mercredi 11 mars 2015

Vilnius Poker, Ričardas Gavelis

Après notre entrée, ici et là, dans le vaste domaine du Mot et le Reste, après un bref séjour dans Les Jardins statuaires du cycle des Contrées que nous retrouverons très prochainement au Tripode, après Enig Marcheur enfin, j'ai le plaisir de vous présenter aujourd'hui le dernier Monsieur Toussaint Louverture. 
Le plaisir et l'effroi, devrais-je dire comme je vous l'annonçais la dernière fois, puisque ce monument inédit en France, sorti il y a cinq jours à peine et pour lequel je tiens à remercier Monsieur Toussaint Louverture qui m'a permis de le découvrir en avant-première, n'est autre que Vilnius Poker, de Ričardas Gavelis.

« Eux » : c'est ainsi que les nomme Vytautas Vargalys. C'est aussi le titre de la très longue partie, la première des quatre, qui constitue près des deux tiers de l'ouvrage. Après neuf ans dans les camps, dès le réveil, quotidiennement, Vytautas se bat et se débat pour distinguer le souvenir de l'illusion. Psychose peut-être, paranoïa sûrement, ses réflexions sur le temps, sur son prétendu travail qui consiste à informatiser une bibliothèque sans ordinateur, sur l'occupation russe de la Lituanie, sur Vilnius, sur les autres et sur Eux, sont entrecoupées de scènes de tortures, de sexe et d'enfance. Autant de souvenirs crus, et que l'on aimerait ne pas croire, qui font irruption dans la narration.
Rapidement, la singularité de son regard l'emporte sur celle de son environnement et nous amène à nous méfier plutôt de lui, de sa violence et de son rapport aux femmes, de la même manière qu'il se méfie d'Eux.

Dans sa quête et sa traque, Vytautas interprète, prend tout au pied de la lettre, les mots, les odeurs, les choses, cherchant à distinguer parmi son entourage les prisonniers des geôliers. Ses idées sont fixes, ses gestes douteux. Il radote, ressasse, se perd à répéter sans cesse la litanie de la Lituanie à travers toute une mythologie dont il fait partie. Il est Vilnius. Ils le sont tous. Tous hantés par un passé détruit, un présent sans racine, un avenir inaccessible. Tous saisis d'une envie de tuer ou de se tuer. Tous bourreaux ou victimes, parfois les deux à la fois. Le pire dans Vilnius, c'est qu'il y a toujours plus fou que soi. Même Lolita,
trop lumineuse pour être vraie, trop belle pour être honnête, à qui il se cramponne lorsqu'il risque de basculer de l'autre côté du miroir ou de la barrière, semble ne pas devoir échapper aux règles qu'il édicte.


Trois cents, cent, soixante, trente pages : les parties diminuent, disparaissent progressivement avec leurs personnages. Bientôt Vytautas s'incline, s'efface, pour laisser la parole aux « marmoires » de Martynas, son collègue bibliothécaire, dont les extraits constituent la seconde partie et qui mène son enquête à la manière de l'inspecteur qui l'interroge. Comme s'il s'agissait pour l'auteur de mettre à jour les faits et de prolonger son roman par un essai. Mais, très vite, Martynas remplace les kanuk'ai et leurs kanuk'és, les Eux haïs de Vytautas par « l'homo lithuanicus » ou « sovieticus » et le « Pouvoir Exécutif des Grabataires ». Il faut croire que Martynas délire, que son hyper-rationalisation n'est qu'un autre symptôme d'un syndrome post-traumatique, qu'aucun des personnages de sa « collection » ne tient debout, pas même Vytautas. 

D'ailleurs, que croire, et qui ? La « fille du pays » ? Accaparée par ses besoins et ses désirs matériels, subvenant à ceux des autres quand elle n'est pas livrée à eux, femme réelle courageuse mais vulnérable ravagée par la folie des hommes, elle demeure, à l'image de la Lituanie, une perpétuelle exilée et une martyre silencieuse. Bien entendu il manquerait encore la version de Lola, mais à quoi bon ? Finalement, à qui laisser la parole, à qui offrir le dénouement, sinon à un « chien philosophe » portant le nom du prince fondateur de la cité ? Moins cynique que canin, seul un chien, peut-être, pouvait encore nous présenter les ressorts de cette pièce qui se joue à guichet fermé, de cette partie qui se déroule à cet instant un peu partout dans le monde, et qui s'intitule Vilnius Poker.

Ici, entre souffrance et mépris, les cinquante nuances de gris de Vilnius ne se dissimulent pas : elles prennent forme dans ce brouillard qui la recouvre, dans la disparition des oiseaux, dans celle des opposants, seul sentier qui peut mener à Eux. Eux, « Ce ne sont pas des hommes. C'est la seule explication possible : ces intrus ne sont pas des hommes. » Ni les bourreaux ni leurs victimes ne sont des hommes. Ce sont les kanuk'ai et leurs kanuk'és, leurs « spirochètes » et leur « patho-logique », ce sont Circé et La Reine des Poussières, la Néris et sa boucle que le récit épouse, le Dragon et le Loup de Fer qui s'affrontent, Ahasvérus, le juif errant, Dieu enfin, que tous évoquent, mais qui ne se manifeste jamais que par son sadisme ou par son absence. Ainsi naît la mythologie de Vilnius construite par Vytautas, contredite comme pour mieux lui donner corps par les témoignages de Martinas, Stéfania ou Gédiminas. 

Une mythologie qui plonge ses racines dans la tradition et l'histoire et qui, se substituant à elles, constitue le seul héritage lituanien face à une réalité qui ne dit pas son nom. Celle de ce passé indépassable. De ces millions d'individus passés des camps allemands aux goulags. Des agents du KGB, du NKVD, des autodafés, de la novlangue et de la double pensée. De la même mine bouffie de tous les tyrans du monde. Celle de la cruauté et la folie des hommes. De la conscience qui suffirait à les sauver. De la peur qui les en empêche. Des remords quand il est trop tard. « Les plus grands pays s'effondrent exactement de cette façon. Personne ne se pose à temps et à voix haute cette question. Que se passe-t-il (…) L'homme est devenu ce qu'il est, car il est capable de s'adapter ; mais c'est aussi cette capacité qui le mènera à sa propre ruine ». Une réalité mise à jour par Arendt au coeur des camps, par Foucault au sein des prisons, mais que ni la raison ni les livres ne semblent devoir arrêter.


C'est pourquoi Vilnius Poker est un livre nécessaire. Parce qu'il concentre et montre à lui seul toutes les tares les plus sombres et les plus familières de l'humanité. Bien entendu, l'on serait tenté de le considérer uniquement comme un grand roman historique. Après tout, la ville n'est-elle pas libérée du rideau de fer ? N'attire-t-elle pas toujours davantage de touristes ? Ne vient-elle pas d'entrer dans la zone euro ? Un festival de jazz n'est-il pas né l'année même où Ričardas Gavelis terminait son roman ? Tout cela n'est-il pas encore une fois le résultat d'un esprit dérangé ? Et quand bien même. Ce serait oublier un peut vite qu'« on peut trouver Vilnius n'importe où. » Aujourd'hui comme hier, le même mal, les mêmes maux, sont à l'oeuvre un peu partout dans le monde, parfois jusque chez soi. Guerres, génocides, meurtres, prostitution, viols, tortures, destructions de toutes sortes que seul distingue le degré de sophistication et de cruauté de ceux qui s'y emploient. Violence coutumière, quotidienne, réelle ou symbolique que Vilnius Poker incarne et dont il fait désormais partie. 

