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lundi 7 septembre 2015

Merci, Pablo Katchadjian

Après l'incontournable Quoi faire, de Pablo Katchadjian, nous entrons de plain-pied dans la rentrée littéraire avec son saisissant Merci, finement traduit par l'érudit Guillaume Contré et sorti le 24 août chez Vies Parallèles, une bien belle maison initiée l'an passé par les excellentes éditions Zones Sensibles et librairie Ptyx et qui a su depuis, en quelques titres seulement, s'imposer à son tour par la grande qualité de ses publications.

Sur une île inconnue, au milieu de nulle part, débarque une cargaison d'esclaves venus d'on ne sait où. Parmi eux, le narrateur, instruit et naïf à la fois, est acheté par Hannibal. 

Maître à la cruauté fantasque et pour ainsi dire fou à lier, celui-ci le traite - toutes proportions gardées - comme un égal, du moins un employé, à ceci près qu'il il lui confie une tâche - « une petite chose sans importance » - aussi évidente qu'innommable dont le nouveau venu ressort éprouvé, les mains noires et les yeux irrités « par la chaleur et les gaz ». En marge de la franchise déconcertante qui régit leurs relations et donne lieu, au gré d'épisodes fameux et d'inventions fumeuses, à des dialogues plus jubilatoires les uns que les autres, se met dès lors en place une mécanique implacable qui, soutenue et huilée par les autres domestiques, va conduire notre héros de l'objection de principe et de conscience à la révolte.

Tandis que chaque matin voit se produire la succession des mêmes images - le petit déjeuner sur la table de nuit, la bouilloire chaude, le temps qu'il fait - la répétition des mêmes mots et la récurrence des mêmes gestes couvrent progressivement le quotidien et le familier d'une patine d'angoisse appelée à s'étendre. Car, au cours de ce jour sans fin qui se fait passer pour la vie, les choses évoluent toutefois, le plus souvent imperceptiblement, par cycles et par cercles, jusqu'à ce qu'elles s'emmêlent et que le voile du réel se déchire et révèle une contagieuse et irrépressible béance. Et c'est peu dire qu'il y a de quoi devenir fou sous le joug de ces enchaînements successifs, de ces phrases inachevées, de ces scènes qui reviennent, échoïques et obstinées, tour à tour prégnantes comme « l'odeur de l'humiliation et de l'esclavage » ou succulentes comme « un poulet énorme et des patates au four ».



De fait, parce qu'il semble reposer sur l'effet plutôt que sur les faits proprement dits qui pourtant ne manquent pas, Merci - Gracias dans le texte - fait partie de ces livres rares qui ne nous accordent la grâce de les comprendre qu'à condition que l'on ait éprouvé dans son corps l'expérience de lecture à laquelle ils nous convient. Une perte de repères qui induit que, lorsque ceux-ci se précisent enfin, se font plus proche de nous et plus contemporains, c'est au tour du réel tout entier de se dédire. Cet indicible nous entraîne inéluctablement dans une série de situations qui toutes charrient leur flot de questions insolubles. Où placer la limite entre la servitude volontaire et la libération contrainte, entre le vice et la vertu, entre la nature et la culture, le vrai et le faux, le beau et le laid, le bien et le mal ? Et, partant, que faire de cette liberté fraîchement acquise, de l'influence de ce livre étrange, de ce corps étranger, de ces racines inconnues ? Quoi faire : question qui se pose encore dans Merci, qui répond à son précédent à la manière d'un conte moral et philosophique, c'est-à-dire éminemment politique et, pour cela même, terriblement actuel dans ses thèmes comme dans ses développements.

« Jouissive réécriture de la métaphore hégélienne du Maître et de l'Esclave », Merci convoque également Machiavel, non sur la forme du gouvernement à venir - qui s'impose ici d'elle-même – mais principalement sur les chapitres consacrés à la prise du pouvoir et à sa conservation. Notre héros, contraint de réunir non seulement la disposition d'esprit mais aussi les ressources matérielles – hommes, armes, et argent – nécessaires à la révolte, va ainsi faire appel à des ressources insoupçonnées qui vont déterminer leur sort. Certains passages m'ont ainsi clairement rappelé Les chemins de la victoire, journal de campagne de Fidel Castro qui relate les premières conquêtes révolutionnaires et ses relations avec le Che – lui-même évoqué dans Quoi faire - tandis que se dessine peu à peu en filigrane le passage à un pouvoir autocratique et personnel. Mais surtout Merci convoque dans le détail, ce qui est sombrement génial, cette révolution perpétuelle, commune à toutes les sociétés humaines, en tout temps et en tous lieux, qui mène de la révolte à l'endoctrinement, de l'espoir aux exactions, de la libération à l'oppression. La dialectique létale de l'injustice subie et infligée qui ainsi se perpétue de cachot en château et dont l'ombre perdure tant que demeure le moindre mur.


