samedi 25 février 2012

L'Armée oubliée, Brian Minchin


« Après dix mille ans l’invasion commence…» du moins à ce qu’il paraît. En attendant tous les yeux sont rivés sur cette créature de quatre mètres de haut chargeant et barrissant.

Mais une menace bien plus grande - ou petite, c'est selon - et bien plus sérieuse qu'on ne pourrait l'imaginer au premier abord guette en réalité les habitants de Manhattan : les Vykoïdes.

Qui sont-ils ? D'où viennent-ils ? Pourquoi ont-ils attendu si longtemps avant de passer à l'attaque ? Comment combattre un ennemi que l'on ne voit pas ? Et comment y parvenir quand celui-ci, pour rattraper le temps perdu, peut modifier celui de ses opposants ?

Quand il se figurait libérer le dernier mammouth laineux des glaces dont il était prisonnier depuis plus de 10 000 ans, Sam Horwitz n'entendait pas lui permettre de faire ses besoins devant les visiteurs du Muséum d’Histoire Naturelle de New York avant de le lâcher sur eux. C’est pourtant ce qui se produit le jour même où il inaugure l'exposition qui devait marquer la consécration de sa carrière de chercheur. Heureusement, Amy Pond et le Docteur arrivent à point nommé pour sauver Sam, et le mammouth par la même occasion. Evidemment ce n'est pas si simple, surtout quand les autorités, croyant bien faire, jouent le jeu de leurs adversaires.

Après Apollo 23 et La Nuit des humains, L’armée oubliée est le troisième roman officiel traduit et publié en français par Milady. Ecrit par Brian Minchin il offre à l'inverse des précédents, une interprétation beaucoup plus libre des éléments de la série. En effet, si l’auteur semble d’abord reprendre, d’ailleurs de façon un peu abrupte, le caractère particulier d’Amy ( « habituée à ce qu’on lui obéisse au doigt et à l’œil » ) et les phrases emblématiques du Docteur ( « New New New New New New New York » ou « Les nœuds papillon, c’est cool » ), ce n’est en vérité que pour mieux prendre leur contre-pied. Nouvelles attitudes, nouvelle façon de parler, nouveaux rapports entre nos héros et, pour tout dire, nouveau registre, rendent cette histoire plus surprenante que ne le laisserait entendre la quatrième de couverture, et peuvent laisser le lecteur perplexe, qu'il soit ou non plus ou moins familier de la série.


Si le récit est jalonné de références très contemporaines (de Facebook aux Experts) attribuées à l’héroïne, d’autres, qui remontent aux années 80 (avec Starsky et Hutch ou L'Agence tous risques, dont la nouvelle version n'était pas sortie au moment où le livre fut écrit), nous laissent à penser qu’elles doivent être dans leur ensemble mises davantage sur le compte de l’auteur que sur celui de ses personnages. Brian Minchin impose ainsi sa marque et son style à un roman d'action où l’humour prime, même s’il n’est pas toujours du meilleur goût, portant le plus souvent sur l’aspect physique par des remarques tendancieuses à l’égard d’Amy, scatologique envers le mammouth, ou encore irrévérencieuse au regard des envahisseurs et même du Docteur ( « C’est aussi un vrai bouffon » ) !

Il fait également la part belle à de nouveaux protagonistes sans pour autant développer ceux-ci, ainsi de Trinity Wells, que le Docteur prétend connaître sans jamais avoir rencontré et dont il dit, à l’instar de lui-même, qu’elle apparaît lorsque le monde est en danger. Séparés à nouveau, peut-être pour la bonne cause, Amy, personnage de conte défait, rustre ( « je n’ai jamais obéi aux ordres d’un mec avant ! », « mon style d’homme c’est plutôt Brad Pitt » ) multiplie les initiatives et rôles au point de se sentir « prête à travailler en solo », suppléant à un Docteur prisonnier, dénigré, en mal d’affection ( « Oui, je t’ai sauvé. Franchement, Amy, être courageux, ce n’est pas suffisant pour toi ? Je pensais que tu me couvrirais de baisers. Amy ricana -Pas de danger ! » ) et qui parvient sans s’étonner aucunement à utiliser pour la première fois son tournevis sonique sur du bois.