« Je lisais les ouvrages et je voyais la fougue, la fantaisie, la métaphysique disparaître progressivement de la littérature européenne – car un peuple kanuk'é n'exige rien de plus que des descriptions abrutissantes de la vie quotidienne » nous confie Vytautas. Bien entendu, l'humanité a les chefs, les écrivains qu'il mérite. Sauf que personne ne mérite cela. C'est bien pourquoi, lecteur, rien ne te sera ici épargné. Car « réveiller quelqu'un n'est pas un crime, c'est un service qu'on lui rend. » Et cependant que faire de ce service ? Que faire ailleurs et, d'abord, ici ? « La seule chose que l'on puisse encore faire en ce bas monde, c'est écrire », lui répond son père. Que faire, sinon ? A ces questions, Ričardas Gavelis n'entend pas apporter de solutions toutes faites, et laisse le lecteur se défaire du piège qu'il lui a tendu. Ici comme ailleurs, la liberté est quelque chose qui se conquiert, que cela paraisse évident, ou non.   

« Une multitude de livres y font allusion – peut-être de façon un peu trop vague, presque inintelligible, pourtant ces mises en garde discrètes sont indispensables à celui qui commence son initiation. Une foule d’artistes a disparu pour toujours. Quelques-uns, cependant, ont survécu. » Monument post-moderne, Vilnius Poker, inscrit incontestablement Ričardas Gavelis dans la lignée des nombreux auteurs qui l'ont inspiré et qu'il cite comme un rempart contre la barbarie. Dans ce panthéon l'on retrouve Dante, Camus, Joyce, Beckett, Kafka et Orwell. L'on ajoutera Borges, Ginsberg, Huxley et la Boétie. L'on ajoutera aussi qu'il suffit de réfléchir comme Gavelis nous incite à le faire. J'ai d'ailleurs retrouvé, parfois mot pour mot, nombre des considérations qui émaillent mon premier roman.  
 
En enfonçant le couteau dans les stigmates qu'il porte par sa construction imparable et son écriture acérée, par l'attention qu'il requiert, la tension et les questions qu'il génère, Vilnius Poker est un roman entêtant, magistral, dont on ne sort que difficilement, avec une bonne gueule de bois. Pour aller plus loin, pour dépasser peut-être, en plus des auteurs cités ci-dessus, l'on consultera avec profit Le laboratoire des poisons de Vaksberg et, bien évidemment, L'Archipel du goulag de Soljenitsyne. Mais l'on retrouvera aussi des correspondances dans l'innocence et le désarroi d'Enig Marcheur encore (d'ailleurs ici aussi il y a des têtes plantées sur un pieu et elles parlent, aussi), dans l'efficacité et la virtuosité de Glose, dans la réflexion des Jardins statuaires, dans Une saison de coton dont vous pouvez retrouver une magistrale recension sur le site de Lou. Autrement dit partout où l'humanité se retrouve confrontée à elle-même, partout sa déchéance provoque un sursaut.  


Pour toutes ces raisons, pour le merveilleux travail d'édition qu'il effectue depuis des années, pour l'envoi en avant-première des épreuves non corrigées et néanmoins remarquables de ce livre, je tiens à remercier une nouvelle fois Monsieur Toussaint Louverture, un éditeur à qui l'on peut faire confiance les yeux fermés pour nous les ouvrir et nous offrir un peu de beauté grâce à la magnifique couverture réalisée par Zeina Abirached qui a elle aussi connu la guerre et dont je vous invite vivement à découvrir l'oeuvre juste et sincère. Au reste, que faire ? Question difficile avec laquelle chacun se débat à la manière de Vytautas et que j'ai pu évoquer à ma manière au gré d'une actualité délétère ici, ou encore . Cesser de jouer un rôle, refuser d'obéir, prendre du recul, penser, témoigner et transmettre. Ouvrir la voie et la vie à une autre littérature. Lire et écrire pour commencer.

Toutes choses auxquelles je vous invite et auxquelles je retourne moi-même, en attendant de vous retrouver avec la suite tant attendue du cycle des Contrées de Jacques Abeille, intitulé le Veilleur du jour et qui sort le 26 mars au Tripode. Quant à Vilnius Poker,
vous pouvez vous le procurer sur le site de Monsieur Toussaint Louverture ainsi que dans toutes les librairies et, d'ici là, vous faire votre propre idée au gré de ces quelques pages.

© Ričardas Gavelis, Zeina Abirached & Monsieur Toussaint Louverture

dimanche 1 mars 2015

Les Jardins statuaires, Jacques Abeille

A l'approche du printemps, du Salon du livre de Paris et d'une riche actualité littéraire chez deux éditeurs de qualité et de prédilection, nous renouons ce mois-ci, comme je vous l'annonçais dernièrement, avec la littérature pure et dure du Tripode et de Monsieur Toussaint Louverture, avant de retrouver dès le mois d'avril notre belle série consacrée au Mot et le Reste pour une actualité cette fois exclusivement musicale. 

Aussi est-ce avec un très grand plaisir que j'entame aujourd'hui une autre belle séquence, dédiée cette fois au Cycle des Contrées de Jacques Abeille, à l'occasion de la sortie le 26 mars du Veilleur du jour au Tripode, et qui commence, comme il se doit, avec Les Jardins statuaires.

« Je vis de grands champs d'hiver couverts d'oiseaux morts. Leurs ailes raidies traçaient à l'infini d'indéchiffrables sillons. Ce fut la nuit. J'étais entré dans la province des jardins statuaires. »  

Le ton est donné, poétique, emphatique. Ainsi que le sujet, étrange, dépaysant. Et bientôt la voie à suivre, tracée sans doute, et peut-être fatale. Premier volume du Cycle des Contrées, Les Jardins statuaires nous entraînent à la suite d'un narrateur inconnu à la découverte d'un pays qui l'est tout autant et qui éveille, chez nous comme chez lui, une curiosité et un engouement certains et, très vite, une certaine nostalgie : celle que ne tarde pas à ressentir le voyageur qui pressent, observe, prépare déjà par sa seule présence, les changements à venir. Guidé d'abord, aventureux ensuite, croisant des personnages aussi loquaces qu'énigmatiques, notre voyageur entreprend de consigner par écrit son périple, sans savoir ni comprendre encore ce qui l'anime, analysant les mœurs et lois de cette société à la fois hospitalière et hermétique qui s'ouvre à son contact. 


« Mais peut-être ignorez-vous, Monsieur, que dans notre pays on cultive les statues. » Aussi, vous qui pénétrez en ces lieux, sachez que Les Jardins statuaires c'est d'abord un métier : celui de jardinier, dont la principale fonction consiste à entretenir, à encourager ou à endiguer la croissance de statues de pierre à l'apparence humaine en fonction d'une forme qu'il s'agit de pressentir, voire d'induire. Une activité qui est au cœur de la société, en conditionne tous les aspects, et dont on peut se demander si elle relève de la sagesse ou de la présomption, de la conscience ou de l'ignorance de la condition de chacun de ses membres. « Mais finalement, cela est-il très important de distinguer la responsabilité des hommes ? Après tout, eux aussi sont des produits de la terre ». C'est pourtant ce que va tenter d'élucider le narrateur qui découvre, à mesure qu'il progresse dans sa connaissance de cette culture, dans tous les sens du terme, une civilisation qui impute à l'ignorance de l'étranger la possibilité qu'on puisse juger son fonctionnement contre nature. 