« Lecteur, ta lecture est-elle libre ? » A la question posée par la quatrième de couverture, tout encombré de celles qui l'ont précédée, je répondrais, à l'instar du narrateur : « je ne sais pas ». Pas plus que je ne sais si elles ont influencé l'écriture de cet auteur qui mêle habilement l'univers de Borgès - au point de lui faire encourir en ce moment même la prison pour avoir réécrit L'Aleph sans autorisation – et l'efficience du Glose de Juan José Saer, compatriotes que j'évoquais déjà au sujet de Quoi faire. A ce jeu de miroir et de mise en abyme, l'on peut encore déceler l'indignation de la Boétie, la candeur de Candide, la verve picaresque et les réflexions des Aventures du général Francoquin au pays des Cyclopus et de Kaamelott, l'absurdité et la violence d'Ubu Roi, ou encore le psychédélisme barré de Las Vegas Parano, du Loup de Wall Street et d'Inherent Vice tout à la fois. Et c'est encore peu dire qu'il y a aussi du D.H. Lawrence, L'Homme qui aimait les îles, qui interroge et dessine les contours et conditions d'une utopie incréée car inconcevable et qui s'emmêle sitôt que s'en mêle la liberté, le libre arbitre et le dialogue. Du hasard ou de l'expérience, de la nécessité ou de la contingence, je ne sais, pas plus que vous ou que les personnages de cette histoire, ce qui m'a amené là.

Ce que je sais en revanche c'est que « sur cette île, il y a tout », comme le déclarait Alberto dans Quoi faire. Parce que Merci de Pablo Katchadjian est un livre nécessaire, remarquablement bien construit et formidablement bien écrit. Un livre piège beau et puissant, surprenant et saisissant. Un bestiaire fantastique d'où émane le familier comme l'étrangeté la plus totale. Un récit dément qui donne désespérément envie de rêver, d'agir, de rire et de hurler dans le même temps. Un roman ivre dans lequel la narration se répète à l'envi, s'emporte ou s'interrompt. Un ouvrage où la forme rejoint le fond, s'inscrivant dans une réalité qui ne tient qu'à un fil de couleur sombre et à la centaine de pages blanches imprimées de noir qu'il relie, menacée déjà par les cendres qui envahissent tant son atmosphère que sa couverture. Une couverture dont la découpe des rabats, selon le sens qu'on leur imprime, peut figurer les chaînes brisées mais invisibles du narrateur, une parenthèse, un cœur, ou encore les oreilles du lecteur qui ne s'y fie pas, livré à la merci de ce livre sans merci aucun(e) et qui cependant se le tient pour dit.


A cet égard, je tiens à adresser à Pablo Katchadjian, Guillaume Contré et Vies parallèles un grand Merci pour cette excellente surprise reçue en avant-première, et qui figure dorénavant à côté de Glose, d'Enig Marcheur et de Quoi faire parmi les ouvrages les plus stimulants et les plus marquants qu'il m'ait été donné de lire, avant de prendre la direction des Etats-Unis et, du même coup, des Paris sur l'avenir de Nathaniel Rich en compagnie des Editions du sous-sol pour la suite de cette rentrée remarquablement littéraire. 

Crédit photo © Eric Darsan & Vies Parallèles

vendredi 4 septembre 2015

Quoi faire, Pablo Katchadjian

Dernier ouvrage de l'été, et non des moindres, prémices à une excellente rentrée littéraire, j'ai le plaisir de vous présenter aujourd'hui Quoi faire, du brillant et Argentin Pablo Katchadjian, joliment traduit par Mikaël Gómez Guthart et Aurelio Diaz Ronda, des Editions Le Grand Os, qui m'a fait l'honneur et l'amitié de me l'envoyer suite à ma découverte enthousiasmée de Merci qui vient de sortir chez Vies parallèles et que j'aurai le plaisir de vous présenter tout prochainement.

