mercredi 29 juillet 2020

Nota Bene – Monique Wittig, Le Corps lesbien

Publié en 1973 par Les Éditions de minuit, Le Corps lesbien de Monique Wittig apparaît comme un grand poème manifeste, épique et élégiaque, ponctué par onze doubles pages capitales d’imprimerie à la manière de placards ou de carrés magiques incantatoires (en illustration ici, sur la couverture originale). En célébrant son corps et celui de l’aimée par le déroulé sans fin de la longue liste des organes et de toutes les humeurs et particules qui les accompagnent à travers les sévices respectifs, fous et meurtriers, qu’ils subissent, l’autrice inscrit sa narratrice, par-delà bien et mal, dans une perspective littéraire qu’il s’agit de soustraire aux catégories sociales pour, en retour, permettre à celles-ci de se défaire du schéma hétéronormé (pour ne pas dire ortho, autrement dit straigth) viriliste et patriarcal réellement mortifère. Un projet poétique et politique ambitieux, ouvert, et plus que jamais nécessaire. 

« que tu perdes le sens du matin et du soir de la stupide dualité avec tout ce qui s’ensuit, que tu t’étendes telle que j/e te vois enfin sur le plus grand espace possible, que ta compréhension embrasse la complexité des jeux des astres et des agglomérations féminines »

Le Corps lesbien est un chant improbable, où l’amour joue avec la mort, la tendresse avec la cruauté, la peur avec la haine, la crainte de la perte et de la séparation l’indifférence, la folie la possession, le désir la dévoration. Où l’aimée, bien qu’innommable, polymorphe, insaisissable, de même que les sentiments et sensations qu’elle provoque, sont évoquées de toutes les manières possibles et i(ni)maginables. Où l’autopsie de l’écorchée alterne avec sa résurrection, entrecoupée de variations animales, végétales, minérales. Le thème et lieu de l’île, où se retrouvent d’autres femmes, les noms de dieux féminisés et de grandes déesses avec leurs attributs formant un panthéon où trône une Sappho souveraine très souvent invoquée, participent à cette mythologie intime, à la fois antique et très contemporaine.

« Tu es m/a gloire de cyprine m/a fauve m/on lilas m/a pourpre, tu m/e chasses le long de m/es tunnels ».

La maîtrise d'un vocabulaire anatomique et botanique, précis, précieux et poétique (les nymphes) est aussi l’occasion de se réapproprier en le nommant ce qui ne l’avait pas été jusqu’ici (la cyprine), et jamais comme cela : le corps et l’amour lesbien(s) porté(s) aux nues, un corps de gloire qui renaît de la chute par transsubstantiation. La question de l’identité (« qu’est-ce que le moi, quelqu’une qui se met à sa fenêtre peut-elle dire qu’elle me voit passer »), celle de la première personne et des pronoms personnels, posée par l’usage systématique du /, est déconstruite, interrogée sans être jamais résolue, sinon par la (con)fusion des deux protagonistes en une, dont les corps aux membres séparés, aux organes défaits, sont réunis par l’amour qui les relie, introduisant une nouvelle catégorie qui dépasse le genre et ses (en)jeux de pouvoir jusque dans la langue.    

« m//étreignant m/oi t’étreignant nous étreignant avec une force merveilleuse, le sable nous entoure la taille, à un moment donné ta peau se fend de ta gorge à ton pubis, la mienne à son tour éclate de bas en haut, j/e m/e répands dans toi, tu te mélange à m/oi »

Comme les précédents ouvrages de l’autrice, Le Corps lesbien introduit ainsi un univers qui exclut le masculin, hormis quelques locutions verbales (« il y a »), organes, éléments, animaux. Un monde clos aux possibilités infinies, où se développent des propriétés et motifs uniques (la musique des cheveux, la disparition des voyelles, la cérémonie des vulves perdues et retrouvées) et des règles connues, faites pour être transgressées (« j/e fais les gestes d’allégeance, tu les négliges »). Où la puissance du verbe est opératoire, son pouvoir instantané. Où les traits particuliers des amantes s’entrepénètrent sans jamais s’abolir. Où l’altérité survit à la réification, la subjectivité à l’objectivation. Où le corps de l’autre en morceau crée l’épouvante ou la passion selon que celle qui le découvre en est à l’origine, ou non, sans jamais susciter le dégoût, la répulsion, mais un amour total.    

« J//ai avalé ton bras c’est temps clair mer chaude. Le soleil me rentre dans les yeux. Tes doigts se mettent en éventail dans m/on œsophage, puis réunis s’enfoncent. J/e lutte contre l’éblouissement. »

Ecrit quelques années avant La pensée straight, mais peu après Les Guérrillères, alternant avec les apparitions successives de ces dernières au sein d’une île providentielle, Le Corps lesbien est une œuvre unique en son genre, qui part de ce qui existe à foison pour aller vers ce qui manque cruellement : du corps à une poétique à même de l’exprimer dans tous ses rapports. Ici pas de progression, pas de chemin de croix, mais des limbes, une géhenne peut-être, un continent noir omniprésent, qui ne s’efface qu’avec le surgissement épisodique de cette île promise qui s’inscrit dans une perspective transtemporelle et se décrit dans ses usages plutôt que dans un lieu géographique offert comme un présent. Une utopie où les amantes peuvent laisser cours à leur amour qui les transfigure sans y succomber, se consumer ou disparaître, pour apprendre et enseigner à vivre librement.            

