vendredi 25 janvier 2013

La Révolution des casseroles, Jérôme Skalski

Après Un Fil Rouge de Sara Rosenberg, et comme annoncé précédemment, j’ai le plaisir de vous présenter La Révolution des casseroles de Jérôme Skalski, le second ouvrage que m’a aimablement adressé La Contre Allée, extrait de sa seconde collection nommée Un Singulier Pluriel, à laquelle appartenaient déjà Cosa Nostra et LeRetour du Prince

L’auteur, journaliste et reporter, nous y explique comment, et par là même pourquoi, le pays est passé « du statut de « laboratoire » du néo-libéralisme à celui de symbole de la « déroute » du système financier international » en retraçant l’historique de la crise, de la révolution, puis de la constitution qui en résultent.  


L’Islande, « terre de glace », doit en effet moins son nom à son climat qu’à ses vastes étendues désertiques et stérile qui limitent ses ressources à la géothermie et à la pêche et la rendent dépendante de son commerce extérieur. Or l’arrivée au pouvoir des « Néo-Viking », tenant d’un capitalisme financier néo-libéral incarné par le Parti de l’Indépendance, l’entraîne dès les années 90 dans un processus de privatisation, de défiscalisation, de déréglementation qui crée et accroît de façon exponentielle la dette du pays envers la Banque Centrale de l’Union Européenne, rejointe peu de temps auparavant, et la conduit dès 2006 à une crise qu’elle ne surmonte qu’en apparence. En moins de deux ans, faillites, licenciements, chômage et perte du pouvoir d’achat se succèdent et se multiplient, transformant alors le modèle islandais en symbole de la crise.

Commence alors la « Révolution des casseroles », mouvement populaire qui dénonce à grand bruit la corruption puis la trahison des élites politiques et industrielles acquises à la cause des banquiers, provoquant une mobilisation et une répression sans précédent depuis 1949, date de l’adhésion de l’Islande à l’Otan. La tension monte progressivement au fil des coupes dans le budget de la santé, des arrestations, des interventions télévisées, des lacrymos et des braseros, conduisant à des élections anticipées, à la démission du ministre du commerce et du premier ministre ainsi qu’à la victoire de la mouvance Gauche-Vert qui avait rejoint le mouvement, et à la formation d’un gouvernement provisoire en vue d’une révision de la constitution de 1944 héritée de celle octroyée par le roi de Danemark un siècle auparavant.

Au terme d’un processus nouveau, de l’élection d’une assemblée constituante à la consultation des citoyens via les réseaux sociaux, le texte définitif de la « Proposition pour une nouvelle constitution pour la République d’Islande » est élaboré et approuvée par le Conseil Constitutionnel. Une constitution qui institue une démocratie parlementaire avec un président aux fonctions retreintes et une assemblée aux pouvoirs élargis, qui peut le destituer et être dissoute par lui. «  Une constitution d’un genre inédit » qui entérine les acquis de la Révolution et repose sur les valeurs de la société islandaises, définies pour l’occasion au cours de nombreux  débats : l’accès à la justice, à l’éducation, aux ressources naturelles, à la paix. Une constitution où seul le peuple demeure indissoluble, avec en sus un procureur spécial ainsi qu’une commission d’investigation chargés d’enquêter sur la corruption et la responsabilité des élites dans la crise.

Une constitution qui, somme toute, va à l’encontre de la tendance constatée aujourd’hui dans les autres pays, en mettant un frein à l'exploitation et à la spéculation jusqu’alors soutenues comme ailleurs par les manipulations des médias en réaffirmant les droits fondamentaux de la personne humaine. Une expérience islandaise - que la presse étrangère n’a, pour l’essentiel, guère relayée jusqu’ici que comme l’exception d’un village de pêcheur isolé confirmant la règle libérale d’un monde globalisé et qui avec le temps - et désormais grâce à Jérôme Skalski et aux éditions La Contre Allée que je tiens à nouveau à remercier - nous apparaît davantage comme un modèle viable et applicable de développement à travers ce petit ouvrage intéressant, clair, factuel et instructif, ancré dans le réel et tourné vers l’avenir.  

 Rencontre avec Jérôme Skalski à la librairie L’Harmattan de Lille le 17 octobre dernier 
dans le cadre de l’opération La voie des Indés organisée par Libfly. 


