforme en un périple surréaliste et ethnographique – c'est tout un, à la fois tout loin et tout proche, l'on songe à Breton, à Artaud, à Michaux évidemment – en un combat épique contre les « sons de salon » pour une musique à la fois savante et dansante, sacrée et profane.

Gardien de porte, Ifé VIIème siècle (National Museum de Lagos).

« L'oreille intérieure, Massimo, voilà ce qu'il faut cultiver, l'oreille intérieure et la vision intérieure. »

Et cependant, parce qu'il est question d'espace et de geste, de synesthésie et de cénesthésie, de la vue et de l'ouïe, de l'évocation et de la sensation, de passerelles entre les arts, ici tout est question d'intérieur. « De paix intérieure et de temps intérieur ». De propreté intérieure. D'oreille intérieure. D'espace intérieur, enfin. C'est seulement ainsi, nous enseigne Tancredo Pavone, par l'entremise de son suivant, que l'on peut devenir un homme ou une femme du monde, cesser de tourner en rond, et être partout à sa place au cœur du grand tout. Entre l'ordre et le chaos, le dépouillement et l'ornement, apparaissent dans toute leur vérité, leur beauté, leur mystère et leur authenticité, l'importance de l'inconscience, du souffle et de l'inspiration, des femmes, du son et, plus que de la transcendance, celle de la transformation.

Giacinto Scelsi: Quattro Pezzi per Orchestra (1959)

« Il m'a dit : Massimo, le plus important dans la vie est de savoir ce que l'on veut faire puis de le faire. »

Bientôt les éléments biographiques se mettent en branle, se rassemblent sous l'impulsion du narrateur, éveillant et satisfaisant successivement la curiosité du lecteur qui tente de les assembler, de les démêler pour pouvoir vainement dessiner des contours rassurants. Ceux d'une vie qui s'affirme linéaire au travers des grandes étapes que sont le séjour à Vienne, au Népal et au Nigéria mais dont la relation, répétée, cyclique, qui progresse par spirales et paliers. Comme s'il fallait jouer toutes les notes de la gamme avant de pouvoir rejouer une seule d'entre elle ainsi que dans la musique sérielle. La relation d'une vie qui passerait presque pour de la retape si, performance d'acteur, mensonge, fascination ou méthode Coué, le majordome ne paraissait si convaincu par sa véracité et si nous n'étions si happés par la vérité qui s'en extrait.

 Giacinto Scelsi : Suite N° 8 "Bot-Ba" (1952), per pianoforte.
An evocation of Tibet with its Monasteries on the high mountains

« La plupart de ceux que l'on voit autour de soi tous les jours, Massimo, a-t-il dit, ont été ainsi annihilés. Ils ont été lobotomisés. Ils ont été châtrés. Par leurs parents. Par leur éducation. Par leur épouse. Par leurs amis. Par leurs employeurs. Tel est le monde dans lequel nous vivons, Massimo, a-t-il dit. Il nous faut le reconnaître pour ensuite nous élever au-dessus de lui. »

Peu à peu d'ailleurs les digues du majordome lâchent, cèdent, et sa parole se déverse, se déploie, prend son envol et s'impose, dispose, d'elle-même — dans un élan qui s'affranchit du narrateur, du lecteur même, auditeurs attentifs — les éléments du récit, de tête et à capela, progresse en continu, digresse au besoin, mais ne s'arrête plus, jamais. Comme pour retenir le souvenir, et avec lui le lecteur qui continue de le suivre malgré ce changement de rythme qui l'entraîne dans un récit de forme plus classique dont on ignore étrangement la destination. La santé de Pavone s'altère, au contraire de sa musique, tandis que les contretemps et contrepoints qui ont marqué sa vie et reviennent sans cesse, comme une mélodie, se teintent d'une patine de mélancolie et de sagesse.

 Jonathan Harvey, Body Mandala (2006)

« Le protagoniste de ce roman est fondé librement sur le compositeur italien Giacinto Scelsi (1905-1988). L'auteur aimerait remercier la fondazione Isabella Scelsi, Rome, de l'avoir autorisé à incorporer des fragments de Scelsi dans ses écrits ».

Cet éclairage, en conclusion du récit, ne saurait évidemment suffire à résumer le tour de force, de main et de passe-passe de Josipovici qui pour son « Goldberg : Variations » (Quidam, 2014) s'était calé sur l'œuvre de Bach pour asseoir son récit, procédant ainsi à une habile mise en abyme qui interrogeait déjà les thèmes les plus divers à travers celui de la création. Ici c'est à la citation (A la citation de citation de citation, « Michaux a-t-il dit […] m'a dit un jour : Tous les artistes sont des cannibales, et plus l'artiste est grand, plus grand est le cannibale ».) procédé amplement utilisé en musique — par et surtout de Bach plus que par Scelsi — à laquelle recourt Josipovici. Ce qui ferait presque oublier la dédicace et l'avis, en quatrième de couverture, de Jonathan Harvey, si elles n'ouvraient et refermaient discrètement le livre sur la vie de cet autre compositeur dont les confluences — le bouddhisme, l'interprétation du Quatuor Arditti — viennent, comme en résonance avec celle de Giacinto Scelsi, compléter l'existence réellement rêvée ou rêveusement réelle du Tancredo Pavone composé par Gabriel Josipovici.

