dimanche 21 décembre 2014

Vous êtes tous jaloux de mon jetpack, Tom Gauld

Après The LP Collection, j'ai le plaisir de vous présenter Vous êtes tous jaloux de mon jetpack de Tom Gauld, second et dernier ouvrage reçu dans le cadre de la Voix des Indés, rentrée alternative organisée par Libfly qui met en avant l'édition indépendante et dont la troisième édition s'ouvre aux bibliothécaires et libraires. L'occasion également, après Le mot et le reste, de vous présenter les Editions 2024.


«Créer un catalogue de livres illustrés et de bandes dessinées, accompagner des démarches d’auteurs cohérentes, soigner la fabrication des livres, et construire des expositions qui permettent de rentrer dans l'univers de nos livres » : telles sont les ambitions d'Olivier Bron et Simon Liberman lorsqu’ils créent 2024 en 2010. Avec passion et curiosité ils réalisent depuis un travail d’édition ample et soigné sur des titres beaux et variés dans la forme comme dans le fond, des premiers albums de Gustave Doré aux dernières expérimentations de Guillaume Chauchat, jusqu’au flamboyant Quasar contre Pulsar de Lefèvre, Beauclair et Chaize, en passant par Jim Curious qui se lit avec des lunettes 3D. Des albums soigneusement conçus, cousus ou collés, le plus souvent cartonnés, aux dos parfois toilés et toujours de qualité qui forment un catalogue, une ligne éditoriale, une identité qui s’affirment au fil des ans.

Histoire courte : « Voulez-vous publier mes histoires courtes? » demande un petit personnage présentant ses feuillets. « Non. » lui répond un autre, assis derrière un bureau. Fin. Ainsi commence Vous êtes tous jaloux de mon jetpack, et ainsi aurait pu se terminer l’aventure Tom Gauld si celui-ci n’officiait pas depuis huit ans pour The Guardian et plus récemment pour le New York Times, Buenaventura press, Drawn & quaterly pour finalement atterrir en 2024. Publié en France en août 2014, cet ouvrage se présente comme un petit recueil d'environ 150 strips non numérotés dans lequel on se perd, se reperd, et dont on se repaît sans fin. Un petit livre à la fois intelligent et drôle, logique et absurde, visionnaire et terre à terre, caustique et encaustique, réunissant somme toute, au gré d’autant de pages, tout ce qui passe souvent pour contraire.


L’on y retrouve ainsi le meilleur de l'humour britannique avec ses mèmes (comme cette « conspiration Shakespeare » qui n'est pas celle que l'on croît), son autodérision (« l'héroïne de livres pour enfants qui n'était pas orpheline ») et ses thèmes chers aux Monty Python (la « cuisine anglaise » avec le pudding, la religion avec « Inspecteur Dieu »), mais aussi la musique (du DIY et des nouvelles technologies avec « le grand critique de rock »), de la politique (sur le thatchérisme), de l'art contemporain, de l'histoire et de l’archéologie (qui posent de façon récurrente la question de la survie de la littérature et de la civilisation). Toutes choses qui, mêlées ici avec une bonne dose de second degré, d’absurde et d’espièglerie, constituent dans le même temps un excellent remède contre l'ethno, l'anthropo et le chronocentrisme.

Tous les arts sont abordés : l’architecture, la sculpture, la peinture, la musique, la littérature, le théâtre, le cinéma, la photographie, la bande dessinée évidemment et même (dixième art par décision unilatérale et universelle de la Cour Suprême des Etats-Unis en 2012) le jeu vidéo (mettant en scène Rhett Butler, les sœurs Brontë ou les marais brumeux) ! Seule grande absente : la photographie, ce à quoi heureusement je remédie ici (en vous offrant quelques aperçus qui sont loin de rendre grâce au soin apporté à l’album). Mais c’est surtout aux lettres que Tom Gauld rend hommage, revisitant avec bonheur, esprit et ouverture les grands noms de la littérature : Joyce, Shakespeare, Hemingway, Beckett, ou encore Dan Brown et Dickens devenus eux-mêmes des personnages récurrents auxquels adviennent de folles and amazing adventures !