Crédit photo et vidéo © Jérôme Skalski -  la Contre Allée -  Libfly

jeudi 17 janvier 2013

Un fil rouge, Sara Rosenberg


Après Cosa Nostra et Le Retour du Prince, nous retrouvons les éditions La Contre Allée avec deux nouveautés intitulées respectivement Un fil rouge et La Révolution des Casseroles, parues il y a quelques mois à présent dans chacune de leurs deux collections.
Un fil rouge, est le premier des quatre romans de Sara Rosenberg. Publié 1998 en Espagne, inédit en France, traduit par Belinda Corbacho, il est sorti le 4 octobre dernier dans La Sentinelle, collection qui entend porter « une attention particulière aux histoires et parcours singuliers de gens, lieux, mouvements sociaux et culturels » au sein de la Contre-Allée. 

L’auteur, « militante politique durant les années 70 », forte de son expérience, nous plonge dans ce passé sur la piste de son héroïne, Julia Bereinstein, au cœur de cette Argentine où elle a elle-même combattu et fut emprisonnée pendant plusieurs années.                 

« Puzzle narratif et labyrinthique », le récit se déroule progressivement, à la manière d’une bobine de film, au gré des témoignages. Celui de José qui évoque le travail et les groupes d’entraide et avoue combien il est difficile de « nager entre deux eaux » : celle des amis du syndicat et celle de l’argent fourni par « la pince », ce système de renseignement généralisé auquel nul n’échappe. Celui de Marcos, dit le familier, qui évoque les affaires prospères du père de Julia et les lubies de celle-ci. Celui de Trinidad qui présente le point de vue des femmes, leurs sentiments et sensations, celui des hommes et leur sens du devoir. Ou encore celui de Natalia devant la Commission des Droits de l’Homme.     

Ce procédé de la biographie orale nous laisse ainsi découvrir les différentes facettes d’un personnage, esquissant par là même le portrait complexe d’une héroïne absente, sorte de puzzle auquel la démarche du narrateur redonne corps. Entre les interstices de ces « enregistrements », émerge en effet progressivement, avant de s’imposer tout à fait, la parole, plus poétique, moins politique, plus imagée, de Miguel. Ami d’enfance de Julia, il se remémore les moments privilégiés de leur relation pour mieux commémorer le combat de celle-ci et de ses camarades au travers d’un film rassemblant les éléments recueillis.  

A travers la vie de Julia, c’est évidemment l’histoire de tout un pays, de toute une époque, dans ses contrastes et ses contradictions, qui se dessine. Julia qui, telle Antigone, mue dans une folle, mais consciente résolution, incarne un amour et une liberté dont l’absence se fait cruellement sentir. Julia dont l’existence n’est plus attestée que par ses quelques écrits - des notes laissées en marge de quelques livres aux lettres qu’elle échange avec son ami - ainsi que par ceux qui conservent son souvenir, rappelant l’importance de la mémoire, à l’instar d’Isaias, le grand-père : « Nous oublions notre histoire. Ici tout le monde croit que les choses sont ainsi par la volonté de Dieu, des rois ou de je ne sais trop qui. Si les gens sortent dans la rue et risquent leur vie, ce n’est pas pour le plaisir, c’est parce qu’ils n’en peuvent plus. Voilà ce qui est en train de se passer ».

Ainsi, parce qu’elle apparaît dans toute son humanité, Julia, plus qu’un symbole désincarné, permet d’interroger la place de l’individu dans l’histoire, dans la résistance à l’oppression, valable en tout temps et en tous lieux. Une question qui passe par l’analyse des causes, parmi lesquelles l’accaparement qui pousse à l’endettement puis au vol, encouragés par l’exemple de la publicité et de la corruption que dénonçait il y a déjà cinq cents ans le juriste et humaniste Thomas More dans son Utopie : « Que faites-vous donc ? Des voleurs, pour avoir le plaisir de les pendre. » Une question qui passe aussi par l’analyse des conséquences de l’engagement, de la fin et des moyens, ainsi formulée par l’un des membres du Weather Underground : « jusqu’où sommes-nous prêts à aller ? ». Un fil rouge qu’il s’agit en somme non de fuir comme un animal pris au piège, mais de suivre et de voir venir afin de ne pas se laisser encercler.

Je tiens une nouvelle fois à remercier La Contre Allée, et tout particulièrement Benoit, pour cette découverte, et vous donne rendez-vous très prochainement avec La Révolution des Casseroles de Jérôme Skalski, qui aborde la question de la mise en œuvre de la nouvelle constitution islandaise.

D'ici là vous pouvez retrouver Sara Rosenberg accompagnée de Belinda Corbacho le vendredi 18 janvier à 19 h dans le cadre d’une rencontre à la librairie Palimpseste (Paris 5e) ainsi que le samedi 19 janvier à 10 h 45 à l'Institut d'études ibériques et latino-américaines pour participer à la Journée "Gradiva"sur le thème les paradigmes masculin/féminin sont-ils encore utiles ? (Tout le Programme ici.)

mercredi 9 janvier 2013

Les Aveugles, Sylvie Frétet, Raoul Sinier



Les Aveugles est un roman graphique scénarisé par l’auteur Sylvie Frétet et illustré par Raoul Sinier, peintre, compositeur, musicien, chanteur et vidéaste que j’avais eu le plaisir de vous présenter à l'occasion de la sortie de ses albums Guilty Cloaks et Covers, ou encore du concert organisé par Nolife en mars dernier. 