Quoi faire. Devant l'impossibilité de la question, privée du point du même nom, Quoi faire impose l'évidence première de sa réponse. 

Ouvrir et feuilleter ce livre qui vous prend dans ses mailles et vous entraîne à travers elles sans se défiler. Se laisser instantanément emporter par cette joie fulgurante et dévastatrice qui vous saisit à l'idée que l'on puisse – Encore ? Déjà ? - écrire comme cela. A l'idée que la littérature ça peut-être ça. A l'idée que le rêve – que ce que l'on voulait écrire sans bien savoir quoi, c'est-à-dire lire – se réalise là, devant soi. Vouloir communiquer tout ça. Lire des extraits à son entourage. Passer pour fou sans en prendre ombrage. Parce que l'on sait, que l'on conçoit, sans pour autant parvenir à le dire, ce que l'on sait, ce que l'on voit, ce que l'on lit, là.


Lire. Méthodiquement. Mot après mot. Les découvrir, les voir et les revoir sans cesse apparaître, disparaître et réapparaître tous autant qu'ils sont. Alberto, l(es) étudiant(s), le(s) vieux, les jeune(s), le(s) buveur(s), le(s) fasciste(s), le(s) simple(s) d'esprit, les pigeon(s) et leur(s) condition(s). Apprendre à connaître et à reconnaître, c'est selon, leur nudité, leurs ailes, leurs os et la sensation du beurre froid dans les poches. Sans compter cette « tête de vache clairement médiévale », ces autres qui grossissent à vue d'œil et ce goût de chiffon qui imprègne tout. Isoler ce(s) bateau(x), forêt(s) et taverne(s), lieux double(s) et trouble(s), différent(s) ou bien indifféremment identique(s). Tenter de (se) repérer, de dénombrer, page après page, les récurrences, les résonances, les concordances qui pourraient exister entre tous ces éléments. Tenter de comprendre Quoi faire à partir de tout cela, de ces clés soutirées à un univers aux portes dérobées.

Relire. Passionnément. Interrompre sa lecture à un tiers de l'ouvrage parce que l'on part en voyage. Revenir, reprendre à la première page. Se reposer les mêmes questions et davantage. Lire la fin qui éclaire en se demandant si c'était bien la chose à faire. Si on ne l'eut pas mieux lu sans lumière, si l'on n'eût pas été plus surpris, comme on le fut par Glose de Juan Jose Saer, compatriote de Pablo Katchadjian. Se rappeler qu'on le fit et le fut cependant. Se souvenir aussi que le préfacier de Glose disait de celui-ci qu'il lui en avait « davantage appris sur ce que nous sommes que vingt volumes de philosophie ». Réaliser que Quoi faire mérite lui aussi cette réputation malgré l'absence de propos liminaires. Non moins sommaire qu'un Que-sais-je ? avec son titre lapidaire et sa centaine de pages, mais ô combien plus riche, plus poétique, plus littéraire, Quoi faire pose tout à la fois la question du savoir, du ressenti, de la conscience et de l'action. 

 
« Qu'allez-vous faire de vos mains une fois que vous n'aurez plus de tête ? » Entraînés d'une scène à l'autre et d'une question ibidem, si nos deux acolytes, malgré toute leur bonne volonté, ne peuvent faire face aux situations qu'ils rencontrent, c'est que souvent ils ne les comprennent pas. Et, lorsque par bonheur ils y voient clair dans le jeu qui se présente à eux, ils trouvent encore le moyen de se contredire pour mieux y échapper. La faute à ce fichu Alberto, sans doute, qui l'envoie promener, fait du zèle et s'agite, qui tout le temps provoque, tout le temps capote, tout en capuche et tout en chiffon ! Heureusement, le narrateur est là pour lui sauver la mise, qui le saisit et l'entraîne à sa suite avant de débouler de nouveau dans cette indépassable « université anglaise ». Là où tout a commencé, où tout a dérapé. Eternel retour aux sources d'un péché originel qu'il s'agirait de conjurer, au risque de le perpétuer, enfer ou purgatoire, jeu vidéo dont les personnages, joueurs et jouets à la fois, ne parviendraient pas à passer de niveau, qui sait ?

