jeudi 18 octobre 2018

Nota Bene – La moitié du fourbi n° 7 - Le bout de la langue.

(Re)Commencer par la langue (Le bout de) sans chercher à (dé)finir, à. Arriver quelque part (par), retourner (cette fois) [dans, ça bouche] sur ses pas (ou pas), reprendre là où l’on s’était arrêté, oublié, interrompu, à La moitié du fourbi, revue sagement folle menée par des locos et locas locaces pas alangui·e·s du tout, qui ont sorti Le bout de la langue pour en parler à l'occasion des 112 pages de ce septième numéro(se) d'avril 2018 dédié à la mémoire de Philippe Rahmy. Un numéro qui prend à coeur, à corps écrit, d'interroger le langage. 


« Et à partir de cette saisie sur le vif du retour du souvenir récalcitrant, est-il possible de déduire et d’échafauder une méthode afin que, toutes et tous, nous venions désormais immanquablement à bout de nos trous de mémoire grâce à La moitié du fourbi et pour 14 € seulement ? » (Anthony Poiraudeau)

Sur Le bout de la langue. A grands coups de. Détournement de train avec Clémentine Mélois qui fait dérailler, verser le verbe qui dessert les voi-es/-x ferroviaires. D’Estoc de Pierre Senges, coups – tip top tongue – portés en traître à la traduction dans un accès d’ivresse étymologique. Pour en finir avec les trous de mémoire, d’Anthony Poiraudeau qui, avec un humour pointu, propose une recherche hypertextuelle sur ces absences localisées qui nous titillent si souvent entre art de mémoire et (comment dit-on déjà ?) psychogéographie, évidemment. 

« Ne croyez pas que cette parole ne serve à rien. Au contraire : codifiée à l’extrême, elle apparaît saisie dans un réseau d’interactions sociales d’un raffinement inouï, qu’on ne voit en général qu’aux civilisations moribondes. » (Hugues Leroy)  

Camille Loivier se penche sur le mouvement et sa traduction et vice versa. Laure Limongi, sur tout ce que peuvent contenir et libérer le goût et l’odeur du café. Léo Henry sur l’idéolinguistique ou conlanging, d’Hildegarde de Bongen à Game of Thrones. Nolwenn Euzen sur la langue muette de Babouillec, Hugues Leroy édifiant sur le règne grandissant de l’oral via l’écrit et les réseaux à l’âge de la hache et du hashtag. Zoé Balthus converse avec Pascal Quignard : du bout de la langue encore et de l’indicible, de l’imprévisible libertaire et libérateur, d’aller au feu par la performance.


« Zoé Balthus : L’écriture est un rempart pour vous ?   
Pascal Quignard : Non. Mais rester dedans ne m’expose pas assez, désormais. Ce n’était pas le cas avant. Cela va vous paraître prétentieux…mais depuis que j’ai la technique, l’écriture ne me suffit plus ; il fallait que je me sente vivant, avec un peu plus d’angoisse. »

Anne Maurel dessine un très beau texte sur le retour et l’écrit en image de la réalité sensorielle. Frédéric Fiolof enchaîne quelques Expirations inspirées qui chamboulent. Enfin, Anne-Françoise Kavauvea hommagine la langue châtiée d’une enfance perecienne, Rubio Muto lie du bout des lèvres un texte surréaliste sur la pratique de l’écriture cunniforme tandis que Sabine Huyn boucle et referme un texte parachuté qui renvoie bout à bout essence et expérience (Penser/Classer toujours).

« Ce double mouvement consistant à multiplier les images et à accompagner leur apparition dans la langue imprime à l’écriture une allure heurtée où je vois un signe de sa nécessité : j’entends par là de sa sincérité, et de sa relance, de phrase en phrase ou de livre en livre. » (Anne Maurel)

Avec sur Le bout de la langue et des doigts les mots qu’ils faut pour le dire et l’écrire, les auteurs et autrices régulier·e·s ou invité·e·s de La moitié du fourbi fourbissent ici un numéro qui, le rose aux joues, joue sur le lapsus, l'absence et la présence. Septième sortie d'une revue biannuelle dont on ne voit pas le bout de la moitié du commencement d’une, revue qui se renouvelle sans cesse et qui, entre Bestiaire (6) et Instants biographique (8),sans s’essouffler jamais, interroge le(s) sens en tous et toutes.