Suite à nos échanges, Raoul m’a aimablement proposé de m’envoyer le dit roman que j’envisageais de chroniquer depuis longtemps. Qu’ils soient infiniment remerciés pour ce geste, leur sympathie, et leur talent. 


Publié il y a tout juste deux ans par les Éditions Fées, l’objet d’abord, un peu collector, avec sa couverture souple qui lui donne un côté fanzine, son papier épais et son impression couleur de grande qualité, a fait l’objet d’une réalisation réellement très soignée. Quant à la mise en page, originale et variée, elle fait alterner bulles classiques et dialogues successifs à l’intérieur d’une même bulle - un peu à la manière d’une pièce ou d’une chatroom - que prolongent des encarts ou cartouches commentant ces mêmes dialogues en aparté. L’on s’habitue progressivement à cette logique, et cette adaptation fait de la lecture des aveugles une expérience similaire à celle que vont vivre les personnages découvrant l’univers du jeu. 

Après un court et mystérieux prologue, le récit s’étend en effet sur trois parties : la présentation du jeu, son déroulement, puis un épilogue. 


En trame de fond l’histoire de Blaise, dit Blaze, le héros, et de son ami Jérôme, dit Hiero, deux férus de jeux vidéos à qui l’on propose de tester la version thérapeutique d’un jeu destiné à aider « des personnes souffrant de névroses plus ou moins graves ». Très vite, malgré les propos rassurants du psy - pas d’analyse, de psychanalyse, pas de fous dangereux - ces aspects vont prendre le dessus sur nos héros au fil des rencontres avec des personnages toujours plus improbables, au point qu’il sera difficile de distinguer qui sont les fous et, finalement, qui sont les aveugles : de Hiéro, dont la cécité est compensée par des lunettes perfectionnées ; de Blaise persuadé de connaître la vérité sur leur passé ; voire de nous-mêmes ?

Bienvenue dans un monde mutant, où corps et technologies sont liés, un monde peut-être familier par son étrangeté aux adeptes des vidéos de Raoul Sinier qui croiront y reconnaître de-ci, de-là, quelques créatures et peut-être même leur créateur aux détours d’une architecture froide, gothique, et sombre. 

Un monde réservé à quelques un comme dirait Nietzsche, cité au gré des références philosophiques, alchimiques, et symboliques qui ponctuent des dialogues et images crus d’où émergent de réelles interrogations comprenant plusieurs niveaux de lecture sur la conscience et le libre arbitre, la liberté et la culpabilité, le rapport aux parents, au biologique, à l’inconscient et à l’Oedipe, aux traumatismes. Un monde persistant où la violence et les fantasmes sont partout présents : dans les rues, les jeux, les esprits qui les fomentent et les expérimentent. Où l’obscurité, le masque, le vêtement, le non-dit, exacerbent encore ce qu’ils prétendent dissimuler : la vérité nue de corps vivants, affamés, carnassiers, prêts à jeter leur dévolu sur le premier venu, « charpente en os, tendons, matières nerveuses et grasses, des litres et des litres de liquide visqueux ».


Ainsi, parce que rien n’est évident à première vue, ce n’est pas pour mais malgré le sexe et la violence qu’il faut entrer dans cet univers et se laisser guider, à l’instar des personnages, avec méfiance, mais curiosité, sans savoir ce qui peut nous tomber à tout moment sur le coin du nez. 


Quand Dante, prévenant les lecteurs de sa Divine Comédie, déclarait au seuil de son Enfer « Vous qui entrez ici abandonnez tout espoir », c'est au coeur de leur cosmogonie contemporaine que Sylvie Frétet et Raoul Sinier vous révèlent sans ambages au sujet de leur création «  Vous ne pouvez pas rentrer dans ce monde-là avec votre morale à la con […] Parce qu’il y a des mondes où il faut déposer les armes avant d’entrer. C’est tout. »

Vous pouvez vous procurer Les Aveugles sur le site des Editions Fées.
Retrouvez également les autres travaux de Raoul Sinier sur raoulsinier.com



Crédit photo et vidéo © Sylvie Frétet, Raoul Sinier, et les Éditions Fées.

mardi 1 janvier 2013

L’homme simplifié, Jean-Michel Besnier



L’homme simplifié est un essai de Jean-Michel Besnier, sorti le 10 octobre chez Fayard, en même temps que la version poche de son précédent, Demain les Post-humains

L’auteur, professeur de philosophie à la Sorbonne, spécialiste des nouvelles technologies, membre du conseil scientifique de la Cité des sciences et du Cnrs, tente de démontrer combien l’obéissance quotidienne à un système binaire conduit inéluctablement à l’avènement d’une dystopie post-humaine d’où naîtrait une « singularité », un monstre hybride entre l’homme et la machine prôné par les tenants du transhumanisme.