Avec lui, à la lumière des « livres d'ancêtres » et de son propre travail d'écriture, des arcanes et aléas de leur composition, de ses recherches et de ses visites aux domaines, la sérénité, l'unité « marmoréenne » qui s'imposaient jusqu'ici vont progressivement se fissurer pour laisser apparaître au grand jour la beauté et la cruauté, mais également la ruine et l'espérance qui sourdaient silencieusement. Evidemment, « quand on use de la force... il y a toujours des accidents. » Et cependant, malgré l'avertissement de son guide bienveillant, le narrateur va s'obstiner à vouloir percer ces deux mystères qui le fascinent et demeurent tabous au sein des jardins et de la confrérie des jardiniers, quitte à menacer l'ordre établi et toute l'organisation de la société. Celui qui entoure les femmes tout d'abord, et puis celui dont s'entoure ce chef légendaire qui passe pour avoir unis les parias, les barbares, loin au-delà des jardins.  
 



Lorsque l'on aborde Les Jardins statuaires, d'entrée le charme et l'étrangeté de ces détails, leur description minutieuse, la progression labyrinthique, l'aspect à la fois fantastique et poétique du récit, nous rappellent les nouvelles de Borges. Et ce, parce que nous sommes également placés, comme le genre le requiert, devant un univers existant, accompli. A cette différence près, qu'au lieu de se réduire, cet univers se laisse découvrir, au gré non seulement d'un roman mais de tout un cycle, c'est-à-dire par blocs plutôt que par bribes, offrant au lecteur l'assurance de pouvoir tôt ou tard percer les mystères évoqués. Cette forme permet à Jacques Abeille de développer une vaste réflexion qui s'articule autour de deux axes essentiels - l'écriture et l'éducation - au travers desquels transparaissent, par une habile mise en abyme, à la fois son travail de composition et ses centres d'intérêt. De cette approche romanesque, philosophique et poétique, naît en retour une poïétique dont le principal levier réside dans l'opposition entre d'une part la croissance, la création littéraire et l'amour, et d'autre part la conservation, le devoir et la vie en société. 

Ainsi, c'est en confrontant l'innocence des premiers âges de la vie, d'un « monde clos et pétri de beauté » aux nombreuses questions de société que la réalité ne manque pas de poser, en l'exposant donc aux germes mêmes de sa destitution, que l'auteur constitue son utopie pétrie d'humanisme, de culture antique et d'ethnologie. Du rite d'initiation à la mort en passant par le mariage et la prostitution, rien n'échappe, ni au narrateur, ni au créateur de ce monde qui continue de s'interroger sur une humanité belle et aveugle à la fois. Pour autant, l'on ne trouvera aucune trace dans Les Jardins statuaires de la vanité d'un roman à thèse, où l'intrigue comme la langue ne seraient que prétexte à des poncifs, calques et autres placages. Non, Jacques Abeille est fait d'un autre bois, et son œuvre de pierre. Sur cette pierre, celle d'un langage soutenu et poétique et cependant — et pour cela — stimulant et jamais ennuyeux, l'auteur érige une construction exigeante, intelligente et claire, à la fois minérale et végétale, savante et lumineuse, qui s'élève et s'impose à la manière d'un phare. 


Roman d'initiation, roman d'aventures qui flirte avec la fantasy, roman classique dont la beauté et la pureté tiennent tout à la fois de l'épure et de l'architecture, Les Jardins sont le résultat d'un impressionnant travail de pensée, de recherche et d'écriture, la rencontre d'un style et d'une approche singuliers et sincères, tragiques et véritables de la vie, le tout marqué par un ton où se mêlent avec excès, jusque dans les dialogues, une pudeur et une emphase sur lesquelles le narrateur s'interroge et conclut : « sans doute est-ce un sentiment d'indignité plutôt que la vanité qui parfois me fait ardemment, désespérément, désirer de hausser ma prose jusqu'à une manière de poésie. » Un travail des sensations aussi, où le contact de la pierre, de la terre, de la végétation, du sable ou de la peau sont réels et palpables. Et si, après avoir sagement suivi notre voyageur devenu guide, l'on accélère à son exemple le pas et la lecture à l'appel de l'aventure comme dans un paysage véritable, ce n'est pas par manque d'attention mais parce que les jardins sont devenus, pour nous comme pour lui, un lieu à part entière que l'on peut explorer à loisir, un univers persistant que l'on ne quitte que pour y revenir.

Le cycle des contrées ©Le Tripode, Abeille, et Schuiten pour le dessin
 
Ainsi Les Jardins statuaires fondent-ils une mythologie qui inaugure une série, celle du Cycle des contrées, à laquelle la géographie donne une consistance, une existence concrète, prégnante, persistante et saisissable que les prochains tomes ne manqueront pas d'étendre, de Terrèbre aux confins barbares. De la « légende noire » qui entoure son édition, de la cohérence et de l'exigence du travail poursuivi autour de celle-ci par le Tripode, évoqué à la publication de Glose, des magnifiques dessins de Schuiten dont je vous ai offert, je l'espère, un bref mais juste aperçu, jusqu'à la participation Dominique Bordes, alias Monsieur Toussaint Louverture, je vous parlerai bientôt. En attendant, je vous propose très à propos de retrouver dès notre prochain rendez-vous cet autre fantastique éditeur, abordé avec cet autre incontournable Enig Marcheur (dans lequel il est, entre nous soit dit, aussi question de statues), à l'occasion de sa dernière parution : Vilnius Poker. Un monument inédit, halluciné et terrassant, que j'ai eu tout à la fois le plaisir et l'effroi de découvrir en avant-première.

samedi 21 février 2015

Rock progressif, Aymeric Leroy


Après un court mais dense et beau passage chez Enig Marcheur et Monsieur Toussaint Louverture, que nous retrouverons très bientôt avec Vilnius Poker, nous poursuivons notre riche série dédiée au Mot et le Reste qui, introduite par The LP Collection et inaugurée avec le Prog 100 de Frédéric Delâge, nous conduit tout naturellement à explorer aujourd'hui le Rock progressif d'Aymeric Leroy. 
Ceouvrages à part entière, complets et cohérents, se prolongeant l'un l'autre sans jamais se répéter, bien que les entrées entre les deux apparaissent aussi multiples qu'évidentes, il s'agira non de procéder à une étude comparée mais de comprendre non seulement ce qui les différencie mais ce que nous pouvons apprendre de cette différence. 

Suites et concept : deux mots qui définissent le prog et la façon de l'aborder. Pour commencer disons que, si la définition d'Aymeric Leroy rejoint celle de Frédéric Delâge, là où le Prog 100 se fait inépuisable, Rock Progressif se veut intarissable en traitant moins de groupes sur deux fois plus de pages. De sorte que, si le premier propose une approche directe et auditive du mouvement en privilégiant sa diversité et son influence des précurseurs aux héritiers, le second s'impose au contraire comme le récit fondateur d'un genre opportun et par conséquent tributaire des inflexions et accointances qui l'ont vu naître. Pour Frédéric Delâge le rock progressif est partout présent, pour Aymeric Leroy il a disparu depuis longtemps. Et c'est sur ce postulat qu'il entend élucider l'« énigme » qui le constitue.  