lundi 15 octobre 2018

Nota Bene – John Wayne est sous mon lit, Marie de Quatrebarbes

(Roman) Court-métrage, récit gigogne, onirique et cinémato-graphique, triptyque crypté d’un trio qui (se) rejoint dans la petite et la grande Istoire aux elliptiques trajectoires, journal intime et extime, John Wayne est sous mon lit, écrit dans le cadre de la résidence de Marie de Quatrebarbes à Tanger l’an passé à l’invitation du cipM, (en) est sorti en mars 2018, tout illustré et relié sous jaquette, dans la collection Le Refuge en Méditerranée des éditions CipM/Spectres Familiers. 


« D’ordinaire, les femmes et la vitesse ne font pas bon ménage au cinéma. L’héroïsme et le sang froid, on les réserve aux hommes. »

Hors(-)champ/cadre, didascalie ou script, Helen vient postuler à un poste de télégraphiste. Clap plan. Rien de travers ni ne cloche, et surtout pas le chapeau. Pas comme, mais là où/la personne qu’il faut. L’affaire conclue, on salue on hoche. Sifflement dans la salle sur le quai — on imagine seulement, on attend, en vrai. Des rires, des corps. L’image de celui, le physique de celle — qui tous travaillent cependant à la même. Vitesse, montre en main, timing. Comme un chromo, sur pellicule, le décor tremble, révèle la gélatine. 

Le temps presse et la vie suit, sur le mode d’existence des objets techniques. Le rêve d’Helen, noté sur cellulose, cherche à s’exposer. Elle persévère, fait le siège des studios Kalem, jusqu’à tourner The Hazard of Helen. On met en boîte, on embobine. Sur l’écran noir, son regard : présent, prémonitoire, prophétique. Qui dessi-lle/-ne un monde fait de gentils, de méchants, de messies ; de cendres et de silences ; d’informations partielles et d’émotions illusoires ; qui fonde(nt) la vie d’Helen et du cinéma, dont se tournent les premières p(l)ages.  

« la pellicule coûte cher, plus chère que les acteurs…Plus tard, l’industrie cinématographique investira dans un support plus sûr, le polyester, corps synthétique et fiable qui ne change pas avec le temps, comme tout ce qui est mort. »

Magazines et admirateurs se bousculent, poussent l’actrice dans des retranchements que l’on perçoit à peine, dont on devine toutefois [hors-cadre/(-)champ] la réalité économique et sociale — devenir des animaux de compagnie et des terrains vagues. A l’âme des studios Kalem, vendue à Vitagraph, le rôle endossé par Helen dans la série initiée par Helen et projetée de 1914 à 1917, survit à travers Rose, qui la remplace. Helen, pas lassée des lassos pour un sou, fonde la Signal Film Corporation avec son époux, mais abandonne les cascades.

Elle prend le/Saute du — train en marche. Siffle trois fois le chien et l’enfant, ou tout comme. L’admirateur Marion Robert est de ceux-là, en quelque sorte. Le train d’Helen lui est passé dessus, qui a forgé, accompagné son imaginaire. Il a frémi, craint, fait de la réclame pour elle pour pouvoir l’approcher, l(‘)a(d)[]mirer via l’écran. Se voir et voir le monde à travers elle et ses aventures, les rejouer avec ses camarades. Bien( )tôt, Big Duke, qui n’est pas encore John Wayne, enchaîne les petits gagne-pain et les matchs à l’université.

« La voix du comédien garantit le hors-champ (…) L’histoire du hors champ, c’est aussi la boue sur ses bottes, a sueur qui perle à son front, la façon dont son corps se déplace dans l’espace, manifestement fourbu. »

C’est encore par une succession de mouvements et de hasards que Duke croise le boss de la Fox qui remarque sa stature (« Come on, boy. Tu seras l’éclaireur »). Big deal pour Big Trail, Marion Robert devenu Big Duke devient John Wayne, se cherche, se perd, s’effraie, s’apprivoise, se rappelle. Le père et les serpents, l’alcool et les étoiles. S’imprègne des sensations, et nous imprègne aussi. De boisson et de poésie barbare comme la nuit. 