« que ta vulve soit d’iridium ardent infusible véhémente, que ta vulve soit, lèvres cœur clitoris iris crocus d’osmium odorant réfractaire, sois forte m/a plus belle et la plus enfiévrée la plus criante m/es mains à te toucher se cassant m/a voix cherchant à redoubler ta voix. »         

Outrancier, passionnel, obsessionnel, poétique, onirique, orgiaque, extatique, sexuel et surréaliste, Le Corps lesbien frappe littéralement. Par la profusion de ses images, souvent cauchemardesques. Par leurs enchaînements et leur puissance d’évocation. Par l’imagination sans borne de Monique Wittig qui ouvre avec et à travers lui un accès à de multiples dimensions. Par une abolition du surmoi inédite, explorée depuis par Angela Carter, Arno Calleja, Jason Hrivnak, Anne Kawala ou encore Lucie Baratte, et qui ne demande qu’à être approfondie, pensée et retournée comme « une arme (une méthode) précise pour s’attaquer à l’idéologie » qui détient et revendique aujourd’hui son monopole à travers la violence symbolique et réelle qu’elle exerce davantage chaque jour entre mauvaise foi et mauvais esprit, disant encore à demi-mot, ce qu’elle exprime déjà en actes.  

jeudi 7 mai 2020

O.P., Ordre Public, de Ramón Sender

« — Salut, mon gars ! Regarde mon formulaire d’entrée. O.P. On m’a arrêté au nom de l’ordre public – et il ajoutait en riant : Quel ordre public ? Je suis l'ordre universel et eux... Tu sais ce qu'ils sont ? Le calendrier de Saragosse ! » O.P. [Ordre Public] de Ramón Sender. Traduit de l'espagnol par Claude Bleton et postfacé par E.P. [Elsa Pierrot] — « La couverture a été appréhendée par le brigadier Sylvain Lamy, et la fiche anthropométrique des pages intérieures est signée Jeanne Witta. » L’ouvrage est paru hordement chez Le nouvel Attila le 7 avril 2016.   


« — Foutu vent !
Ce dernier avait lu les formulaires et il ricanait : “O. P., ordre public.” Toute l’Espagne subissait ces deux lettres comme une marque cousue sur le cœur : O. P. Le vent aussi avait son formulaire. »

Le vent a été emprisonné, par et pour ceux qui le craignaient — pour peu que l’on puisse emprisonner le vent. Là, dans la prison Modelo de Madrid (« une prison modèle, comme son nom l’indique ») il rencontre le Journaliste, qui va découvrir le milieu carcéral, sa hiérarchie et sa morale à géométrie variable. Un univers en miroir où les valeurs, re-/i-nversées, demeurent dans le même temps « copie conforme » du monde extérieur, avec ses gardiens et ses prisonniers, ses golems et ses habitants véritables, ennemis ou amis de « de la propriété, de la sécurité, de l’État et de Dieu. »         

Au fil des ini-/a-mitiés naissantes, des vies et histoires narrées, ces personnages qui sillonnent et peuplent la prison et sa cour vont se révéler à nous et, en retour, nous révéler un peu de nous qui révérons ou rêvons la liberté, partageons leurs aspirations au sein de notre propre confinement de lect-eurs/-rices : d’un côté le Flingoteur et le Boiteux, la Tripe, le Suiffard, le Cinoque, la Torgnole, aux tempéraments marqués, à la fois sec et trempé comme le vent, ou encore le Loupiot ; de l’autre, le Pipelet, le Professeur, le Pompon, le bibliothécaire, le Zèbre, définis par leur fonction.

« On chante, on fait un peu de gymnastique et on trouve même cette vie de moine simple et voluptueuse. La cellule est un cube blanc, plein de vitrages, de plans de lumières. Naturellement c’est une cellule payante. Deux pesetas par jour. Dans cette braderie qu’est la morale espagnole, on vend la liberté, la justice et – pourquoi pas ? – la santé. »

À travers eux se fait jour une critique de l’ordre social bourgeois (parfaitement décrit par Alain dans Les dieux), dont les membres s’(e r)assurent par le copinage, la reconnaissance sociale, et même la misère pacifique, qu’ils sont tout, y compris « pauvres, mais honnêtes » (« ils endossent la morale du riche ») et poussent dans leurs retranchements ceux qui ne sont rien (« C’était terrible de ne pouvoir être quelque chose qui se résume en un mot. ») A cette lecture (et à celle de Foucault, Surveiller et punir), à l’aune de tous ces hommes victimes de l’arbitraire, emprisonnés et libérés sans raison (« On clame toujours son innocence et personne n’y croit. »), l’on mesure qui du meurtre ou de la société et de sa prison (« ce monument à la liberté qu’est la prison ») fait le criminel. 

« C’est moi qui l’ai tué, oui monsieur, d’un seul coup, d’un seul. » (Ordre Public)
«
first stroke. A very big man, dead, at the ground (...) But I'm not a criminal
» (Dawn by law, Jim Jarmusch)

« Les prisonniers sont peu expressifs. Leur cordialité est neutralisée par l’absence de liberté » mais, au vu des circonstances, ils entretiennent des relations plutôt bon enfant (« tu dis ça pour de vrai ou pour rire »), discutent de la paternité des innovations techniques des bourreaux, se supportent, se soutiennent, s’organisent, y compris avec les prisonniers sociaux, auxis et autres kapos. Et si et quand l’un d’entre eux balance ceux qu’il reconnaît malgré tout comme ses camarades (dénigrant celui qui se présente comme réformiste d’un « les camarades ne parlent pas comme ça ») ce n’est que par contrainte et nécessité, non parce que c’est « convenable et patriotique » comme l’avocat.