« un son rond qui vient voir, flotte, puis disparaît » (Quidam)

« Tous ceux qui interprètent mon œuvre, Massimo, doivent être pareils à une extension de moi-même. »

Sous ses dehors lisses, Infini, l'histoire d'un moment, est un monument à l'architecture riche et complexe, à l'image du symbole mathématique qui lui donne son nom, , cercle vrillé, « huit couché sur le côté », octave étendue à l'instar de la tessiture de Josipovici qui prend corps et cordes à son arc vocal dans ce récit à deux mains, vingt doigts et quatre voix, rejoints par une infinité d'autres. Un roman qui nous invite, plus qu'à partager la vie et la vision d'un artiste — « singulier » certes, « mais pas inhabituel » dans la mesure où il tend à et vers l'universel — à pénétrer in vivo les arcanes d'un archétype (Pavone signifie "paon", tandis que Tancrède se compose étymologiquement aux notions de "pensée" et de "conseil").

« Quand nous mourons, Massimo, a-t-il dit, il suffit de dire que nous avons été nous-mêmes et personne d'autre. Si on est vraiment soi-même, a-t-il dit, on parle pour tout le monde. »

Hymne à la joie, à l'amour et à l'harmonie, à la liberté d'expression et de création, à l'impulsion et à l'émerveillement, Infini se dresse comme un fluide et joyeux rempart contre les méfaits de l'éducation, de l'autorité, de l'illusion, de l'ignorance et de la peur auxquels Pavone et sa suite adressent de jolis pieds de nez. Un parfait et complet recueil d'aphorismes antiques, bouddhiques, tantriques et chamaniques, dont on serait tenté de tout recopier, tel quel, intégralement, de ne rien toucher, de ne rien relier, mais de tout relire, même pas pour s'en imprégner, juste pur faire écho à ce que nous ressentons, pensons et pressentons, tant cela nous parle, tant cela est évident, tant tout est là, ici et maintenant, qui s'offre à la contemplation, à la méditation, à la lecture et à l'écoute dans un éternel présent contenu tout entier dans l'histoire d'un moment.

lundi 18 janvier 2016

Comment rester immobile quand on est en feu, Claro

D'une rentrée l'autre, le blog reprend ses quartiers après une stase de deux mois essentiellement consacrés à une présentation livre par livre du cycle de Jacques Abeille, « une exploration du Monde des Contrées, en guise d'introduction, ornementée des 20 sérigraphies du projet des 400 coups inspirées des Jardins statuaires » qui sortira en mars au Tripode, assorti notamment d'une exposition au Point Ephémère à Paris en mai 2016. 


Ex-stase donc - et cependant reconnexion avec soi-même, avec la langue qui nous mène et nous malmène - à l'occasion de cette lecture de Comment rester immobile quand on est en feu de Claro qui nous réunit aujourd'hui. Un opus magnum et dei d'une centaine de pages sorti le 7 janvier aux merveilleuses Editions de L'Ogre que nous avions eu l'occasion d'évoquer - d'invoquer même - lors de notre Dialogue impromptu autour de Cordelia la guerre de Marie Cosnay et puis lors de mon Dernier inventaire avant liquidation. Dialogue ici encore, entre l'auteur et sa langue, et son livre, et son lecteur. Entre « deux aspirations en apparence contraire ».

intercède
                     ô langue
appétit-néant
fais de moi              l'instant d'après
le caméléon blanc que j'écrase

                                               du pied

Imprécations, déclamation, déclinaison. En perdre son latin. Ou non : déclamatio et disputatio. Lettres. Ou ne pas l'être. Nous voilà d'ores et déjà entrés dans l'if du sujet. Horatio sans Hamlet, Mercutio sans Capulet, le poète semble résolu à en découdre pour de bon avec la question sans à tous coups vouloir la résoudre pour autant (qu'est-ce qu'on s'en fout au bout d'un moment) peut-être parce qu'elle n'est pas là dans le fond de la forme (nous y reviendrons) mais (comme la vérité) ailleurs (évidemment). Champ libre donc. A la menace poétique que l'auteur évoquait encore il y a quelques mois. A la pensée, à la vision, aux allitérations, allégories, analogies, hanaps et Paraclets. Chercher (au pif) une structure connue, une langue approchée (c'est-à-dire approchante, s'entend), quelque chose de déjà vu (senti) et ne rien trouver (à vue de nez). Comme l'on se condamne à ainsi procéder. Par paresse, maladresse, ignorance, convention, c'est tout comme. Comme si les mots et les choses se valaient. Lassitude, désespérance du sens. Et la tentation de brandir le fruit du Malus sieversii à la manière d'un crâne en s'écriant : Pomme ! Tant tout est dans tout et tout est tout comme, et caetera. Jeter la première. Et soudain, et déjà, l'ellipse, lapidaire, frappe là.