Comme à chaque fois que nous sommes en présence du mythe, l’histoire se répète à grands coups de haches : l’on commence par croiser les grands anciens (lointains descendants et cousins de l’épopée et de la ruée), nos contemporains (le destin du charpentier Harrison Ford, les motifs poétiques du Sombre aux abords de Julien d’Abrigeon (« Longtemps je me suis levé bien trop tôt ») pas du Pas Billy  (même si nous sommes arrivés là par lui, et puis si).

« Et celui qui possède pour patronyme la fusion du père et du chien se tourne vers l’œil bègue et le fixe dans l’étoffe. »

À mi-chemin, au moment où il commence sa vie (la vraie, cinématographique) le John Wayne de Marie part v(ad)r(ou)ille poétique, retombe en enfance (« Bois ton lait de jument baby-bird »), multiplie les plans-séquences, se mélange les pinceaux. La langue s’emballe comme un cheval au galop. Le mouvement n’est plus posture, mais étalon fou[(gueux), parfois les deux]. Et tombe sous les coups de feu et de sang d’Helen. Qui le suit, le double, offre sa présence et se refuse à lui.

Plus loin, l’œil de la caméra reprend les rênes avant de céder devant les images et paysages. Elle rembobine la pelote du rêve [écho]. Nature written par une langue précise et sentie qui s’immisce entre les frondaisons. On approche et visite la maison comme on le ferait d’un passé ravagé par l’ennemi : dans le noir, en évitant l’attirance et l’émotion suscitée par l’illusoire familiarité des obstacles. Du film grand spectacle à la réalité quotidienne, il n’y a qu’un pas : être John Wayne, ou n’être pas.


« Il est tard maintenant, je voudrais que tu sortes. Ta présence auprès de moi m’ankylose, et si je tourne mon regard vers le fond de la scène, c’est toujours toi que je vois courir à l’ombre. »

John Wayne est sous mon lit, nous confie la narratrice (l’autrice, qui sait) de ce bel ouvrage, clinquant et intimiste. Qui se demande qui hante qui, de tout ce qui meuble et habite les grands espaces intérieurs, effraie ou rassure. Eclaire avec humour, pudeur ou démesure le moindre lieu – physique ou mental, émo-/sensa-tionnel – pour mieux révéler et cacher à la fois l’objet réel et les raisons de son obsession, de sa (dé)possession, de cet intrus familier qui prend tant et si peu de place.

Après quatre ouvrages (chez Lanskine, Les Deux Sicile et Eric Pesty), de très nombreux textes, performances, ateliers et résidences ; la création, coordination et participation, à plusieurs revues (la tête et les cornes, remue.net) et collectifs (Z, Poésie Civile, Général Instin), Marie de Quatrebarbes (voir son site ici) rejoint l’explo-r/it-ation du filon poésie et western aux côtés de Julien d’Abrigeon (Pas Billy the Kid), d’Anne Kawala et Esther Salmona (Chevauchépris), de Patrick Chatelier (Pas le bon pas le truand), de Michael Ondaatje (Billy the Kid, Œuvrescomplètes), et signe avec John Wayne est sous mon lit, entre cut-up et visions, un récit aussi délicat que précis qui touche la tête et le coeur (head & heart) avec une poésie infinie. 

mardi 2 octobre 2018

Nota Bene – Omar Et Greg, François Beaune

Aller à la rencontre de l’autre, géographiquement et humainement proche, quoiqu’encore étranger. Entendre, écouter, prendre note plutôt que la posture, la réplique, de l’extrême-droite sous le prétexte fallacieux de ne pas lui laisser l’exclusivité. C’est à cet exercice périlleux, à contre-courant des dérives qui gouvernent chaque jour notre pays et son actualité, que se livre François Beaune, qui prolonge ici le travail initié avec ses ambitieuses Histoires vraies de Méditerranée et quatre romans parus chez Verticales, pour entrer dans L'Entresort, sa Comédie humaine, avec Omar et Greg, sorti le 21 septembre 2018 chez Le Nouvel Attila. L'histoire de deux « idéalistes cabossés » passés par le Front National pour tenter de trouver leur place dans la société, et la changer.


« Peut-être qu’il serait bon, si on veut mieux comprendre les choses, d’un peu écouter ce que des gens comme toi ont à dire, plutôt que de te traiter de facho et faire comme si tu n’existais pas. Il me répond François, nous ne sommes plus des parias comme au début ; Les idées du FN, c’est la norme maintenant. »

Invité à rencontrer Greg puis Omar deux ex-partisans du FN par une petite amie éduc qui envisage de retaper des appartements pour les louer à des Comoriens, François entame, et restitue ici, plus d’un un an d’interviews éclairant l’évolution du parti et de la société à travers le chemin parcouru par ces deux « citoyens engagés et enragés ».

