mercredi 15 février 2017

Le Chronométreur, Pär Thörn

Le Chronométreur, sa vie  – de sa naissance à sa mort, chronométrée par lui-même – son emploi – sans contretemps si on l'en croit, ou si peu – de contremaître mesureur à l'usine – orchestré par Pär Thörn et consigné sous la forme de quatre-vingt-dix brèves ou minutes – soit moins de temps qu'il ne faut pour le lire – traduit du suédois par Julien Lapeyre de Cabanes et sorti chez Quidam le 19 janvier. Un roman bien huilé, simple et déjanté, rapide et cocasse, précis et efficace.


« Mon devoir n'est pas d'inventer, de construire ou de falsifier des données, mais de noter les chiffres qui s'affichent lorsque je mesure la durée d'une action avec ma montre. »

Répétition. Répétition. Augmentation de l'espérance de vie. Prévisible. Quantifiable. Variation sur un même thème – « Je travaille (...) compte (…) travaille (…) compte – Pourquoi est-ce donc toujours pareil ? ». Crise existentielle, à peine à peine. Se condamner à. Chercher, trouver. Un emploi à vie, à. Perpétuité. « Faire carrière », péter un câble, un plomb. En attendant, dans l'espoir de, accepter la charge, la chape, le sceau. Du secret, de l'initiation. Hedåker – nom de lieu, de dieu, du « chef et mentor » – explique, (se) répète, (se) joue, (en) creux. Entre le mouvement et le boîtier, le cadran et le plafond de verre, encadré par la couronne.


« Bienvenue au département du chronométrage. Le département de la mesure du temps, de l'effectivité et de la mesurabilité. »

Toute ressemblance avec. Toute référence à. Ivan Illich – Unité de mesure : l'Equivalent temps plein. Rapporté, calculé en nombre de. Voyages à pied, d'émeutes. Taux de conversion, de change, qui perd au, mais gagne, en principe(s), en avantages. En compensation, en comparaison : rien, sinon le plaisir du travail, bien fait. Qui s'avère inutile à la société (la petite comme la grande, ce qui est en bas comme ce qui est en haut). Qui, sévère, ne laisse aucune marge de manœuvre à. Ses employés. Au technicien zélé et zélateur. Le travail comme famille, comme patrie.


« Mon travail n'est ni chez moi ni mon père (…) L'aliénation est une donnée de base de notre vie. »

Chercher comment ne pas perdre de temps, se (sur) prendre à croire que l'on peut en gagner. Prendre la mesure de. La (sur-)productivité, son évaluation en termes de données – âge, race, classe. Sans compter, sans chercher même à améliorer L'ordinaire - corruption, guerres, catastrophes climatiques internationales aux liens progressivement apparents. Le sport comme ciment (W ou le souvenir d'enfance). Le son comme durée – Cage, 4'33 et Organ²/ASLSP. Se sentir dépassé et cependant. Ne pas (se) remettre en question. Faire son devoir. Obéir. Avec, pour garde-fou, le rejet de l'affectif, le culte de l'effectif.


«  Pour se ranger du bon côté, il ajoute : ''Je ne suis pas fou, comme tu sais, mais bien sain d'esprit, effectif et tout ce qu'il y a de plus normal.'' »

Au contraire de Sénèque (De Brevitate vitæ) ou de Platon – « L'homme est la mesure de toute chose : de celles qui sont, du fait qu'elles sont ; de celles qui ne sont pas, du fait qu'elles ne sont pas » (Protagoras) – pour notre Chronométreur c'est le temps, fiable et implacable qui préside aux destinées de l'homme et de la femme. A condition que l'on s'y conforme et qu'elles s'y réduisent. Que la fonction détermine la nature qui détermine la fonction. Avec zèle et application. Alors quoi, sinon. Comprendre, mimer, perpétuer la hiérarchie, la sur-veillance, l'autorité et leurs signes extérieurs. Faire valoir ses prédispositions.


« Après m'avoir rencontré, tu verras mon visage apparaître chaque fois que tu penseras aux concepts et expressions figées de ''beaux yeux bleus, soleil dans le regard et crédibilité''. »

Il y a bien entendu quelque chose d'un peu tordu, d'un peu trop droit chez ce spécialiste pas causant de la causalité, toujours survenant lorsqu'il tente de lui-même d'interagir avec ses congénères. Quand il ne se contente pas d'effectuer son travail de délation. Le reste du temps. Mesurer les réactions des employés. Estimer l'inventivité des invectives. Esquiver le retour de manivelle. Remédier au vol, à la panne. Soumettre à la question, polie puis politique. Escalade, varappe, dérape – destructions de documents, descentes de police, expulsion de terroristes présumés – robotisation, déshumanisation.


