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vendredi 14 août 2015

La voie des Indés de l'été 2/2 Les Gaspilleurs, Mack Reynolds

Après Le cerveau à sornettes de Roger Price paru chez Wombat, suite et fin de cette Voie des Indés de l'été avec, dans un tout autre style et un tout autre esprit, Les Gaspilleurs de Mack Reynolds, un petit roman d'espionnage et d'anticipation quasi contemporain du précédent, non moins léger mais plus conscient, édité par Le passager clandestin que je tiens à remercier ainsi que Libfly. 

Dans un contexte de relations apaisées entre les Etats-Unis d'Amérique et « L'Ensemble soviétique », Paul Kosloff, espion américain « fauteur de trouble », est chargé d'infiltrer et de prendre la tête d'un « nouveau mouvement radical américain » prétendument révolutionnaire. 

Une façon pour ses supérieurs de mettre sur la touche ce « Lawrence d'Arabie de la guerre froide », « Russkos » devenu anticommuniste aussi primaire qu'acharné après avoir fui les purges staliniennes. Or notre héros, pour qui la seule détente possible est celle de son calibre 38, n'est pas là pour tuer le temps. Résolu à passer pour un « révolutionnaire pleinement conscient et efficace » afin de mener à bien sa mission, il va progressivement découvrir, en même temps que celle de ce mouvement, la véritable nature du système qui l'emploie. 

A mi-chemin entre James Bond et Bill Baroud, Paul Kosloff éprouve dans un premier temps quelques difficultés à comprendre où veulent en venir les tenants de ce groupuscule qui s'attaquent avant tout aux idées reçues, interrogent le sens des mots et dénoncent d'un seul tenant l'appareil et le « capitalisme d’État » des deux blocs. Désormais étranger à l'un comme à l'autre, pour avoir fui le premier et trop voyagé pour la défense des intérêts du second, l'agent trouble réalise au contact du collectif les méfaits du crédit, de l'agriculture intensive, des emballages et du pétrole, l'épuisement des ressources naturelles et la prolifération des « objets inutiles » et des « travaux improductifs » que constituent « les assurances, la banque, la publicité, la vente, la bureaucratie ». En somme les tenants et aboutissants d'un système tour à tour incitatif et coercitif dont le seul but est de « Gaspiller de l'argent ! Pour continuer de faire marcher l'économie. Pour continuer de faire tourner les rouages » d'un modèle et d'un mode de vie absurde, inefficace et intenable. 

Ecrivain de science-fiction socialiste, employé d'IBM, soldat et voyageur, Mack Reynolds nous offre avec Les Gaspilleurs une novella avisée d'une centaine de pages qui nous plonge d'emblée dans un contexte à première vue familier, car très affiliée à son genre et à son époque, mais qui se révèle très vite uchronique et finalement dystopique. Un univers finalement assez proche du nôtre, où l'automatisation est partout et où les paiements peuvent s'effectuer en ligne grâce à l' «ordinateur national ». Un monde à la fois paranoïaque et réaliste qui interroge notre civilisation capitaliste, utilitariste et techniciste qui n'est pas sans rappeler, cinq après Le Maître du Haut Château et deux ans avant Ubik, celui de son contemporain Philip K. Dick. 

 
Publié dans la revue Galaxie en 1973 et traduit par J. de Tersac (à l'origine également du Cycle des épées de Fritz Leiber désormais épuisé), Les Gaspilleurs est sorti pour la première fois en 1967 aux Etats-Unis dans la revue Worlds of Tomorrow. Son titre original, The Throwaway Age — littéralement L'Age Jetable — fait directement référence à un article paru en 1955 dans Life Magazine traitant de l'avènement désormais acquis du caractère consumériste de nos sociétés post-modernes. Une période qui coïncide également avec le transfert du pouvoir à un complexe militaro-industriel contre lequel le président Eisenhower mettait déjà en garde ses concitoyens à l'occasion de son discours de fin de mandat 1961. Une main mise qui, malgré la naissance d'une « Nouvelle Gauche » et les mouvements contestataires de 1968, va s'incarner et s'imposer, non sans heurt mais implacablement et mondialement, par l'entremise de l'idéologie ultralibérale et néo-conservatrice. 

Sous les dehors légers de la littérature de genre, Mack Reynolds nous permet ainsi de mesurer, de façon simple et synthétique, réfléchi et documentée, l'instauration d'hier à aujourd'hui, des Etats-Unis à l'Europe toute entière, d'un système oligarchique, autocratique, autoritaire et, à terme, totalitaire. De l'obsolescence programmée déjà dénoncée par Lafargue à la prévision scientifique d'une sixième extinction de masse ; du déploiement d'armes massives par les Etats-Unis aux frontières de la Russie au renforcement de l'arsenal nucléaire de celle-ci ; des écoutes de la NSA au vote de la loi française sur le Renseignement ; du projet de supprimer le liquide tout en renforçant la société du même nom, sécuritaire et jetable, définie par Zygmunt Bauman, au coup d'état orchestré par la BCE et le FMI en Grèce : toute l'actualité estivale, sous ses dehors ineptes, se fait aujourd'hui l'écho de ce programme délétère. 

