samedi 21 mars 2015

Le Veilleur du jour, Jacques Abeille

Après Les Jardins statuaires et un détour par Vilnius Poker, nous reprenons notre exploration de du cycle des Contrées de Jacques Abeille avec Le Veilleur du jour qui sort le 26 mars et que j'ai eu le plaisir de découvrir en avant-première. A cette occasion, je tiens à remercier Lucie et Le Tripode - dont j'avais déjà eu l'occasion de vous parler lors de la parution de Glose - pour l'envoi comme pour le magnifique travail d'édition réalisé ici comme ailleurs par la maison.  

Avec Le Veilleur du jour, second tome du cycle, l'auteur nous convie à un nouveau voyage, très différent du premier, non moins étrange mais plus palpitant encore. 

Bienvenue à Terrèbre. A mesure que l'on s'éloigne de l'éternité des Jardins statuaires, l'Empire tout entier semble converger vers sa capitale aux allures médiévales, ville d'exilés, de déracinés hostiles offerts au commerce et à la promiscuité par l'administration, la police et les guildes. « Ce n'est plus un pays, c'est n'importe quoi », convient-on aisément. Et pourtant, mû par on ne sait quels mobiles, un autre voyageur, peut-être, que celui que nous avons pu connaître précédemment, répondant confusément à l'appel de ce foisonnement, a lui aussi quitté l'hospitalière campagne pour rejoindre la cité grouillante. Jardinier ? Alchimiste ? Bûcheron amnésique qui, fort d'un « oubli vigilant », n'a de compte à rendre à personne, celui qui se fera appeler Barthélemy Lécriveur, se voit dès son arrivée en ville contraint de limiter ses repas en attendant de trouver un emploi. Aidé par une servante dont il s'éprend et par un aubergiste une nouvelle fois bienveillant, il abandonne bientôt son projet de partir pour les îles pour devenir le gardien d'un entrepôt vide avec cette question qui déjà le taraude tandis qu'il explore le « labyrinthe désordonné de la ville » : « Mais le cœur, où est-il ? » 


« Il n'y a de droite solitude que vers un appel » : fidèle à son adage, Le Veilleur du jour, au-delà du mystère que recouvre cette fonction, se caractérise par une écriture et une histoire empreintes d'un romantisme fervent, exacerbé, faisant la part belle à l'amour à travers les nombreuses envolées lyriques des amants. Les disputes et les emportements y sont aussi tragiques que sincères, les sentiments et les sensations parfaitement restitués. Le ton enfin, à la fois intime et théâtral, laisse une large place tant à l'introspection qu'à la description imagée, métaphorique, du moindre épanchement. Loin du constat froid, de la description brute, du roman post-moderne, Jacques Abeille fait montre d'une parfaite maîtrise de toute la palette de pensées et d'émotions qui fonde l'unicité de l'âme, de l'existence, de l'expérience humaines. Opérant un véritable travail cathartique où l'intime se veut le contraire de l'obscène, la liberté du vulgaire, il accorde ainsi à la femme aimée un rôle central, initiateur et catalytique, qui déclare à son amant : « Qu'importe qui tu as été, nous avons tout à faire ensemble ».

Alors seulement surgissent et se dressent, inexorables, l'aventure et son appel, celui d'un livre légendaire évoqué par un mystérieux antiquaire, celui du cimetière qu'il faut garder au-delà de l'entrepôt, celui des pierres, encore et toujours. Tandis que les Jardins se présentaient comme un conte philosophique, Le Veilleur du jour plonge davantage ses racines dans la fantasy. A la suite du héros, nous respirons ainsi l'atmosphère colorée des bas-fonds de la ville où toutes sortes de créatures demeurent tapies, comme à l'affût, des insectes géants à l'Ogre en passant par des chanteurs — « cette race de poètes faciles le plus souvent doublés de singes hurleurs » — qui n'ont rien à envier à la description faite par Nicolas Richard et Kid Loco dans Les Soniques, excellent pavé d'une passionnante érudition paru aux éditions Inculte. Et puis demeure aussi, prête à ressurgir, la « nostalgie des statues », celles des jardins que l'on retrouve un instant avant qu'elle ne sombrent à nouveau dans l'oubli, l'oubli de soi et celui des autres qui semble ici propre à la ville, peut-être même à l'ensemble des Contrées.