Fort heureusement l’histoire nous rappellera que l’on n’a pas toujours besoin d’un plus petit que soi, que l’expérience et la technologie ne font pas tout et, par-dessus tout, qu'ils ne suffisent pas à faire de sa compagne un autre Docteur, ni des envahissants des envahisseurs vraiment convaincants. Improbable, utilisant personnages et objets à contre-emploi, moins réjouissant et moins pointu que le premier, mais plus léger et distrayant que le second, ce nouveau et drôle de roman qui pour cette raison n’en demeure pas moins intéressant, nous donne surtout envie de découvrir le suivant. Ce qui tombe rudement bien puisque, après ces trois premiers romans sortis le 20 janvier, j’ai l’honneur de vous annoncer que, comme prévu, ce partenariat se poursuit avec le quatrième volume publié par les Editions Milady, que je tiens à remercier une nouvelle fois.



Je vous donne donc rendez-vous pour ce prochain roman qui ne se fera pas trop attendre puisque la sortie simultanée des trois premiers nous a permis de patienter et qu’il est annoncé pour le 17 février. Un roman où il sera très justement question de temps puisqu’il a pour titre
L’Horloge nucléaire.

Vous pouvez retrouver la chronologie des romans, leur place dans la série, leurs dates de sortie, et bien d'autres choses encore sur le blog des Editions Milady.

dimanche 19 février 2012

Philippe Katerine, entre Mariages et supplices chinois


Pour que le Katerine angoissé, insatisfait et méconnu des débuts, devienne le Philippe people et décomplexé que nous connaissons il aura fallu attendre l’avènement d’une droite du même nom et le voir renoncer aux détours, aux atermoiements et aux doutes que suscite tout commencement pour rencontrer le succès tant espéré auprès d'un public plus accessible. L'histoire d'une idylle impossible avec une idole indocile, pour le meilleur et pour le pire.

« Je m'en vais » : c'est avec ce titre que l'artiste fait son entrée en 1991 avec Les Mariages chinois. Un premier album aux mélodies légères, cordes grattées, idiophones (nom donné aux instruments dont le matériau lui-même résonne), claviers minimalistes et voix feutrée qui rappellerait presque ce Disque sourd de Dominique A, sorti à la même époque, si le ton n'était pas si badin. Entre Une Journée sur une Balançoire et une leçon d’anglais, qui confèrent à l'évocation d’une petite ville de campagne et d'une promenade à vélo avec Jeannie Longo, un charme pastoral et désuet, même A propos du divorce ou les leçons de l’expérience semblent s'évaporer, indolores, « comme les nuages ».

Et pourtant il en aura fallu du travail et des souffrances pour parvenir à ce résultat, et tout reprendre, et tout défaire en 1993 par le biais d’un seul morceau qui le conclu et s’intitule à juste titre La Relecture. Avec l'Education anglaise qui le suit, Katerine semble de nouveau faire marche arrière pour ne garder que le côté lisse et gentillet des mélodies, jusqu'à renoncer au chant qui, décidément, ne le satisfait pas. Cet album, qui somme toute n'apporte rien à la production du genre malgré sa réalisation soignée et de tendres et jolies bleuettes, ferait presque passer les hésitations du début pour un faux départ, quand il s’apprête à en prendre un nouveau.