Jouant sur l'anachronisme et l'uchronie, Tom Gauld interroge et confronte ainsi sans relâche les genres (avec l'amour impossible entre la « créature littéraire complexe » et le « personnage de science-fiction » ou entre « le roman réaliste et expérimental ») et revisite les classiques à grands coups de voyage dans le temps (avec la question classique du meurtre d'Hitler), dans la lune ou dans une « utopie futuriste ». Une fantastique traversée qui nous donne l’occasion de rencontrer tour à tour L’Homme invisible, Frankenstein, des extra-terrestres et des robots, et de mesurer l’impact de l’union dystopique et (très) épisodique de la science et de la religion ou de la grève des automates.

Enfin, en tant que lecteur, libraire et écrivain c’est avec bonheur que j’ai découvert la famille et les catégories d'écrivains (athée, torturé, fou ou grand) et retrouvé nos plaisanteries à travers les personnages du romancier indécis, les papiers de l'écrivain et leur classement, et surtout la « Police du roman ». (Elle existe ! Elle existe !) Sans parler de tous ces éléments absurdes et surprenants laissés à disposition pour la composition d’un roman : objets épiques, types de domestiques, maisons du futur, personnages améliorants ou encore scènes perdues dignes d’un magasin ou atelier d’écriture.


Mais il y a aussi ces autres strips, hors catégorie, ou plutôt qui constituent des catégories à eux seuls et qui, le plus souvent, s’inspirent de situations quotidiennes (comme, étonnamment, « le hibou et le matou qui n'avaient pas le pied marin »), des jeux de labyrinthes, liens et autres casse-têtes que l’on verrait avec plaisir figurer sur des boîtes de céréales et de drôles d'actualités devenues drôles pour l’occasion (« où devrais-je l'enterrer ? »). Et puis il y a tous ces objets plus étranges les uns que les autres, tel cet inénarrable cadeau de Noël idéal (mêlant toutes les qualités et de fait indéterminé/able). Enfin il y a la mystérieuse Boîte Mystérieuse et son comique de répétition.    

La Boîte Mystérieuse et son comique de répétition qui l'amène à revenir deux fois. La Boîte Mystérieuse et son comique de répétition qui font qu'on en parle encore à la fin de l'ouvrage lorsqu'un strip volant, sorte d'addend-erratum, au lieu d'invalider la qualité de l'édition, vient encore ajouter à sa virtuosité. Une édition qu’il convient enfin de détailler au regard du soin apporté à sa réalisation : une couverture cartonnée épaisse et rigide au dos toilé, imprimée en brillant sur fond mat, des pages de bon grammage cousues puis collées sur toile, un encrage et des couleurs soignées, le tout accompagné d’un petit feuillet comportant une jolie préface et un« dictionnaire gauldien » utile et désinvolte. Bref, tout ce qu’il faut pour faire de ce recueil un livre, une bande dessinée, un objet et un cadeau parfaits, incontournables et de référence (et qui fait d'ailleurs partie de la Sélection Officielle du Festival d’Angoulême).

A présent que Vous êtes tous jaloux de mon exemplaire, n'hésitez pas à vous procurer le vôtre et à l'offrir autour de vous sans modération pour Noël et les fêtes !

Quant à moi je vous retrouve l'année prochaine, c'est à dire tout prochainement avec, au programme de janvier, Ma rentrée littéraire, cette fois au lance-grenade ainsi que Glose de Juan José Saer aux éditions Le Tripode.

D’ici là je tiens une nouvelle fois à remercier Olivier Bron, Simon Liberman et les Editions 2024, Lucie, Anne, Libfly et la voie des Indés et vous souhaite un très joyeux Noël plein de bonheur, de livres et de jetpacks ainsi qu’une très belle année pleine de bonnes résolutions !