Débarrassée de sa gangue puis de ses oripeaux, polie par l'incessant travail d'excavation du Veilleur, paraît enfin la pierre sur laquelle, comme dans Les Jardins statuaires, reposent, à la fois exposés et dérobés aux regards, les fondements du monde décrit, et décrié. Ici, à travers la critique de la cité mouvante, dont les maisons toutes de bois, vivants fétus, dessinent la fragile architecture, ce n'est pas seulement la société qui est visée, mais toute la civilisation dont elle n'est que l'ultime et monstrueuse excroissance. Remontant à la source même du pouvoir et à son origine, Jacques Abeille distingue la réalité et le réalisme politique de son origine et de sa légitimité prétendues et prétentieuses. Brièvement mais sûrement, par l'entremise du professeur Evariste Destrefonds, son protagoniste, et du chancelier Frédéric Lonvois, son antagoniste, il expose clairement et précisément les enjeux et affrontements présents et à venir, condamnant sans appel la « perversion » que constitue « la passion du pouvoir », « sorte de besoin tenace et dominateur » qui, à l'aune de l'échelle de valeurs humanistes qui traverse et soutient l'ouvrage, se reconnaît encore parce qu'il « ne connaît des femmes que la prostitution ».

« Il n'y a qu'un monde, mais c'est un labyrinthe » : telle est, si ce n'est la leçon, du moins la clé qui permet de comprendre le parcours proposé par ce Veilleur du jour. Au-delà des intrigues politiques et personnelles, de l'utopie comme théorie politique, du mythe des premiers habitants « devenus captifs d'un empire qu'ils avaient eux-mêmes fondé par mégarde », ce sont mille tableaux plus chatoyants les uns que les autres — la découverte de la ville au petit matin après une nuit d'orgie, l'altercation entre deux vieux barbons au sujet d'une jeune fille, le changement de registre soudain dans le bureau du commissaire — qui s'offrent comme autant de miroirs, d'échos, de boucles au regard. A celui du lecteur évidemment mais également, une fois de plus, à celui de la femme, mesure de tout, auquel rien n'échappe, pas même le travail d'écriture de l'auteur à travers celui du commissaire et de son héros : « Elle découvrit avec stupéfaction que c'était leur propre histoire qui était relatée avec un luxe de détails quasiment maniaque, une emphase irrespirable ».


Pour toutes ces raisons, après avoir découvert il y a quelques années déjà Les Jardins statuaires dans la version luxueuse d'Attila puis illustrée par Schuiten, c'est avec un très grand plaisir que je retrouve aujourd'hui Le Veilleur du jour au Tripode qui, en l'invitant à rejoindre les autres tomes du cycle qu'il prolonge et complète, poursuit le remarquable travail d'édition entreprit en apposant avec cette pierre angulaire sa marque à ce monument littéraire et éditorial. Roman captivant, passionnant et clairvoyant, récit et objet à part entière, il présente à l'égal des précédents et à sa manière un nouvel aspect des Contrées dont nous pouvons désormais mesurer l'étendue grâce à la carte proposée par Pauline Berneron. Plus humain, plus humaniste encore que les Jardins statuaires qu'il surpasse contre toute attente, c'est également un roman charnière du cycle, second et dernier à se situer dans le temps et l'espace avant l'invasion des barbares, comme en témoigne encore l'ultime et avisé conseil du professeur face aux menaces simultanées de révolte, de répression et d'invasion : « Promettez-moi que vous ne participerez à rien, que vous serez patiente ; un temps viendra où l'avenir aura grand besoin de ceux qui, comme vous, auront su ne désespérer de rien ».


Un dernier mot, enfin, concernant la forme, Le Veilleur du jour se présentant au regard des Jardins comme une odyssée en trois parties où le ton et l'atmosphère se modifient progressivement, où la première personne cède devant une troisième, la narration devant le dialogue, tout en laissant une grande place à la description des paysages extérieurs et intérieurs, à l'image et au sentiment, nous permettant de retrouver avec bonheur cette poésie et cette emphase propres au grand style qui caractérise Jacques Abeille. A ce propos, en attendant de voir Les Barbares, tant évoqués dans Les Jardins statuaires et Le Veilleur du Jour, déferler dans le prochain volume du cycle des Contrées, j'ai l'immense plaisir de vous rappeler que le prix Jean Arp de littérature francophone sera remis à Jacques Abeille le 16 avril à Strasbourg. Récompensant « un écrivain de langue française dont le travail est particulièrement remarquable par l’originalité et la qualité de son écriture comme par la force de sa vision, le Prix se fixe pour but de promouvoir la diversité de la création littéraire de langue française, face au rouleau compresseur de la marchandisation du livre et de la mondialisation de l’édition ». 


