vendredi 14 août 2015
La voie des Indés de l'été 2/2 Les Gaspilleurs, Mack Reynolds
lundi 10 août 2015
La voie des Indés de l'été 1/2 Le cerveau à sornettes, Roger Price
« Il y a un an à peine, l’auteur de ce livre était un jeune homme pâle, nerveux et constamment soucieux. Il l’est toujours. Il l’est même plus, car entre temps il a écrit un livre que ni lui, ni son éditeur ne sont capables de décrire. » Et pour cause. Difficile en effet d'aborder ladite chose (qui, à l'instar de la marmotte dudit livre, s'avère aussi peu représentable que présentable), véritable ode à l'inaction, sans trahir son propos ni employer le ton si particulier qui le caractérise. Disons simplement qu'il s'agit d'un ouvrage ouvertement rédigé sur le et la mode d'un ouvrage de développement personnel du type Comment se faire des amis, de Dale Carnegie (dont la théorie est heureusement détournée ici par « inconsciemment, tout le monde déteste tout le monde »), l'humour en plus et la morale en moins.
Après quoi, dans un autre style, tout aussi américain mais plus contemporain et actuel, je vous invite à nous retrouver ici même tout prochainement pour la seconde partie de cette Voie des Indés avec Les gaspilleurs de Mack Reynolds publié par Le passager clandestin.
vendredi 1 mai 2015
Nota Bene – Les derniers mots de Falcone et Borsellino, Antonella Mascalli
« L'Etat n'est pas
crédible » déclare Scarpinato sans ambages, sa représentation tient de
la farce, comme le démontre à lui seul l'exemple de Giulio Andreotti, sept
fois premier ministre et vingt-deux fois ministre, connu pour ses rapports —
officiellement établis par la cour d'appel de Palerme — avec la mafia. Ou celui
de ce procureur qui approuve la nomination d'un membre d'une mafia présentée
comme ayant toujours respecté la magistrature et la justice. Un constat
renforcé par les expériences respectives de Giovanni Falcone qui dénonce la
mise à l'écart dont il fit l'objet, et de Paolo Borsellino qui condamne le
désengagement de l’État, en un mot le manque de fiabilité de celui-ci, cause et
conséquence du règne d'une mafia qui, selon eux « n'est pas
invincible » comme l'a prouvé le pool antimafia dont l'exemple nous
enjoint aujourd'hui à fuir et à dénoncer la convergence des intérêts
politiques, économiques et mafieux.
Un ouvrage qui, comme les
précédents, ne se cantonne pas au témoignage et à l'anecdote mais propose une
analyse systémique globale non seulement de la mafia mais de l'appareil d’État.
Une analyse qui s'applique parfaitement à la France au moment où Nicolas
Sarkozy, impliqué dans pas moins de neuf affaires, après avoir été placé en
garde à vue, mis en examen pour corruption active et trafic d’influence actif,
reprend une nouvelle fois à son compte le discours mafieux qui consiste à
condamner cette justice « qui fait la guerre au pouvoir
politique » et serait, par un hypothétique et prétendu acharnement judiciaire, une entrave au « miracle de la
République ». Une république à l'italienne, mafieuse, cela va sans
dire, et qu'il distingue donc de la démocratie. Un ouvrage salutaire, enfin,
pour l'envoi duquel je tiens à remercier La Contre allée et tout
particulièrement Benoît qui depuis des années fournit un travail aussi
incessant qu'exemplaire que j'ai eu le plaisir et l'honneur, y compris en tant
que libraire, de pouvoir mettre en avant.
dimanche 21 décembre 2014
Nota Bene : Vous êtes tous jaloux de mon jetpack, Tom Gauld
Publié en France en août 2014, cet ouvrage se présente comme un petit recueil d'environ 150 strips non numérotés dans lequel on se perd, se reperd, et dont on se repaît sans fin. Un petit livre à la fois intelligent et drôle, logique et absurde, visionnaire et terre à terre, caustique et encaustique, réunissant somme toute, au gré d’autant de pages, tout ce qui passe souvent pour contraire.
L’on y retrouve ainsi le meilleur de l'humour britannique avec ses mèmes (comme cette « conspiration Shakespeare » qui n'est pas celle que l'on croît), son autodérision (« l'héroïne de livres pour enfants qui n'était pas orpheline ») et ses thèmes chers aux Monty Python (la « cuisine anglaise » avec le pudding, la religion avec « Inspecteur Dieu »), mais aussi la musique (du DIY et des nouvelles technologies avec « le grand critique de rock »), de la politique (sur le thatchérisme), de l'art contemporain, de l'histoire et de l’archéologie (qui posent de façon récurrente la question de la survie de la littérature et de la civilisation). Toutes choses qui, mêlées ici avec une bonne dose de second degré, d’absurde et d’espièglerie, constituent dans le même temps un excellent remède contre l'ethno-, l'anthropo- et le chrono-centrisme.