« J’ai eu à ma portée bien être, considération sociale et même fortune, richesse. C’était plus facile, plus confortable et plus intelligent, d’après la pensée générale, de les prendre que de les laisser, et je les ai repoussés, pour rester fidèle à ce que je suis. Pourquoi ? Quelle ambition obscure peut bien nous orienter et nous diriger ? Il n’y a pas d’ambition, uniquement de la foi. »

Ce monde régulier est, comme le séculier, un monde d’hommes (« Il fallait protéger les invertis comme s’il s’agissait de vraies femmes. »), d’ordres de tous ordres, cléricaux, syndicaux, politiques qui tous développent une mystique : « Messes jaunes, vertes, blanches. Messes bleues ». Messe rouge, enfin, qui, avec son fanatisme et ses martyr(e)s, n’a rien à envier aux messes d’autres couleurs battant pavé et pavillon. Un ordre, somme toute, pénitentiaire, laboratoire de l’Ordre Public (de la) moral(e) de la pénitence, ordonné par l’État avec la bénédiction d’une Eglise complice et concupiscente au sein d’un pays subdivisé au rythme de son histoire, de ses régimes, des forces et crimes qui l’habitent.   

Poétique et imagé, surréaliste et riche en paraboles (la scène incroyable des Trois tours d’Espagne), O. P. est un livre puissant qui joint le geste à la parole, outrageant l’Ordre Public dont il (d)écrit et défie les ordres absurdes qui le de-/con-stituent aux yeux qui osent se dessiller dans l’ombre pour le voir au grand jour. Couleurs et lumières sont d’autres personnages encore, omniprésents de la première page (« La protagoniste des perspectives – comme dirait un aimable essayiste –, c’est la lumière, fidèle amante du vent. ») jusqu’à la description de toutes les couleurs de l’ennui, de la palette des sentiments qu’elles induisent et dont elles enduisent les parois, imprègne chaque cellule du corps pénitencié. 

N°48, The prisoner (Patrick McGoohan) (Spoiler alert).

« L’inspecteur rit jaune. Il tendit la main au Journaliste en lui souhaitant étourdiment bien du bonheur dans les limites sévères du régime carcéral (…) Il avait suffi qu’un prisonnier interrompe les signes extérieurs de déférence et de discipline pour que l’inspecteur se sente méprisé et traité avec une scandaleuse frivolité. »

Peu à peu, le Journaliste se libère, provoque l’inspecteur, tutoie le brigadier, réalise que « La vilenie de l’État, des institutions répressives, n’était pas de la cruauté – ce qui aurait déjà été quelque chose – mais de la stupidité. » (Brel, dans un célèbre entretien, parlait de peur, de paresse, de graisse autour du coeur, de suffisance — pas un jour ne passe sans que nos gouvernants ne nous en fassent la triste et révoltante démonstration). Une vilenie qui touche ici jusqu’au vieillard, que « l’obligeance résignée de soixante-dix années de vie espagnole » a conduit dans cette même prison qu’il a payée de son travail perdu, prisonnier social, victime réprimée d’une misère organisée, livré aux « jeux de gamins idiots » des gardiens et des politiques — « Un prétexte. Le prétexte pour les exterminer était créé. Qui tomberait cette fois ? ».

Malgré l’épuisement physique et la « fatigue morale », il reste : les doléances des prisonniers victimes du pain, citoyens déchus, mais fonctionnaires, car à charge de l’État et de revanche (« quel dommage de ne pas avoir de pétard ») ; la trahison des élites (« Nous apporterons la République, et alors ? La République n’efface pas le sang des cours des prisons, des pavés de la rue, de la chaux des murs où l’on fusille. ») ; le cri terrifiant (« Ce cri ce cri magnifique »), ce cri de détresse et d’avertissement de celui que l’on torture à mort, cri qui, seul, parvient à percer le silence et les murs des autres geôles : « Camarades, on nous tue. » ; la volonté de ne pas se laisser tuer sans se défendre, de survivre à la torture et à onze balles dans le corps, de contre- attaquer encore « avec les armes de l’ennemi : la robe et la loi ».         

« La responsabilité recule, elle recule toujours. Les consciences s’en débarrassent et la refilent à celui qui est au-dessus. Puis vient un moment où le dernier, un homme avec sa conscience, ne sait plus auprès de qui s’en débarrasser. Il n’y a plus personne au-dessus. Mais en ce cas la loi, est providentielle. C’est la loi. Quelle loi ? Il y a encore une loi ? »

L’eau et le vent ! mais aussi l’argent, qui permet d’y accéder, continuent de compter, jusqu’à définir la place dans le rang de chacun dans l’échelle sociale, devant comme derrière les barreaux. L’argent et la fonction bourgeoise, qui rapprochent le Journaliste du banquier ; la conscience, la révolte et la fraternité, qui le poussent à s’éloigner de ce qu’Arendt nomme la banalité du mal. Il y a encore, dans la prison, qui s’énumèrent : le fer, fils et frère des ouvriers ; les corps, qui possèdent leur propre temporalité ; « un animal qui mange les orang-outans » ; les rats, comme dans Le Roi et la Reine ; le bourgeois tueur de pauvre ; le condamné qui ne veut pas davantage d’ennui ; des diables que l’on croirait sortis de l’Enfer de Dante et qui tentent, du moins tentent ; le Journaliste encore, qui ne s’en laisse pas conter. Et le vent, toujours lui, toujours là, qui joue et sème et récolte la révolte.  

Des "victimes du pain" (O.P) au "scream for ice cream" (D.B.L.)

Émaillé de réflexions sur la démocratie, la république, les syndicats et les parties, l’anarchisme et la dialectique, O.P. développe ses personnages et intrigues sur vingt courts épisodes et chapitres à la manière d’un roman-feuilleton. Ce que confirme la postface d’Elsa Pierrot, qui évoque la rédaction et parution des premiers épisodes par Senders (en feuilleton sous la dictature, puis en roman sous la brève République) après son incarcération politique à Modelo pour Troubles à l’ordre public, ainsi que son engagement politique qui porte ses personnages. Parmi eux, Ricardo Lerín Gonzáles, dit le Chinois, est inspiré de l’anarchiste Pablo Martín Sánchez que l’auteur homonyme évoquait dans El anarquista que se llamaba como yo (L'Anarchiste qui portait mon nom), cinq ans avant de se pencher dans L’instant décisif (sorti en 2017 à La Contre Allée) sur la fin du régime dictatorial franquiste qui couvre quasiment toute la période qui sépare sa propre naissance de celle d’O.P. en 1931.