(Les illustrations de cet articles sont extraites de Vous êtes tous jaloux de mon jetpack 
©Tom Gauld et 2024)

jeudi 11 décembre 2014

Perpetuum Mobile, Paul Scheerbart

J'ai le plaisir de vous présenter aujourd'hui le Perpetuum Mobile de Paul Scheerbart, traduit de l'allemand par Odette Blavier, et sorti le 3 décembre chez Zones Sensibles, une très belle maison d'édition que j'avais eu le plaisir de découvrir en tant que libraire par le biais de la virtuose réédition de Flatland, et en tant qu'amateur de belles éditions et de sciences humaines avec le remarquable Marcher avec les dragons de Tim Ingold.

 

« Bijou d'intelligence », cet ouvrage d'une soixantaine de pages « à la fois très sérieux et très rigolo » révèle très vite ses qualités. Dès la préface, le ton est donné. Un vieil homme, dénonçant l'esprit de sérieux de ces « Messieurs les Physiciens » qui font « Autorité » entend, en remplaçant un biais par un autre, prouver que l'on peut inventer un mobile perpétuel, dit aussi Perpetuum Mobile. 

Selon lui, la loi de l'attraction terrestre l'emportant sur celle de la conservation de l'énergie, l'on doit pouvoir « transformer cette attraction en mouvement perpétuel » puisque « tout objet en repos exerce une poussée ». C'est alors qu'intervient l'auteur qui, affirmant y être parvenu après deux ans et demi et avoir publié le résultat de ses recherches, s'en félicite avec ce « Très cher Directeur de laboratoire » avant de nous en faire part avec le même allant, le même humour et la même ironie.

Tout commence en décembre 1907 lorsque le narrateur, tout à son imagination, s'invente « diverses petites histoires dans lesquelles se passerait quelque chose de nouveau », mettant en scène l'usage détourné et nouveau du canon, du ballon ou encore de la roue. Débute alors un travail de recherche dont on suit les développements par l'intermédiaire de schémas. Or, tandis que l'on croirait volontiers le mouvement perpétuel d'ores et déjà réalisé avec la figure 2, l'opposition présupposée de la communauté scientifique ainsi qu'une ambition démesurée l'amènent à proposer un nouveau modèle — qui, semble-t-il, condamne le premier qui cesse dès lors de se mouvoir, ce que ne tarde pas à confirmer sa réalisation — et à prolonger l'abstraction... jusqu'à Mars !

Evidemment ce n'est qu'un début. Tournant en rond, entre doute et conviction, reproduisant les mêmes schèmes et imaginant les applications les plus folles, l'auteur et narrateur se voit artiste et inventeur, ridiculisant les utopies par cette invention si terre à terre, le « perpé » résolvant tout, et tout un chacun possédant le sien dans un monde devenu entièrement « mobile ». Victime de son succès et débarrassée des besoins vitaux les plus essentiels, il craint seulement que l'humanité perde également sa faculté de penser et de comprendre ses écrits. Alors, pour y remédier, le démiurge se rêve mécène, « Tonton-Millions » ruinant les banques et l'industrie, réduisant la laborieuse fierté du travailleur à néant et finançant l'astronomie qui constitue pour lui « le meilleur de toute cette fantastique histoire de roues ». La politique, cette « affaire de boutique », le matérialisme, le militarisme et les patries ainsi devenus obsolètes, chacun ne s'occuperait plus que « de littérature, de technique, d'art et de sciences ».

Tour à tour découragé le manque de moyens et mû par ses promesses financières, enthousiasmé et apeuré par les conséquences de son projet, l'inventeur, qui reconnaît ne s'être « jamais beaucoup soucié des problèmes techniques », confie à d'autres ou reporte sans cesse sa réalisation. Obnubilé par « le sens des flèches », pestant quand le modèle réduit, ne répondant pas aux prévisions abstraites des schémas, se meut en sens inverse, il tente sans arrêt de sauver ses abstractions mises en péril par d'autres plus abstraites encore. « C'est assez difficile, et un rien épuisant, que d'imaginer semblable activité constructrice. On pourrait écrire quelques milliers de romans d'anticipation sur ce seul thème ». Et cependant, malgré l'inquiétude de sa femme face à leurs ennuis financiers, et pour notre plus grand plaisir, l'auteur ne se lasse pas d'écrire ses « histoires astrales » et « fantaisies d'avenir » qui constituent tout autant un laboratoire qu'une échappatoire, sauf lorsqu'il abandonne, avant de s'y remettre, son projet pour s'occuper d'un plus pressant concernant le « grand militarisme aérien ».