Tous les arts sont abordés : l’architecture, la sculpture, la peinture, la musique, la littérature, le théâtre, le cinéma, la photographie, la bande dessinée évidemment et même (dixième art par décision unilatérale et universelle de la Cour Suprême des Etats-Unis en 2012) le jeu vidéo (mettant en scène Rhett Butler, les sœurs Brontë ou les marais brumeux) ! Seule grande absente : la photographie, ce à quoi heureusement je remédie ici (en vous offrant quelques aperçus qui sont loin de rendre grâce au soin apporté à l’album). Mais c’est surtout aux lettres que Tom Gauld rend hommage, revisitant avec bonheur, esprit et ouverture les grands noms de la littérature : Joyce, Shakespeare, Hemingway, Beckett, ou encore Dan Brown et Dickens devenus eux-mêmes des personnages récurrents auxquels adviennent de folles and amazing adventures !
Jouant sur l'anachronisme et l'uchronie, Tom Gauld interroge et confronte ainsi sans relâche les genres (avec l'amour impossible entre la « créature littéraire complexe » et le « personnage de science-fiction » ou entre « le roman réaliste et expérimental ») et revisite les classiques à grands coups de voyage dans le temps (avec la question classique du meurtre d'Hitler), dans la lune ou dans une « utopie futuriste ». Une fantastique traversée qui nous donne l’occasion de rencontrer tour à tour L’Homme invisible, la créature de Frankenstein, des extra-terrestres et des robots, et de mesurer l’impact de l’union dystopique et (très) épisodique de la science et de la religion ou de la grève des automates.
Enfin, en tant que lecteur, libraire et écrivain c’est avec bonheur que j’ai découvert la famille et les catégories d'écrivains (athée, torturé, fou ou grand) et retrouvé nos plaisanteries à travers les personnages du romancier indécis, les papiers de l'écrivain et leur classement, et surtout la « Police du roman ». (Elle existe ! Elle existe !) Sans parler de tous ces éléments absurdes et surprenants laissés à disposition pour la composition d’un roman : objets épiques, types de domestiques, maisons du futur, personnages améliorants ou encore scènes perdues dignes d’un magasin ou atelier d’écriture.
Mais il y a aussi ces autres strips, hors catégorie, ou plutôt qui constituent des catégories à eux seuls et qui, le plus souvent, s’inspirent de situations quotidiennes (comme, étonnamment, « le hibou et le matou qui n'avaient pas le pied marin »), des jeux de labyrinthes, liens et autres casse-têtes que l’on verrait avec plaisir figurer sur des boîtes de céréales et de drôles d'actualités devenues drôles pour l’occasion (« où devrais-je l'enterrer ? »). Et puis il y a tous ces objets plus étranges les uns que les autres, tel cet inénarrable cadeau de Noël idéal (mêlant toutes les qualités et de fait indéterminé/able). Enfin il y a la mystérieuse Boîte Mystérieuse et son comique de répétition.
La Boîte Mystérieuse et son comique de répétition (La Boîte Mystérieuse et son comique de répétition) qui l'amène à revenir deux fois. La Boîte Mystérieuse et son comique de répétition qui font qu'on en parle encore à la fin de l'ouvrage lorsqu'un strip volant, sorte d'addend-errat-um, au lieu d'invalider la qualité de l'édition, vient encore ajouter à sa virtuosité. Une édition qu’il convient enfin de détailler au regard du soin apporté à sa réalisation : une couverture cartonnée épaisse et rigide au dos toilé, imprimée en brillant sur fond mat, des pages de bon grammage cousues puis collées sur toile, un encrage et des couleurs soignées, le tout accompagné d’un petit feuillet comportant une jolie préface et un« dictionnaire gauldien » utile et désinvolte. Bref, tout ce qu’il faut pour faire de ce recueil un livre, une bande dessinée, un objet et un cadeau parfaits, incontournables et de référence (et qui fait d'ailleurs partie de la Sélection Officielle du Festival d’Angoulême).
«Créer un catalogue de livres illustrés et de bandes dessinées, accompagner des démarches d’auteurs cohérentes, soigner la fabrication des livres, et construire des expositions qui permettent de rentrer dans l'univers de nos livres » : telles sont les ambitions d'Olivier Bron et Simon Liberman lorsqu’ils créent les éditions 2024 en 2010. Avec passion et curiosité ils réalisent depuis un travail d’édition ample et soigné sur des titres beaux et variés dans la forme comme dans le fond, des premiers albums de Gustave Doré aux dernières expérimentations de Guillaume Chauchat, jusqu’au flamboyant Quasar contre Pulsar de Lefèvre, Beauclair et Chaize, en passant par Jim Curious qui se lit avec des lunettes 3D. Des albums soigneusement conçus, cousus ou collés, le plus souvent cartonnés, aux dos parfois toilés et toujours de qualité qui forment un catalogue, une ligne éditoriale, une identité qui s’affirment au fil des ans.