Cette volonté à la fois « historique et artistique » prend corps dans chaque partie de l'ouvrage, d'abord par un rappel des faits, c'est à dire du contexte, puis en explorant un a un les albums choisis de façon parfois très exhaustive (jusqu'à six pages pour le « Close to the edge » de Yes), les deux aspects se mêlant au cours de l'ouvrage pour ainsi dire progressivement. Ce procédé permet judicieusement de mesurer non seulement l'évolution de chaque groupe à travers sa production à la manière d'un « rapport d'étape », mais aussi celle de la scène progressive au même moment au travers des rapports qu'ils entretiennent. C'est ainsi qu'Aymeric Leroy commence par décrire l'émergence de groupes au sein du contexte favorable qu'offre principalement la scène britannique en 1969 avec « A king is born », puis l'  « effervescence » de 1970 et les « American Dreams » de 1971 avant de présenter les « Masterworks » de 1972 et les « Dinosaurs de 1973 », parmi lesquels Genesis, Yes et ELP à l'aune desquels l'auteur, spécialiste de l'Ecole de Canterbury, semble curieusement vouloir mesurer toute la scène, tout en constatant qu'avec eux, déjà, « les premières fissures apparaissent dans l'édifice ».  

Pink Floyd, Live at Pompei (1972)

Somme, pour ne pas dire synthèse, conséquente de 450 pages, le Rock Progressif d'Aymeric Leroy aborde l'histoire du mouvement sous l'angle d'une longue chute, entre mépris et nostalgie. « Il y a naturellement une forme de travail de deuil, avec ce que cela peut avoir de désagréable, voire de déprimant, dans l'acceptation de l'idée que la révolution musicale des années 60 et 70 appartient à un passé révolu et qu'on en connaîtra jamais plus d'équivalente ». De fait, plus on avance dans le récit et plus la chronologie cède le pas à de nombreux retours en arrière. Considérant que les années 80 marquent la fin du mouvement, Aymeric Leroy explore la première décennie, année par année, sur les trois quarts de l'ouvrage et les trente dernières années, par décennie, sur moins de soixante pages. Deux blocs intitulés « Prog Abroad » placés respectivement après 1973 et 1976, davantage semble-t-il par souci d'équilibre que de contexte, complètent cet édifice. Regroupant moins d'une dizaine de pays, ils accordent une place aussi large que passionnante à la France dont certains groupes ont fait école, comme Magma ou Gong, ainsi qu'au label Muséa dont j'avais commencé par vous parler.  

Gong, Angel's Egg (1973)

A travers ce long et riche parcours, l'on découvre quantité d'informations concernant les line-up, le nombre d'exemplaires vendus et le classement aux charts, mais aussi et surtout les interactions réelles entre les différents acteurs de la chaîne musicale, des maisons de disques aux labels ; des attachés de presse aux directeurs artistiques, agents et managers ; des lieux, clubs et salles de concert aux relais médiatiques, radio, fanzines et magazines spécialisés en passant par les magasins avec une place privilégiée, je dirais à juste raison pour y avoir travaillé, à Virgin. L'on y retrouve également avec bonheur la constitution de « l'instrumentarium » et de la « boîte à outils » progressive à travers la pratique de la longue suite et de la citation constitués au gré des emprunts effectués au jazz, au classique et aux musiques savantes, aussi bien en terme de répertoire (Boléro de Ravel, de Bach, Bartok et Janacek) que de vocabulaire (« coda », « contrapuntique », «  grande forme »). Inspirant du point de vue de la composition il offre également, comme le Prog 100 et The LP collection, des pistes aux idées et un terrain aux expérimentations musicales.

 ELP, Works (1977)

Par son parti pris et son positionnement, Rock progressif est donc un ouvrage de référence qui possède les qualités et les défauts de la scène qu'il traite, l'immersion et le foisonnement qui le caractérisent induisant tout à la fois une émotion et un manque de recul étonnant malgré une connaissance et une lucidité certaines. Si bien qu'au-delà du parti pris chronologique pur, en fait d'histoire, Aymeric Leroy, en vrai passionné, cède souvent aux apartés, parenthèses et anecdotes, se montrant aussi complet dans les faits qu'expéditif dans ses jugements. Usant du ton et de l'autorité d'un vieux briscard, à l'instar d'une certaine presse spécialisée à laquelle il octroie une large place, il n'hésite pas non plus à charger celle-ci (« hallucination collective », « argumentation laborieuse », « conclusion d'une banalité confondante »). Dans le même ordre d'idées, bien que publié en 2010 et réédité en 2014, Rock progressif se fend en conclusion de considérations déjà erronées concernant les possibilités d'Internet et ce malgré, et peut-être à cause, du caractère pionnier de Calyx, son propre site, créé en 1996. Ce qui n'enlève rien, bien au contraire, à l'apport purement historique au genre de cet ouvrage angulaire qui constitue une référence incontournable en la matière.

Ultravox, Western Promise (1980) 

Finalement, tout en se débattant avec une approche dans le fond assez restrictive du rock progressif, Aymeric Leroy ne manque pas de provoquer en retour de judicieux questionnements. De même lorsque, dépassant la cristallisation historique, les « revivals », « prog-pride », alt-prog, prog-métal, post-rock, math-rock et autres « vélléités prog » l'auteur concède « de surprenantes affinités » avec le « rock progressif stricto sensu » à des groupes tels que Dead Can Dance, Ultravox, Porcupine Tree, Radiohead, allant jusqu'à qualifier le Mind d'Isildurs Bane de « passionnant laboratoire d'innovation musicale », renouant ainsi avec qui constitue, me semble-t-il, la quintessence du prog progressif. Tant et si bien, qu'au-delà du simple «constat d'obsolescence du rock progressif », c'est plutôt de ce côté qu'il nous faut regarder, dans l'ambition radicale de l'avant-garde (ou avant-prog, à ne pas confondre avec pré-prog ou proto-prog), d'un Univers Zero ou dans les hybridations atonales d'un Thinking Plague que j'ai découverts avec plaisir à cette occasion et qui constituent à maints égards un pont vers les « musiques nouvelles » dites contemporaines. 

 
Univers Zéro, Ceux du dehors (1981)

Là où l'on ne peut tout écouter, il faut lire, ou dire, c'est à dire composer. Depuis longtemps déjà m'apparaissent d'évidents parallèles et croisements dans mon rapport à l'écriture et à la musique, dans la pratique assidue de la première et l'écoute active de la seconde. A mesure que j'avance dans ces chroniques, au plaisir de voir ces deux domaines de prédilection se fondre dans un exercice transversal, s'ajoute celui de voir se renforcer les fils ténus qui relient tous les domaines artistiques. C'est là, enfin, que ce Rock progressif intervient en posant, à travers les différences qui séparent le concept de sa réalisation puis de sa réception, la question du passage de l'oral à l'écrit, question qui concerne non seulement la transmission, la conception mais aussi la lecture. Cette question excellemment traitée en littérature par Alberto Manguel dans Une Histoire de la lecture, nous la retrouverons prochainement en musique, magistralement exposée avec celle de l'individualisme, de la subjectivité, de l'intertextualité et de nombreuses autres, par Guillaume Kosmicki dans ses Musiques Savantes.

Thinking Plague, Moonsongs (1986) 

En attendant de nous retrouver pour cet autre laboratoire que constituent les Musiques Savantes avec les Tome I et Tome II des ouvrages éponymes de Guillaume Kosmicki, toujours dans le cadre de notre belle série dédiée aux foisonnantes éditions Le Mot et le Reste, je vous donne rendez-vous dans une dizaine de jours pour le premier volume du cycle des contrées de Jacques Abeille, autrement dit les légendaires Jardins Statuaires, en prévision du second tome intitulé Le Veilleur du jour que le printemps verra poindre le 26 mars prochain aux éditions du Tripode.