Heureusement, pour ne pas bronzer idiot, le Passager clandestin, fidèle à sa vocation et à son manifeste, propose avec Les Gaspilleurs un livre en tous points abordable, qui joint l'utile à l'agréable et se présente comme un bref roman d'espionnage et de science-fiction aussi instructif qu'efficace à dégainer et à méditer aussi souvent que nécessaire. Créée en 2007, Le passager clandestin est une très belle, très engagée et très qualitative maison d'édition indépendante dont le catalogue comprend plus de quatre-vingts titres répartis en huit collections, parmi lesquelles la célèbre Désobéir, les incontournables Précurseurs de la décroissance ou encore les précieux Transparents. Des collections que nous avons eu le plaisir respectivement en librairie, lors d'une conférence de Serge Latouche en janvier, et au dernier Salon du livre de Paris auquel les sympathiques capitaines du Passager nous avaient Lou et moi conviés. 

Le texte de Mack Reynolds s'inscrit quant à lui dans la collection Dyschroniques, complété en annexe par une « synchronique » de quelques pages permettant de resituer l'auteur, l'œuvre et son contexte ainsi qu'une chronologie détaillant la bibliographie évoquée par les personnages. Une collection elle aussi très qualitative, qui comporte déjà une quinzaine de titres parmi lesquels La Tour des damnés, La Vague montante, le Continent perdu, ou encore Les retombées autour duquel la maison organise jusqu'au 31 août un concours d'écriture en partenariat avec ActuSF. Contre un système qui se prétend immuable et naturel, Le passager clandestin, pratiquant une politique de publication, de prix et de réseau cohérente honnête et conviviale, propose des ouvrages qui, de surcroît, répondent aux chartes écologiques Imprim'Vert et PEFC à l'instar d'autres éditeurs indépendants tels que Le Mot et le Reste, L'Insomniaque ou encore La Contre Allée dont j'aurais l'occasion de vous reparler très prochainement. 

 
D'ici là, quittant la Voie des Indés pour explorer d'autres horizons, je vous donne rendez-vous dès la semaine prochaine pour une nouvelle étape estivale, belle et enjouée, du côté des plages de Malibu, en compagnie de Zulma, de William Saroyan, de son fils et de son Papa, tu es fou !

lundi 10 août 2015

La voie des Indés de l'été 1/2 Le cerveau à sornettes, Roger Price


Après une petite pause d'un mois consacré à recharger nos batteries à l'énergie solaire, petite mise en ligne de mes lectures de l'été avant de repartir puis d'entamer à partir du 25 août une longue série de plus fréquentes et plus courtes chroniques dédiées à une rentrée littéraire riche et stimulante. 

Depuis sa troisième édition qui m'avait donné l'occasion de vous faire (re)découvrir Le Mot et le Reste avec The LP Collection en octobre puis 2024 avec Vous êtes tous jaloux de mon jetpack en décembre, l'opération La Voie des Indés organisée par Libfly est devenue annuelle. 

Une bonne nouvelle qui me permet aujourd'hui de vous présenter d'autres éditeurs indépendants par l'entremise de nouveaux titres frais et bien faits pour l'été à commencer par Le cerveau à sornettes de Roger Price pour lequel je tiens à remercier Libfly et Wombat.

Sorti le 2 avril dernier aux jeunes et humoristiques éditions Wombat, Le cerveau à sornettes se présente déjà comme le vingt et unième titre de la collection « Les Insensés » au sein de laquelle son traducteur et éditeur, Frédéric Brument, « poursuit le travail éditorial déjà entreprit depuis dix ans à travers une vingtaine d’ouvrages parus au Dilettante et chez Rivages ». Une collection qui comporte notamment l'excellent Au secours ! Un ours est en train de me manger de Mykle Hansen et qui aspire à la défense de l'humour de « l'école nonsensique du New Yorker » ou de celle « bête et méchante d’Hara-Kiri ». Un objectif aussi farfelu que délicat avec Le cerveau à sornettes qui présente la difficulté et l'intérêt d'appartenir aux trois catégories à la fois. 

« Il y a un an à peine, l’auteur de ce livre était un jeune homme pâle, nerveux et constamment soucieux. Il l’est toujours. Il l’est même plus, car entre temps il a écrit un livre que ni lui, ni son éditeur ne sont capables de décrire. » Et pour cause. Difficile en effet d'aborder ladite chose (qui, à l'instar de la marmotte dudit livre, s'avère aussi peu représentable que présentable), véritable ode à l'inaction, sans trahir son propos ni employer le ton si particulier qui le caractérise. Disons simplement qu'il s'agit d'un ouvrage ouvertement rédigé sur le et la mode d'un ouvrage de développement personnel du type Comment se faire des amis, de Dale Carnegie (dont la théorie est heureusement détournée ici par « inconsciemment, tout le monde déteste tout le monde »), l'humour en plus et la morale en moins.

« A notre époque, traiter une personne pour maladie mentale équivaut à pratiquer la respiration artificielle sur un homme sans le retirer du lac ». Raison pour laquelle, sans doute, les deux premiers tiers de l'ouvrage sont destinés à évoquer les méfaits du productivisme (évitant ainsi de trop aborder l'évitisme) tandis que le dernier tiers expose tout un apanage de prétendues mauvaises attitudes destinées à y remédier. Ainsi l'évitisme (philosophie, mouvement et solution à tous les maux dont souffre l'humanité depuis l'invention de la roue par Marvin Ouk) consiste-t-il tout simplement à refuser de s'adapter à un monde inadapté, autrement dit à « éviter l’effondrement de votre personnalité en la supprimant ». Une drôle de méthode qui rappelle celle plus récente exposée par John Parkin dans un autre petit livre intitulé Rien à foutre : L'ultime voie spirituelle.