Une démarche qui, loin de tout alarmisme, se veut lucide et réaliste et part d’un postulat simple : chaque fois que nous croyons appuyer sur cette touche étoile, nous sommes en vérité « actionné » par elle comme des rats de laboratoire, toute technologie reposant sur la shématisation et l’imitation du comportement humain provoquant en retour la simplification de celui-ci. Une simplification sans fin marquée par  la perception du monde au travers d’écrans, accentuée par le renforcement du comportement engendré par la collecte d’informations, prolongé par des expériences de toutes sortes, du professeur Warwick et de son Cyborg Project à une nouvelle génération de robots enseignants conçus initialement pour des autistes.  

Si tout cela semble appartenir à la science fiction, les changements sont néanmoins d’ores et déjà visibles dans le comportement des « digital native » chez qui l’on constate une plus grande faculté d’adaptation mais également une perte d’empathie, et de « l’imagination narrative ». encouragés par un contexte où règne l’absence de morale, le refus de choisir et l’indifférence, toutes caractéristiques d’une société du devenir, sans responsabilités ni sentiments, sans engagement ni compassion. Ainsi devenons-nous de simples exécutant, remplaçables, exécutables, dès lors que nous acceptons de nous laisser définir par des machines qui le sont, saturent notre environnement et formatent nos actions. 

Ainsi, de notre aptitude à « dire et à déchiffrer le monde ainsi qu’à l’adapter à nos besoins et désirs » qui fondent notre civilisation et notre culture, l’homme «  co-produit du langage et de la technique », semble avoir choisi la seconde au détriment du premier, les « arts manuels » au détriment des « arts libéraux », la science au détriment de la conscience, comme  pour mieux faire taire la culpabilité, l’angoisse et la honte de soi qui, avec l’échec de l’humanisme et la victoire du nihilisme, peuvent découler de l’intériorité et de l’introspection. Une évolution qui rappelle les excès des expériences totalitaires nés du taylorisme et nous amène à réaliser combien la simplification à l’extrême née du conditionnement comme de la déstructuration, ouvrent la voie à la résignation.

Si cette attitude semble nouvelle elle provient donc et néanmoins d’un processus de longue date consacré par l’avènement du behaviorisme dont le déterminisme enjoint, à l’instar du rasoir d’Ockam, à « ne pas multiplier les hypothèses », tranchant du même coup dans le vif ce qui la contredit, à commencer par la conscience refusée à l’humains comme elle le fut à l’animal.. Il en va ainsi des prétentions utilitaires de « l’ingénierie comportementale » de Skinner et des  utopies en générales qui semblent toujours tendre vers la dystopie par une simplification à l’extrême du rapport à la matière et à un vivant domestiqué, sujets sur lesquels j’avais eu l’occasion de travailler pour mon essai intitulé L’Antidoxe ainsi que dans un mémoire laissé pour l’heure en suspens mais et sur lesquels je reviendrai certainement.        

Au moment où Jean-Louis Servan-Schreiber, patron de presse et journaliste, fait paraître Aimer le XXIe quand même dans lequel il poursuit sa charge contre la civilisation du « Trop Vite » tout en plagiant wikipedia, Jean-Michel Besnier dresse un historique sans prétention et expose clairement comment, sous le couvert de gestes simples et la promesse d’un « homme augmenté », l’on simplifie l’être humain pour l’adapter à la technique et le livrer à l’arbitraire et au totalitarisme. Une synthèse qui s’appuie sur des ouvrages et des auteurs de référence - d’Étienne de La Boetie à Bruno Latour, en passant par Vladimir Illitch et Gunter Anders – et qui, sans prétendre connaître les réponses, a du moins le mérite de poser les bonnes questions sur un sujet en constante évolution, regrettant la propension à vouloir s’adapter aux machines ou à rivaliser avec elles quand il devait se consacrer aux qualités humaines censées le définir et que l'auteur appelle de ses voeux.


Des vœux auxquels je me joins à l’occasion de cette nouvelle année que je vous souhaite, à tous et à toutes, bonne et heureuse, riche en livres, en musique, en arts de toutes sortes, ainsi qu’en pensées, prises de conscience, réflexions et créations.  

Meilleurs vœux et bonne année à tous !