Après l'inépuisable et stimulant Prog 100 et cette autre version du prog que constitue l'incontournable et imposant Rock Progressif, je vous propose en effet une petite pause, un entracte, un interlude à peine, d'un petit mois dans notre série musicale afin de retrouver à l'occasion du salon du livre et de son actualité, la littérature pure et dure avec Jacques Abeille et Ričardas Gavelis, respectivement publiés ce mois-ci au Tripode et Monsieur Toussaint Louverture.

Avec l'arrivée du printemps, le mois d'avril sera quant à lui consacré à la musique. Aux Musiques Savantes de Guillaume Kosmicki bien entendu, mais aussi à l'actualité d'Amaury Cornut, auteur de Moondog, en concert avec son groupe Minisym au Lieu Unique le 25 mars et en tournée un peu partout en France à l'occasion d'un cycle de conférence intitulé Moondog à travers le XXème siècle. Au dernier album de Raoul Sinier enfin, dont je vous invite en attendant à (re)découvrir les oeuvres dans la rubrique Musique.

D'ici là, n'hésitez pas à me rejoindre sur Facebook, au fil de mes découvertes musicales et littéraires, je ne manquerai pas de partager avec vous de nombreux titres.

mercredi 11 février 2015

Enig Marcheur, Russell Hoban

Entre deux chroniques consacrées aux excellentes et foisonnantes éditions Le Mot et le Reste, j'ai le plaisir de vous présenter comme prévu l'inénarrable et nigmatique Enig Marcheur de Russell Hoban paru chez le fantasque et fantastique Monsieur Toussaint Louverture. A lire certaines prétendues critiques il serait prétendument impossible de lire ce roman, comme il était prétendument impossible de le traduire avant que Nicolas Richard n'y parvienne admirablement et que Monsieur Toussaint Louverture himself ne le publie remarquablement en 2012, avec une préface de Will Self, plus de trente ans après sa première parution en Angleterre sous le titre Riddley Walker. En vérité il est bien plus difficile de s'en remettre et plus encore d'en parler. Ce que je vais néanmoins m'efforcer de faire ici dans le cas où vous seriez passé à côté d'un des ouvrages les plus marquants que j'ai pu lire. 
 
 
Vous l'aurez compris, cette chronique, une fois n'est pas coutume, n'est pas une chronique comme les autres, tant est incommunicable l'expérience de lecture. De fait, s'il y a un roman dont Enig Marcheur pourrait se rapprocher c'est, peut-être et curieusement, Glose dont je vous ai parlé le mois dernier. Comme Juan José Saer, Russell Hoban travaille sur la langue, une langue dont la principale caractéristique au fond est, non d'accompagner, non de traduire, mais de creuser puis de porter ce même fond à la surface, de faire jaillir ce qui ne faisait jusqu'ici que gésir. Cette langue, ici, c'est le parlenigm, transcription du riddleyspeak, « patois menaçant et vif dans lequel subsistent par fragments les connaissances du passé ». Une langue orale qu'Enig va pour la première fois coucher sur le papier afin de consigner ses aventures.

De prime abord et pour vous donner une idée de ce précieux ouvrage, Enig Marcheur c'est un peu le retour du Hobbit après la victoire de Sauron raconté par un Gollum shooté à l'anneau qui aurait dévoré Barjavel et Villon. En plus lyrique et en plus réjouissant. C'est également un magnifique travail de traduction, et d'édition réalisé par Nicolas Richard pour Monsieur Toussaint Louverture. Un ouvrage rare et beau, ouvragé et cohérent dans son fond comme dans sa forme, protégé par un rhodoïd « afin que ce livre résiste au Sale Temps » et deux jaquettes finement ciselées qui se suivent et se laissent découvrir en même temps que les personnages et histoires qu'elles illustrent à la manière d'un petit théâtre. Allez, sortez de vos sacs à pionce, ça ne fait que commencer. C'est pas des blips que je m'apprête à vous narrer, pas une histoire de Mots Tordus, mais les gendes vrais d'Enig Marcheur par lui-même, dont la langue donc, même retenue en partie, comme la contagion des lyers et des pyers, m'échappe et s'échappe encore et encore depuis le Grand Boum.

Le Grand Boum, c'est là que tout a commencé. Après l'âge d'or du Bon Temps où l'homme régnait sur l'Anterre et « les bateaux dans l'ésert ». Avec le Sale Temps de l'ère post-nucléaire et son humanité jeune et vieille à la fois, à l'image d'Enig, douze ans mais déjà adulte, sexué, poilu et balafré, qui travaille à creuser la bouyass pour retrouver des vestiges de la civilisation passée. Un monde nouveau, persistant, régit par des rites étranges, parfois personnels, qui nous échappent et servent à endiguer ou à percer les mystères de cet univers aussi étroit qu'étrange et qui, au-delà des barryèr, est la proie de meutes de chiens sauvages. Un monde dans lequel nous sommes plongés d'entrée et dans lequel, à l'instar d'Enig, nous demeurons toutefois spectateurs, sans jamais savoir ce qui va nous arriver, tout en ayant l'étrange impression d'avancer obstinément vers une destinée toujours recommencée qui ne demande qu'à s'accomplir pour le pire. 
 
 
 
Car cet âge du fer c'est aussi l'âge de faire, quitte à ne comprendre qu'après ce qui a été fait. C'est ainsi qu'un enchaînement de circonstances – le face-à-face avec le chef de la meute, un accident, la découverte d'un pentin – une curiosité et une certaine forme de colère et de révolte contre la preuh et la gnorance vont pousser Enig à sortir des sentiers battus à la recherche de la Vrérité. Pour le guider il y a d'abord les signes et leur interprétation dont il faut se méfier ("Tout 1 chac 1 sait que si tas plusieurs choses blip y ficatives en semble tu prends la plus loignée des 3 comme indic à tort."). Et puis il y a les gendes et les chants, parmi lesquels La Foll Ronde des 9. Et surtout, il y a le Théât d'Eusa conduit par les mari honnetis du Mine Stère et qui donne lieu à la révêl qui perpétue l'amer moire collective. Du moins sa version officielle qui narre la tragique destinée d'Eusa et sa déchirante rencontre avec Adom le Ptitome Bryllant et constitue l'un des passages les plus forts, les plus poignants, les plus résonnants du roman. Enfin il y a les rencontres et les luttes de pouvoir qui régissent ses rapports avec ses contemporains, parmi lesquels on serait bien en peine de distinguer les gentils des méchants, les simp laids des mallins.
 
« Marcheur je me nomme et je suis tout comm. Enig Marcheur. Je marche avec les nigmes par tout où elles me mènent et je marche avec elles main tenant sur ce papier de meum. » Ainsi va Enig, cherchant à deviner le sens des mots, celui de ses pas, ce qu'on attend de lui et le rôle qu'il doit jouer dans tout cela, s'interrogeant sans jamais savoir à quoi s'en tenir. Mais tout comme « un spec tac avec des pentins a son prop chimystère sa prop fizzic. », ici comme ailleurs, rien n'est simplement simple, mais souvent séparé, duple ou dupe, toujours 2alité. C'est aussi pourquoi de temps à autre les mots issus du parlenigm demeurent une énigme, pour nous comme pour Enig. Parfois c'est l'orthographe qui est modifiée mais, le plus souvent, d'un mot existant Russell Hoban en fait deux, fidèle à ce principe de 2alité qui fait et défait à sa guise la réalité. Et quand par bonheur certains mots récurrents que l'on croyait comprendre nous apparaissent soudain sous un jour nouveau, dévoilant avec eux un pan de mystère, c'est alors « l'histoire en tiers » qui nous échappe cruellement. 