Un roman brillant et mosaïque, sociologique et philosophique, politique et poétique – en un mot : po-é/-li-tique – qui s’ancre avec réalisme dans l’actualité tout à fois simple et complexe, violente et policée, de son temps et du nôtre pour donner à ce récit intime la grandeur d’une épopée. Complété par la postface réussie et très documentée d’E.P. [Elsa Pierrot], O.P. est un objet littéraire qui fait librement autorité dans le catalogue de fonds du Nouvel Attila.

Bonus traque : Lectures de fond du Grand Confinement numéro 14 — Une tentative d’évasion par e-tv-version, produite et retransmise en ACAB+FDP [Auto-Confinement Assisté par Balisage + Forces De Police].


« Pour la première fois de son histoire, la chaîne du livre s’est arrêtée (…) Ce que révèle le confinement, c’est l’absurdité généralisée du fonctionnement de la chaîne (…) il nous faut aussi accepter de réfléchir à ces lendemains. Se réapproprier des pratiques collaboratives inhérentes aux autres arts ; faire le point sur les livres de fonds en trouvant le moyen de les valoriser intelligemment et régulièrement (...) et aux supports audio et vidéo qu’on acceptera d'imaginer pour élargir les publics. Mais en définitive, publier moins et défendre chaque titre d’une manière plus personnalisée. » (Benoît Virot, Pas plus la crise que d'habitude, Tribune du 06 avril 2020 sur Mediapart, à laquelle notamment j faisais écho précédemment).

Dans ce contexte particulier de liberté surveillée ou de détention provisoire, et à l’invitation du Nouvel Attila, j'ai choisi de lire un extrait (p.116 à 118) de ce magnifique O. P., Ordre Public de Ramón Sender. Où le vent de la révolte qui porte tout le livre reprend et redonne vie et voix pour s'adresser à nous.

Lectures de fond du Grand Confinement numéro 14

Vous pouvez retrouver la vidéo d'origine sur la page du nouvel Attila

mercredi 29 avril 2020

Hors site — Des livres et des chaînes : réflexion sur la liberté textuelle en période de confinement

Quelques réflexions sur les livres, leurs chaînes de création et de diffusion, issues de pratiques personnelles et partagées.
 
Bernard Black, libraire pré-confiné (Black Books)

La période que nous vivons actuellement, particulière car vécue isolément, entre pandémie et confinement, est une fois de plus l'occasion de remettre en question un système où, dans tous les domaines, l'état d'exception (culturelle, naturellement) est devenu la règle. Une réflexion qui prend corps dans des écrits et pratiques que nombre d’entre nous approfondissons depuis des années. Dans nos vies quotidiennes, nos créations, mais aussi dans le domaine de la critique comme genre littéraire à part entière. Une critique qui ne devrait pas avoir pour fonction d’être un simple relais factuel et journalistique à seule fin de gérer le flux et d'écouler les stocks indénombrables de livres massivement produits et mis en vente chaque jour sur le marché (un quart, quoique l'on fasse, resteraient invendus, et combien jamais lus), mais de viser et de partager une expérience réelle de la forme et du fond d’ouvrages destinés, à terme, à devenir livres de fonds.

Tout en étant conscient.e.s, donc solidaires, de la chaîne du livre et de ses réalités matérielles (coûts, visibilité, disponibilité), nous devons, en tant que lect·eur·rices, libraires, critiques, aut·eur·rices, édit·eur·rices, apprendre à être sensibles sans pour autant/par conséquent nous soumettre systématiquement aux injonctions de la nouveauté. Une critique, comme le livre sur laquelle elle porte, sitôt qu'il et elle existent, pour peu qu’il et elle soient de qualité et touchent à l'universel, reste toujours d’actualité. À plus forte raison si leur support, numérique ou papier, demeure accessible sous quelque forme que ce soit. Si on lit, si on écrit, comme on respire, s'il s'agit d'une activité non séparée de la vie, comme le travail devrait l'être, comme nombre d'entre nous l'expérimentons aujourd'hui, alors lire et écrire ne devraient plus être considérées comme des activités inertes et contingentes, mais nécessaires et mouvantes, vivantes et contagieuses, conditionnant et s'adaptant tout à la fois à cette vie, se poursuivant librement d'une manière. Ou d'une autre.

Si les livres perdurent peu de temps sur les tables des librairies, s’il faut ici et là leur accorder une place et une visibilité qui puisse leur permettre de survivre (et tou·t·e·s les acteur·rice·s de la chaîne du livre avec, travailleurs autonomes, salariés, bénévoles, troubadours qui devons jongler entre indépendance d'esprit et dépendance financière), une occasion nous est peut-être donnée, comme dans tous les domaines, de trouver non pas comment permettre à un modèle capitalistique et industriel à l'obsolescence programmée de survivre, mais comment survivre à sa mort annoncée en permettant au livre et à ses passionné·e·s d'accéder, enfin et largement, à une vie libre et décente et à faire partie prenante de la réalité dans tous ses aspects et de toutes les manières possibles et imaginables. De cesser de mener des existences névrosées ou psychotiques où le terre à terre et l'éther, les actes et les idées, se séparent, se n(u)i(s)ent et s'amenuisent de jour en jour si on ne fait rien pour y remédier. La conscience ne suffit pas. Pas plus que les voeux pieux, effets d'annonces contradictoires et autres déclarations de guerre, ne suffisent à enrayer une épidémie.