L'oubli
l'oubli a vocation d'ellipse

D'ellipse donc – le mot est lancé une nouvelle fois - advienne et comprenne que et qui pourra (qu'est-ce qu'on et caetera au bout d'un moment et tout ça). En attendant, se souvenir de ce que l'on tient là. Méduse filant sous les doigts, figée sous le regard, fusant sous couverture : hydroméduse, pyroméduse, disparaissant sitôt la brûlure infligée à sa proie. Pas d'inquiétude néanmoins, d'emportement, d'empêtrement. Par étape cependant, sans amers ni amarres, larguer les larmes et la pitié. Laisser le choix des armes, l'induire nécessairement, métaphores effilées et mots acérés adressés à l'attention du -néant. Personne pour réclamer le corps. John doe, just do. Et puis soudain le fond se dérobe lorsque l'on croit l'avoir touché, le goudron disparaît et la forme nous dérobe, nous enrobe, nous englobe, nous cajole pour mieux nous étouffer, pour mieux nous échapper. Déterrée, excavée, secouée des cendres qui la recouvraient pour respirer le grand air, violemment terre à terre, brusquement terrassière, assez lestée, l'est toute entière la langue atterrée. Quoi faire alors. Quoi faire encore. 

L'astuce serait de feindre
feindre de feindre de feindre 

Ivresse des profondeurs. Apnée. Nous reviendrons meilleurs, never morts et born again. Bornés, mornés, ornés, homonymies, analogies et sel et sang. Flux et reflux. Echos. Abscons raisonnements aux résonances absurdes. Véhicules, petits et grands. Ici des endroits où, des gens à qui, l'on se rend. Exigences et revendications. Condition de la reddition : -néant. Le temps, parfois, aussi s'y met (entre parenthèses) et l'air, souvent, de rien, reviennent les analogies. L'on suit, l'on devance, l'on retient enfin - intercède ô langue - sur le seuil à nouveau et dans la queue le venin. Lire entre les livres, entre les lignes, intertextualité sans complaisance. In cauda venenum. L'on se doute bien que tout cela risque de finir très mal (l'ourobouros et le pal). Ne pas voir venir. Ne pas voir plus loin que. Se faire les dents, pour l'heur. A corps, encore. A cœur, toujours. On ne sait, jamais. Et la musique, pendant. Et la douleur, souvent. Et la douceur, après. L'amour, c'était donc ça. Insoutenable légèreté des lettres prises sur le faît.

tu le sais la patience est un toit
aux tuiles vivantes
aux volets de panique
que l'orage invente dès qu'il faut jouir
-debout 

Et soudain garde à vous, gare à toi. Voilà que ça tue et que ça tutoie. Intendance, deuxième voix. Convaincre. Insister. Vouloir. Faire savoir. Evidence et faire-valoir. Argent – comptoirréalité. Rendre des comptes, enfin. Il fallait bien que cela arrive, se rendre. Aux Lois. A la et au Physique. Et que ça cause, sans conséquence, sans arrêt, sans ponctuation. Que ça cause pointu, obtus, obus. Contre le mur, tout contre. Oubli léthal. Et l'histoire qui remet ça avec führers et dialectique. Gagner la guerre. La perdre. L'histoire en majuscule, en majesté, lésée tout de même, lésée, c'est tout comme. Ecrire en pays dominé. Par l'histoire et le roman. Par l'économique et le financier. Par le politique et le guerrier. Faire feu de tout bois mais en coupe réglée.

Entrechats. Interlude. Répit. Panse et repense cet atlas hercule bossu en troisième roue du carrosse, haussant les épaules et laissant tomber sa charge. Abandonne le monde conçu comme tel, le monde conçu comme télévision, le monde comme volonté et comme représentation, le monde connu, conquis, cocu, le monde mondialisé qui s'est fait un enfant dans le dos. A la place : l'eau. Indice de pénétration : au-dessus du niveau de l'amer. De nouveau : le flot. Orgie de mots où gît le cerveau, où luit la raison. A qui, donner. A tout, prendre. Les cavernes et les ruines. De quel côté la désespérance ? Suivre le cours du, la possibilité du, nihil en optimiste. Choisir son camp. A quoi bon le mépris, à quoi bon le dédain, à quoi bon simplement. Aqua. Le flow en mode battle et slam de fond, toucher encore, saisir toujours, la pensée comme un bathyscaphe et l'eau dans les écoutilles. A t'écouter, ça titille le tympan. T'occupe. Tais-toi. Dans le monde du silence, personne ne t'entendra créer. 