Enig Marcheur nous entraîne ainsi dans une aventure baroque, hybride et polymorphe où se mêlent science et religion, secret et représentation, hermétisme et alchimie médiévale, philosophie antique, physique quantique et exégèse, passé et futur dans un présent qui s'éternise dans la bouyass d'un perpétuel recommencement. C'est que l'attention de tous les instants, la pugnacité, la fuite en avant requises par ce langage, semblables à celles qui conditionnent la survie, en font vite oublier le caractère composite, à ce point que nous sommes surpris lorsque surviennent une intrigue et des personnages archétypaux, au sens où l'emploie Campbell dans Le Héros aux mille et un visages. Aussi surpris et désemparés qu'Enig lorsqu'il se retrouve, par une habile mise en abyme, confronté à son tour à notre langue comme nous le sommes à la sienne. « Je conné meum pas la 1/2 de ces mots ; Céquoi une Légende ? Comment prononcer un S max avec un ptit t ? » Sans doute parce qu'interrogeant le sens et l'origine des signes et des mythes à travers le langage, leurs formations, déformations et interprétations successives, c'est l'origine, la réception et la transmission de toute notre culture depuis des siècles que Russell Hoban remet en question.
 
 
 Le reste est peut-être là de toute éternité, pour ce qu'on en sait. « Notre vie en tiers est une ydée quon a pas pansée on sait pas nonplus ce que c’est. Tu parles d’une vie. C’est pour ça que final j’en suis venu à écrire tout ça. Pour panser à ce que l’ydée de nous purait être. Pour panser à cette chose qu’est en nous ban donnée et seulitaire et ivrée à elle-meum. » Le plus marquant, le plus marqué en nous, commence peut-être là, dans cette chose qui guette, tapi au coeur de l'être, « cette chose qui vit en nous et a preuh de sa prop naissence » La conscience, la violence, la connaissance, peut-être ? Les Nergies tout simplement ? inspiré en contact avec le plus profond de lui-même et des choses, inspiré comme l'on été d'autres avant lui, malgré le doute et les difficultés (« je voudré que chac chose se gnifie just une chose et garde tout jour le meum sens et chanj pas toul tant. »), Enig apprend à « couter », à « savoir s'écouter » nous dit Russell Hoban dans la postface, évoquant la création de son roman, conscient dans le même temps que la chose en lui qui veut parler « souhaite pour l'essentiel demeurer non formulé ». 


Histoire préhistorique, roman médiéval et tragédie antique, récit initiatique, conte noir et chanson de geste, Enig Marcheur est tout cela, successivement et à la fois. Etonnant, poignant, parfois drôle et souvent cruel, le dit d'Enig Marcheur est pareil au monde qu'il décrit et témoigne d'une humanité déchue, qui déchoit constamment, où les plus exposés portent seul « l'amer moi » fragile et distordue du çavoir perdu et des zactes que celui-ci a déclenchés. Où la faute est centrale, se perpétue, se transmet à travers l'image christique, originelle, sacrificielle, du bouc émissaire, indissociable de la notion de communauté. Où alternent les gendes et les sylences. Où celui qui n'a pas d'yeux écoute jusqu'à se taire pour laisser parler le texte. Une histoire belle, poétique, émouvante, jouissive et désespérée laissée à l'attention des hommes et femmes, non de pouvoir, mais de bonne volonté. « J'ai rien d'aurt que des mots à mett sul papier. C'est si dur. Par fois y a plus sur le papier vyde qu'il y a quand l'écrit couche dssus. Tu sayes de sprimer les ganrr choses et elles te tournn le dos. Pour tant tu verras des vestij en pyèr et leurs dos te parle rond. »

J'ai lu de nombreuses critiques qui insistaient sur le fait que Russell Hoban au contact d'Enig « perdu son orthographe » et très peu qui insistaient sur la construction riche et savante, sur l'audacieux travail de réappropriation évoquée pourtant dans la postface comme dans la préface. Un travail, si ce n'est aussi vaste, du moins aussi ambitieux que celui de Tolkien. Pourtant c'est bien par le langage que nous entrons dans ce monde. C'est par le langage que nous n'en pouvons plus sortir. Et seulement par le silence qu'on le peut finalement. Difficile en effet de se retenir de parler autrement qu'en parlenigm pendant la lecture d'Enig. Difficile aussi de rendre compte de celle-ci sans celui-là. Certains l'ont très bien fait ici tandis que d'autres vous conseillent « pour accompagner cette lecture rare » l'écoute de Paranoïd Androïd, issu d'OK Computer de Radiohead, ce à quoi je ne peux qu'acquiescer, d'autant que l'album, chose blip y ficative, fait partie de la sélection non seulement du Prog 100 de Frédéric Delâge mais aussi de celle du Rock Progressif d'Aymeric Leroy que l'on retrouvera dans une dizaine de jours, toujours chez le Mot et le Reste. 
 

En attendant je tiens à remercier, pour le travail réalisé autour de cette petite merveille, toute l'équipe de Monsieur Toussaint Louverture, de Dominique Bordes à Nicolas Richard en passant par Marie Michel qui a conçu cette extraordinaire couverture, en espérant pouvoir vous parler d'ici quelques temps de la dernière parution de la maison : Vilnius Poker de Ricardas Gavelis.

dimanche 1 février 2015

Prog 100, Frédéric Delâge


C'est avec un très grand plaisir que j'entame aujourd'hui cette longue série de chroniques destinée à découvrir ensemble quelques très beaux volumes de cette merveilleuse maison nommée à juste titre Le Mot et le reste dont les ouvrages sur la musique, qui constituent une bonne partie du catalogue, font chaque fois sensation, unanimité et événement.

Cette série, comme je vous l'avais indiqué la dernière fois, comprendra notamment, après The LP Collection que vous avez pu découvrir en décembre, quelques titres aussi indispensables qu'intemporels parmi lesquels l'imposant Rock progressif d'Aymeric Leroy, les impressionnantes Musiques savantes I et II de Guillaume Kosmicki et, pour commencer, l'inépuisable Prog 100 de Frédéric Delâge.

C'est en 1996 que j'ai découvert le rock progressif avec l'achat dans une Fnac d'un curieux CD pour ainsi dire promotionnel intitulé Le Meilleur du rock progressif instrumental, 70 minutes de rock progressif pour 35 balles et publié par Muséa. Après m'être empressé de commander le catalogue et avoir découvert quelques raretés parmi lesquelles La Mosaïque de la rêverie du groupe japonais Pageant, ce n'est que près de dix ans plus tard que j'ai redécouvert ce courant à sa source par l'intermédiaire d'un fan de Yes et des premiers Genesis, intégré ses codes, et poursuivi de façon décousue mes investigations jusqu'à ce fameux Prog 100, assorti du tome I des Musiques savantes de Guillaume Kosmicki, qui n'est pas sans lien comme nous le verrons... progressivement.