Pour le reste le mois d'avril sera, comme je vous l'annonçais précédemment, entièrement consacré à la musique. Ce sera l'occasion de poursuivre notre belle série dédiée au Mot et le Reste - introduite avec The LP Collection de Laurent Schlitter et Patrick Claudet, le Prog 100 de Frédéric Delâge et le Rock progressif d'Aymeric Leroy - puisque j'aurai le plaisir de chroniquer le premier tome des Musiques Savantes de Guillaume Kosmicki mais aussi, et encore, de vous présenter la conférence d'Amaury Cornut dédiée à Moondog. Deux sujets riches et passionnants qui inaugureront la nouvelle formule du blog, désormais bimensuel, destinée à vous offrir un contenu toujours plus qualitatif.

Extraits et illustrations © Le Tripode, Jacques Abeille, François Schuiten et Pauline Berneron

mercredi 11 mars 2015

Vilnius Poker, Ričardas Gavelis

Après notre entrée, ici et là, dans le vaste domaine du Mot et le Reste, après un bref séjour dans Les Jardins statuaires du cycle des Contrées que nous retrouverons très prochainement au Tripode, après Enig Marcheur enfin, j'ai le plaisir de vous présenter aujourd'hui le dernier Monsieur Toussaint Louverture. 
Le plaisir et l'effroi, devrais-je dire comme je vous l'annonçais la dernière fois, puisque ce monument inédit en France, sorti il y a cinq jours à peine et pour lequel je tiens à remercier Monsieur Toussaint Louverture qui m'a permis de le découvrir en avant-première, n'est autre que Vilnius Poker, de Ričardas Gavelis.

« Eux » : c'est ainsi que les nomme Vytautas Vargalys. C'est aussi le titre de la très longue partie, la première des quatre, qui constitue près des deux tiers de l'ouvrage. Après neuf ans dans les camps, dès le réveil, quotidiennement, Vytautas se bat et se débat pour distinguer le souvenir de l'illusion. Psychose peut-être, paranoïa sûrement, ses réflexions sur le temps, sur son prétendu travail qui consiste à informatiser une bibliothèque sans ordinateur, sur l'occupation russe de la Lituanie, sur Vilnius, sur les autres et sur Eux, sont entrecoupées de scènes de tortures, de sexe et d'enfance. Autant de souvenirs crus, et que l'on aimerait ne pas croire, qui font irruption dans la narration.
Rapidement, la singularité de son regard l'emporte sur celle de son environnement et nous amène à nous méfier plutôt de lui, de sa violence et de son rapport aux femmes, de la même manière qu'il se méfie d'Eux.

Dans sa quête et sa traque, Vytautas interprète, prend tout au pied de la lettre, les mots, les odeurs, les choses, cherchant à distinguer parmi son entourage les prisonniers des geôliers. Ses idées sont fixes, ses gestes douteux. Il radote, ressasse, se perd à répéter sans cesse la litanie de la Lituanie à travers toute une mythologie dont il fait partie. Il est Vilnius. Ils le sont tous. Tous hantés par un passé détruit, un présent sans racine, un avenir inaccessible. Tous saisis d'une envie de tuer ou de se tuer. Tous bourreaux ou victimes, parfois les deux à la fois. Le pire dans Vilnius, c'est qu'il y a toujours plus fou que soi. Même Lolita,
trop lumineuse pour être vraie, trop belle pour être honnête, à qui il se cramponne lorsqu'il risque de basculer de l'autre côté du miroir ou de la barrière, semble ne pas devoir échapper aux règles qu'il édicte.


Trois cents, cent, soixante, trente pages : les parties diminuent, disparaissent progressivement avec leurs personnages. Bientôt Vytautas s'incline, s'efface, pour laisser la parole aux « marmoires » de Martynas, son collègue bibliothécaire, dont les extraits constituent la seconde partie et qui mène son enquête à la manière de l'inspecteur qui l'interroge. Comme s'il s'agissait pour l'auteur de mettre à jour les faits et de prolonger son roman par un essai. Mais, très vite, Martynas remplace les kanuk'ai et leurs kanuk'és, les Eux haïs de Vytautas par « l'homo lithuanicus » ou « sovieticus » et le « Pouvoir Exécutif des Grabataires ». Il faut croire que Martynas délire, que son hyper-rationalisation n'est qu'un autre symptôme d'un syndrome post-traumatique, qu'aucun des personnages de sa « collection » ne tient debout, pas même Vytautas. 