Hela. Tout doux. Alléger l'allégorie. Lever le pied. Retomber sur. Moins lourd le pas. Moins dur la botte. Plus souple la pensée, le verbe. Si possible la guerre, c'est okay (toqué). Et surtout la loi, La Loi, La LOI ou La loi (ce que la chanson ne dit pas, celle qui te sert de béquille de pute – je pèse mes mots) et ce que tu serais en droit de bel et bien lui dire (et bien qu'elle bien que veuve possède le secret des couilles souveraines, à ce que tu crois du moins et tout ça). Mais au lieu de cela toi (c'est à dire moi c'est-à-dire l'autre alias le faire-valoir aka celui qui ne veut plus rien dire du tout autrement dit nous) tu te le tiens pour dit et te tient droit devient qui te tient à l'œil et au doigt (le majeur, ou le bras tout entier selon la saison).

Dois-je m'obsoléter par-devant par-derrière ?
[...]
je te je vous le
demande : tout ça pour quoi : 

S'entendre dire sans tendres pensées. Avouer aux gémonies les espoirs des faits. Exprimer du remords. Déplorer. Déflorer les tables rasées de près par Ockham le rouge et le fond du Panthéon pour, une bonne fois pour toutes, En découdre...mais comment, comment se poser la question du combat avec l'imposture, voilà qui demande de nous une énergie astronomique. Et cependant telle est la question qui émerge finalement. La vraie. Non celle de la forme ou du fond sinon celle des eux évidemment. Et ce malgré et grâce à « l'exsurgence d'une forme nouvelle de littérature à laquelle, il me semble et je l'espère, nous assistons […] Une forme qui interroge le fond, marquée par l'ellipse et l'inachevé, ouvrant au devenir une infinité de combinaisons » comme je le déclarais dans mon dernier article. Non l'éternelle querelle des anciens et des modernes donc, qui se valent tous autant qu'ils sont – pré, post et néo, conservateurs et consorts. Mais chercher à en découdre. Vraiment. Systématiquement. Authentiquement. Avec soi, avec l'autre, avec l'autre en soi et soi en l'autre. Avec les ficelles du métier, avec celles qui lient l'être et l'identité, avec l'un-posture et la multiplicité. 


Voilà ce qu'à mon tour j'ai ici tenté de faire et de démêler, à tort ou à raison, comme toujours humblement mais sûrement, sans jamais être certain cependant d'être parvenu à transmettre autre chose qu'une expérience, c'est à dire un résidu, de lecture parmi d'autres d'un autre livre pas comme les autres. De dialoguer avec le texte donc. Tant l'on ne peut à mon sens (pas commun, je le sais bien, et pourtant plus que d'autres, pour ce que ça vaut et au bout d'un moment, etc.) parler des livres de L'Ogre, de Marie Cosnay ou de Claro sans, d'une façon ou d'une autre, « endosser la langue plutôt que l'expliquer » pour reprendre le beau mot de Benoît Laureau que je tiens une nouvelle fois à remercier ainsi qu'Aurélien Blanchard, les deux facettes de cet Ogre bicéphale et bifrons, divinité bien ancrée dans le présent mais dont les visages regardent, comme il se doit de front, et le passé et l'avenir. L'Ogre, enfin, avec lequel je suis enchanté de commencer l'année et d'entamer cette rentrée un peu particulière avec cet ouvrage singulier, premier volume d'un « véritable triptyque autour de la domination, du féminisme et de la langue » qui se poursuivra tout prochainement partout et notamment ici avec Les Machines à désir infernales du Docteur Hoffman d'Angela Carter et Safe de Lucie Taïeb.

N'oublie pas que je nais chaque matin dans un cube
et que les arêtes de ce cube
peuvent rouler


Avatar tutélaire, monstre mythologique, cannibale à l'image de son Clavier, Claro qui suit L'Ogre depuis ses tout débuts et grâce à qui j'ai notamment découvert ce dernier (merci pour ça aussi), est le dévoreur insatiable de tout ce qui passe à sa portée, le traducteur prolifique de plus d'une soixantaine d'ouvrages et l'auteur mirifique de plus d'une vingtaine d'autres. Hannibal recourant à tous les éléments - le feu, le fer mais aussi l'eau pour faire osciller la langue - il s'empare ici et saisit à point, littéralement, la langue prise sur le vif et sur le gril. Jouissif et réjouissant, incantatoire, up-percutant, le style claque comme un fouet, et la typographie se gave, comme elle le fit il y a peu pour le bien nommé Mille milliards de milieux à grands coups de boutoir, de retraits et d'italiques, d'alignements 

à gauche
à droite

sans justification.