« Né en Angleterre à la fin des années soixante, expression musicale du foisonnant idéalisme de la contre-culture, le rock progressif ne se prête pas facilement à une définition exhaustive ». Dans une préface d'une trentaine de pages, Frédéric Delâge se prête néanmoins à l'exercice. Le « prog » c'est ainsi et d'abord une double « démarche progressiste » qui vise à réformer le rock, à « l'émanciper de ses racines blues » et dans le même temps à « mêler son énergie à des influences héritées ouvertement de la musique classique, du folk ou du jazz ». Conséquence directe de cette ambition, le prog c'est d'abord une structure, un format, des références, puis un son caractéristiques marqués par une virtuosité et un foisonnement aisément reconnaissables. C'est dire combien, en prog plus qu'ailleurs, tout commence et tout fini par l'écoute, ce qui fait du Prog 100, anthologie et discographie de référence, une entrée en matière idéale.

Rare Bird,Beautiful Scarlett (1969)

Sobre et direct, concis mais dense, passionné et passionnant, Prog 100 est un ouvrage très référencé, aux tonalités aussi diverses que riches, à l'image de la musique qu'il entend évoquer par sa composition et ses influences, convoquer dans ses jugements, invoquer dans ses élans. Un ouvrage cohérent, qui ne s'écarte jamais de sa ligne directrice tout en l'élargissant suffisamment pour y intégrer ses « précurseurs » les plus évidents comme ses « héritiers » les plus éloignés. Un ouvrage qui semble resserré dans son format, dans son thème comme dans son titre mais qui s'avère dès les premières chroniques plus grand à l'intérieur qu'à l'extérieur et nous fait voyager dans le temps à l'instar du très britannique Doctor Who en nous présentant de façon chronologique, de 1968 à 2014, 100 albums et autant de groupes, tous pays confondus. En bonus, à la fin de chaque chronique, l'on peut découvrir d'« Autres albums essentiels », d'autres groupes « A écouter aussi », « Et pour 100 albums et artistes de plus... » aller directement à la fin de l'ouvrage, juste avant la table des matières qui nous redonne à nouveau l'envie de parcourir l'ouvrage et de redécouvrir, avec les connaissances et l'oreille acquises, ses chroniques et sa musique.

 Jethro Tull, Thick As A Brick (1972)

Avec le recul l'on découvre ainsi que si, pour façonner son ouvrage, le journaliste et chroniqueur Frédéric Delâge a choisi comme pierre angulaire de cette architecture successivement ou conjointement minimaliste et monumentale, d'une part « l'album comme le format privilégié d'explorations parfois virtuoses » et d'autre part la filiation, c'est qu'à travers chacune de ces œuvres considérées comme autant de manifestes ou de jalons, chaque période est fortement marquée par son rapport à la précédente. Le pré-prog d'abord marqué par le rock, évidemment, le psyché et le folk, mais aussi influencé par le blues, le jazz et le classique, ces deux derniers permettant, à l'écoute, de classer très rapidement le mouvement en deux franges distinctes. Un pré-prog qui, s'il demeure encore très ancré dans son époque, n'en est pas moins aussi expérimental qu'inégal, portant à la fois les germes de sa croissance et de son déclin. L'âge d'or, marqué par les leçons de ces expérimentations, qui renforce son identité et sa cohérence. Le post-prog et néo-prog enfin qui, à l'instar du pré-prog, entre atavisme et avant-gardisme, réserve soit par un retour aux sources soit par des expérimentations plus osées encore, quelques excellentes surprises.

Egg, The Civil Surface (1974)

Ainsi, au-delà des groupes emblématiques, de King Crimson à Steven Wilson en passant par Genesis, Mike Oldfield, Jethro Tull, Pink Floyd, Yes, j'en passe et des meilleurs, par-delà leur maîtrise d'instruments mythiques, de l'orgue Hammond au Moog en passant par tous ceux du répertoire classique ou de la world music, ce qui frappe par-dessus tout à la lecture de cet ouvrage et de cette musique, c'est l'étendue et la complexité des liens tissés, autrement dit l'intertextualité, qui relie cette musique si particulière au sens, à l'histoire, à la connaissance et à la pratique de la musique en général. Toutes choses que je ne manquerai pas de développer lorsque nous aborderons les Musiques Savantes. Pour le reste Prog 100 m'a permis d'aller plus loin dans ma connaissance des quelques grands groupes évoqués et d'en redécouvrir quelques autres que je croyais connaître. Marillion que j'avais jusqu'ici en horreur, Kansas que je ne connaissais que par son single Dust in the wind et Anathema par une reprise bien sentie du Copycat de Lacrimosa, ou encore Opeth qui restait pour moi un groupe de death métal et qui se sont respectivement fait connaître par le rock progressif ou converti à lui. Et puis d'en découvrir de bien plus nombreux parmi lesquels Amon Düül II, Gentle Giant, ou encore Grandaddy. Sans compter tous ceux à venir car, autant vous le dire, ce n'est pas 100 albums et groupes que le Prog 100 nous propose de découvrir mais, à travers ceux-ci, respectivement plusieurs centaines et plusieurs milliers, qui sont autant de chemins transversaux encore à parcourir et que, pour mon plus grand plaisir et le vôtre je l'espère, je n'ai pas fini d'explorer.

 Edge, Suction 8 (1986)

Né de l'influence musicale devenu héritage de « l'école de Canterbury » et de la résonance protestataire du « Rock in Opposition » que j'ai également découverts ici, c'est peu dire que le rock progressif a encore de beaux jours devant lui. Et s'il fut effectivement victime des « valeurs du matérialisme et du cynisme décomplexés » et de la « désespérance sociale », accusé successivement d'idéalisme ou d'opportunisme et, tour à tour, de concevoir une musique savante et élitiste ou de se fourvoyer dans le rock et la pop FM, il a su maintenir ses liens avec la notion d'exigence et d'expérimentation et demeurer fidèle à ses idéaux progressistes, se perpétuant à travers ses groupes encore existants, allant puiser pour mieux se renouveler dans les genres qui ont suivi son apogée, dans la cold-wave et la pop, le métal et l'électro, l'atmosphérique et l'idm, influençant de nombreux autres courants et une scène aussi vive que virtuose vers laquelle le Prog 100 constitue une porte à la fois sûre et largement ouverte. Une expérience que l'on peut prolonger grâce au site de Frédéric Delâge : RockProg Etc.

Grandaddy, The Sophtware Slump (2000)

Quant à moi je reprends mes lectures et écoutes, et vous retrouve très prochainement pour la suite de cette série destinée à découvrir ensemble quelques excellents ouvrages publiés par Le mot et le reste dont vous pouvez retrouver l'impressionnant catalogue ici et, à travers eux, différents courants musicaux, leurs caractéristiques, ainsi que les liens qui les unissent. Mais avant de nous aventurer plus loin encore dans les contrées ouvertes par le Prog 100 de Frédéric Delâge avec le Rock Progressif d'Aymeric Leroy, je vous invite dans une dizaine de jours à un autre voyage sur les terres, cette fois, de l'inénarrable et nigmatique Enig Marcheur paru chez le fantasque et fantastique Monsieur Toussaint Louverture.

dimanche 11 janvier 2015

Glose, Juan José Saer

J’ai le plaisir de vous présenter en avant-première Glose de Juan José Saer qui sort le 15 janvier aux Editions Le Tripode. Ce qui, vous l'aurez deviné, m’amène déjà à déroger à mon intention d'expédier la rentrée de janvier pour me consacrer à mes propres travaux n'est évidemment pas une chronique habituelle.
C'est pourquoi, et pour une fois, il ne s'agira ici pas tant de rendre compte d'un livre à proprement parler que d'une expérience de lecture rendue justement possible par ce roman particulier. 
 