« J'veux pas, donc j'march'rai pas ». Oui : l'évitiste forcené va parfois jusqu'à éviter de prononcer les e. Cette propension (toute proportion gardée) pouvant peut-être expliquer la participation de Georges Perec - partisan de l'indicible et auteur de lipogrammes devant l'éternel – celui-ci (Georges, pas l'Eternel) s'est pour l'occasion fendu d'une sympathique et oulipienne préface dont l'argument d'autorité et la virtuosité ne sont pas étrangers peut-être à l'engouement suscité par ce petit livre. « - C'est méchant, Roger Price, vraiment ? - C'est très méchant. » Et gratuitement, ou presque. C'est ainsi que Roger Price, appliquant sans vergogne (ni vigogne, mais avec l'aide de Jeannot Lapin et des six G-men de J. Edgar Hoover) sa loi du moindre effort, tape là où ça fait mal, enfonce le couteau dans la plèbe, vilipende la publicité, stigmatise l'art moderne, multiplie sur un ton paternaliste les blagues lourdes et sexistes, machistes, misogynes et exhibe de façon aussi répétitive que gratuite scènes et petits dessins sages mais suggestifs.

Le cerveau à sornettes, dont la première édition remonte au début des années cinquante, instille et distille en vérité un humour un peu comique troupier, très Mad et un peu Mad men, un nonsense qu'on ne sait à quel degré prendre, dont on ignore s'il dénonce ou renforce les préjugés d'une époque dont il est en tous les cas le reflet. Un humour, somme toute, à mi-chemin entre Choron et Desproges (personnellement, je préfère l'esprit bon enfant du second). Pour ma part j'ai surtout beaucoup aimé la partie incluant le petit conte moral intitulé « Milton et le rhinocéros, par Oncle Roger » avec la vache meuh-meuh et le Mérou huppé (« Bon, raconter comment la vache meuh-meuh est arrivé là serait trop long et fastidieux, mais comme elle joue un rôle important dans la suite de l'histoire on doit la garder »). Sans compter que c'est un excellent complément au Guide du mauvais père de Guy Delisle, même si d'aucuns lui préféreront L'Elevage des enfants, également publié par Wombat.

A travers ses deux cents pages de sornettes, de fantaisies et d'anachronismes illustrées de quatre-vingts illustrations aussi peu explicatives que simplistes qui rappellent celle des petits Marabouts en vogue à l'époque, Le cerveau à sornettes de Roger Price est somme toute un petit recueil au charme désuet qui se lit très bien et qui, à travers ses multiples développements sans aucun sens ni but, à défaut de convenir à tous les goûts, s'adressant surtout au mauvais, vaut au moins pour son historicité. Une édition soignée, en format demi-poche avec couverture à rabats illustrée par Killofer, membre de L'Oubapo, cohérente donc et facile à emporter et trouvera sa place un peu partout (j'ai tenté de lire la partie anatomique consacrée au « fonctionnement de l'esprit humain dans la tête » dans la salle d'attente d'un médecin), à commencer par les plages ensoleillées dont elle arbore les couleurs. 


Après quoi, dans un autre style, tout aussi américain mais plus contemporain et actuel, je vous invite à nous retrouver ici même tout prochainement pour la seconde partie de cette Voie des Indés avec Les gaspilleurs de Mack Reynolds publié par Le passager clandestin.

vendredi 1 mai 2015

Nota Bene – Les derniers mots de Falcone et Borsellino, Antonella Mascalli

Parmi les éditeurs qui comptent, ici comme ailleurs, j'aimerais mettre une nouvelle fois à l'honneur La Contre allée qui, aujourd'hui comme hier, est présente ce 1er mai à l'occasion du Salon d'expression populaire et de critique sociale d'Arras avec Roberto Scarpinato mais aussi Jérôme Skalski. Aussi, à l'occasion de la nouvelle édition augmentée et préfacée par Edwy Plenel de l'excellent Retour du Prince de Scarpinato et Lodato dirigé par Anna Rizzelo dont je vous avais amplement parlé ici, ainsi que de Cosa Nostra, son admirable pendant, j'ai l'honneur de vous présenter aujourd'hui Les derniers mots de Falcone et Borsellino sorti en avril 2013. Un ouvrage que j'avais reçu à l'époque et que, du fait de ma propre actualité, je n'avais pas chroniqué.


Cette même actualité m'amène aujourd'hui à revenir sur cet essai dirigé par Antonella Mascali, préfacé par Roberto Scarpinato et traduit par Anna Rizzelo et Sarah Waligorski qui avait déjà travaillé sur les précédents ouvrages de la série. « Martyrs », « entravés », « calomniés » : ainsi Antonella Mascali décrit-elle dans son avant-propos les deux juges « tués par la mafia » selon une rhétorique d’État qui tente encore par delà la mort d'étouffer leurs voix. C'est donc « hors du texte », dans le non-dit et l'indicible, qu'il faut aller chercher la véritable clé de lecture de tout cela comme nous l'indique Roberto Scarpinato dans une longue préface d'une cinquantaine de pages avant de laisser place à trois parties d'une trentaine de pages chacune, respectivement consacrées aux deux puis à l'un et l'autre des juges assassinés. Une somme courte mais dense, technique mais accessible, erratique mais construite, abrupte mais passionnante, qui rend compte dans la forme comme dans le fond des difficultés qui se présentent sitôt que l'on brise l'omerta.