Prenant – physiquement, oralement, sexuellement, littéralement – à bras le corps à corps du texte lui-même par un puissant et précis travail de labour, Claro fraye avec la langue jusqu'à ce qu'à son tour elle se fraye un chemin à travers le lecteur. Il faut du temps, de la répétition, pour comprendre ce que l'on sent tenir là sans se le tenir pour dit (un peu à la manière de Glose). Il faut scander scander scander scander ce que l'on a pris d'abord pour une harangue et s'arranger avec soi-même pour s'en pénétrer jusqu'à ce que cela déborde (comme là). Ici rien de trivial, jamais. Rien de vénal, non plus. Sinon à dénoncer comme pendants de la petitesse et de la démesure qui vont souvent de paire, à dépasser les questions passées du sexe (faible ou fort), du genre (mauvais ou bon) et des caractères (tout ça). Pour forger et former dans le même temps, par l'entremise d'une magie opératoire, tantrique et linguistique, l'anneau et l'épée, le signe et le sens, les fondre sans les confondre. Pour fonder, enfin, dans la fonte et l'airain. 
Que parles-tu de fondation ? 
La pierre seule n'est pas une fondation, 
 la flamme aussi est une fondation

Viens et vois. Comment rester immobile quand on est en feu couve et prolifère. Couche rouge sur blanc une question qui n'en est pas une et répond noir sur blanc à celles que chacun fait semblant d'ignorer. Rhétorique (on ne le peut évidemment pas) et pratique (comment le peut-on sinon pas à pas jusqu'à la chute), le Comment de Claro se présente comme un miroir tragi-comique à la face des princes-sans-rire et des pisse-copie-froids. Mais, quand on retourne l'énoncé (belle marquise et tout ça), rester immobile quand on est en feu (Comment ?!) se propose comme une patinoire (heureuse ou pas) maïeutique et poïétique sur laquelle le mouvement qui s'exerce - si casse-gueule et pour cela si parfaitement exécuté - permet le glissement de l'opposition à l'apaisement pour mieux mener, non à une fission, mais à une fusion donc, proprement atomique. 


Hymne à l'écriture et appel à l'autodafé, Festin nu et Camisole de flamme, Comment rester immobile quand on est en feu est tout cela à la fois, alliant l'immanence et la transcendance, l'exigence la plus inspirante et les plus hautes aspirations à la volonté de l'underground et à la tentation du sabotage. Ici le feu est extatique, cathartique certes, salutaire et propitiatoire à l'envi, mais aussi ardent, grégeois, nucléaire et ravageur, qui expose par sa radiation à la transmutation. Plombé et auréolé, étiré entre la terre et le ciel, le lecteur, la lectrice, ne s'éduque pas. Il, elle s'élève, se dresse, se tient debout, bien campé devant la réalité qui ne tient qu'à la langue qui l'agite.

Avec ce petit livre médusant à l'édition soignée, marqué au fer rouge au feu sang sur le blanc d'une neige qui s'invite pour la première et sans doute seule fois au cœur de cet hiver énucléé, Claro et L'Ogre remettent les pendules à l'heure et le corps à l'ouvrage en ce début de rentrée et d'année 2016 que je leur souhaite et que je vous souhaite à nouveau à toutes et à tous riche en lectures et en découvertes. 

Texte et photos © Eric Darsan, photos officielles et extraits (en italique) exclusivement issus de Comment rester immobile quand on est en feu © Claro, les Editions de l'Ogre 2016. Le livre, lui, est, comme tous les ouvrages de L'Ogre, publié sous la licence Creative Commons.

jeudi 12 novembre 2015

Rentrée littéraire : dernier inventaire avant liquidation

Les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures, me répétait souvent ma grand-mère. Ce que je m'empressais de répéter à mon tour, histoire d'en rajouter un peu. Aujourd'hui, quand je fais le tour de mon blog et passe en revue ses mues, j'avoue que mes chroniques rétrospectives – écrites au lance-pierre, au lance-grenade et, de façon générale, à l'occasion – me gênent un peu aux entournures, tout à la fois trop uniformes et trop cavalières. Dans le même ordre d'idée, j'avais imaginé écrire celle-ci en un tour de main, voire à la cosaque ou à l'emporte-pièce. Mais les idées ayant, pour peu qu'elles soient plusieurs, comme les livres une sainte horreur de l'ordre, je laisse finalement à Frédéric Beigbeder le soin de l'intitulé.


J'avais prévu et annoncé pour cette rentrée littéraire des articles plus fréquents et plus courts qu'à l'ordinaire. Mais, si j'ai pu tenir un rythme de lecture plus soutenus, je n'ai pu me résigner à évoquer de façon lapidaire des livres que je considère en bonne part, chacun à sa manière, comme des monuments. Et ce, aux dépens d'autres ouvrages auxquels je souhaitais, dans une moindre mesure, faire écho. Pas pour le blog pour des raisons de cohérence, de ligne, de format, de temps, d'espace. Mais pas de côté pour autant. Des Pas de côté donc, que vous pouvez d'ores et déjà retrouver sous la forme d'un album photo commenté sur les réseaux.

Pour ces mêmes raisons, il m'est difficile de laisser - ne serait-ce que pour un temps – ces monuments explorés, sans un dernier coup d'éclat, de semonce, d'état et de fait, dans la forme comme dans le fond. C'est pourquoi j'ai souhaité, à tort ou à raison, donner à cette rétrospective les allures d'un roman feuilleton-d'aventure-théâtral-en-un-acte, exercice contre nature destiné à mettre en scène sous un angle différent les chroniques publiées et à rendre une nouvelle fois hommage aux livres, auteurs et éditeurs évoqués. En deux mots de procéder à un

Dernier inventaire...