D’un côté, Greg : né d’une famille française d’origine italo-tunisienne dans un « bastion communiste » de la banlieue de Lyon progressivement gagnée par l’immigration, gravit les échelons puis quitte le Front National lorsque celui-ci se radicalise massivement, des quelques vieux nostalgiques d’Occident et de l’OAS au fief du GUD et autres Identitaires introduits par Marine et Marion Maréchal à côté desquels le vieux tortionnaire passe pour un enfant de chœur — « Le Pen disait, au Front National il n’y a pas que des fous, mais tous les fous y sont. Aujourd’hui je dis clairement, au FN il y a que des fous. »

De l’autre, Omar : « pur produit de la ZUP » d’origine algérienne, tour à tour chasseur de skins et de flics, insoumis puis conscrit dans « l’armée d’occupation » du Golfe, adhérent au PS et à SOS racisme, militant contre les bailleurs de fonds, engagé aux côtés du Sentier lumineux dans la guerre en Bosnie, puis des frères musulmans de l’UOIF, policier puis secrétaire général d’une grande mosquée avant de rejoindre le FN puis de le quitter pour devenir animateur avec le même souci patriote — « on t’inculque rien de français avec des idées de gauche »


« Quand tu es jeune tu te cherches. C’est l’auberge espagnole, le FN, beaucoup n’étaient ni des antisémites, ni des antisionistes ni rien, mais juste des types qui en avaient marre de leur vie, perdus dans l’apprentissage, en rébellion contre leurs parents. » (Greg)

Au gré de neuf chapitres thématiques (De la ZUP, de la Patrie, D'Origines, D'obédiences, De préférences, D'un nouveau port, D'un Projet et D'aujourd'hui), les deux comparses se répondent à la manière d’un dialogue, expliquent leur engagement, leur rencontre et projet commun, se rejoignent pour condamner, non pas l'étranger mais le véritable ennemi de l'intérieur. Le clientélisme de tous ces « politiques corrompus qui nous font la morale », tous partis confondus. La trahison du PCF abandonnant la lutte des classes et la lutte sociale pour le libéralisme, à celles du PS et du FN. Le « handicap identitaire » qui marque aussi bien l’Islam que l’extrême droite. Enfin, l’instrumentalisation et de l’endoctrinement économique et politique – religieux comme laïque – qui font du citoyen de la « chair à canon pour le capital, comme dirait Lénine ».  

A travers ces témoignages, humblement, mais sûrement, à l’instar de Pasolini (« jamais aucun d'entre nous n'a parlé avec eux, ou ne leur a parlé. Nous les avons tout de suite acceptés comme d'inévitables représentants du Mal ») ou de Milena Agus, citée en exergue (« je crois que si l’on veut qu’une personne nous reste antipathique, il nous faut absolument refuser de la reconnaître »), François Beaune prend, au terme d'un vaste travail de collecte et de captation, de compréhension et de retranscription, le contre-pied de l’instrumentalisation politique et médiatique de la peur et de la division induites par le FN qui – d’élection en élection, de lois d’exception en répressions, de bavures en ratonnades – ont permis depuis une quinzaine d’années la mise en place du système, du discours et du gouvernement actuels, et continuent de l'accompagner et de le servir dans ce qu'il a de plus trompeur et de plus violent, en un mot : de plus fascisant.


« Tout le long de mon parcours, j’ai grandi avec des gens qui m’ont fait hériter de leur haine, mais le pire c’est que j’ai vu un fou furieux comme Tareq Oubrou recevoir la légion d’honneur à la demande de Manuel Valls, et être reçu au ministère de l’Intérieur pour la recevoir des mains d’Alain Juppé. Comment tu fais confiance à ton Etat, après ? » (Omar)

Avec Omar et Greg, François Beaune et Le Nouvel Attila entrent dans le lard du politiquement correct pour mettre à vif les plaies politiques et médiatiques d'une France qui, parcourue à la rencontre de ses habitants, laisse entrevoir toute autre chose que ce que le pouvoir voudrait nous laisser croire et pourrait nous laisser dire, y compris chez les plus extrêmes d'entre-nous. Une non-fiction réaliste, qui forme un état des lieux lucide, éclaire tout à la fois la collusion des partis et la confusion des genres qui forme le front étroit d'une pensée de droite omniprésente chez un peuple majoritairement gauche en ce qu'il mêle, malgré la complexité et la multiplicité des situations vécues véritablement, avec autant de sincérité et de mauvaise foi, raison et sentiments.