En contrepoint de cette éducation Katerine entend poursuivre à l’extérieur sa socialisation avec, en 1996, Mes mauvaises fréquentations. Un Album incontournable, l’équivalent pour moi de La Mémoire neuve de Dominique A. Un charme désuet, des airs tour à tour légers et mélancoliques, sixties et romantiques, de l’humour, de l'absurde et de la poésie aussi, de l’allure et de la désinvolture. L’accompagnement est soignée, les paroles travaillées. Copenhague, La joueuse, Le Coup de Feu, Les Grands Magasins, La Chanson Des Jours Bénis, Vacances à l’Hôpital, il faudrait tous les citer tant Philippe Katerine signe ici un disque très abouti au style incomparable.
Sorti en 1999, Les créatures est un album un peu jazzy, un peu Jesus, un peu cuivré, un peu nocturne, un rien électronique, et somme toute assez sombre. De l’Américaine où le langage parlé, le flux de conscience, l’introspection donnent le ton, au très existentialiste et dépressif Gare du Nord qui n’est pas sans rappeler Diabologum et Programme, en passant par L’appartement, Katerine nous invite chez lui, mais emmerde ses auditeurs quand il croit devoir se mettre à leur portée. Ce qui ne l'empêche pas de signer ce surréaliste Poulet 728120, de la poésie pure conçue à partir de la réalité triviale d’une volaille, ou de déposer son bilan dans J’ai 30 ans.

La même année sort L’Homme à trois mains, ceci pouvant éventuellement expliquer cela. Katerine assume désormais la musique, le chant et l’écriture comme un fait établi sans toujours sembler savoir qui il est, ni où. Alors il se cherche sur des rythmes de bossa nova, dans ce qu’il fut et sera, de Gare Montparnasse à Combien d’hommes en passant par Le simplet, jusqu’au Petit Philippe, passant en revue l’étendue des possibilités pour conclure « je ne mérite que moi-même, et c’est tout ce que j’aime ». Alors « Non ce n’est pas l’université bouddhiste », c’est même plutôt son opposé, un jeu de l’égo pour les grands, où Katerine se pose en poésilosophe, signant des textes très aboutis.

Dans la lignée des précédents, plus épuré, plus romantique aussi, au-delà du 7ème, voici venues les grandes étendues du 8ème ciel, en place des grands magasins de ses Mauvaises fréquentations, l’on trouve désormais de grands restaurants. Alors Katerine se met à table et montre de quoi il est capable. Le rythme est disco, l’odyssée désastreuse, qu’importe : voyons où elle nous porte. De l’épique et du fantastique, des compositions qui rappellent celles de Julien Ribot avec l’extraordinaire Cervelle de singe, pour finalement parvenir à un retour à la beauté qui nous entoure avec Bonjour (« j’ai pas envie de crever »), et Elle a vu (« et si c’était bien, bien trop grand pour moi, pour que je ne vois pas »), un penchant pour la contemplation qui se consume dans la vacuité avec Inutile. Un album brillant et fantastique.

En 2005, avec Robots après tout, Katerine claque d’un seul coup la porte au dandysme, le martellement l’emporte sur le rythme diffus de la cénesthésie, l’interrogeant comme s’il lui était étranger. Métro, boulot, robot et Borderline, tout est sous contrôle mais échappe à la compréhension. Plus de questions, rien que des sédiments de sentiments, avec le très beau Numéros, témoignage nostalgique d'un monde livré à la déshumanisation et à la pulsion de mort, avant les très terre-à-terre Louxor et Marine Le Pen. Puis le minimalisme de nouveau, synthé, voix et chant à la Dominique A, décidément, mais à la dérive cette fois, dans ce Titanic amusant et blasé. Un peu de soupe, de soap, de délires salaces à la Teki, et de mépris enfin, toutes choses que l’on retrouve en vrac dans son journal paru en 2007 (Doublez votre mémoire, que j'ai présenté là) et puis des pronostics sur 2008 avant un 11 septembre concluant cet opus très inégal.

En 2010 Philippe Katerine signe un album éponyme, où le champ du concept s’annule sur le modèle des ready-made de Duchamp, où l’intronisation au rang d’objet suppose la curiosité et l’imagination plus qu’il ne les suscite, avec le risque de tomber sur plus bête que soi. Philippe, davantage que Katerine, désormais rodé à la mise en scène, signe ici un album aux allures enfantines qui conviendrait parfaitement à une comédie musicale, ou à un film d’animation expérimental. Car ce ne sont ni les idées, ni les images qui manquent, un peu de travail peut-être, tant Katerine ne daigne même plus expliciter ce qu’il nous donne à entendre. Du Philippe à l’état brut, qui semble définitivement être passé de l’easy listening, à l’easy writing.