Bien entendu il y avait eu des signes, une ligne, une voie. Il y avait eu bien entendu Le Mot et le Reste, bien lu recycle des Contrées, bien sentie la série américaine, Saroyan, London et leur morale à géométrie variable. Les Gaspilleurs et Le passager clandestin. La nécessité de lire et d'écrire à tout va, de jouer son va-tout et de Mentir à perdre haleine. Un mentir vrai, cela va de soi. Il y avait eu le scintillement argentin, l'éclipse Saer et son efficiente Glose il y a bien longtemps déjà. Et puis, plus près de nous, Les chemins de retours de Cervera. Autant de sentiers lumineux et détournés, autant de Contre-Allées, de lieux imaginés qui tous m'ont amené, à la veille de la rentrée et de la sortie de Merci, à demander à l'éditeur 

Quoi faire


Question-réponse que Katchadjian, mieux qu'aucun autre, avait enchâssé tel un Grand Os, artefact rayonnant, à l'ombilic du monde. Et avec elle cette joie fulgurante et dévastatrice qui vous saisit à l'idée que l'on puisse – Encore ? Déjà ? - écrire comme cela. A l'idée que la littérature ça peut-être ça. A l'idée que le rêve – que ce que l'on voulait écrire sans bien savoir quoi, c'est-à-dire lire – se réalise là, devant soi. Et ce malgré le beurre froid dans les poches, la corde raide, la concupiscence et la censure, la peur de se tromper et ses conséquences, la paralysie, la chute et la décrépitude, la peine et la nausée, la nervosité et la guerre. Malgré le sentiment que « les choses se compliquent », se « tendent » et « dégénèrent » pour les oniriques et incessants migrants de ce livre entêtant. Malgré la peine de prison encore encourue par Katchadjian pour s'être réfugié au cœur du labyrinthe borgésien au lendemain de l'acquittement d'Erri de Luca. Il faut dire aussi que Quoi faire est aussi un formidable livre politique et libertaire.

A peine cette question posée, brusquement la rentrée littéraire. La prescription uniforme, presque la conscription. Il n'y a plus d'apprêt, on le sait, à Saint-Germain-des-Prés. Juste un avant. Liquidation à la Hune. A la Deux, magots. Entre les soldes du lointain Printemps et celles du Nouvel An. Prix au rabais malgré les exceptions. Qui confirment la règle. De Troie, évidemment. Et les chevaux légers de même, outsiders aux côtés de ceux de trait coiffés au poteau, cheveux défaits en berne et mise en plis mis en bière. Quand, au détour de mondes et de Vies Parallèles, soudain ce cri :

Merci


Katchadjian, encore lui. Le même point de mire, la même liberté pour visée, la tyrannie de l'absurde toujours en ligne de front. Entraîné par les événements il ne s'agit plus de savoir Quoi faire, mais comment. S'impose alors, à la guerre comme en littérature, la nécessité des hommes et des femmes, des armes et de l'argent. Des hommes et des femmes, il y en a encore : Marie Cosnay, Stéphane Vanderhaeghe, Philippe Annocque et Pierre Cendors, mais aussi Rich, pour ne citer qu'eux. Des armes il en va de même, à commencer par le langage et par les livres. Dans Cordelia la guerre et dans Archives du vent il y a un Berreta, dans Merci et dans Charøgnards quelques fusils, dans Pas Liev au moins une brique. Quant à l'argent, justement, il manque. Tout le temps. N'en déplaise au président de la Société des auteurs qui déclarait il y a peu qu'il n'y en a pas besoin pour écrire un livre. Tout en reconnaissant que c'est « beaucoup plus compliqué sans ».

Mais de quoi parlons-nous ici ? Depuis quand peut-on sur le même pied parler du dedans des livres et des dehors de l'édition ? Certains déjà ne suivent plus, perdus dans ce fourre-tout foutraque et indécis et demandent Merci. Ils ont raison. Car, en plus de faire partie de ces livres rares qui ici et là ne nous accordent la grâce de les comprendre qu'à condition que l'on ait éprouvé dans son corps l'expérience de lecture à laquelle ils nous convient, Merci convoque dans le détail, ce qui est sombrement génial, cette révolution perpétuelle, commune à toutes les sociétés humaines, en tout temps et en tous lieux, qui mène de la révolte à l'endoctrinement, de l'espoir aux exactions, de la libération à l'oppression. La dialectique létale de l'injustice subie et infligée qui ainsi se perpétue de cachot en château et dont l'ombre perdure tant que demeure le moindre mur.