 

« L'Etat n'est pas crédible » déclare Scarpinato sans ambages, sa représentation tient de la farce, comme le démontre à lui seul l'exemple de Giulio Andreotti, sept fois premier ministre et vingt-deux fois ministre, connu pour ses rapports — officiellement établis par la cour d'appel de Palerme — avec la mafia. Ou celui de ce procureur qui approuve la nomination d'un membre d'une mafia présentée comme ayant toujours respecté la magistrature et la justice. Un constat renforcé par les expériences respectives de Giovanni Falcone qui dénonce la mise à l'écart dont il fit l'objet, et de Paolo Borsellino qui condamne le désengagement de l’État, en un mot le manque de fiabilité de celui-ci, cause et conséquence du règne d'une mafia qui, selon eux « n'est pas invincible » comme l'a prouvé le pool antimafia dont l'exemple nous enjoint aujourd'hui à fuir et à dénoncer la convergence des intérêts politiques, économiques et mafieux.

 

Un ouvrage qui, comme les précédents, ne se cantonne pas au témoignage et à l'anecdote mais propose une analyse systémique globale non seulement de la mafia mais de l'appareil d’État. Une analyse qui s'applique parfaitement à la France au moment où Nicolas Sarkozy, impliqué dans pas moins de neuf affaires, après avoir été placé en garde à vue, mis en examen pour corruption active et trafic d’influence actif, reprend une nouvelle fois à son compte le discours mafieux qui consiste à condamner cette justice « qui fait la guerre au pouvoir politique » et serait, par un hypothétique et prétendu acharnement judiciaire, une entrave au « miracle de la République ». Une république à l'italienne, mafieuse, cela va sans dire, et qu'il distingue donc de la démocratie. Un ouvrage salutaire, enfin, pour l'envoi duquel je tiens à remercier La Contre allée et tout particulièrement Benoît qui depuis des années fournit un travail aussi incessant qu'exemplaire que j'ai eu le plaisir et l'honneur, y compris en tant que libraire, de pouvoir mettre en avant.

dimanche 21 décembre 2014

Nota Bene : Vous êtes tous jaloux de mon jetpack, Tom Gauld

Histoire courte : « Voulez-vous publier mes histoires courtes? » demande un petit personnage présentant ses feuillets. « Non. » lui répond un autre, assis derrière un bureau. Fin. Ainsi commence Vous êtes tous jaloux de mon jetpack, et ainsi aurait pu se terminer l’aventure Tom Gauld si celui-ci n’officiait pas depuis huit ans pour The Guardian et plus récemment pour le New York Times, Buenaventura press, Drawn & quaterly pour finalement atterrir en 2024, du moins chez les éditions du même nom.


Publié en France en août 2014, cet ouvrage se présente comme un petit recueil d'environ 150 strips non numérotés dans lequel on se perd, se reperd, et dont on se repaît sans fin. Un petit livre à la fois intelligent et drôle, logique et absurde, visionnaire et terre à terre, caustique et encaustique, réunissant somme toute, au gré d’autant de pages, tout ce qui passe souvent pour contraire.

L’on y retrouve ainsi le meilleur de l'humour britannique avec ses mèmes (comme cette « conspiration Shakespeare » qui n'est pas celle que l'on croît), son autodérision (« l'héroïne de livres pour enfants qui n'était pas orpheline ») et ses thèmes chers aux Monty Python (la « cuisine anglaise » avec le pudding, la religion avec « Inspecteur Dieu »), mais aussi la musique (du DIY et des nouvelles technologies avec « le grand critique de rock »), de la politique (sur le thatchérisme), de l'art contemporain, de l'histoire et de l’archéologie (qui posent de façon récurrente la question de la survie de la littérature et de la civilisation). Toutes choses qui, mêlées ici avec une bonne dose de second degré, d’absurde et d’espièglerie, constituent dans le même temps un excellent remède contre l'ethno-, l'anthropo- et le chrono-centrisme.


Tous les arts sont abordés : l’architecture, la sculpture, la peinture, la musique, la littérature, le théâtre, le cinéma, la photographie, la bande dessinée évidemment et même (dixième art par décision unilatérale et universelle de la Cour Suprême des Etats-Unis en 2012) le jeu vidéo (mettant en scène Rhett Butler, les sœurs Brontë ou les marais brumeux) ! Seule grande absente : la photographie, ce à quoi heureusement je remédie ici (en vous offrant quelques aperçus qui sont loin de rendre grâce au soin apporté à l’album). Mais c’est surtout aux lettres que Tom Gauld rend hommage, revisitant avec bonheur, esprit et ouverture les grands noms de la littérature : Joyce, Shakespeare, Hemingway, Beckett, ou encore Dan Brown et Dickens devenus eux-mêmes des personnages récurrents auxquels adviennent de folles and amazing adventures !