Pour le savoir, ils convoquent tous les auteurs qui leur passent par la tête de tous les livres qu'ils ont eu entre les mains : Bloy, Lawrence, Thucidyde, Debord, tous les saints et les rapports qu'ils entretiennent. En vain. Bien que tous fassent sans doute partie de la solution, aucun ne résout leur problème. Alors on glisse avec eux le long de cette corde raide, frôlant la concupiscence et la censure, la peur de se tromper et ses conséquences, la paralysie, la chute et la décrépitude, la peine et la nausée, la nervosité et la guerre, le sentiment que « les choses se compliquent », se « tendent » et « dégénèrent ». Toutes choses ressenties par nos compagnons, et donc bien réelles. Au fond ce qui les chiffonnent vraiment, c'est de ne jamais parvenir à établir quoi que ce soit ni, par conséquent, à se rétablir réellement. Avec eux, souvent, la réalité se prend les pieds dans le tapis, s'étale de tout son long dans l'imaginaire et continue d'avancer comme si de rien était, comme en terrain conquis, quand c'est tout le contraire qui se produit. Peu à peu cependant, les liens se font d'eux-mêmes, ou plutôt ce sont nos héros qui les établissent, comme s'ils reprenaient leurs esprits.



« Où suis-je ? »  Question piège et question titre posée ici par Katchadjian et ailleurs par Cassou-Noguès qui, pour y répondre, interrogent la rationalité d'un « système des contenus » indépendamment de celle des individus qui les énoncent. Comme si les uns et les autres existaient et agissaient en des lieux distincts, s'éclairant et s'évanouissant successivement, insaisissables au demeurant, ouvrant la voie à une métaphysique du labyrinthe digne de Borgès, autre compatriote dont Katchadjian se revendique. Une physique kantique, pour ainsi dire, celle d'un « philosophe sans mains » selon les mots de Sartre, dont toutefois deux des trois questions que j'évoquais la dernière fois (Que puis-je connaître ? Que dois-je faire ?) président à la pensée aussi bien qu'aux mœurs, c'est-à-dire à l'action. Derrière cette « construction poétique » qui s'annonce et se bâtit comme un rêve bardé d'énigmes et de pièges, à la tierce question, celle de la religion, se substitue ici l'insoluble et sibylline « énigme de la situation précédente » sans laquelle on ne peut rien faire.

« Chacun a peur de soi. Que pourrions-nous faire ? Nous n'en savons rien, voilà le problème. De quoi serions-nous capables ? » La question demeure posée et avec elle, ô lecteurs avisés, celles de la liberté, de la libre pensée, du libre arbitre, autrement dit de la conscience, de la connaissance et du choix, que vous ne manquerez pas de faire vôtres avec ce livre-là. Vif et intelligent, hilarant et touchant, philosophique et poétique - en un mot : incontournable - Quoi faire est aussi un formidable livre politique et libertaire qui sonde la tentation du sabotage et du terrorisme, évoquant l'expérience du Che et rappelant les propos du Weather Underground. Un récit impressionnant qui, sous ses dehors légers, marque durablement. Bien entendu il y a des réponses, qui se dessinent progressivement, qui ne sont pas là où on les attend. Mais qui sont, qui ont le mérite d'être, et que l'on rencontre par hasard ou réflexion au gré des chemins parcourus au cœur de ce petit mais exaltant laboratoire.


Voilà Quoi faire. Voilà ce que j'en dis. Et pourtant vous ne savez toujours pas Quoi faire tant que vous ne l'avez pas lu. Rien de ce qui vous attend chez votre libraire. Rien de ce qui est prêt à surgir en vous à la lecture de ce petit bijou d'imagination, de style et d'érudition. Paru en avril 2014 aux belles et qualitatives éditions Le Grand Os dans la collection poc ! (fictions nocturnes & proses hypnagogiques) et parfaitement illustré par Valeria Pasina, Quoi faire, premier volet d'une fenêtre lysergique ouverte au vent du surréalisme le plus fervent, nous entraîne sans ménagement vers le second. « Nous sommes sur un bateau d'où l'on aperçoit, au loin, une île, qu'Alberto voudrait rejoindre. Il me dit : Sur cette île, il y a tout ». C'est pourquoi, sans plus attendre, je vous invite à découvrir Quoi faire, avant d'embarquer à bord de cette belle galère, à la Merci de Pablo Katchadjian auquel je souhaite un joyeux anniversaire et que je vous invite à soutenir.