D'ailleurs, que croire, et qui ? La « fille du pays » ? Accaparée par ses besoins et ses désirs matériels, subvenant à ceux des autres quand elle n'est pas livrée à eux, femme réelle courageuse mais vulnérable ravagée par la folie des hommes, elle demeure, à l'image de la Lituanie, une perpétuelle exilée et une martyre silencieuse. Bien entendu il manquerait encore la version de Lola, mais à quoi bon ? Finalement, à qui laisser la parole, à qui offrir le dénouement, sinon à un « chien philosophe » portant le nom du prince fondateur de la cité ? Moins cynique que canin, seul un chien, peut-être, pouvait encore nous présenter les ressorts de cette pièce qui se joue à guichet fermé, de cette partie qui se déroule à cet instant un peu partout dans le monde, et qui s'intitule Vilnius Poker.

Ici, entre souffrance et mépris, les cinquante nuances de gris de Vilnius ne se dissimulent pas : elles prennent forme dans ce brouillard qui la recouvre, dans la disparition des oiseaux, dans celle des opposants, seul sentier qui peut mener à Eux. Eux, « Ce ne sont pas des hommes. C'est la seule explication possible : ces intrus ne sont pas des hommes. » Ni les bourreaux ni leurs victimes ne sont des hommes. Ce sont les kanuk'ai et leurs kanuk'és, leurs « spirochètes » et leur « patho-logique », ce sont Circé et La Reine des Poussières, la Néris et sa boucle que le récit épouse, le Dragon et le Loup de Fer qui s'affrontent, Ahasvérus, le juif errant, Dieu enfin, que tous évoquent, mais qui ne se manifeste jamais que par son sadisme ou par son absence. Ainsi naît la mythologie de Vilnius construite par Vytautas, contredite comme pour mieux lui donner corps par les témoignages de Martinas, Stéfania ou Gédiminas. 

Une mythologie qui plonge ses racines dans la tradition et l'histoire et qui, se substituant à elles, constitue le seul héritage lituanien face à une réalité qui ne dit pas son nom. Celle de ce passé indépassable. De ces millions d'individus passés des camps allemands aux goulags. Des agents du KGB, du NKVD, des autodafés, de la novlangue et de la double pensée. De la même mine bouffie de tous les tyrans du monde. Celle de la cruauté et la folie des hommes. De la conscience qui suffirait à les sauver. De la peur qui les en empêche. Des remords quand il est trop tard. « Les plus grands pays s'effondrent exactement de cette façon. Personne ne se pose à temps et à voix haute cette question. Que se passe-t-il (…) L'homme est devenu ce qu'il est, car il est capable de s'adapter ; mais c'est aussi cette capacité qui le mènera à sa propre ruine ». Une réalité mise à jour par Arendt au coeur des camps, par Foucault au sein des prisons, mais que ni la raison ni les livres ne semblent devoir arrêter.


C'est pourquoi Vilnius Poker est un livre nécessaire. Parce qu'il concentre et montre à lui seul toutes les tares les plus sombres et les plus familières de l'humanité. Bien entendu, l'on serait tenté de le considérer uniquement comme un grand roman historique. Après tout, la ville n'est-elle pas libérée du rideau de fer ? N'attire-t-elle pas toujours davantage de touristes ? Ne vient-elle pas d'entrer dans la zone euro ? Un festival de jazz n'est-il pas né l'année même où Ričardas Gavelis terminait son roman ? Tout cela n'est-il pas encore une fois le résultat d'un esprit dérangé ? Et quand bien même. Ce serait oublier un peut vite qu'« on peut trouver Vilnius n'importe où. » Aujourd'hui comme hier, le même mal, les mêmes maux, sont à l'oeuvre un peu partout dans le monde, parfois jusque chez soi. Guerres, génocides, meurtres, prostitution, viols, tortures, destructions de toutes sortes que seul distingue le degré de sophistication et de cruauté de ceux qui s'y emploient. Violence coutumière, quotidienne, réelle ou symbolique que Vilnius Poker incarne et dont il fait désormais partie. 