Car le Perpetuum Mobile, avant d'être un exercice de style, est d'abord une histoire vraie. Celle de Paul Scheerbart, dessinateur, humoriste et écrivain. Constamment endetté, ruiné et refusé pour ses positions antimilitariste comme son contemporain et concitoyen Robert Musil, il concentrera à la fin de sa vie toutes ses forces et tous ses espoirs dans l'invention d'un mobile perpétuel. C'est ce travail, publié en 1910 sous la forme d'un journal technique puis en 1951 dans Bizarre la revue des éditions Jean-Jacques Pauvert, que l'on retrouve aujourd'hui publié par Zones Sensibles. Hormis celui-ci seuls deux autres ouvrages, aux destinées opposées, ont connu la postérité au point d'être traduits. D'abord ses travaux concernant L'Architecture de Verre qui devaient inspirer Albert Speer. Puis L'Évolution du militarisme aérien et la dissolution des infanteries, forteresses et flottes européennes, paru en 1909 et réédité chez Nilsane en 2008, dont l'auteur fait mention et dans lequel il prévoit « les conséquences possibles d'une guerre aérienne totale sur la civilisation occidentale ». En vain. Sans connaître ni richesse ni succès, il meurt un an après le déclenchement de la Première Guerre mondiale.

Et malgré tout jamais le Perpetuum ne se départit de son humour ni de son ironie, revenant sans cesse sur les « aspects comiques » et « drôles », sur le côté « marrant » du monde comme de sa quête qui se termine, peut-être en clin d'œil au Tractatus Philosophico-logicus de Wittgenstein, par une pirouette que je vous laisse découvrir. Et si l'on retrouve les préoccupations à la fois scientifiques et utopistes chères à Musil, cette recherche autodidacte, avec sa naïveté et ses échecs, permettent surtout à l'auteur de développer toute une prospective qui s'inscrit dans la droite ligne qui unit les fantaisies des siècles passés et le roman d'anticipation, de Jules Vernes à Barjavel, images d'un futur tel qu'on l'imaginait autrefois, révolu avant même d'être advenu. Mais, au-delà ses lubies, ses vues à la fois justes et plutôt réalises (« une nouvelle maison d'édition, aux capitaux gigantesques, ne pourrait favoriser que l'industrie du livre — et non ce qui est fait pour être lu ») rejoignent celles de ses contemporains, de celles d'Henry David Thoreau dans La vie sans principe, à celles d'Aldous Huxley dans l'Olivier en passant par celles de Jack London dans « Quiconque nourrit un homme devient son maître ».

Mais elles témoignent aussi de cette multidisciplinarité qui le caractérise, le rapproche également de Tolstoï, Skinner, Zweig ou encore et surtout de Musil, et fait de lui un humaniste plutôt qu'un spécialiste ou un utilitariste. Les études de théologie, de philosophie et d'art qu'il entreprend dans sa jeunesse, le menant à prendre du recul quant à l'importance de la planète jusqu'à énoncer dans son Perpetuum les prémices d'une mystique holiste, voire panthéiste, qui renaît à son époque avec Rudolf Steiner ou Teilhard de Chardin. Ainsi, s'il craint le malheur qui affecterait le plus grand nombre, cherchant à y surseoir par des moyens techniques, c'est aussi parce qu'il recherche son propre bonheur et qu'il le sait incompatible avec l'indifférence ou l'hostilité générale.