Murs de la honte, murs des Lamentations, mur-mur dos à dos, le froid et la goutte au front, camps de concentration mis à contribution. Gérer le flux à tout prix, mais pas trop. Pour combien de temps, combien de migrants, demander un devis. Murmure qui monte, rumeur qui gronde. Elle marche vite Cordelia, rattrape l'actualité et lance des

Paris sur l'avenir


Guerre, bombardements, rayonnement d'ondes électromagnétiques, empoisonnements, attentats, pandémies, épidémies, radioactivité : « Ces choses-là arrivent, dit Mitchell. Pour de vrai ». Pour y pallier, Zukor joue et rejoue des scénarios toujours plus gros, toujours plus improbables. Le problème c'est que, si Mitchell réfléchit beaucoup, il évite généralement de penser. Alors quand la catastrophe advient, il n'est plus temps, ni de l'ajourner ni de l'infléchir, tant et loin s'en faut. Venu des Etats-Unis, cet autre pays du langage, Paris sur l'avenir se présente comme un petit théâtre des catastrophes avec de vrais humains dedans. Un roman sombre et truculent, drôle et gentiment - mais sûrement - barré, à l'image de notre héros qui fait également écho à l'actualité, entre capitalisme carnassier et reflux des migrants, et vous invite aussi réellement à vous réfugier au Sous-Sol et à remettre en question votre mode de vie avant qu'il ne soit trop tard, avant que ne débarquent ceux qui, envahisseurs ou réfugiés, passent aux yeux de certains pour des

Charøgnards


Les mots sont comme les corbeaux : insaisissables, invasifs, erratiques et volatiles. Face à cette « allégorie » fatale et futile, le travail de l'écrivain, vital et utile. « Ne cédons pas à la facilité du langage ». Allions sens et son, forme et fond. Rallions l'effet. Raillons les faits. Entre poème prosaïque, révolte poétique et transe hypnagogique, Stéphane Vanderhaeghe use avec ses Charøgnards de toutes les ruses et démontre la capacité d'un style et d'une expression inventifs et soutenus, prophétiques et réels, contagieux plus que prophylactique, à élargir la perception, « promesse d'un avenir qui » avec ce roman à l'envergure atypique qui, entre envolées lyriques et piqués typographiques, ouvre au regard du lecteur et de l'édition de larges horizons aux confins desquels s'inscrivent les 

Archives du vent


Labyrinthique, onirique et méditative, chamanique et médiumnique, évanescente et granitique : telle est l'œuvre de Pierre Cendors qui se dévoile avec ce livre unique, jeu de solitaire mouvant et émouvant, étrange et fascinant, de casse-tête et de patience. Un roman-monde, plein, possible et mémoriel qui constitue également une formidable mise en abyme du travail de création et rappelle évidemment Le cycle des Contrées de Jacques Abeille. « Tant que tu peux revenir, tu n'as pas vraiment fait le voyage » déclare Roger Munier en épigraphe des Archives. Et c'est peu dire qu'il faut lutter, non seulement pour revenir à ce que l'on a fui - « La réalité, la vie, le monde- la feinte trinité » - mais aussi pour quitter cet univers interlope, inépuisable et magnétique, littéraire et cinématographique où règne l'intertextualité à l'image de 

Cordelia la guerre


Formidable relecture de Shakespeare auquel nous avons Lou et moi voulu rendre hommage par des dialogues impromptus. Exercice dans l'exercice, et pas de tout repos, mais ô combien jubilatoire, révélateur et salutaire. « Je construirai un diptyque, ici nous sommes emportés par les eaux, là mon présent à bouffer à des arbouses ou comment ça s'appelle. » Bombardements en Orient. Réfugiés. Frontières. Chômage. Immolations. Femmes, enfants, esclaves, noyades, prisonniers. /« Les canons sciés dépassent du bosquet. Ça fait une forêt deuxième, un étage hérissé au-dessus des feuillages moussus. Petit peuple hérissé. » Scène déjà vue, scène figée, scène à la dérive, charriant le flot d'immondices passées vers un pire aval. Coup de pied dans la fourmilière, table rase. Le livre érinye exécute. /Ivre livre qui renforce la détermination dans nos choix de vie, des cris à l'écrit, de l'effraie à l'or frais. Ivre livre, rempart contre les rampants et leur pensée inique. Interfère dans le martèlement, ouvre l'évidence, la forge et force l'or à se changer en, mais 

Pas Liev


Pas Liev, évidemment. Sa logique propre sous les dehors très terre à terre de ses souliers souillés. Sa mauvaise foi assumée. Sa bonne mauvaise foi, sartrienne, existentielle, existentialiste même, dans le fond comme dans la forme. Une mauvaise foi qui déforme, renvoie à La Nausée. Et à L'Etranger de Camus, confus, qui voit rouge, qui dit sang. Sans coup férir, par à-coups, Liev nous délivre sa vision du monde, sa façon de penser, de percevoir ce qui l'entoure. Insaisissable. Déplacé, dérangeant et cependant indépassable, Liev est lui-même comme personne. Et personne comme tout le monde. Avec lui en tous les cas Philippe Annocque nous offre un livre délirant, délivrant, cathartique où l'on - c'est-à-dire Liev - pense comme l'on pisse, sans toujours s'en rendre compte. Un livre où, quand il faudrait se rendre à l'évidence et rendre des compte, l'on est tenté de conclure par trois petits points dans la figure. Et une œuvre que l'on retrouvera avec Liquide 