2011 marque le retour du même, en pire. Le petit Philippe qui n'a décidément plus rien à (é)prouver se fait plaisir et revisite à travers 3 CDs la variété la plus ringarde d'hier à aujourd’hui, d'Ottawan à Yannick Noa en passant par la Compagnie créole, Fabrice, les 2b3, Nadiya et Céline Dion. Ajoutez quelques reprises de standards en moins bien, de Souchon à Jonaz en passant par Voulzy et Salvador, et des reprises de reprises entre Diams et Pink Martini plagiant apollinaire et vous obtenez cet album digne de la Star Academy que seuls rattrapent un tant soit peu Vassiliu, Schultheis, Bourvil, Arno, Cabrel et Distel. De cet album il nous est dit que "Sur un site internet mystérieux, on a pu découvrir chaque lundi de l'année 2010, une nouvelle chanson", la chanson du dimanche version lundi en quelque sorte. Moi qui n'aimait pas les dimanches, je comprend désormais pourquoi l'on n'aime pas non plus les lundis. Après un Noël blanc bon enfant, Katerine joue les anges avec Raphaël pour nous dire Ne partons pas fâchés, comme s'il s'agissait d'une mauvaise farce dont nous serions les dindons. Sur ce point donnons lui raison : ça n'en vaut pas la peine.
Ainsi il aura fallu onze albums (en comptant la première version des mariages chinois et un live de 2007 intitulé Studiolive, que je vous laisse découvrir) pour en arriver là. Un univers que l’on ne sait à quel degré situer, entre rire jaune, fleur bleue et rose bonbon, que cela nous plaise ou non. Et si je regrette quant à moi le dandy sensible et introverti des débuts à l'amuseur amusé aujourd'hui plus connu, le moins que l'on puisse dire au sortir de cette discographie en forme de bilan (de santé ?) c'est que Philippe, Katerine pour les intimes, qu'on l'aime ou qu’on l’abhorre, n’indiffère pas, toujours partagés entre mariages et supplices chinois.

Retrouvez également "Doublez votre mémoire, journal graphique" de Philippe Katerine ici.