Bernard Black, libraire post-confinement

Dont acte. Poursuivre ces réflexions et expérimentations, déconstruire et construire, prendre le temps nécessaire pour s'adonner à la lecture, à l'écriture, à la critique comme à toute autre activité. Que ce soit à la faveur et/ou en dépit de circonstances générales et/ou particulières. Travailler le fonds, comme savent si bien le faire tant d'éditeur·rice·s et de libraires : explorer de fond en comble ce qui existe et peut exister, partager et publier ce qui doit l'être. Trouver une adéquation qui fasse se correspondre la fin et les moyens, que soient nourri·e·s, celles et ceux qui nourrissent le livre. Faire confiance aux lect·eur·rice·s, dont nous faisons partie, et qui ne peuvent (les librairies sont fermées, mais penser à celles et ceux d'entre nous qui le reste du temps n'ont pas les moyens de) se procurer le livre dans l'immédiat, pour se souvenir, le moment venu, des critiques lues, des livres aperçus, des envies de découvertes, d'expériences, de partages, entrevues. Croiser nos pratiques quotidiennes et artistiques, permettre au livre de sortir de sa sphère. S'entrecourager à vivre pleinement cette vie dans la vie, trop isolée parfois, que constitue la littérature. Rentrer dans le livre, le sortir dans la rue. Tendre non pas vers une consommation de produits acquis lors d'achats d'impulsion, mais vers une relation durable, humaine, respectueuse. Aller, non vers une économie du dividende, vers une écologie du livre (comme du reste). Ne se poser ni en gardien·n·e·s ni en marchand·e·s du temple. Lire, écrire, agir, aimer, vivre (le reste suivra).

« Celui qui ne bouge pas ne sent pas ses chaînes » disait Rosa Luxembourg.
C’est peut-être, plus que jamais depuis et avant longtemps, le moment de bouger.

En écho aux pratiques et interventions passionnées et pertinentes de Benoît Attila Virot, de Solveig Touzé, de Lucie Taïeb, de François Bon, de Julien d'Abrigeon, de Charles Pennequin, de Jean-Charles Massera, de Jacques Houssay, Revue la vie manifeste - Journal Hector, d'Anne-Lise Remacle, et de bien d'autres qui se reconnaîtront.

Mise à jour : Une tribune est parue ce jour à l'initiative du Collectif Edition Indépendante en vue notamment de mettre en place une "organisation professionnelle" réellement représentative, ainsi que des "États généraux francophones de l’Édition indépendante". Pour en prendre connaissance, signer et vous joindre à ces réflexions et actions, c'est ici.

jeudi 26 mars 2020

Nota Bene – Liquide, Philippe Annocque

Liquide c'est, en plus de mots qu'il ne faut pour le dire, le parcours d’(e deux) êtres, brindilles portées par le courant et dont les trajectoires se rejoignent puis s'écartent sans que l'on puisse vraiment déter-/incri-miner les éléments qui entrent en jeu. Sorti le 8 avril 2009, il marque l'entrée chez Quidam de Philippe Annocque et de s/c-es « livres qui lui ressemblent sans pour autant se ressembler entre eux : disparates et convergents, nés de la question de l’identité. »


 « Il semblerait facile de définir à l’avance la trajectoire de chacune, parallèle forcément à celle de la précédente, de la prochaine. »

Introspection, tirs d’elle devenus brins d’il[·](s). Tentative de description d'un non-lieu pharisien, logorrhée interrompue seulement par les incessantes digressions qui le composent, quand ce n'est pas par le lecteur, la lectrice, même, avec. Une ponctuation qui se taille dans la veine dilatée du flux de (mauvaise) conscience, des phrases qui commencent sans point en retrait, s'intercalent pour composer une manière de texte à trous ; un champ lexical – Liquide – et des métaphores enfilées comme des perles de rosée ; une structure narrative qui s'émaille, carrelée, complexe ; une « mécanique des fluides » implacable, factuelle et fractale plus que spirale.

« il n’en est rien pour certaines en tout cas de ces brindilles qui sans raison apparente, sans qu’aucun obstacle puisse être identifié s’arrêtent soudain en tournant lentement sur elles-mêmes »

Roman de la perte, de l'incompréhension, de la mélancolie, dont on ne retient rien – sinon de la sensation, du procédé qui nous subm-/im-merge, fait sentir au lieu de dire – Liquide apparaît et disparaît au large comme il vient à l'esprit, livre (dé)livré à la dérive. Ici pas de bouée à laquelle se raccrocher, de flot au gré duquel se laisser aller. Mais de la profusion qui noie le poison, di-luée/-ffusé en goutte-à-goutte, que l’on retrouve à foison, dans le corps(-)mort porté par le courant des pensées. Trop lent/dense/distant pour être absorbé dans les sangs/temps, mais trop rapide pour être retenu avec ses évocations noyées, puis évacuées.

« Les gouttes sur la vitre embuée ruisselaient et jamais leur trajet n’était longtemps rectiligne : elles s’arrêtaient, stoppées par un obstacle invisible qui n’était rien de plus que la trace déjà séchée d’une plus ancienne. »

Jetées, trop-pleins, syphon – rond obscur de l'évacuation. Tempête sous un crâne, lieu de lieux trop communs ou trop contemporains (travail, famille, Papa, Maman, l'UCPA, le PVC, les W.C. et tout le fatras) jusqu'au trivial, jusqu’aux. Excuses, faiblesses de personnages caractérisés par les jugements du narrateur ; analyse sociologique post-moderne, trop intime et trop détachée pour être nette, – ironie, amers, reproches et culpabilité, dernières balises avant mutation – qui oscille entre désintérêt et aigreur : loin du festin nu de Pas Liev, Liquide est un cru(el), désabusé, désespér-é/-ant, mais sincère constat d'échec, d'un. Dernier inventaire avant liquidation d’une. Histoire d’une histoire d’une époque désormais révolue.