Un livre nécessaire qui prouve combien l'appartenance est bien davantage une question de classe que de race (« Le chef des jeunes cathos tradi à Lyon s'appelait Tanguy. Avec la tête de Tanguy, les lunettes de Tanguy, les vestes de chasse vert foncé. De l'autre côté, ceux avec qui j'avais beaucoup plus de sympathie et d'affinité, c'était des jeunes de banlieue » ) et combien elle pourrait, chemin faisant, sans rien laisser présager, pour le meilleur qu'il reste à imaginer ou pour le pire déjà à venir, se retourner contre nos dirigeants. Un ouvrage édifiant enfin, fragment d'une épopée collective, terrible et humaine, banale et insolite, désespérée et stimulante, qui laisse espérer une suite littéraire. Et que la littérature puisse, à force de dialogue, de coeur et de raison, sans donner de leçon, en tirer suffisamment pour ouvrir sur une pratique toujours plus digne de ce nom.  

mercredi 29 août 2018

Nota Bene – Et seuls les chiens répondent à ta voix, Tarik Noui

Dé-/En-visager le cours de l'h-/H-istoire, d'un homme et de l'humanité comme moyen, moyeux, frein. Et l'horizon comme lui-même, c'est à (vrai) dire : loin. Et, par-delà la répétition des mêmes mo[r]t(if)s et réci-t/-fs (comme un pont, une bouteille à la mer, c'est selon), tu lances parfois un cri. Et seuls les chiens répondent à ta voix. De ces/cette voix dont l'origine ré/ai-sonne tout au long de ce court, mais dense et remarquable livre, septième opus de Tarik Noui (dont trois dans la collection Laureli de Laure Limongi chez Léo Scheer, un autre chez Inculte, et de nombreuses productions, lectures et représentations) paru le 04 mai 2018 dans la collection chaos des éditions sun/sun.


« Le paysage est immense
et il semble une fête vorace
pour les êtres fragiles
comme toi »
 
Et seuls les chiens répondent à ta voix. Comme une adresse, une injonction, une précaution. Venue de la nuit des temps à la lumière/mise au point du jour. Avant/après us(et )age(s) du monde. Un instant avant de (re)venir sur scène/terre. Rappel, vaccin, pendant prophylactique, cor(r-)o/é-l[l]aire. Le théâtre et la peste, au mieux le choléra. Un prologue et du chœur. La tragédie qui s'annonce, à tu et à toi. Avec cette voix dont tu es privé en propre, dont tu (ab)uses salement déjà, tu le sens. Toi qui n'as pas de nom, attends de n'en être plus qu'un – innomm-é/able –, écrit en l'être de sang. Toi qui ne comprends pas, [dés](em)paré, sans défense – à peine des mâchoires, au mieux un cri (Le dernier cri, à tout le moins) apeuré, soumis, comme un. Enfant/animal/chien : ce que tu es/naît/pa(rais), autre que toi (Il paraît).

Du fond de ces âges (Pierre, f(i)er, bronze) que Ta voix exhale, extirpe de la gangue sédimentaire, un premier cri, donc(, )malentendu. Prim-al/-aire, – « Et tu convoques des démons de mousson et de tonnerre Personne ne vient lorsqu'il faut tenir son corps dans la terreur de l'ombre. » – vain. Nul venue/témoin/prophète ni sauveur (« Tu n'as que l'intelligence de la chair faite de cendres et de sacrifices maladroits faits à des dieux de bois de pierres et de plumes »). Des échos – « il n'y a que des échos » – passés déjà, qui arrivent jusqu'à toi, répètent la même litanie («  Et seuls les chiens répondent à ta voix »). Difficile, impossible a priori, de sortir de ce silence/constat que l'on a taillé comme – un croque-mitaine/- mort – sur mesure pour toi.