lundi 13 février 2012

La Marche de l'incertitude, Yamen Manai


« Ce monde est loin d’être un enchaînement de mécanismes. Celui qui aura compris cela résoudra toutes les équations. » Ainsi se termine le discours un peu paradoxal du nouveau prix Nobel de physique, Christian Boblé, sur le rôle du hasard, et commence ce premier roman de Yamen Manai intitulé La marche de l’incertitude, second ouvrage des éditions Elyzad, après tsuru, et troisième et dernier dans le cadre de l'opération Libfly Deux éditeurs se livrent spécial Maghreb.
Bien loin de là, dans le temps et l’espace, une jeune fille, Marie, se laisse dépérir, éprise de Christian, un garçon visiblement amoureux des livres. La mère, Sophie, l’emmène chez Haj Souleymane, le marabout, pour lui faire passer cette envie et lui redonner l’appétit. Le plan échoue mais la génitrice, qui n’a pas dit son dernier mot, envoie Marie en internat à Paris. Onze ans plus tard celle-ci aperçoit le garçon tout droit sorti de ce passé qu’elle avait tenté d’oublier dans les mathématiques. A la même époque Christian, dans son labo, chercheur sans trêve qui réunit en rêve tous les éléments présents jusqu’ici dans le livre sans parvenir à résoudre l’équation, demande de l’aide à son mentor qui l’envoie vers la brillante mathématicienne.
Plus loin encore, le colonel Boblé, amoureux d’une infirmière, se réfugie dans les livres après la guerre et la mort de celle-ci, avant de recueillir un enfant qui deviendra chercheur en physique pour tenter de sauver son père. Ailleurs Rima, qui a quitté la Tunisie pour devenir chanteuse, s'éprend d’un peintre tourmenté avant de fuir la jouissance étrangère d’un Paris hippie pour retrouver sa terre, où apprenant la mort de ses parents elle abandonne son enfant à ce même colonel, avant de rencontrer une âme aussi perdue qu’elle, Marcel, ouvrier inutile qui deviendra fleuriste.
Et l’histoire continue sous d’autres formes, mais toujours la même dans le fond, celle de destinées humaines, faites de désir, de volonté, et de hasard. Il ne faut pas chercher dans cette ouvrage de grands discours ni de symboliques grandiloquentes mais tout un tas de petits détails porteurs de sens et de vie. Ainsi l’auteur, sans chercher l’exotique, le faux ou bien l’emphase, reste-t-il en phase avec ce qu’il connaît, ce qui ne l’empêche nullement de faire appel au surnaturel, de nous conter l’invasion des sauterelles, le suicide des moutons, la lutte conte l’Affrit, ce « jinn maléfique », ou encore l’histoire de Moussa le chat qui à l’issue de cette folle aventure quitte le vieux Tunis pour Paris où il entame sa marche de l’incertitude.
Et le récit nous prend, et nous surprend, tandis que le style et le livre prennent forme, entre un « aparté » drôle et oulipien qui extrapole la rencontre entre « l’homme qui n’en avait rien à foutre » et « la femme qui était sûre que toute être humain est développable en série de Fourier », cette curieuse nouvelle sur les rapports entre temps qu’il fait et temps qui passe, ou encore cette théorie, naïve et folle, de la thermodynamique humaine.
Ainsi, sous le style d’abord très imparfait, rapide, qui semble se jouer de la narration, du temps, et de leur concordance, Yamen Manai signe ici un réjouissant premier roman qui révèle une intelligence certaine dans l’agencement et la volonté de bâtir brique après brique une histoire digne de ce nom, régie par le hasard et mue par l'amour, qui nous rallie, nous relie, et nous fait dire avec lui : « Les scientifiques justifient la sphéricité de la terre par son histoire gazeuse et les lois de gravitation universelle. Elle est peut-être ronde juste pour permettre aux Hommes de se retrouver. » Il leur suffit de marcher.

Voilà, l’opération Deux éditeurs se livrent c’est fini pour le moment ici, mais elle se poursuit sur Libfly par le biais d'autres contributeurs et d’autres livres jusqu’au 10 février. Vous pouvez également retrouver la liste des livres de cet éditeur participant à l'opération sur Libfly, et bien d'autres encore sur le site d’Elyzad. Je reviendrai pour ma part sur cette opération à l’occasion de la rencontre exceptionnelle du lundi 13 février qui se déroulera à l'auditorium du Palais des Beaux-Arts de Lille, sera diffusée sur Libfly TV le 15, et à laquelle participera notamment Yamen Manai. Je tiens une nouvelle fois à remercier les éditeurs ainsi que Libfly, et plus particulièrement Lucie Eple qui m’a adressé très judicieusement cet ouvrage et qui me disait tout récemment, fort joliment, et très à propos :

Arrivera bien ce jour craint
Où le hasard par la Providence
Moins bien renseigné
Mettra dans vos mains
Un titre mal fagoté
En attendant : profitons-en !

mardi 7 février 2012

La Nuit des humains, David Llewellyn


« Le temps est compté, les humains arrivent… », voici une affirmation pour le moins surprenante quand on sait la foi du Docteur en ceux-ci, l'acharnement qu'il met habituellement à les défendre contre toutes les formes de vie hostile qui jalonnent l’univers, tout en n'ayant de cesse de les mettre en garde contre eux-mêmes.

Mais, dans ce recoin perdu de la galaxie que constitue le Gyre, sorte de décharge à ciel ouvert, que reste-il de l'humanité ? Qui parle, et de quels humains parle-t-on ? Des habitants, des visiteurs, d’Amy, de Slipstream, voire même du Docteur ? En quoi constituent-ils un danger, et pour qui ? Et si une menace bien plus grand se présentait, qu’adviendrait-il ?