« Là-dessus encore le temps a passé, et sans doute imperceptiblement les couleurs aussi ont passé, et à l'issue d'un réveil d'autant plus brutal qu'inconsciemment retardé l'aventure ne fut plus que ce mot péjoratif et mesquin employé par ceux qui en ont passé l'âge : une aventure, d'un coup dépréciée par l'emploi obligé de l'article indéfini. »

Avec cette attention à la forme, – au procédé, avec cette écriture quasi-oulipienne de la contrainte et du jeu sur les mots et sur les marges de la réalité qui le caractérisent et que j’évoquais à l’occasion d’(un article rétrospectif) Elise et LiseLiquide fait partie de ces quelques textes hyperréalistes de l’œuvre de Philippe Annocque. Où les faits et l'effet se confondent pour mieux confondre celle ou celui qui s'y li-e/-t. Dont l’objet, sujet qui s’est fondu à force de se couler dans le moule, ne redevient sujet qu’au moment où il se fend du récit de sa vie, où son vécu sourd, s’écoule malgré lui sans faire davantage de vague, sans parvenir ici ni à reprendre son souffle ni à recouvrer ses forces dans la rassurante et rassérénante respiration de la fiction.

Traité juste et (in)sensible de l'(in)existence en milieu post-moderne, Liquide est le roman d'une société liquide (selon le concept de Zygmunt Bauman) où le poison et le remède ne font qu'un, où la vie se cristallise, l'identité se fond, la liberté et la sécurité se co-fondent, l'amour se consomme et consume, où l'individu, livré à et prisonnier de lui-même, est emporté et liquidé par le flot de l'impermanence.

jeudi 28 novembre 2019

Nota Bene – Le Chien du mariage, Amy Hempel

Près d’une dizaine de nouvelles (ou short stories), dont une flash fiction (short short story) et autres contes cruels composent Le Chien du mariage d’Amy Hempel, traduit pour la première fois de l’anglais (États-Unis) par Guillaume Vissac et sorti le 22 août 2018 chez Cambourakis. Ce quatrième recueil, emblématique d’une œuvre initiée il y a plus de trente ans et diffusée au compte-gouttes jusqu’à sa reprise par l’éditeur, marque par la concision et la maîtrise de la langue et de la construction. Un récit dont les images s’infusent durablement dans l’esprit de celui ou celle qu’elle apprivoise et les lient pour le meilleur et pour le pire, malgré elle ou lui.             


« C’est incroyable de voir combien il est facile de penser de travers. Je ne parle pas de ces pensées futiles, qui n’ont aucun intérêt et aucun rapport avec ce qui se passe autour, comme maintenant. Ce que je veux dire c’est que je peux sortir de la niche pour me tremper les semelles dans l’eau de Javel et être traversée par un souvenir de verre brisé : je vois précisément comment le verre gravé d’un globe dont j’avais hérité a explosé. »

Un monde sombre aux espaces clairs et épurés à la fois, qui se déploie avec humour et sensibilité à travers des thèmes (adultère, folie et indifférence, maladie, viol, psychanalyse), motifs (maisons, voitures, chien·n·e·s, films, rêves, médiums et médecins, tondre la pelouse) obsessionnels qui, avec une rapidité et une vitesse folles, se répètent, se croisent, se rejoignent, se font écho tout au long du recueil. Un certain rapport à l'absurde, au corps, au sexe et à la violence, développé au travers de miniatures incongrues qui entrent en résonance avec celles qui constituent les univers parallèles de David Lynch ou d’Arnaud Calleja (Tu ouvres les yeux tu vois le titre).

« J'ai regardé cette femme lui faire avec sa bouche quelque chose de mémorable; Ensuite l'homme l'a relevée depuis le sol où elle était à genoux. Il lui  dit : « peut-être que tu as faim, c'est tout. Peut-être que tu devrais aller manger quelque chose. » »

Une importance accordée au temps, à l’oubli et au relâchement, à la vitesse et à la mémoire, à l’afflux nerveux, à l'élaboration d'une trame faussement, mais richement, décousue (Jesus is waiting), à ces in-/é-vocations et stimulations visuelles et sonores qui rappellent celles d’Eleni Sikelianos. Une analyse fine, sans raccourci ni compromis, des rapports entre hommes et femmes, de la lâcheté et de la bassesse des premiers, de la fragilité et de la complexité des secondes, des différences et différents, non de nature, mais de vécu.

« «  Tous vos voisins voudront venir chez vous pour se mettre au chaud », il m'a dit, sans savoir si cette indication serait pour moi réconfortante ou source d'angoisse. »

Un  travail au corps des émotions et sensations, de la perception et de son expression (Bord de mer, Les trucs blancs), des traumatismes (Les intrus), de l'insécurité réelle et imaginaire (Référence #388475848-5) qui rappelle celui de Lucie Taïeb sur Safe, sorti en 2016 et poursuivi cette année aux éditions de L'Ogre avec Les Echappées. Une façon particulière, linéaire, mais elliptique, d'alterner les récits à l'intérieur de chaque nouvelle, de multiplier et de (se) jouer des poncifs, de les faire glisser jusqu’à les amener à se superposer à la manière de calques qui se compléteraient pour aboutir, en fin de nouvelle – et d’ouvrage – à une image eidétique, comme mosaïque.