Et c'est peut-être cela la grande leçon de l'histoire, de la petite comme de la grande, cela l'utopie irréalisée, l'uchronie manquante, celle qui, prolongeant les expériences éducatives, culturelles et sociales de ses contemporains permettrait de sortir du modèle dystopique, économique, politique et policier dans lequel nous sommes englués depuis une centaine d'années (et que j'ai évoqué dernièrement avec Les Désarrois de l'élève Törless de Robert Musil, L'hémistiche du 11 novembre ou encore Il est de retour de Timur Vermes). Celle qu'il nous reste à construire avec plus d'esprit, d'invention, d'imagination et de légèreté aussi.




« En hommage à Paul Scheerbart et à son travail harassant, cette réédition est proposée avec un pop-up du mobile, à monter soi-même à l’intérieur du livre ». Fidèle à l'auteur au point de me voir, si ce n'est autant du moins comme lui, embarrassé par le montage pourtant simple, j'aurai le plaisir de vous en révéler les rouages lorsque je serai parvenu à le réaliser (le montage réalisé plus haut, ainsi que sa photo, sont l'œuvre de Zones sensibles). photo du montage en milieu d'article 

En attendant merci infiniment, pour la découverte de cet auteur, pour l'envoi ainsi que pour le travail réalisé sur ce merveilleux petit ouvrage, à Zones Sensibles, une maison indépendante qui a du cœur et de l'esprit comme le prouve leur catalogue et que vous pouvez également découvrir ici et  et dans lequel vous trouverez peut-être vous aussi votre bonheur à l'occasion des fêtes. 

Quant à moi, tandis que Noël approche, je vous retrouve tout prochainement avec la bande dessinée de Tom Gauld Vous êtes tous jaloux de mon Jetpack, autre petite merveille d'intelligence, d'érudition, d'humour et d'édition publiée par 2024.

lundi 1 décembre 2014

Il est de retour, Timur Vermes

Il est de retour, c'est du moins ce qu'annonce Timur Vermes dans son roman paru en mai chez Belfond. « Prophétique » ? nous dit l'éditeur. Uchronique ? Dystopique ? Peut-être tout cela à la fois. 

De fait, tandis que je croyais pouvoir lire et parler de ce livre rapidement comme annoncé ici et , outre mon actualité, plusieurs facteurs m'ont amené à différer la publication : l'ambiguïté de l'ouvrage, l'indicible lié au personnage, son importance dans notre culture et dans le même temps l'anathème jeté qui expliquent la reductio ad hitlerum et tendent à prouver que les problèmes non résolus doivent sans cesse être reposés.

Alors bien entendu ce qui va suivre révèle — pour une fois — la suite de l'histoire. Mais qui ne la connaît pas la devine aisément. D'ailleurs l'ouvrage, dès la couverture, joue sur une connivence entre le lecteur et le personnage qui se retrouvent pour ainsi dire de mèche à travers celle qui seule figure sur la couverture au-dessus d'un titre en forme de moustache. Pourtant, par-delà l'image d'Epinal, il y a dans ce roman au moins quatre niveaux de lecture qui correspondent à autant d'Hitler : le personnage qui voit, l'acteur tel qu'on le perçoit, l'orateur tel qu'il est montré. Le problème c'est qu'entre le premier et le troisième H se cache un petit h que l'on ne découvre qu'à la fin : celui qui écrit. Or c'est bel et bien la somme de ces Hitler, ce HHhH, qui constitue et révèle son véritable danger ainsi que nous allons le voir.