Après Apollo 23, ce second volume de la série publié en français par Milady, nous entraîne de nouveau sur une lune froide et sombre, corps artificiel et plat qui n’a cette fois de céleste que le nom, et un pouvoir d’attraction que seule égale sa mauvaise réputation. Au coeur de ses paysages désolés, dont les descriptions répétées, bien qu’un peu redondantes, ajoutent à l’atmosphère oppressante, s'est recomposée une société composite, recyclée, livrée à l’obscurité et en proie à l’obscurantisme entretenu ses maîtres, où la nuit des humains est aussi celle de l'esprit. Face à eux les Sittuuns, venus pour en finir avec le Gyre et les avertir. Au dessus, une comète, prête à tous les anéantir. Et, au milieu, le Docteur et Amy, débarquant du Tardis pour répondre à un signal de détresse transtemporel.

Le récit, prenant, servi par une écriture simple mais précise qui ne se perd pas en circonvolutions, apparaît d'abord très linéaire et peu surprenant, surtout si l'on est un habitué de la série. Pourtant, progressivement, la narration évolue à la manière d’un travelling arrière, nous amenant à prendre du recul, comme pour mieux embrasser la trame dans son ensemble, et redonner aux personnages l’amplitude nécessaire pour échapper à cette pesanteur et quitter ces lieux sordides. Ce qui, somme toute, rend le dénouement incertain et nous réserve bien des surprises.

Et si les expressions et manies de nos héros, sont moins présentes par exemple que dans Apollo 23, leurs réactions moins fulgurantes, le rythme de leurs péripéties moins haletant, c’est que ce volume correspond à un autre type d’aventure auquel nous a habitué la série originelle, où la trame de fond et la réflexion l’emportent sur les particularités des personnages, et s'inscrit dans une réflexion plus globale. Questionnement sur l’évolution, l’histoire et la religion, la destinée humaine, son histoire et ses mythes, mais aussi sa nature, l’aveuglement et la cruauté auxquels peuvent le mener la peur et l’ignorance.

Avec une fidélité irréprochable, David Llewellyn signe ici un volume très emblématique de la série des Docteur Who qui n'est d'ailleurs pas sans rappeler évidemment le premier arc de la série classique de 1963 qui se situe à la préhistoire, ou encore ceux plus récents, pertinents et désespérés, qui évoquent les derniers humains. Mais aussi cette parabole du dernier homme, dans le Zarathoustra de Nietzsche, qui, complice et incapable de supporter la lumière, refuse toute interrogation en clignant de l'oeil et qui, incapable de grandeur, amenuise tout, à commencer par la terre.


Le prochain volume, troisième de cette première salve de romans sortis le 20 janvier, s’inscrit dans un registre très différent comme vous le verrez très prochainement, et s'intitule L’Armée oubliée.
Vous pouvez retrouver la chronologie des romans, leur place dans la série, leurs dates de sortie, et bien d'autres choses encore surle blog des Editions Milady.

mercredi 1 février 2012

tsuru, Marie-Christine Sato


Dans le cadre de l’opération Libfly Deux éditeurs se livrent spécial Maghreb, après vous avoir présenté le premier, Barzakh, par le biais des Cinq fragments du désert de Rachid Boudjedra, je vous invite à aujourd’hui à découvrir Elyzad, le second. « Elyzad est une maison d'édition tunisienne spécialisée dans l'édition de livres, romans, nouvelles et essais francophones d'écrivains d'expression française, littérature tunisienne, algérienne, française, maghrébine. » Créée en 2005 elle vient de se voir attribué par l’Organisation internationale de la Francophonie, le Prix Alioune Diop destiné à récompenser « un éditeur s’étant illustré dans la qualité de sa production ».

J’ai reçu deux livres de cette maison d’édition. Pour terminer par le meilleur je commencerai par celui que je considère malgré ses qualités comme le moins bon, tsuru, le premier roman de Marie-Christine Sato.