A présent que Vous êtes tous jaloux de mon exemplaire, n'hésitez pas à vous procurer le vôtre et à l'offrir autour de vous sans modération pour Noël et les fêtes !
Photos : Eric Darsan, extraits de Vous êtes tous jaloux de mon jetpack © Tom Gauld et 2024
mercredi 1 octobre 2014
The LP Collection, Laurent Schlitter et Patrick Claudet
L'on découvre ainsi les deux journalistes, également scénariste et écrivain, traquant les disques et leur histoire afin d'appréhender ce « courant esthétique qui s'ignore », tout en posant les raisons idéologiques et pratiques du silence qui entoure les groupes, celle de la fin et des moyens, celle du référencement.
Les chroniques qui en résultent, format propre aux revues et fanzine, sont un modèle du genre, abondent en anecdotes, analogies et jeux de mots, et s'enchaînent au gré de transitions fluides et soignées. Les groupes présentés se composent et se décomposent au gré de leurs membres (de un à cent intervenants, de tous âges, de toutes origines, de toutes professions, magasinier, expert en environnement, moine bouddhiste défroqué), de leurs formations (auteur, compositeur, interprète, guitariste, batteur, chanteur, j'en passe et des meilleures), et des genres explorés (folk, blues, ethno-rock, grunge, cold ou no-wave, électro-psyché, idm, krautrock, lo-fi, shoegaze, grime). Parmi les influences citées figurent enfin, pêle-mêle, Aaron Tobin, Aphex Twin et Harold Budd, Malher, la Monte Young, My Bloody Valentine, Mudhoney, Sonic Youth, M.I.A. et Sébastien Tellier mais aussi les Femen et les Black Panthers, les hipsters, les hippies, l'utopie ou encore Houellebecq, Perec, Proust, Bret-Easton Ellis, Dostoïevsky et Chomsky, tous réunis à la fin de l'ouvrage aux côtés de Tarentino, Cantona ou encore Clara Morgane dans un étrange index comportant plus de 350 artistes toutes catégories confondues.
Souvent poètes, souvent déclassés, leurs critiques sociales, lucides et acérées, empreintes de mauvaise foi et de second degré, sont souvent liées à un chemin particulier, alter, qui éclaire leur approche toute personnelle d'une musique politique, complexe et lettrée ou encore grotesque, absurde et vulgaire. A ce point que certains titres « mériteraient de finir à la décharge » si leurs auteurs n'avaient pas eu de bonnes raisons de les commettre avant de disparaître par suicide, crise cardiaque, guerre, censure, attentat et autres splits. Reste que, le plus souvent, la complexité a du bon dans la mesure où elle demeure l'apanage de la virtuosité. L'on découvre ainsi tout un arsenal technique au service de la musique, tout un monde fait de guitares, de violes de gambe, mais aussi et surtout d'ondes Martenot, de séquenceurs, de boîtes à rythme, de tables de mixage, de synthés organisés en couches, de noise gate, de rythme ternaire et même d'infrasons rassemblés pour créer ces « mille-feuilles synthétiques et échantillons organiques » savoureux et uniques.
Chose rare encore, à l'époque où le moindre guitariste en chambre dispose de son compte Facebook, You Tube, Soundc d ou encore Myspace, aucun des groupes présentés - de Djo Djo Lapin à Ours, en passant par Prince Arthur, Scotty Pone, Katchaturian, Wimbledread ou Gollung - n'est référencé dans les médias ou sur internet. Pour pallier à ce manque et au désir aussi unanime qu'étonnant de demeurer anonyme, The LP Company ne propose qu'une série de reprises de ces artistes pas très Net par des groupes internationalement reconnus. De la frustration à l'envie de composer soi-même la musique évoquée il n'y a qu'un pas. Un pas supplémentaire et nous voici remettant en cause l'existence même de ces groupes chroniqués par L&P « comme s'ils les avaient écoutés ». Et si cet ouvrage éminemment conceptuel qui s'appuie amplement sur l'imaginaire l'était totalement ?