Au moment où je commence à rédiger cette chronique, je viens à peine de refermer le livre que déjà son souvenir s’estompe, s’apaise, jusqu’à devenir étranger. Ce qu’il en reste ce sont, comme souvent, mes impressions de lecture, mes notes, mes réflexions. Or ce qui diffère ici, c'est que l'ultime vision du livre s'est instillée dans l'esprit du lecteur que je suis de façon à la fois si profonde et si étrange qu’elle demeure liée non à l’objet, mais au lecteur lui-même. Si bien qu'au moment de quitter le roman c’est une part de soi-même que l’on semble laisser, à la manière d’un rêve ou d’un souvenir marquant, troublant par son intensité.

J'avais pourtant été prévenu par la quatrième de couverture : « Attention, lectrice ou lecteur, l'objet qui est à présent entre tes mains appartient à cette infime minorité de livres capables, une fois qu'on les a lus, non seulement d'influer sur la suite de notre existence, mais de modifier rétrospectivement ce qu'on pensait avoir vécu avant de les avoir lus. » Et cependant, j'ai beau relire la préface de Jean-Hubert Gailliot dont le passage est extrait, je m’aperçois que, tout en décrivant non seulement les faits (somme toute accessoires), mais l’expérience elle-même, celle-ci demeure incommunicable et pour tout dire inconnue tant qu'elle n'a pas été vécue.

A première vue, pourtant, la narration n'est pas sans rappeler celle bien connue du Perec de Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour, un Perec « en roue libre » comme il aimait à le rappeler, un Perec qui, ici, aurait abandonné le dandinement de la danseuse pour le flegme d'une marche virile non moins absurde ni sensible. C'est ainsi que Leto, plongé dans ses pensées, marqué par une phrase prononcée par sa mère au réveil, marche sans but précis le long d'une rue lorsqu'il rencontre le Mathématicien, un ami de retour d'Europe qui lui rapporte comme on le lui a rapporté – du moins à ce qu'il prétend – le déroulement de l'anniversaire d'un tiers auquel ni l'un ni l'autre n'a été convié.

A grand renfort de répétitions et de reprises, de résumés et de rappels, prétextes à davantage de digressions que d'éclaircissements, nous suivons la reconstitution non seulement de l'événement, mais également chaque mouvement, chaque idée, chaque pensée, chaque parole comme s'ils étaient nôtres. Par une habile mise en abîme, les considérations de nos personnages, les métaphores destinées à décrire par exemple comment se construit la mémoire, s'appliquent au roman lui-même, si bien que le cours de leurs pensées et de leurs pas, le paysage, les gens, le rythme et la circulation, évoluent ensemble au point de se fondre sous l'influence de ce que le Mathématicien nomme « l'Interprétation ».

Fait particulier, et contraire à la plupart des romans, cette Glose qui se divise en trois parties — « Les premiers sept cents mètres », « Les sept cents mètres suivants », « Les derniers sept cents mètres » — et qui se déroule sur près de trois cents pages ne représente réellement qu'une heure de la vie des protagonistes tandis qu'elle exige plusieurs heures de la vie du lecteur. C'est pourquoi, après l’avoir feuilleté avec enthousiasme, il m’a fallu lutter pour effectuer les premiers mètres, lisant et tentant de comprendre de façon exhaustive le moindre mot et détail du récit. Puis, me laissant aller avec une attention plus fluctuante au rythme de la musique du roman, j’ai parcouru les suivant de façon plus légère et plus intérieure à la fois, à la manière des personnages, avant de m'attaquer à la structure même du récit comme de la réalité qu'il décrit.  

J'ai ainsi cherché à appréhender l'effet et ses procédés, ce qui en partie pouvait contribuer à la modification du souvenir comme de la réalité dont nous sommes l'objet dans ce roman. Parmi les raisons probables : la multitude de détails que l'on ne peut tous retenir à défaut d'une mémoire totale, eidétique, celle du Funès ou la mémoire de Borges, compatriote de Juan José Saer. L'on pense aussi à l'expérience sartrienne de La Nausée, non pas seulement décrite par le personnage, mais vécue ici par le lecteur. L'on pense enfin à Musil lorsque, par une analyse quasi scientifique, l'évidence objective ou sociale des personnages, feinte ou présumée, se désagrège tandis qu'« un nouveau lien, impalpable, les apparente : les souvenirs faux d'un endroit qu'ils n'ont jamais vu, d'événements auxquels ils n'ont jamais assisté et de personnes qu'ils n'ont jamais rencontrées ». Et c'est cela sans doute qui nous les rend familiers, cela qui définit aussi notre rapport au livre, à la lecture.

Roman phénoménologique dans la mesure où il vise à rendre compte de l'expérience vécue, Glose fait la part belle aux analogies, aux souvenirs, à la sensibilité, à l'imagination et à l'emphase pour construire un récit à la fois factuel et poétique peuplé de personnages hauts en couleur, du vieux Washington au Centaure (ainsi nommé parce qu'il est « à moitié bête »). C'est également un roman humaniste, dans le sens où l'homme y est la mesure de toute chose. Un homme dont la survie peut, c'est selon, tout aussi bien dépendre de la destinée de l'Argentine ou d'un père que de celle d'une paire de pantalons. Ce même homme qui pose et repousse ici la question de savoir ce qui pourrait bien amener un cheval à trébucher comme d'autres se demandent ailleurs pourquoi ils se sont longtemps couchés de bonne heure tout en clamant « qu'est-ce que ça peut faire » ! Car, de fait, s'il y a du Proust et du Leiris ici, du bon et du meilleur, de l'agacement d'abord puis de l'engouement il y a par-dessus tout une virtuosité qui se libère et se découvre au fil des pages.

En résumé, Glose est un livre qui nous pousse dans nos retranchements, tant et si bien qu'on ne sait plus si finalement c’est en lui que nous lisons ou en nous-mêmes. Mais c'est surtout un livre qui repose moins sur les faits énoncés que sur l’effet produit. Un peu comme si toute cette glose, tous ces « n’est-ce pas ? », à la manière d’un bruit de succion, n’étaient là que pour attirer et distraire à la fois notre attention, comme le ferait un prestidigitateur. Comme si l'auteur avait utilisé les mots à la manière de touches et d'aplats de couleur. Comme si, obnubilés par la densité, plongés dans le Léthé des mots comme Leto dans son tableau, il nous fallait les oublier et prendre du recul pour percevoir le dess(e)in caché et pour que surgisse soudain, comme pour Leto, la sensation d'« être là dans le présent et non dans les marécages de la mémoire ». Mais cet être-là, ce Dasein, d'abord debout et libre face à « l'advenir » partagé, qu'adviendrait-il vraiment de lui, du lecteur, et du monde par la même occasion, s'il venait réellement à sortir de cette rue ?

Somme philosophique, savante et érudite dans sa construction, Glose, dont le titre originel a été heureusement repris par l'admirable traduction de Laure Bataillon (après une première publication, en 1988 et épuisée depuis, chez Flammarion sous le titre L'Anniversaire) est avant tout un roman étonnant, drôle, saisissant, et pour tout dire effarant, que le lecteur voit « s'inventer librement sous ses yeux comme s'il l'écrivait lui-même ». Le verrez-vous, l'écrirez-vous comme je l'ai fait ? C'est ce que je vous laisse découvrir à travers cet extrait et surtout dès le 15 janvier en librairie. A cette occasion je tiens je tiens chaleureusement à remercier Lucie et Le Tripode, tant pour l'envoi que pour la découverte et tout le travail d'édition et de communication réalisé autour de ce livre d'exception. Personnellement, comme dirait Leto, je n'ai « jamais vu un tableau pareil ».