Crédit photo © Eric Darsan, Pablo Katchadjian et Le Grand Os

dimanche 11 janvier 2015

Glose, Juan José Saer

J’ai le plaisir de vous présenter en avant-première Glose de Juan José Saer qui sort le 15 janvier aux Editions Le Tripode. Ce qui, vous l'aurez deviné, m’amène déjà à déroger à mon intention d'expédier la rentrée de janvier pour me consacrer à mes propres travaux n'est évidemment pas une chronique habituelle.
C'est pourquoi, et pour une fois, il ne s'agira ici pas tant de rendre compte d'un livre à proprement parler que d'une expérience de lecture rendue justement possible par ce roman particulier. 
 
Au moment où je commence à rédiger cette chronique, je viens à peine de refermer le livre que déjà son souvenir s’estompe, s’apaise, jusqu’à devenir étranger. Ce qu’il en reste ce sont, comme souvent, mes impressions de lecture, mes notes, mes réflexions. Or ce qui diffère ici, c'est que l'ultime vision du livre s'est instillée dans l'esprit du lecteur que je suis de façon à la fois si profonde et si étrange qu’elle demeure liée non à l’objet, mais au lecteur lui-même. Si bien qu'au moment de quitter le roman c’est une part de soi-même que l’on semble laisser, à la manière d’un rêve ou d’un souvenir marquant, troublant par son intensité.

J'avais pourtant été prévenu par la quatrième de couverture : « Attention, lectrice ou lecteur, l'objet qui est à présent entre tes mains appartient à cette infime minorité de livres capables, une fois qu'on les a lus, non seulement d'influer sur la suite de notre existence, mais de modifier rétrospectivement ce qu'on pensait avoir vécu avant de les avoir lus. » Et cependant, j'ai beau relire la préface de Jean-Hubert Gailliot dont le passage est extrait, je m’aperçois que, tout en décrivant non seulement les faits (somme toute accessoires), mais l’expérience elle-même, celle-ci demeure incommunicable et pour tout dire inconnue tant qu'elle n'a pas été vécue.

A première vue, pourtant, la narration n'est pas sans rappeler celle bien connue du Perec de Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour, un Perec « en roue libre » comme il aimait à le rappeler, un Perec qui, ici, aurait abandonné le dandinement de la danseuse pour le flegme d'une marche virile non moins absurde ni sensible. C'est ainsi que Leto, plongé dans ses pensées, marqué par une phrase prononcée par sa mère au réveil, marche sans but précis le long d'une rue lorsqu'il rencontre le Mathématicien, un ami de retour d'Europe qui lui rapporte comme on le lui a rapporté – du moins à ce qu'il prétend – le déroulement de l'anniversaire d'un tiers auquel ni l'un ni l'autre n'a été convié.

A grand renfort de répétitions et de reprises, de résumés et de rappels, prétextes à davantage de digressions que d'éclaircissements, nous suivons la reconstitution non seulement de l'événement, mais également chaque mouvement, chaque idée, chaque pensée, chaque parole comme s'ils étaient nôtres. Par une habile mise en abîme, les considérations de nos personnages, les métaphores destinées à décrire par exemple comment se construit la mémoire, s'appliquent au roman lui-même, si bien que le cours de leurs pensées et de leurs pas, le paysage, les gens, le rythme et la circulation, évoluent ensemble au point de se fondre sous l'influence de ce que le Mathématicien nomme « l'Interprétation ».

Fait particulier, et contraire à la plupart des romans, cette Glose qui se divise en trois parties — « Les premiers sept cents mètres », « Les sept cents mètres suivants », « Les derniers sept cents mètres » — et qui se déroule sur près de trois cents pages ne représente réellement qu'une heure de la vie des protagonistes tandis qu'elle exige plusieurs heures de la vie du lecteur. C'est pourquoi, après l’avoir feuilleté avec enthousiasme, il m’a fallu lutter pour effectuer les premiers mètres, lisant et tentant de comprendre de façon exhaustive le moindre mot et détail du récit. Puis, me laissant aller avec une attention plus fluctuante au rythme de la musique du roman, j’ai parcouru les suivant de façon plus légère et plus intérieure à la fois, à la manière des personnages, avant de m'attaquer à la structure même du récit comme de la réalité qu'il décrit.  