C'est alors que tout s'éclaire, de l'épigraphe de Borges à l'idée de « braquer les projecteurs » ailleurs que sur le livre et de leurs auteurs. Car, tandis que les médias demeurent muet sur les groupes du LP, ils ne tarissent pas sur le concept à l'origine de ces chroniques : la photo d'un radiateur prise dans un bureau (« J’ai lancé que, si un jour je devais faire un album, la pochette serait cette image », Laurent Schlitter, Le Matin, 13 juillet 2013). Un désir, une photo, un nom de groupe, un titre, puis une chronique proposée à la manière d'un synopsis : tel est ce fameux « matériau à l'usage des musiciens » élaboré par L&P. Depuis le mythe est devenu réalité puisque plusieurs artistes ayant répondu à l'appel (et repris, c'est-à-dire créé, certains morceaux), The LP Collection a déjà donné naissance à plusieurs EP. Quand à ses auteurs, devenus acteurs à part entière de la scène musicale, ils envisagent déjà de passer des photos d'objets aux portraits de famille, tandis que Milky Koala, né de la découverte d'accessoires géants dans les rues de Paris, d'une capture du cri de l'animal et d'une traduction Google inénarrable envisage déjà, après le visionnage d'un reportage, de se renommer Ornithorynque...
P C B L'ornithorynque par The Marcel Turtle Group, crédit vidéo © Pascal Biaudet
jeudi 25 avril 2013
La Révolte des enfants des Vermiraux, Emmanuel Jouet

Fondé en
Ici, nul « complot » ainsi que le rappelle l'éditeur, Jean-Luc André d'Asciano, nul « pervers », non plus que nul pathos, mais un ethos, c'est à dire une habitude qui va se muer en manière d'être et identifier bourreaux et victimes jusqu'à les définir avant même de les faire apparaître comme tels. Une attitude mue par l'«avarice» et l'« âpreté au gain » des directeurs et de leurs acolytes, à commencer par l'omniprésent et omnipotent Landrin qui, se prévalant de tous les titres, grâce aux appuis, chantages et manipulations auxquels il a recours va parvenir non seulement à obtenir la main sur la vie toute entière de l'établissement et de ses occupants mais encore à échapper à toute poursuite dans un premier temps.
C'est cependant l'illégitimité de sa position et l'évidence des maltraitance qui va progressivement mener à leur inculpation en lieu et place de celle des enfants révoltés. Toujours plus nombreux, constituant une main-d'oeuvre gratuite et corvéable à souhait, privés de soins et de nourriture, entraînés dans une « spirale de surviolence » jusqu'à la mort « par abandon ou maltraitance », ces pensionnaires - « muets, rampants, sales, décharnés, à moitiés vêtus », décrits comme et n'ayant « plus rien d'humain » - livrés au commerce et aux abus sexuels, réduits à l'évasion, à la révolte ou au suicide pour tenter d'échapper à leur sort et d'avertir les autorités et l'opinion, vont finalement attirer l'attention du procureur et de la presse.
« D'une utopie à sa dérive », Emmanuelle Jouet, docteur en sciences de l'éducation et chercheuse en psychiatrie sociale, égrène ainsi une à une les déclarations (plus ou moins vraies) et intentions (bonnes ou mauvaises) qui ont présidé à l'avènement du drame. Manoeuvres des uns, révoltes des autres, procès et, enfin, dévoilement de cette fameuse « économie du secret » : tels sont les grands axes de cette étude qui met en lumière la part d'ombre non seulement de quelques obscurs protagonistes mais un processus progressif, honteux et discret mais néanmoins systémique, de déshumanisation de ces enfants « arriérés », « vicieux », « dégénérés », « idiots », « inadaptés », qui cependant apparaissent plus conscients que leurs gardiens. Encore l' «affaire des Vermiraux » n'est-elle exceptionnelle que par l'ampleur de cette « surviolence », le retentissement qu'elle a provoqué et l'attention dont, par suite, ont fait l'objet des institutions moins bondés et donc moins susceptibles de se rebeller.
En vérité, derrière la philanthropie affichée, au nom du « vivre ensemble » et d'une sociabilité qui se veut respectable et structurée au regard de la dangereuse et incontrôlable délinquance qu'elle est censée endiguer, violences, exploitations et escroqueries apparaissent bel et bien comme le lot commun de ces établissements. Des instituts dont la visée « prophylactique » - déceler et prévenir – pose elle-même problème en liant, sous l'angle du corps et de l'esprit, la médecine et la morale, par le biais de ces hygiénistes et autres « aliénistes », préconisant « d'étudier avec soin les coordonnées anthropométriques des jeunes sujets dont on aura à suivre le développement et sur lesquels on pourra étudier les effets du traitement ». Des méthodes qui rappellent combien la prison constitue non pas la marge mais à la fois le laboratoire et l'idéal de gestion de nos sociétés modernes ainsi que l’a brillamment démontré Michel Foucault dans Surveiller et punir.
Ayant pour source principale le journal d'un notable local mis en ligne par sa petite-fille, les travaux de celle-ci, ainsi que le réquisitoire et un travail de terrain facilité par quelques rares habitants déterminés à voir ressurgir l'affaire,