Le personnage qui voit. Hitler, qui témoigne à la première personne, commence par faire ce constat amer : il ignore pourquoi le peuple l'a trahi et pourquoi il se retrouve là, perdu, au milieu d'un terrain vague. Son uniforme est un peu sale mais son esprit toujours aguerri, sa forme physique satisfaisante, sa discipline de fer, sa volonté entière et son regard pur. Il voit, ressent, constate et réfléchit plus vite et plus méthodiquement que quiconque. Plus simplement aussi, et selon sa propre logique, absurde et bornée, opposant à tout problème d'apparence complexe une solution finale évidente ou remettant celle-ci à plus tard lorsqu'elle ne lui vient pas instantanément. Et en premier lieu la question de savoir comment il a traversé le temps sans en porter les marques pour revenir aujourd'hui jusqu'à nous. Cette focalisation interne, cette entrée en matière directe, empathique, cette immersion sans précaution aucune, dans la tête de cet Hitler qui porte un regard naïf sur le monde, permet à l'auteur de le rendre sympathique et de dénoncer dans le même temps le monde dans lequel nous vivons en prenant directement le lecteur à témoin.

L'acteur tel qu'on le perçoit. Pris pour un acteur zélé pratiquant le method acting, Hitler est ainsi engagé comme faire-valoir dans une émission à succès dans laquelle des étrangers se moquent des étrangers. Grâce à son éloquence et à son sens de la répartie, il fait bientôt « fureur » et obtient son propre programme télévisé qui, devenu politique, s'accompagne d'un reportage illustrant les faits et méfaits de la société qu'il dénonce. Son cheval de bataille : dire « tout haut ce que les gens pensent tout bas », dénoncer les chauffards, la médiocrité de l'architecture, et surtout l'incompétence et l'irresponsabilité des tenants de la « social-démocratie » qui prive « l'honnête travailleur » du nécessaire et dilapide ses impôts. En retour nos contemporains font montre d'une certaine sympathie, tendresse, voire nostalgie, lui donnent du « mon Fürher » lui adressent des « Alors, monsieur ! De retour au pays ? » ou des saluts nazis à la dérobée. Alors, à son tour, il se veut rassurant, compréhensif, compatissant, afin de ne pas décourager les bonnes volontés en attendant de pouvoir parachever son œuvre.

L'orateur tel qu'il est montré. Ne pas montrer Hitler comme un monstre mais pourquoi il a pu être accepté à l'époque et comment il pourrait l'être à nouveau : tels sont les arguments de Timur Vermes pour expliquer son travail et le succès de celui-ci. Mais le travail de qui, et le succès de qui ? pourrait-on se demander. Car, outre que ce travail a déjà été réalisé ne serait-ce que par Eric-Emmanuel Schmitt dans La Part de l'Autre, ce n'est pas ici notre rapport au livre qui est interrogé mais celui à Hitler lui-même. La mécanique, rodée en quelque page, consiste à jouer systématiquement sur le malentendu entre le premier degré d'Hitler et le second de ses interlocuteurs. Très vite ce qui prête à rire, ce qui fait qu'Hitler n'est pas pris au sérieux, amène le lecteur, si ce n'est à s'identifier à lui, du moins à éprouver de la sympathie, pour finalement dénoncer avec lui le sort qui lui est fait et la sournoiserie du monde dans lequel nous vivons. Comme autrefois.

Le Hitler qui écrit. Le Hic justement c'est que cet Hitler victime, sans crédit, ni appui, ni argent, ni logement, et qui finalement triomphe des méchants n'est évidemment ni réel ni historique mais celui présenté par Hitler lui-même dans Mein Kampf. Et, si cela s'explique par l'un des multiples rebondissements du roman qui l'amène à le rédiger, cette mise en abîme participe à la confusion et s'explique également dans le fait que l'ouvrage est bien écrit et efficace uniquement parce que Timur Vermes ne s'est imprégné de l'original que dans le but de lui donner une suite. Si bien que, de la même façon que la chaîne de télévision du roman se considère comme inattaquable, l'auteur entend se dégager de toute responsabilité dans la mesure où ce n'est pas lui mais un Hitler fictif qui parle. Une posture par laquelle il se permet de stigmatiser non seulement l'archétype du boutiquier turc, ce « crétin d'immigré », mais également, et par leurs noms réels, tous les tenants actuels de la politique allemande, allant jusqu'à reprendre, sous le sous couvert de l'uchronie, l'injonction révisionniste : « Mais où est-il ce Führer mort ? Où gît-il ? Montrez-le-moi ! »