Jouant sur l'anachronisme et l'uchronie, Tom Gauld interroge et confronte ainsi sans relâche les genres (avec l'amour impossible entre la « créature littéraire complexe » et le « personnage de science-fiction » ou entre « le roman réaliste et expérimental ») et revisite les classiques à grands coups de voyage dans le temps (avec la question classique du meurtre d'Hitler), dans la lune ou dans une « utopie futuriste ». Une fantastique traversée qui nous donne l’occasion de rencontrer tour à tour L’Homme invisible, la créature de Frankenstein, des extra-terrestres et des robots, et de mesurer l’impact de l’union dystopique et (très) épisodique de la science et de la religion ou de la grève des automates.


Enfin, en tant que lecteur, libraire et écrivain c’est avec bonheur que j’ai découvert la famille et les catégories d'écrivains (athée, torturé, fou ou grand) et retrouvé nos plaisanteries à travers les personnages du romancier indécis, les papiers de l'écrivain et leur classement, et surtout la « Police du roman ». (Elle existe ! Elle existe !) Sans parler de tous ces éléments absurdes et surprenants laissés à disposition pour la composition d’un roman : objets épiques, types de domestiques, maisons du futur, personnages améliorants ou encore scènes perdues dignes d’un magasin ou atelier d’écriture.

Mais il y a aussi ces autres strips, hors catégorie, ou plutôt qui constituent des catégories à eux seuls et qui, le plus souvent, s’inspirent de situations quotidiennes (comme, étonnamment, « le hibou et le matou qui n'avaient pas le pied marin »), des jeux de labyrinthes, liens et autres casse-têtes que l’on verrait avec plaisir figurer sur des boîtes de céréales et de drôles d'actualités devenues drôles pour l’occasion (« où devrais-je l'enterrer ? »). Et puis il y a tous ces objets plus étranges les uns que les autres, tel cet inénarrable cadeau de Noël idéal (mêlant toutes les qualités et de fait indéterminé/able). Enfin il y a la mystérieuse Boîte Mystérieuse et son comique de répétition.    


La Boîte Mystérieuse et son comique de répétition (La Boîte Mystérieuse et son comique de répétition) qui l'amène à revenir deux fois. La Boîte Mystérieuse et son comique de répétition qui font qu'on en parle encore à la fin de l'ouvrage lorsqu'un strip volant, sorte d'addend-errat-um, au lieu d'invalider la qualité de l'édition, vient encore ajouter à sa virtuosité. Une édition qu’il convient enfin de détailler au regard du soin apporté à sa réalisation : une couverture cartonnée épaisse et rigide au dos toilé, imprimée en brillant sur fond mat, des pages de bon grammage cousues puis collées sur toile, un encrage et des couleurs soignées, le tout accompagné d’un petit feuillet comportant une jolie préface et un« dictionnaire gauldien » utile et désinvolte. Bref, tout ce qu’il faut pour faire de ce recueil un livre, une bande dessinée, un objet et un cadeau parfaits, incontournables et de référence (et qui fait d'ailleurs partie de la Sélection Officielle du Festival d’Angoulême).

«Créer un catalogue de livres illustrés et de bandes dessinées, accompagner des démarches d’auteurs cohérentes, soigner la fabrication des livres, et construire des expositions qui permettent de rentrer dans l'univers de nos livres » : telles sont les ambitions d'Olivier Bron et Simon Liberman lorsqu’ils créent les éditions 2024 en 2010. Avec passion et curiosité ils réalisent depuis un travail d’édition ample et soigné sur des titres beaux et variés dans la forme comme dans le fond, des premiers albums de Gustave Doré aux dernières expérimentations de Guillaume Chauchat, jusqu’au flamboyant Quasar contre Pulsar de Lefèvre, Beauclair et Chaize, en passant par Jim Curious qui se lit avec des lunettes 3D. Des albums soigneusement conçus, cousus ou collés, le plus souvent cartonnés, aux dos parfois toilés et toujours de qualité qui forment un catalogue, une ligne éditoriale, une identité qui s’affirment au fil des ans.


A présent que Vous êtes tous jaloux de mon exemplaire, n'hésitez pas à vous procurer le vôtre et à l'offrir autour de vous sans modération pour Noël et les fêtes !

Photos : Eric Darsan, extraits de Vous êtes tous jaloux de mon jetpack © Tom Gauld et 2024

mercredi 1 octobre 2014

The LP Collection, Laurent Schlitter et Patrick Claudet

Sous titré Les trésors cachés de la musique underground et sorti le 18 septembre 2014, The LP Collection propose une sélection « représentative des styles et origines » de cinquante titres issus d'une collection originelle de six mille vinyles réunie par Laurent et Patrick avec pour fil rouge l'absence totale d'écho médiatique et le format LP (ndrl : Long Play, ou album, par opposition au Short Play et à l'Extended Play qui sont des enregistrements contenant moins de pistes, donc plus courts). Un long préambule esquisse l'identité du duo à la manière d'un groupe, à travers leurs parcours, leurs goûts et leurs influences réciproques.

L'on découvre ainsi les deux journalistes, également scénariste et écrivain, traquant les disques et leur histoire afin d'appréhender ce « courant esthétique qui s'ignore », tout en posant les raisons idéologiques et pratiques du silence qui entoure les groupes, celle de la fin et des moyens, celle du référencement.