« Tu voudrais des mots puissants,
mais rien ne vient »

Se dessine toutefois quelque chose de. Comme un ordre venu d'en haut. Qui t'attire, te fait (non grandir, mais) vieillir. Draine tes forces sans les tarir jamais. Tu es jeune (, )encore (ce n'est pas faute d'attente(s)) perdu(es). Les âges de l'humanité, et de l'individu que tu es, s'imbriquent et se succèdent sans révéler aucun trajet. Soudain, un saut (« Tu as conquis le monde avec ta voix »). Une manière de dire (« dans les sursauts du langage dans la brutalité du verbe roi ») si ce n'est d'être. Elevé comme d'autres avant toi, avec autorité, mâle alpha, homme-méga[phone] (« Ce sont tes paroles qui s'échangent maintenant sur les places boursières des grandes capitales. ») qui ne provoque plus rien ni personne (« Ta voix n'est qu'un leurre »), pas même toi.

« Tu as cinquante ans et pour le monde c'est le temps des grandes révolutions ». Mais toi. Tu te durcis, fais pierre, fais mal, mens, modèle (« Cette foule que tu hantes avec tes mots Une foule grimaçante et brune qui lève la main droite en criant ton nom »). Sang. Et meute. Reductio ad hominem ad Hitlerum ad macronem ad nihilo (« Ta voix dévide ses bobines de nerfs ses barbelés de crin noir Ta voix claustrée entre le point et la virgule cisaillée Ta voix a fait plus de morts que la plus sophistiquée des armes »). Et pourtant Seuls les chiens répondent à ta voix. Après la guerre, l'apprêt. Apaiser au mieux, cautériser au pire, les plaies (que tu as creusé) avec (les armes du faire que tu as forgé) la pharmacopée que tu vends. Représentant du pleutre, du plâtre, de l'onguent. Pompier incendiaire éteint, consumé, impuissant. Corps creux, voix excavée qui résonne dans le vide. De tout sang, de tout fluide, impavide. Mourant sans cesse sans mourir ni cesser de vivre.

« maintenant ta voix est
une langue ancienne
muscle stigmatisés à ta mâchoire
qui dit ton troc avec les morts »

Memento mori ( + « Souviens-toi et n'oublie pas » + ) et manifeste puissant sur le pouvoir opératoire des mots et de la voix, Et seuls les chiens répondent à ta voix de Tarik Noui est un texte remarquable, mémorable, accessible et inestimable. Qui évoque (le/la) Compagnie de Beckett, Un homme qui dort de Perec, ou encore Notre voix de Noémia de Sousa traduit et édité dans la collection corp/us. Une voix dont la texture sensible – organique, minéral, onirique – sourde du texte et grave le corps qui le porte, avec juste l'appeau (con-scis/-çus, inscrit) sur les os pour convoquer, pour le meilleur et pour le pire, la parole/le peuple qui manque. Malgré l(’absence d)e choix et ses raisons (sans cœur ni tête le plus souvent), la lâcheté et les compromissions, la tentation d'en finir, d'emmener le monde avec soi ou de le quitter seul, pour de bon (« Maintenant et enfin tu meurs et tu es mort (...) On parlera de toi puis on t'oubliera » ) . Et, par ce constat, l'appeler à s’élever sans (se) mentir, ou à se taire.

Eloge d'une parole et d'une pensée justes pour dire l'absurdité et la terreur d'un monde régit par le pathos de l'é-/è-thos – de l'habitude (devenue morale, de la pensée devenue jugement, de l’ignorance et de la croyance devenues haine de soi et des autres, de la distance qui condamnent) et de l'être (tyran public ou domestique, ordinaire en soi) qui à force d'exclure toute humanité s'en exclut également, Et seuls les chiens répondent à ta voix de Tarik Noui  est un texte invoc-/incant-/impréc-atoire. Qui se prête à l'oral et à la réflexion, donne à entendre, frappe par son rythme imparable. Contre l'actuel temps qui court et concourt – peau de chagrin et de tambour –  à la perte de tous ceux qui, dans cet E-/é-tat de guerre de tous contre tous (Bellum omnium contra omnes) qui n’est rien moins que naturel, croient pouvoir (s')en tirer toujours (d)avantage.
 
« Et partout
encore
on fait et défait des gouvernements
avec des paroles d'un siècle ancien
(...)
Le monde ancien comme tout ce qui est ancien
doit disparaître
Gémir encore une fois
Et disparaître
Oui »