« un de ces plans panoramiques qu’on trouve toujours dans les films où l’idée, c’est de tenir tout le monde dans la salle en alerte pour ce qui va être révélé, mais seulement si tout le monde est bien très très gentil et très très patient et veut bien attendre, sans perdre espoir, que la fiction se déploie. »

Un recueil court, efficace et captivant, dont on survole rapidement la complexité labyrinthique pour mieux s’y laisser prendre et surprendre, happer par la succession de mises en abîme, pour suivre sans relâche Le Chien du mariage, sans jamais laisser choir ni le fil ni le livre la laisse, ni savoir réellement qui tient qui.

 « A l'origine je ne voulais ni du toit ouvrant ni du porte-bagages, mais pas question non plus d'attendre trois mois pour me passer de l'un ou de l'autre. Alors tant pis, j'ai pris la blanche, et l'ai poussée à plus de cinquante mille miles en moins d'un an. »


Le Chien du mariage a obtenu le prix Révélation de traduction 2018 de la SGDL, souhaitons  à Guillaume Vissac et à Cambourakis de pouvoir s'emparer à sa suite du dernier recueil de l’autrice, Sing to It, sorti au printemps aux États-Unis.

jeudi 13 juin 2019

L'odeur de chlore, Irma Pelatan

Le dépassement, l’orgueil & la honte. La découverte du corps, du sien & de l’autre. La différence, commune ou non, toujours sensible, mais jamais évidente. L’oubli et le (res)souvenir, l’oppression & l’expression de soi, en vas(qu)es communiquant(e)s. Avec, omniprésente, L’odeur de chlore, qui donne son titre à ce premier et très remarquable texte d’Irma Pelatan publié le 8 mars 2019 dans la collection La Sentinelle des éditions La Contre Allée. 



« J’ai beaucoup nagé dans mon enfance, tu sais, car le sport nous tenait lieu de culture, de loisir, de valeur, de lien ; tout ça, qui peinait à se dire autrement dans la famille, se sortait par le corps par un corps tenu, une vraie culture du corps affreusement mécaniciste ce culte de l’effort. »
 
La piscine Le Corbusier comme « gigantesque métaphore », fréquentée par l’héroïne entre ses 4 et ses 18 ans. Lieu du je qui tente de s’en libérer, plus que du jeu, sinon mortifère. Sa cosmogonie, son couloir courbe comme matrice, les forces chtoniennes que ses fondations abritent. La vitre (« le monde des habillés et le monde des dévêtus »), le rapport aux autres, à cet interlocut·eur/·rice omniscient ou bienveillant·e (« Il y avait la fatigue, tu sais ») qui peut-être soi(e), ou pas. L-a/-e t-/v-oile de fond, la con-f/t-usion surtout, les frictions entre l’espace et la personne : le collectif, le club, l’Hadès que l’on ne rencontre que lié au lieu, malgré et par-devers lui. Isotopies où se co(n)fondent fonder et se fondre. Un constat, une consternation, un saisissement qui s’éclairciront, au fil de l’eau et de la lecture, avec le ressac, l’émergence du souvenir.   

« Mon corps comme lieu, non c’est faux, mon corps comme personne, comme altérité dont je ne sais pas le début, mon corps comme mystère. Comment mon corps peut-il être mystère à moi-même ? »

À travers cette quête des origines, cette épopée qui n’est pas échappée, mais récit fondateur dont les chapitres s’ouvrent et se closent au rythme des paupières poumons bras et pieds – fondu au bleu, plongée contre-plongée – la narratrice donne à voir et à penser, à ressentir dans toute sa présence, prégnante et glissante à la fois, son devenir-(de )femme, non comme dessein, mais comme dasein, où le lac se fait piscine, bassin, sein, courbes. Une existence intérieure ronde, mais encadrée par les projets masculins étrange(r)s du père et de Le Corbusier (« Le Corbu, comme on disait. ») et leurs franges – la ligne droite, les baigneurs, le sifflet humiliant du maître nageur – qui donnent lieu et naissance, mais non(-)sens, à cette existence de « pantin ridicule » qu’elle ressent, supporte, en attendant de trouver la force ou la manière d’y échapper davantage.  

« Nous ressentions un tel mépris, tu sais, pour cet autre monde d’à côté, ce monde sans ordre, sans effort, pur plaisir instantané. » 

Un rapport (« un autre plaisir, tu sais, celui de la douleur, celui de la fatigue, celui d’un corps qu’on mène à bout. ») tout aussi, sinon plus, assujetti (« je veux parler de la violence de cette petite hiérarchie »). Aux hormones, au corps social, avec ses règles et ses frontières. A l’idéologie du dépassement de soi qu’elle évoque avec colère et ironie. A toute une mythologie qui rappelle l’île de W ou le souvenir d’enfance de Georges Perec. Au lien passéiste, atavique, avec la Résistance, sa remise de médaille très Noël de guerre (« C’était encore très proche, tout ça, cet ordre du monde. ») et, d’une idéologie l’autre, aux liens évidents – infantilisants, fascistes, virilistes, totalitaires – entre communismes d’état, nazisme, et de leurs opposants, pas exempts pour autant, sans parler de l’Eglise. En somme, entre patriarcat et sport dit de haut niveau. 