J'ai ainsi cherché à appréhender l'effet et ses procédés, ce qui en partie pouvait contribuer à la modification du souvenir comme de la réalité dont nous sommes l'objet dans ce roman. Parmi les raisons probables : la multitude de détails que l'on ne peut tous retenir à défaut d'une mémoire totale, eidétique, celle du Funès ou la mémoire de Borges, compatriote de Juan José Saer. L'on pense aussi à l'expérience sartrienne de La Nausée, non pas seulement décrite par le personnage, mais vécue ici par le lecteur. L'on pense enfin à Musil lorsque, par une analyse quasi scientifique, l'évidence objective ou sociale des personnages, feinte ou présumée, se désagrège tandis qu'« un nouveau lien, impalpable, les apparente : les souvenirs faux d'un endroit qu'ils n'ont jamais vu, d'événements auxquels ils n'ont jamais assisté et de personnes qu'ils n'ont jamais rencontrées ». Et c'est cela sans doute qui nous les rend familiers, cela qui définit aussi notre rapport au livre, à la lecture.

Roman phénoménologique dans la mesure où il vise à rendre compte de l'expérience vécue, Glose fait la part belle aux analogies, aux souvenirs, à la sensibilité, à l'imagination et à l'emphase pour construire un récit à la fois factuel et poétique peuplé de personnages hauts en couleur, du vieux Washington au Centaure (ainsi nommé parce qu'il est « à moitié bête »). C'est également un roman humaniste, dans le sens où l'homme y est la mesure de toute chose. Un homme dont la survie peut, c'est selon, tout aussi bien dépendre de la destinée de l'Argentine ou d'un père que de celle d'une paire de pantalons. Ce même homme qui pose et repousse ici la question de savoir ce qui pourrait bien amener un cheval à trébucher comme d'autres se demandent ailleurs pourquoi ils se sont longtemps couchés de bonne heure tout en clamant « qu'est-ce que ça peut faire » ! Car, de fait, s'il y a du Proust et du Leiris ici, du bon et du meilleur, de l'agacement d'abord puis de l'engouement il y a par-dessus tout une virtuosité qui se libère et se découvre au fil des pages.

En résumé, Glose est un livre qui nous pousse dans nos retranchements, tant et si bien qu'on ne sait plus si finalement c’est en lui que nous lisons ou en nous-mêmes. Mais c'est surtout un livre qui repose moins sur les faits énoncés que sur l’effet produit. Un peu comme si toute cette glose, tous ces « n’est-ce pas ? », à la manière d’un bruit de succion, n’étaient là que pour attirer et distraire à la fois notre attention, comme le ferait un prestidigitateur. Comme si l'auteur avait utilisé les mots à la manière de touches et d'aplats de couleur. Comme si, obnubilés par la densité, plongés dans le Léthé des mots comme Leto dans son tableau, il nous fallait les oublier et prendre du recul pour percevoir le dess(e)in caché et pour que surgisse soudain, comme pour Leto, la sensation d'« être là dans le présent et non dans les marécages de la mémoire ». Mais cet être-là, ce Dasein, d'abord debout et libre face à « l'advenir » partagé, qu'adviendrait-il vraiment de lui, du lecteur, et du monde par la même occasion, s'il venait réellement à sortir de cette rue ?

Somme philosophique, savante et érudite dans sa construction, Glose, dont le titre originel a été heureusement repris par l'admirable traduction de Laure Bataillon (après une première publication, en 1988 et épuisée depuis, chez Flammarion sous le titre L'Anniversaire) est avant tout un roman étonnant, drôle, saisissant, et pour tout dire effarant, que le lecteur voit « s'inventer librement sous ses yeux comme s'il l'écrivait lui-même ». Le verrez-vous, l'écrirez-vous comme je l'ai fait ? C'est ce que je vous laisse découvrir à travers cet extrait et surtout dès le 15 janvier en librairie. A cette occasion je tiens je tiens chaleureusement à remercier Lucie et Le Tripode, tant pour l'envoi que pour la découverte et tout le travail d'édition et de communication réalisé autour de ce livre d'exception. Personnellement, comme dirait Leto, je n'ai « jamais vu un tableau pareil ».