Dans une atmosphère à la fois mystérieuse et médicale, de petits oiseaux venus d’ailleurs semblent veiller sur un lit d’hôpital. Là est étendu un malade dont une femme prend soin et qu’une autre doit visiter bientôt. Une troisième, Karima, entre et annonce son mariage tandis que la première, Neïla, intriguée, interroge le malade qui évoque les « tsuru »et, parmi eux, « l’oiseau magique couleur indigo ». Un homme, Taoufik, son médecin peut-être, le veille également. La seconde femme, enfin, fait son apparition, c'est la mère du patient, qui finit par dévoiler la nature de ces oiseaux que l’on croyait vivants et qui peut-être le sont : « les oiseaux en papier c’est une tradition au Japon. Mille sur un fil, bec contre queue, pour souhaiter un bon rétablissement à ceux qui sont malades ».
Tandis que l'oiseau bleu vient à manquer, l'homme immobile revoit en pensée Ichirô, l’enfant qu’il a été, né pendant la guerre et protégé par son frère, Tetsutarô, qui lui montre les dix-huit étapes pour réaliser cet oiseau de papier auquel il déclare : « je ne peux pas te donner de nom, je ne sais pas où tu vas ». Alors pour le savoir Ichirô part avec ce dernier, sans regarder en arrière, inspiré par les histoires du frère dorénavant promis à la relève du père, au mariage et à la paternité. Suivent Paris, Moscou, sa rencontre avec cet étranger qui dit lui ressembler et se glisser « dans la peau d’un homme qui vient de mourir » afin d’incarner ses rêves, tandis qu'à l'hôpital les esprit s’échauffent et les oiseaux se préparent à l'envol.
Ce pourrait être l’une de ces histoires de bakemono, de fantômes japonais, où l'animé se meurt à mesure que l’inanimé se meut, comme s’il y déplaçait ses facultés. Mais ici pas de mythologie non plus que de Loi de Lavoisier pour nous rassurer : c'est un tombeau sans lucioles, où les « éclats de vie » annoncés par la collection ne sont guère plus que des lambeaux. Là, dans une étrange fixité, la grue au contraire du Phénix, ne renaît de ses cendres pas plus qu'elle ne brûle : elle reste papier, pliée sous le poids des années.

L’auteur, comme si ignorait d'où elle venait et où elle allait, n'a, comme Ichirô à son oiseau, pas voulu donner à son livre un nom autre que celui qui désigne son objet, un nom commun, sans majuscule. Abîmé comme lui par le voyage, contenu par une couverture trop épaisse, trop fragile, qui rend sa manipulation malhabile, tsuru est un livre que l’on referme comme si ses caractères s'étaient déversés en nous, laissant les pages blanches et nous laissant vide cependant. Un livre de mourants qui repose sur la paralysie, et qui me rappelle beaucoup le Lazare de Malraux.
Car Marie Christine Sato est française, malgré tout le vocabulaire japonais dont elle fait étalage et qui fait l'objet d'un glossaire à la fin de l'ouvrage. De fait elle a beau aimer le Japon, avoir vécu en Tunisie et y être publiée, jamais le récit n’est aussi vivant que lorsqu’elle évoque Paris. Non parce que cela nous parle, mais parce qu’elle connaît ce qu’elle écrit, tandis qu'elle passe à côté à trop vouloir décrire l'insaisissable. A côté le reste nous apparaît sans âme, malgré la poésie, à commencer par le personnage central, passant anonyme, réduit à une initiale dont le prénom même, Ichirô, ne signifie que « premier fils », frère de Tetsurô, le « premier né », voyageur égaré, étranger, isolé comme son entourage, et emporté avec lui, sans bruit, par cette vague de tsuru, ce tsurunami.

Reste, pour ceux qui auraient survécu à ce livre et à sa description, l'occasion de vous rappeler que le Japon est avec la Russie, l’invité d’honneur du Salon du livre de Paris qui se déroulera du 16 au 19 mars 2012. L’occasion de (re)lire par exemple Mishima, auteur japonais bien connu en France, et Sylvain Tesson, auteur français amoureux de la Russie.
Et, en attendant de vous retrouver, comme annoncé au début de cette chronique, pour le second livre de cette maison d’édition, je propose à ceux qui le voudraient d’apprendre à concevoir ce tsuru, ou grue de papier. Si vous y parvenez n’hésitez par à m’envoyer les liens ou photos de vos réalisations !