« Cette poignée de médailles, toute une vie dans l’eau, des heures d’efforts récompensés en fer blanc, en breloques au ruban bleu-blanc-rouge. » 

W, Le Pen, Christiane F., Q., M.X., noms, initiales, identités, rapports de classes, de races, de domination subis et reproduits, et avec eux les « fantasmes de drogues, de prostitution », cette « méchanceté si féminine » qui conditionnent les rapports sous l’angle du male gaze (regard masculin) et d’une culture pour ainsi dire masciste. La piscine, le chrono(s), l’enfance de l’art comme confinement, sas et ajournement de l’art enfant-in/-ant, poétique, féminin, méditerranéen et solaire, de la mer. En réaction, épidermique, en substance, surtout, l’empowerment d’un éternel féminin ressaisi, dégagé – comme la nage de la natation – de son instrumentalisation pour atteindre sa pleine présence et transcendance (« je veux parler du corps, de la mesure du corps (…) depuis toujours je laisse d’autres gouverner mon corps ») malgré l’étalonnage corbuséen — « Le corps de l’homme comme base standard, de la norme. »   

« L‘injonction demeure brûlante comme fer rougi. » 

« Et mon corps, toujours, déborde ». Déborder la contrainte faite au corps par le corps. Dériver, faire l’expérience de l’influence des lieux, tendre à une autre psychogéographie, à une « poétique de l‘eau ». En une vingtaine de courts chapitres, parcourus par le temps et l’espace comme autant de longueurs, Irma Pelatan explore de manière ample, mais précise, le rapport au corps, à la féminité dans la ligne d’Annie Ernaux (La femme gelée, Mémoire de filles) ou encore d’Amandine Dhée (La femme brouillon, quelques mots par ici) jusqu’à cette scène fantôm(atiqu)e qui la hante, s’inscrit en négatif, texte sous/dans le texte, typo autre, chapitre sans numéro, terrible et implacable, que l’on ne voit pas venir, que l’on subit – quand je dis on, je veux dire la petite fille/jeune femme qui en devient l’objet (check tes privilèges mon gars) – quand la violence et le mépris des mots deviennent horreur, (mé)fait, viol, voire inceste. Qui tétanise(nt). Malgré la redescente de l’épilogue, la cohé-sion/-rence (re)trouvée. Et l(‘)a()mer, toujours recommencée.  

« Je veux parler de la soumission, de l’acceptation d’un ordre du monde où il fallait s’efforcer, construire. »

Parler en corps. De la trahison de cet ordre, de ses mensonges et de la brutalité qui sont les siennes, qui lui permettent de se maintenir et de s’étendre (« On vit dans un faux récit et l’oubli est bien commode. On te dit « va à la piscine » et tu nages, tu es un bon usager, tu fais fonctionner la machine à habiter. Tu te soumets, tu construis, tu acceptes le récit qu’on te fait, cet ordre du monde. »). De l’expérience du choc et de la terreur devenus stratégie. Du danger familier, domestique tu. De la vie, de la liberté, du mouvement, toutes et tous mortifiées : toute une éducation à déconstruire ( par un difficile, mais nécessaire processus d’analyse et d’anamnèse, de recentrage et de retour à soi, auquel chacun, chacune, quel que soit son parcours, devrait se consacrer un tant soit peu, et réalisé ici) « pour désobéir ». Sortir du silence par la mer, la voix, l’écrit pour vivre sa vie. 

« La mer nous habitait et pas n’importe quelle mer. La méditerranée, évidemment.  
La puissante déesse, maternelle colérique, sans limite. L’intensité. La profondeur. Inabarcable. Je le dis avec ce mot de l’autre langue ce mot que j’ai appris cette façon de dire Liberté et cette façon de dire mer. »

C’est un texte magnifique, que « ce récit cette chronique, ce machin tant de fois suspendu » (écouter ce qu’en dit, et notamment du genre de la chronique, l’autrice sur RCF : https://rcf.fr/culture/irma-pelatan-et-yamina-benahmed-daho-14) ) qui s’impose peu à peu, tour à tour, doux comme l’eau, froid et acéré comme les carreaux du sol de la piscine, puissant et persistant comme l’odeur de chlore, décapant sans être caustique, impressionnant dans sa justesse, surprenant dans l’impression qu’il laisse et que l’on sent qu’il laissera. Dans l’envie de le relire, déjà.

Un très beau livre, bien plus édifiant que l’architecture totalitaire qui l’a vu et fait naître. Et, avec lui, l’écrivaine Irma Pelatan qui signe ce premier ouvrage sous les auspices attentifs au fond(s) et à la forme des éditions La Contre Allée. Sous (la) couverture, reflets du (pla)fond de la piscine, le plan de celle de Firminy-Vert qui ouvre le livre dès le rabat et, avant de le refermer, un colophon qui représente le Modulor, canon corbuséen, statuette d’« homme-le-bras-levé » que l’on imagine immerger en refermant l’ouvrage, comme une relique d’un passé dépassé ou pas, qu’importe au fond, mais qui ne fait pas le poids face à l’immensité de cette vie de femme et de cette mer qui le recouvrent.  


Note : Loin de la vision originelle née de son voyage en Grèce (« sa folle vision pour une petite ville minière d’après-guerre : un projet plein de soleil et de Péloponnèse » difficile à rapprocher de la réalité du paysage grec, si ce n’est du coupant des épineux), le projet utopiste et nomothétique de Le Corbusier, se révèle dans sa réalisation, dystopique par égo-centr-/is(th)me et manque d’empathie. Productivistes et utilitaristes, Le Corbusier et ses ouvrages ne tiennent ainsi absolument pas compte des désirs et besoins des usagers et usagères, allant jusqu’à créer des cuisines sur le modèle tayloriste pour (dé)former les ménagères à « la nouvelle civilisation machiniste ».          

Une pensée mécaniciste, fasciste et machiste soutenue par ces « machines à habiter » corbuséennes, privées ou publiques, personnelles ou monu(-)mentales, notable et heureusement mise à jour par l’historiographie contemporaine. Derrière un discours sur le bonheur et la liberté, toute cette architecture tente de mettre les corps au pas, rejoignant en cela les travaux d’ingénierie humaine de B.F. Skinner dans son Walden 2, allant même plus loin dans la coercition, quand Skinner prône bien plutôt un renforcement positif — l’acceptation en France des théories du premier et le rejet de celles du second relevant, comme la plupart du temps, davantage de raisons patriotiques qu’humanistes.