Les chroniques qui en résultent, format propre aux revues et fanzine, sont un modèle du genre, abondent en anecdotes, analogies et jeux de mots, et s'enchaînent au gré de transitions fluides et soignées. Les groupes présentés se composent et se décomposent au gré de leurs membres (de un à cent intervenants, de tous âges, de toutes origines, de toutes professions, magasinier, expert en environnement, moine bouddhiste défroqué), de leurs formations (auteur, compositeur, interprète, guitariste, batteur, chanteur, j'en passe et des meilleures), et des genres explorés (folk, blues, ethno-rock, grunge, cold ou no-wave, électro-psyché, idm, krautrock, lo-fi, shoegaze, grime). Parmi les influences citées figurent enfin, pêle-mêle, Aaron Tobin, Aphex Twin et Harold Budd, Malher, la Monte Young, My Bloody Valentine, Mudhoney, Sonic Youth, M.I.A. et Sébastien Tellier mais aussi les Femen et les Black Panthers, les hipsters, les hippies, l'utopie ou encore Houellebecq, Perec, Proust, Bret-Easton Ellis, Dostoïevsky et Chomsky, tous réunis à la fin de l'ouvrage aux côtés de Tarentino, Cantona ou encore Clara Morgane dans un étrange index comportant plus de 350 artistes toutes catégories confondues.

Souvent poètes, souvent déclassés, leurs critiques sociales, lucides et acérées, empreintes de mauvaise foi et de second degré, sont souvent liées à un chemin particulier, alter, qui éclaire leur approche toute personnelle d'une musique politique, complexe et lettrée ou encore grotesque, absurde et vulgaire. A ce point que certains titres « mériteraient de finir à la décharge » si leurs auteurs n'avaient pas eu de bonnes raisons de les commettre avant de disparaître par suicide, crise cardiaque, guerre, censure, attentat et autres splits. Reste que, le plus souvent, la complexité a du bon dans la mesure où elle demeure l'apanage de la virtuosité. L'on découvre ainsi tout un arsenal technique au service de la musique, tout un monde fait de guitares, de violes de gambe, mais aussi et surtout d'ondes Martenot, de séquenceurs, de boîtes à rythme, de tables de mixage, de synthés organisés en couches, de noise gate, de rythme ternaire et même d'infrasons rassemblés pour créer ces « mille-feuilles synthétiques et échantillons organiques » savoureux et uniques.

Chose rare encore, à l'époque où le moindre guitariste en chambre dispose de son compte Facebook, You Tube, Soundc d ou encore Myspace, aucun des groupes présentés - de Djo Djo Lapin à Ours, en passant par Prince Arthur, Scotty Pone, Katchaturian, Wimbledread ou Gollung - n'est référencé dans les médias ou sur internet. Pour pallier à ce manque et au désir aussi unanime qu'étonnant de demeurer anonyme, The LP Company ne propose qu'une série de reprises de ces artistes pas très Net par des groupes internationalement reconnus. De la frustration à l'envie de composer soi-même la musique évoquée il n'y a qu'un pas. Un pas supplémentaire et nous voici remettant en cause l'existence même de ces groupes chroniqués par L&P « comme s'ils les avaient écoutés ». Et si cet ouvrage éminemment conceptuel qui s'appuie amplement sur l'imaginaire l'était totalement ?

C'est alors que tout s'éclaire, de l'épigraphe de Borges à l'idée de « braquer les projecteurs » ailleurs que sur le livre et de leurs auteurs. Car, tandis que les médias demeurent muet sur les groupes du LP, ils ne tarissent pas sur le concept à l'origine de ces chroniques : la photo d'un radiateur prise dans un bureau (« J’ai lancé que, si un jour je devais faire un album, la pochette serait cette image », Laurent Schlitter, Le Matin, 13 juillet 2013). Un désir, une photo, un nom de groupe, un titre, puis une chronique proposée à la manière d'un synopsis : tel est ce fameux « matériau à l'usage des musiciens » élaboré par L&P. Depuis le mythe est devenu réalité puisque plusieurs artistes ayant répondu à l'appel (et repris, c'est-à-dire créé, certains morceaux), The LP Collection a déjà donné naissance à plusieurs EP. Quand à ses auteurs, devenus acteurs à part entière de la scène musicale, ils envisagent déjà de passer des photos d'objets aux portraits de famille, tandis que Milky Koala, né de la découverte d'accessoires géants dans les rues de Paris, d'une capture du cri de l'animal et d'une traduction Google inénarrable envisage déjà, après le visionnage d'un reportage, de se renommer Ornithorynque...
 

P C B L'ornithorynque par The Marcel Turtle Group, crédit vidéo © Pascal Biaudet

jeudi 25 avril 2013

La Révolte des enfants des Vermiraux, Emmanuel Jouet

Après avoir abordé Fictions et Fantaisies par le biais de Bric-à-brac man de Russell H.Greenan, puis du Journal d'Adam, Journal d'Eve de Mark Twain, c'est au tour de la collection Mémoires et miroirs de faire son apparition dans cette nouvelle édition d'Un éditeur se livre organisée par Libfly et consacrée à L'oeil d'or

Issu des travaux de recherche d'Emmanuel jouet, La révolte des enfants des Vermiraux est une monographie très documentée destinée à saisir les « Approches d'une économie des secrets dans une institution éducative » du siècle dernier qui se place d'emblée sous les augures de ce triple impératif du devoir, du vouloir, et du pouvoir. 