« Je lisais les ouvrages et je voyais la fougue, la fantaisie, la métaphysique disparaître progressivement de la littérature européenne – car un peuple kanuk'é n'exige rien de plus que des descriptions abrutissantes de la vie quotidienne » nous confie Vytautas. Bien entendu, l'humanité a les chefs, les écrivains qu'il mérite. Sauf que personne ne mérite cela. C'est bien pourquoi, lecteur, rien ne te sera ici épargné. Car « réveiller quelqu'un n'est pas un crime, c'est un service qu'on lui rend. » Et cependant que faire de ce service ? Que faire ailleurs et, d'abord, ici ? « La seule chose que l'on puisse encore faire en ce bas monde, c'est écrire », lui répond son père. Que faire, sinon ? A ces questions, Ričardas Gavelis n'entend pas apporter de solutions toutes faites, et laisse le lecteur se défaire du piège qu'il lui a tendu. Ici comme ailleurs, la liberté est quelque chose qui se conquiert, que cela paraisse évident, ou non.   

« Une multitude de livres y font allusion – peut-être de façon un peu trop vague, presque inintelligible, pourtant ces mises en garde discrètes sont indispensables à celui qui commence son initiation. Une foule d’artistes a disparu pour toujours. Quelques-uns, cependant, ont survécu. » Monument post-moderne, Vilnius Poker, inscrit incontestablement Ričardas Gavelis dans la lignée des nombreux auteurs qui l'ont inspiré et qu'il cite comme un rempart contre la barbarie. Dans ce panthéon l'on retrouve Dante, Camus, Joyce, Beckett, Kafka et Orwell. L'on ajoutera Borges, Ginsberg, Huxley et la Boétie. L'on ajoutera aussi qu'il suffit de réfléchir comme Gavelis nous incite à le faire. J'ai d'ailleurs retrouvé, parfois mot pour mot, nombre des considérations qui émaillent mon premier roman.  
 
En enfonçant le couteau dans les stigmates qu'il porte par sa construction imparable et son écriture acérée, par l'attention qu'il requiert, la tension et les questions qu'il génère, Vilnius Poker est un roman entêtant, magistral, dont on ne sort que difficilement, avec une bonne gueule de bois. Pour aller plus loin, pour dépasser peut-être, en plus des auteurs cités ci-dessus, l'on consultera avec profit Le laboratoire des poisons de Vaksberg et, bien évidemment, L'Archipel du goulag de Soljenitsyne. Mais l'on retrouvera aussi des correspondances dans l'innocence et le désarroi d'Enig Marcheur encore (d'ailleurs ici aussi il y a des têtes plantées sur un pieu et elles parlent, aussi), dans l'efficacité et la virtuosité de Glose, dans la réflexion des Jardins statuaires, dans Une saison de coton dont vous pouvez retrouver une magistrale recension sur le site de Lou. Autrement dit partout où l'humanité se retrouve confrontée à elle-même, partout sa déchéance provoque un sursaut.  


Pour toutes ces raisons, pour le merveilleux travail d'édition qu'il effectue depuis des années, pour l'envoi en avant-première des épreuves non corrigées et néanmoins remarquables de ce livre, je tiens à remercier une nouvelle fois Monsieur Toussaint Louverture, un éditeur à qui l'on peut faire confiance les yeux fermés pour nous les ouvrir et nous offrir un peu de beauté grâce à la magnifique couverture réalisée par Zeina Abirached qui a elle aussi connu la guerre et dont je vous invite vivement à découvrir l'oeuvre juste et sincère. Au reste, que faire ? Question difficile avec laquelle chacun se débat à la manière de Vytautas et que j'ai pu évoquer à ma manière au gré d'une actualité délétère ici, ou encore . Cesser de jouer un rôle, refuser d'obéir, prendre du recul, penser, témoigner et transmettre. Ouvrir la voie et la vie à une autre littérature. Lire et écrire pour commencer.

Toutes choses auxquelles je vous invite et auxquelles je retourne moi-même, en attendant de vous retrouver avec la suite tant attendue du cycle des Contrées de Jacques Abeille, intitulé le Veilleur du jour et qui sort le 26 mars au Tripode. Quant à Vilnius Poker,
vous pouvez vous le procurer sur le site de Monsieur Toussaint Louverture ainsi que dans toutes les librairies et, d'ici là, vous faire votre propre idée au gré de ces quelques pages.