... avant liquidation

Et la liquidation n'est pas loin à Saint-Germain. Quand en avoir ou pas et passer à l'action se résume à être côté en bourse. Quand la concentration devient une affaire de camp et l'édition de clan. Quand on préfère miser sur la quantité plutôt que sur la qualité. Inonder le marché et haranguer le passant. Compter sur ses lauriers pour rallonger la sauce. Sur le frontispice plutôt que sur les fondations. Sur le manque de palais que l'on entretient ainsi. Quand il faudrait éditer moins, mais mieux, se consacrer à chaque livre avec autant de ferveur, avec autant de passion. Et brûler ses vaisseaux. Et risquer la maison. Quand d'autres avec passion, dans le même temps s'y risquent et réussissent, l'on sent, l'on sait, que la révolution, du moins l'évolution, est en marche. Même les jurés, après un instant de panique, une sensation de flottement, ont suivi le mouvement. Tant et si bien que si le prix Décembre sent le sapin, les autres s'en tirent plutôt bien. Le Médicis avec Günday et Galaade, Le Wepler avec Senges et Verticales ou encore le Goncourt, peinard, avec Actes Sud et Enard.


La rentrée littéraire ne fait pas vendre davantage. Mais autrement. C'est pourquoi elle doit être un champ de bataille et d'expérimentation. Un athanor où le plomb se change en or. Si ce n'est pas le cas, aucune leçon à tirer sinon l'abstention, suivant le bon conseil de Mirbeau et Micberth. Il n'y a pas de désaffection des lecteurs, pas de cadavre de la littérature, simplement deux tentations. D'un côté le désir magnanime de vouloir ménager les vivants, quitte à leur épargner la vue du sens. De l'autre, la volonté assassine de vouloir laisser de beaux restes. Le choléra ou la peste. Pour avoir ici même cédé aux deux, je m'en lave aujourd'hui les mains et les yeux, ne lis et ne chronique désormais plus que ce que j'aime passionnément. Et vous invite à faire de même. Dans une société où l'on confond souvent le symptôme et la maladie, la littérature, elle, se porte très bien, merci. J'ai eu le plaisir de la rencontrer à plusieurs reprises pendant cette rentrée littéraire et je tiens aujourd'hui à remercier ceux qui la servent si bien. 

« Ils ont toujours été là, discrets, en marge de nos habitudes civilisées. Anodins, invisibles. Sauf qu'aujourd'hui les choses sont en train de changer. » Cette phrase de Charøgnards pourrait sans conteste constituer l'introduction d'un manifeste et ce que je dis de ce beau livre un hommage à ces éditeurs indépendants qui constituent la relève face aux dits grands ou gros. Une relève qui, sous les dehors barbares de ses noms de guerre – ici, Le Grand Os, Le Tripode, Quidam, L'Ogre ou encore L'Œil d'Or – et de ses noms de lieux – là, Zones Sensibles ou La Contre Allée – représentent autant de Vies parallèles. Autant d'auteurs, d'ouvrages et d'éditeurs qui participent à l'exsurgence d'une forme nouvelle de littérature à laquelle, il me semble et je l'espère, nous assistons en France. 

Une forme qui interroge le fond, marquée par l'ellipse et l'inachevé, ouvrant au devenir une infinité de combinaisons, dans laquelle le premier « je » se dissout lentement, imperceptiblement, pour céder la place à cet « autre » dont parle le Rimbaud voyant, et l'interpeller à la seconde personne. Une forme qui me parle et que j'explore dans mes propres travaux y compris, d'une certaine façon, par l'entremise de ce blog. Mais nous en reparlerons. En attendant, action !

Rentrée littéraire : dernier inventaire avant liquidation

Avec, par ordre d'apparition : 
Quoi faire (special guest de la rentrée), Pablo Katchadjian, Éditions Le Grand Os​ 

Merci, Pablo Katchadjian, Guillaume Contré, Vies Parallèles
Charøgnards, Stéphane Vanderhaeghe, Quidam éditeur
Archives du vent, Pierre Cendors, Le Tripode
Pas Liev, Philippe Annocque, Quidam éditeur

Mais également :
Monsieur Toussaint Louverture, Le Mot et le Reste, Zones Sensibles, La Contre Allée, L'Œil d'Or, 2024, Le passager clandestin que vous pouvez également retrouver sur ce blog,
et bien d'autres encore qui ne manqueront pas avec le temps d'y faire leur apparition.

Remerciements :
A tous ces excellents livres, auteurs, traducteurs et éditeurs qui donnent un sens à la lecture, à l'écriture, à l'édition, à la rentrée même et, allons bon,  à la vie. A tous, Merci et longue vie !