Fondé en 1882 l'Institut sanitaire des Vermiraux « pour le redressement intellectuel des anormaux » devient  en 1905 - date de séparation de l'Eglise et de l'Etat - une institution morale et privée. Dans cette optique la plaquette du projet insiste ainsi sur la nécessité d'un contrôle extérieur et indépendant, détaille le soin apporté à l'environnement, au cadre de vie, alliant espaces naturels, confort moderne et équipements culturels, des jardins à la literie en passant par la nourriture, le vêtement, le travail et sa récompense. Or, malgré tous les bons sentiments exprimés, c'est bel et bien le caractère « utile » et « économique » qui revient sans cesse et dont se félicitent les différents souscripteurs au projet. 

Ici, nul « complot » ainsi que le rappelle l'éditeur, Jean-Luc André d'Asciano, nul « pervers », non plus que nul pathos, mais un ethos, c'est à dire une habitude qui va se muer en manière d'être et identifier bourreaux et victimes jusqu'à les définir avant même de les faire apparaître comme tels. Une attitude mue par l'«avarice» et l'« âpreté au gain » des directeurs et de leurs acolytes, à commencer par l'omniprésent et omnipotent Landrin qui, se prévalant de tous les titres, grâce aux appuis, chantages et manipulations auxquels il a recours va parvenir non seulement à obtenir la main sur la vie toute entière de l'établissement et de ses occupants mais encore à échapper à toute poursuite dans un premier temps. 

C'est cependant l'illégitimité de sa position et l'évidence des maltraitance qui va progressivement mener à leur inculpation en lieu et place de celle des enfants révoltés. Toujours plus nombreux, constituant une main-d'oeuvre gratuite et corvéable à souhait, privés de soins et de nourriture, entraînés dans une « spirale de surviolence » jusqu'à la mort « par abandon ou maltraitance », ces pensionnaires - « muets, rampants, sales, décharnés, à moitiés vêtus », décrits comme et n'ayant « plus rien d'humain » - livrés au commerce et aux abus sexuels, réduits à l'évasion, à la révolte ou au suicide pour tenter d'échapper à leur sort et d'avertir les autorités et l'opinion, vont finalement attirer l'attention du procureur et de la presse. 

« D'une utopie à sa dérive », Emmanuelle Jouet, docteur en sciences de l'éducation et chercheuse en psychiatrie sociale, égrène ainsi une à une les déclarations (plus ou moins vraies) et intentions (bonnes ou mauvaises) qui ont présidé à l'avènement du drame. Manoeuvres des uns, révoltes des autres, procès et, enfin, dévoilement de cette fameuse « économie du secret » : tels sont les grands axes de cette étude qui met en lumière la part d'ombre non seulement de quelques obscurs protagonistes mais un processus progressif, honteux et discret mais néanmoins systémique, de déshumanisation de ces enfants « arriérés », « vicieux », « dégénérés », « idiots », « inadaptés », qui cependant apparaissent plus conscients que leurs gardiens. Encore l' «affaire des Vermiraux » n'est-elle exceptionnelle que par l'ampleur de cette « surviolence », le retentissement qu'elle a provoqué et l'attention dont, par suite, ont fait l'objet des institutions moins bondés et donc moins susceptibles de se rebeller. 

En vérité, derrière la philanthropie affichée, au nom du « vivre ensemble » et d'une sociabilité qui se veut respectable et structurée au regard de la dangereuse et incontrôlable délinquance qu'elle est censée endiguer, violences, exploitations et escroqueries apparaissent bel et bien comme le lot commun de ces établissements. Des instituts dont la visée « prophylactique » - déceler et prévenir – pose elle-même problème en liant, sous l'angle du corps et de l'esprit, la médecine et la morale, par le biais de ces hygiénistes et autres « aliénistes », préconisant « d'étudier avec soin les coordonnées anthropométriques des jeunes sujets dont on aura à suivre le développement et sur lesquels on pourra étudier les effets du traitement ». Des méthodes qui rappellent combien la prison constitue non pas la marge mais à la fois le laboratoire et l'idéal de gestion de nos sociétés modernes ainsi que l’a brillamment démontré Michel Foucault dans Surveiller et punir. 

Ayant pour source principale le journal d'un notable local mis en ligne par sa petite-fille, les travaux de celle-ci, ainsi que le réquisitoire et un travail de terrain facilité par quelques rares habitants déterminés à voir ressurgir l'affaire, La Révolte des enfants des Vermiraux, bien qu'illustré avec sobriété par Sarah d'Haeyer, demeure bien sûr un ouvrage très universitaire limité à une époque restreinte et à un sujet précis. Néanmoins, si l'on peut regretter que l'essentiel soit constitué de témoignages d'archives aussi sinistres que redondants - afin de faire apparaître l'écart entre « le projet initial des Vermiraux rêvés et la finalité des Vermiraux jugés » et éviter le risque d'« illusion rétrospective » qui tendrait à juger le passé en fonction du présent, ferait oublier que l'enfant n'était pas une personne, ou encore que la violence évoquée n'était pas normale pour autant - il permet dans le même temps d'interroger la façon dont la logique utilitariste, malgré les exactions qu’elle autorise, et sans doute grâce à elles, peut et a pu s’imposer par le passé jusqu’à s’étendre aujourd’hui à tous les domaines de la vie. 

lundi 1 avril 2013

Journal d’Adam, journal d’Eve, Mark Twain

Après Bric-à-brac man de Russell H.Greenan nous continuons notre exploration des publications de L’œil d’or auquel Libfly consacre sa neuvième édition d’Un éditeur se livre avec cette fois, toujours dans la fiction, une réédition très réussie du Journal d’Adam et Journal d’Eve de Mark Twain pour laquelle je tiens à les remercier.