© Ričardas Gavelis, Zeina Abirached & Monsieur Toussaint Louverture

dimanche 1 mars 2015

Les Jardins statuaires, Jacques Abeille

A l'approche du printemps, du Salon du livre de Paris et d'une riche actualité littéraire chez deux éditeurs de qualité et de prédilection, nous renouons ce mois-ci, comme je vous l'annonçais dernièrement, avec la littérature pure et dure du Tripode et de Monsieur Toussaint Louverture, avant de retrouver dès le mois d'avril notre belle série consacrée au Mot et le Reste pour une actualité cette fois exclusivement musicale. 

Aussi est-ce avec un très grand plaisir que j'entame aujourd'hui une autre belle séquence, dédiée cette fois au Cycle des Contrées de Jacques Abeille, à l'occasion de la sortie le 26 mars du Veilleur du jour au Tripode, et qui commence, comme il se doit, avec Les Jardins statuaires.

« Je vis de grands champs d'hiver couverts d'oiseaux morts. Leurs ailes raidies traçaient à l'infini d'indéchiffrables sillons. Ce fut la nuit. J'étais entré dans la province des jardins statuaires. » Le ton est donné, poétique, emphatique. Ainsi que le sujet, étrange, dépaysant. Et bientôt la voie à suivre, tracée sans doute, et peut-être fatale. Premier volume du Cycle des Contrées, Les Jardins statuaires nous entraînent à la suite d'un narrateur inconnu à la découverte d'un pays qui l'est tout autant et qui éveille, chez nous comme chez lui, une curiosité et un engouement certains et, très vite, une certaine nostalgie : celle que ne tarde pas à ressentir le voyageur qui pressent, observe, prépare déjà par sa seule présence, les changements à venir. Guidé d'abord, aventureux ensuite, croisant des personnages aussi loquaces qu'énigmatiques, notre voyageur entreprend de consigner par écrit son périple, sans savoir ni comprendre encore ce qui l'anime, analysant les mœurs et lois de cette société à la fois hospitalière et hermétique qui s'ouvre à son contact. 


« Mais peut-être ignorez-vous, Monsieur, que dans notre pays on cultive les statues. » Aussi, vous qui pénétrez en ces lieux, sachez que Les Jardins statuaires c'est d'abord un métier : celui de jardinier, dont la principale fonction consiste à entretenir, à encourager ou à endiguer la croissance de statues de pierre à l'apparence humaine en fonction d'une forme qu'il s'agit de pressentir, voire d'induire. Une activité qui est au cœur de la société, en conditionne tous les aspects, et dont on peut se demander si elle relève de la sagesse ou de la présomption, de la conscience ou de l'ignorance de la condition de chacun de ses membres. « Mais finalement, cela est-il très important de distinguer la responsabilité des hommes ? Après tout, eux aussi sont des produits de la terre ». C'est pourtant ce que va tenter d'élucider le narrateur qui découvre, à mesure qu'il progresse dans sa connaissance de cette culture, dans tous les sens du terme, une civilisation qui impute à l'ignorance de l'étranger la possibilité qu'on puisse juger son fonctionnement contre nature. 

Avec lui, à la lumière des « livres d'ancêtres » et de son propre travail d'écriture, des arcanes et aléas de leur composition, de ses recherches et de ses visites aux domaines, la sérénité, l'unité « marmoréenne » qui s'imposaient jusqu'ici vont progressivement se fissurer pour laisser apparaître au grand jour la beauté et la cruauté, mais également la ruine et l'espérance qui sourdaient silencieusement. Evidemment, « quand on use de la force... il y a toujours des accidents. » Et cependant, malgré l'avertissement de son guide bienveillant, le narrateur va s'obstiner à vouloir percer ces deux mystères qui le fascinent et demeurent tabous au sein des jardins et de la confrérie des jardiniers, quitte à menacer l'ordre établi et toute l'organisation de la société. Celui qui entoure les femmes tout d'abord, et puis celui dont s'entoure ce chef légendaire qui passe pour avoir unis les parias, les barbares, loin au-delà des jardins.  