« Je ne suis ni religieux ni fou. Je crève seulement d'ennui. Mais garde mon sérieux. Je veux effectuer un travail correct et, s'il s'avère plaisant, il est correct. C'est ce que m'a appris Hedåker. »

Peu à peu, à l'image du temps, de l'actualité et de la Société tayloriste de Suède dont il est devenu membre, Le Chronométreur s'emballe, se prend au jeu, prêche le vrai pour avoir le faux, croise et agite instruments et protocoles comme un Marteau des sorcières (Malleus Maleficarum). Absurde, cocasse et terrible, sa naïveté, son obsessivité et sa froideur rappellent. Celles du personnage d'Il est de retour de Timur Vermes (décrypté ici) ou du Pas Liev de Philippe Annocque (crypté là), sans le mauvais goût et l'ambiguïté du premier et avec ceux du second. Mais aussi combien l'idéologie capitaliste et utilitaire établie en système avec l'OST (Organisation Scientifique du Travail) mène tôt ou tard au au totalitarisme, à la logique des camps, au STO (Service du Travail Obligatoire).


« Je repose la tasse de café et cherche à surmonter la situation en chassant ces pensées de mon esprit, en regardant les nuages par la fenêtre, en allumant la radio et en fredonnant grossièrement l'hymne national de mon pays. »

A l'opposé du Chômage Monstre d'Antoine Mouton, il y a sans aucun doute chez Le Chronométreur de Pär Thörn, suédois de naissance et Berlinois d'adoption, quelque chose qui décode, dénote, détone. De l'ordre (,) du cliché. Dans cette expression volontairement aseptisée, standardisée à l'excès, utilitaire et fonctionnaliste. Dans ce regard factuel, manuel, sur les choses et leurs détails, les mœurs et les besoins en particulier, l'alimentation et le mobilier – IKEA. Dans ce désir troublant, scrupuleux, de ne rien vouloir déranger. Qui rappelle à lui. Les heures les plus sombres de l'histoire, comme un produit défectueux. Le balancier de l'horloge, comme un couperet. Les phrases traduites, qui traduisent, comme une sentence.


« Le chef répond :
– Non, c’est vrai, et je ne crois pas aux utopies. Car les utopies mènent à Auschwitz, au goulag et les sorcières au bûcher.
Je réponds :
– Auschwitz, le goulag et les sorcières au bûcher ?
Le chef dit :
– Bien.
Je considère que le mot « bien », dans ce contexte et en dépit de son sens lexical d'origine, signifie que je dois abandonner...»


Mais aussi dans l'impossibilité de ne pas convoquer l'histoire, la petite comme la grande, « la première fois comme une tragédie, la seconde comme une farce » (Hegel cité par Marx, Le 18 Brumaire). D'un pays dont la neutralité a été remise en cause à un autre condamné et divisé pour et par la dernière guerre, mondiale et industrielle. Quelque chose cependant de très actuel, de très contemporain. Comme pour rappeler, contre l'idée déterministe de progrès, contre la fin prétendue de l'histoire aux prétentions universelles des néo et ultralibéraux, ou de quelque régime que ce soit faisant de l'économie son credo, que l'exploitation est un fait plus culturel que naturel : connu, fatal, mais pas irrémédiable.


Avec Le Chronométreur, sous une couverture particulièrement réussie conçue par l'indéboulonnable Hugues Vollant, Pär Thörn signe un roman bien huilé, simple et déjanté, rapide et cocasse, précis et efficace, édité par Quidam entre Le Silence et Le Temps des immortelles qui abordent en parallèle(s) l'histoire autoritaire et totalitaire de l'Allemagne. Auteur prolixe et "performeur sonore", avec à son actif plus d'une vingtaine de titres, dont Le Chronométreur, sorti pour la première fois en 2008 sous le titre Tidsstudiemannen, Pär Thörn revendique une filiation au mouvement Fluxus, lui-même dans la lignée de John Cage.

Julien Lapeyre de Cabanes, auteur d'un travail de traduction sensible avec ce Chronométreur, est également traducteur du turc et notamment du dernier Asli Erdogan : Le silence même n'est plus à toi, sorti le 4 janvier chez Actes sud, un « recueil de vingt-sept chroniques » parues et disparues à la suite du journal Özgür Gündem – « quotidien soutenant les revendications kurdes et dont la 8è cour criminelle d’Istanbul a ordonné la fermeture le 16 août. Nombre de ses journalistes et collaborateurs ont été arrêtés. » (Source : Diacritik)


Texte et photos © Eric Darsan. Extraits photographiés et citations en couleur extraits de Le Chronométreur  © Pär Thörn et Quidam 2017. Copies d'écran extraites du film Modern Times, Les Temps Modernes © Charlie Chaplin United Artists 1936.

Les petites rouages qui figurent sur la photo de couverture ont été littéralement extrait  du Perpetuum Mobile
© Paul Scheerbart, Odette Blavier (trad.), Zones Sensibles 2014. Un ouvrage qui, sur plusieurs plans, par contraste ou ressemblance, présente des accointances avec Le Chronométreur.

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