« Le diable est dans les détails », déclarait Nietzsche dont les écrits ont depuis sa mort alimenté aussi bien l'extrême droite que l'extrême gauche. Et ce sont bien évidemment ces « points de détails » qui sont importants, et qui disparaissent derrière l'évidence, le bon sens ou le cynisme de ce « guide ». Un « Führer » nouvelle vague qui justifie ses crimes par la nécessité et ne répète à qui veut l'entendre que « Les juifs ne sont pas un sujet de plaisanterie » que parce qu'il assume entièrement le sort qui leur a été fait sous ses ordres. De la même façon que Marine Le Pen n'a déclaré les chambres à gaz n'étaient pas de l'ordre du détail mais de la barbarie que pour mieux assumer toute l'histoire de France, même dans « ses moments de barbarie ». Ou de la même manière que Nicolas Sarkozy affirmait dans un lapsus devenu célèbre « qu'on ne fait pas n'importe quoi avec l'homme, qui n'est pas une marchandise comme les autres », révélant entre novlangue et doublepensée, le cynisme et l'utilitarisme qui prédominent aujourd'hui en politique.

« Il n’y a, bien entendu, aucune raison pour que les totalitarismes nouveaux ressemblent aux anciens. » déclare Huxley dans sa Préface au Meilleur des mondes, et ce essentiellement pour des questions d'efficacité. Mais, en vertu de ces mêmes considérations, il n'y a aucune raison pour qu'ils en diffèrent. Des circonstances économiques et sociales similaires à celles des années trente, une vision qui n'a « aucun besoin d'être modifiée ou adaptée à la dernière mode », un personnage présenté comme providentiel et le tour est joué : « Un Führer a été élu, alors qu'il n'avait jamais fait mystère de ses objectifs ». Et ce simplement parce que les « paradoxes immanents au système sous couvert d'idéaux nationaux-socialistes » n'ont pas été résolus, ni les intérêts du « grand capital » enrayés et que, sommes toutes, ce que dénonce aujourd'hui comme hier l'extrême droite avec un cynisme assumé constitue non une faille mais, comme autrefois, les conditions les plus sûres de son avènement. De la même façon, en rejouant sans l'analyser le jeu rhétorique d'Adolf Hitler à seule fin, ainsi qu'il l'avoue ailleurs, d'écrire une suite à son « best-seller » Mein Kampf, Timur Vermes aborde sans les poser des questions auxquelles il n'est pas en mesure de répondre, sans en mesurer les conséquences ni endosser les responsabilités de l'écrivain qu'il n'est pas.

« 10 millions d'exemplaires » : tel est le chiffre de vente de Mein Kampf et l'argument invoqué par l'éditeur fictif qui, en guise d'épilogue, commande au personnage un  « nouveau récit exhaustif de sa vision du monde » en ajoutant « Notre seule condition : il faut que ce soit la vérité ». Ce même argument vénal et fallacieux, et cette même ambiguïté ont poussé Belfond à sortir comme les autres l'artillerie lourde, et l'auteur à écrire ce roman et à participer à son adaptation, répondant lorsqu'on lui demandait récemment s'il ne se lassait pas de partager depuis quatre ans sa vie avec Hitler : « Oui… mais on est très bien payé. » Ainsi, quand Timur Vermes, journaliste promu auteur à succès, estime n'avoir fait que son travail en publiant son roman opportuniste en des temps où les extrêmes reprennent du poil de la bête et, qui plus est, l'année précédent l'entrée de Mein Kampf dans le domaine public ; j'espère avoir fait un tant soit peu le mien, à mon humble niveau, en vous conseillant, si vous lisez cet ouvrage, de le faire sans l'acheter et à la manière de Mein Kampf : avec du recul, et accompagné ce faisant d'un avertissement que j'ai tenté de rédiger avec cet article. Au moins vous ne pourrez pas dire que vous ne saviez pas.