Lorsque l'on aborde Les Jardins statuaires, d'entrée le charme et l'étrangeté de ces détails, leur description minutieuse, la progression labyrinthique, l'aspect à la fois fantastique et poétique du récit, nous rappellent les nouvelles de Borges. Et ce, parce que nous sommes également placés, comme le genre le requiert, devant un univers existant, accompli. A cette différence près, qu'au lieu de se réduire, cet univers se laisse découvrir, au gré non seulement d'un roman mais de tout un cycle, c'est-à-dire par blocs plutôt que par bribes, offrant au lecteur l'assurance de pouvoir tôt ou tard percer les mystères évoqués. Cette forme permet à Jacques Abeille de développer une vaste réflexion qui s'articule autour de deux axes essentiels - l'écriture et l'éducation - au travers desquels transparaissent, par une habile mise en abyme, à la fois son travail de composition et ses centres d'intérêt. De cette approche romanesque, philosophique et poétique, naît en retour une poïétique dont le principal levier réside dans l'opposition entre d'une part la croissance, la création littéraire et l'amour, et d'autre part la conservation, le devoir et la vie en société. 

Ainsi, c'est en confrontant l'innocence des premiers âges de la vie, d'un « monde clos et pétri de beauté » aux nombreuses questions de société que la réalité ne manque pas de poser, en l'exposant donc aux germes mêmes de sa destitution, que l'auteur constitue son utopie pétrie d'humanisme, de culture antique et d'ethnologie. Du rite d'initiation à la mort en passant par le mariage et la prostitution, rien n'échappe, ni au narrateur, ni au créateur de ce monde qui continue de s'interroger sur une humanité belle et aveugle à la fois. Pour autant, l'on ne trouvera aucune trace dans Les Jardins statuaires de la vanité d'un roman à thèse, où l'intrigue comme la langue ne seraient que prétexte à des poncifs, calques et autres placages. Non, Jacques Abeille est fait d'un autre bois, et son œuvre de pierre. Sur cette pierre, celle d'un langage soutenu et poétique et cependant — et pour cela — stimulant et jamais ennuyeux, l'auteur érige une construction exigeante, intelligente et claire, à la fois minérale et végétale, savante et lumineuse, qui s'élève et s'impose à la manière d'un phare. 


Roman d'initiation, roman d'aventures qui flirte avec la fantasy, roman classique dont la beauté et la pureté tiennent tout à la fois de l'épure et de l'architecture, Les Jardins sont le résultat d'un impressionnant travail de pensée, de recherche et d'écriture, la rencontre d'un style et d'une approche singuliers et sincères, tragiques et véritables de la vie, le tout marqué par un ton où se mêlent avec excès, jusque dans les dialogues, une pudeur et une emphase sur lesquelles le narrateur s'interroge et conclut : « sans doute est-ce un sentiment d'indignité plutôt que la vanité qui parfois me fait ardemment, désespérément, désirer de hausser ma prose jusqu'à une manière de poésie. » Un travail des sensations aussi, où le contact de la pierre, de la terre, de la végétation, du sable ou de la peau sont réels et palpables. Et si, après avoir sagement suivi notre voyageur devenu guide, l'on accélère à son exemple le pas et la lecture à l'appel de l'aventure comme dans un paysage véritable, ce n'est pas par manque d'attention mais parce que les jardins sont devenus, pour nous comme pour lui, un lieu à part entière que l'on peut explorer à loisir, un univers persistant que l'on ne quitte que pour y revenir.

Le cycle des contrées ©Le Tripode, Abeille, et Schuiten pour le dessin
 
Ainsi Les Jardins statuaires fondent-ils une mythologie qui inaugure une série, celle du Cycle des contrées, à laquelle la géographie donne une consistance, une existence concrète, prégnante, persistante et saisissable que les prochains tomes ne manqueront pas d'étendre, de Terrèbre aux confins barbares. De la « légende noire » qui entoure son édition, de la cohérence et de l'exigence du travail poursuivi autour de celle-ci par le Tripode, évoqué à la publication de Glose, des magnifiques dessins de Schuiten dont je vous ai offert, je l'espère, un bref mais juste aperçu, jusqu'à la participation Dominique Bordes, alias Monsieur Toussaint Louverture, je vous parlerai bientôt. En attendant, je vous propose très à propos de retrouver dès notre prochain rendez-vous cet autre fantastique éditeur, abordé avec cet autre incontournable Enig Marcheur (dans lequel il est, entre nous soit dit, aussi question de statues), à l'occasion de sa dernière parution : Vilnius Poker. Un monument inédit, halluciné et terrassant, que j'ai eu tout à la fois le plaisir et l'effroi de découvrir en avant-première.