L’histoire, la petite comme la grande, débute avec l’écriture. Celle d’Adam qui ne l’invoque que pour évoquer les désagréments que lui procurent la présence de « la nouvelle créature ». Celle d’Eve qui interroge ce qui l’entoure. Celle de l’auteur, enfin, qui réussit successivement avec humour et sensibilité à dresser un portrait original de ces premiers représentants de l’humanité.

Twain - dont le nom évoque à la fois la dualité et la distance de sûreté qui permet à un navire de ne pas s’échouer - joue ainsi sur cette ambivalence entre la notoriété et l'ignorance de ces premiers nés, comme hésitant quant au point de vue à adopter, oscillant entre regard omniscient et une focalisation interne, contribuant à rendre flou la frontière qui le sépare de ses personnages. Et pour cause : si  1893 voit naître la première mouture du Journal d'Adam, ce n’est qu’au lendemain de la mort de sa femme, qu’il se verra réécrit et réunit au Journal d’Eve.

Ainsi donc, si de prime abord tout semble opposer nos deux personnages, sinon les séparer - jusqu’à leur publication - ces longs « extraits du journal d'Adam » suivis du court « Journal d'Eve », tous deux prétendument traduits « d'après le manuscrit originel » présentent en réalité de nombreux parallèles et de véritables correspondances entre les actes et jours évoqués par l’un et par l’autre.  Et ce n’est qu’en les comparant que l’on comprendra qu’elle se sent obligé de faire les « frais de la conversation », le croit « flatté » et le suit sans cesse quand lui ne songe d’abord qu’à la fuir, déplorant que « ça parle trop fort » Et que l’on pourra à juste titre se demander finalement qui, d’elle ou de lui, a écrit le premier. Et à qui revient la faute du péché originel.

Ainsi l’incompréhension qui régit d’abord leur relation et donne lieu à tant de situations absurdes (leur premier mode de communication consiste à se lancer des mottes de terre) va-t-elle progressivement céder devant une certaine reconnaissance réciproques des qualités, caractères, manies, goûts et envies de chacun, et combien ceux-ci s’enrichissent au contact de l’autre. Et, tandis qu’Adam, personnage plus naturel que culturel (à l’opposé des préjugés qui voudraient que l’homme soit du côté de la raison et la femme de l’instinct) va devenir plus sophistiqué à mesure des échanges avec Eve, celle-ci apparaît clairement à la fin du récit et malgré la moindre place qui lui est réservée, bien plus complexe que son compagnon qu’elle nomme « l’Expérience ».

Tirant des leçons des siennes propres, éprise de beauté et férue de sciences, c’est en effet chez elle que l’on retrouve les réflexions les plus originales ainsi que la plus grande part d’introspection. Déplorant d’être comprise par les animaux sans pouvoir les comprendre, honteuse de son ignorance, usant tour à tour d’un langage scientifique et familier, capable des pires bévues pour confirmer  ou infirmer ses croyances et postulats, elle va jusqu’à élaborer un principe d’induction/déduction pour valider ses actions : « Il est toujours préférable de valider les choses par l’expérimentation concrète : ensuite, vous savez[…] vous ne le saurez jamais si vous vous fiez uniquement à des intuitions et à des suppositions. »

Cette propension à interroger son propre point de vue mais également les divins desseins avec autant de naïveté que de rigueur ainsi que l’incapacité de supporter l’incertitude qui en découle qui constitue leur point commun. De là à dire qu’ils recherchent la connaissance il n’y a qu’un pas que chacun encourage et décourage à la fois, comme quand Adam veut empailler Caïn, ou quand Eve tente de cueillir le fruit de l’arbre défendu. Tout cela, on s’en doute, va les mener à la chute mais aussi à l’union à travers un récit aussi drôle qu’émouvant, bourré de clins d’œil et références bibliques, historiques, philosophiques ou scientifiques, de la théorie des formes à celle de l’évolution (avec un Caïn qui, de « poisson », devient « kangourou » sous le coup des théories que l’on peut à juste titre qualifier d’adamiennes)

Pour ce second volet d’Un éditeur se livre consacré à L’œil d’or organisée par Libfly à l’instar des Lettres à la terre du même auteur que d’autres contributeurs ont choisi, ce Journal d’Adam et Journal d’Eve bénéficie des talents du traducteur Freddy Michalski et de l’illustratrice Sarah d’Haeyer qui servent à merveille l’esprit de ce petit livre sur lequel il y aurait somme toute encore beaucoup à dire. Un ouvrage drôle et touchant à la fois, qui met en avant la complexité des genres et des relations qu’ils peuvent entretenir, la vision que l’époque de Twain et que l’auteur lui-même pouvaient en avoir, et qui questionne nos conceptions contemporaines au moment même où la question du genre fait débat.

Nous retrouverons L’œil d’or et ses parutions très prochainement avec, dans la collection Essais & Entretiens cette fois, La Révolte des enfants des Vermiraux d’Emmanuelle Jouet. Un ouvrage moins ludique et moins poétique qu’il n’y parait mais qui a le mérite de poser là encore des questions sociales puisqu’il présente « la dérive d’une institution sanitaire et éducative ainsi que les modes de complicité qui ont permis de dissimuler ces crimes ».