vendredi 29 juin 2018

Vingt minutes de silence, Hélène Bessette

Laisser venir à soi/voir le titre. Grandir, se rapprocher. Assouvir sa curiosité, son désir de. Découvrir l'œuvre à travers. L'Atmosphère et les Poèmesdes données, questions, solutions – comme autant de chants qui se répondent, couvrent bien plus de champs, angles – psycho-politiques et sociaux – morts d'une enquête littéraire. Tirés à part/bout portant sur le fil/la corde, d'un fait divers. A force d'hypothèses, de reconstitutions/mises en scène/projections. Poussées juste assez pour, suivies dans leurs retranchements jusqu'à ces. Vingt minutes de silence, sorti dans la collection Othello le 19 mai 2017, plus de soixante ans après sa première édition en 1955 chez Gallimard, inaugurant l'édition des œuvres complètes d'Hélène Bessette par Le Nouvel Attila.


« Je suis dans les autres. »

T-/D-rame in-/an-térieur/e. D'un souvenir d'enfance ou d'une présence. Aux choses, au temps, aux gens. Injonction ou dialogue. Réminiscence ou prescience. Mouvement, courant de pensée qui. Appel(le) à (se) taire, à étouffer les larmes. Les questions, les réponses, qui. Jamais ne vont de soi/pair. Faire (=)(se )tenir comme il faut/ne faut pas (« Tu es dans les autres »). En prévision du pire, de la tragédie. Prologue qui (en son temps, fera écho au c(h)oeur). Annonce, énumère les personnages, les éléments du décor in-/ex-térieurs (Projections, transpositions peut-être) aux actions passées/à venir. L'effet plutôt que les faits (à bien y réfléchir), c'est à dire : l'Atmosphère.

« C'est un roman qui se lit et qui s'écrit
à la bougie.
C'est pourquoi personne n'y comprend rien. »

Une villa cossue, lieu du crime par excellence. Ici tout conspire et rien n'intrigue, autant dire : on ment comme on respire. Avec/Sans distinction, reprendre tout à zéro. Interroger les faits (divers) et gestes des un(e)s et de l'autre. De la bonne bonne Rose Trémière/bonne mère qui a attendu vingt minutes pour avertir la mort du père-milliardaire. Du mauvais fils – parricide, le sale mot est lancé – mort (pour elle/la société) qui a tué le père (d'après elle(s)). L'affaire révélée par un journaliste ((em)pressé), la faute avouée à un commissaire (extorqueur) garant de l'autorité (conf-inée/-érée), le doute est toute(s)fois permis, qui (di)vise.

« Nous l'enfermons puisqu'il est prisonnier.
l'ennemi est enfin prisonnier.
Celui qui a eu l'audace, le courage 
de lever un bras...
... un bras armé 
armé d'un revolver  
contre l'ignoble société. »

L'autrice en premier chef, qui (re)met en cause l'identité et les mobiles de chaque personnage, se confond avec eux, (se) débat. Touche à la légitimité de la société bourgeoise comme de celui qui a tué (La victime est vivante/le coupable. Le coupable est mort/la victime). Les renvoient >- de chaque côté de la balance, de la barrière, dos à dos -< dans un duel inégal (–> pour qui ? <–) sans pitié ni merci. Où chaque mise en mot est une mise à mort, à nu, de toutes et tous. Où chacun, chacune, va et vient et dit, mais disant fait mentir les syllogismes – pas si logiques, évidemment – de la mécanique judiciaire et punitive.

Bien sûr, il y a des précédents. Raison de plus pour faire jurisprudence, rendre justice davantage que les armes. Ironique, caustique, sarcastique, aux antipodes d'un certain angélisme, Hélène Bessette frappe par la violence, la rapidité, le caractère. Définitif de ses mots, puissant de sa harangue, automatique et explosif de la charge qu'elle mène tambour battant. Contre l'aspect lisse tout relatif des circonstances, de l'évidence, de l'opinion (« c'est connu » — it is known) qui régissent la meute des braves gens, la réalité et sa copie – conforme, mais factice – qui dissimule le réel, égare le lecteur — comme cette mer « consolatrice et rédemptrice » qui emprunte aux attributs de la génitrice pour mieux s'y/la confondre.

« C'est une histoire qui avance de silence en silence. »

Il était plusieurs fois et toutes sont à recommencer. Les apparences (font/faux-) semblant(s) souvent (toujours) trompeuses, tout est clivé, b(i)aisé (d'avance) dans cette affaire, et le fait même d'en faire toute une affaire — première instance (judiciaire), premier lieu (du crime) et temps (Vingt minutes de silence, au sein du crime et du livre). En vérité, c'est dans le blanc des lignes qu'il faut lire, des yeux qu'il faut voir. De l'enfant qui systématiquement subit la double et triple peine. Qui, mal né, aurait tué faute d'avoir été défendu en amont par ses parents ou par la société qui le condamnent en aval. A la mort, quelle qu'elle soit. Aux regrets éternels. A la criminalité qui enferme celui qui serait tenté de se libérer par elle.

« et toute sa vie il restera
celui qui a tué son père.
Parce qu'il n'était pas aimé. »

Pour le délivrer, Hélène Bessette va plus loin que la plaidoirie et venge par un procès à huis clos/charge contre la famille/société tout entière. Dénonce, accuse. La mère\le commissaire qui veut faire porter la culpabilité/le revolver|lechapeau\la cagoule à l'enfant. Le sommeil du possédant qui entretient sa femme\qui entretient des amants/, pas si tranquille que ça, pas si pé-père, avec son auto, ses polars, ses affaires et son revolver par-dessus le marché (noir, le marché). Avec cette question, toujours en arrière-fond, qui clôt le poème des données et introduit celui des questions : QUI EST LE CRIMINEL ?

« – C'est un peu fort hurle le magistrat de la magistrature, 
C'est trop fort ;
C'est moi qui suis interrogé. 
On interroge les magistrats maintenant. »

Agat(h)a c(h)ri(s)tique, Bessette passe en revue tous les personnages et angles d'approches, pierres d'achoppement qui attirent/affutent/aiguise l'attention du lecteur, de la lectrice, qu'elle hisse. A la hauteur du livre, du crime et du procès, encourage. A quitter ces zones de confort et d'ombres entretenues par les marronniers. A renoncer aux évidences des rumeurs alimentées par une presse bourgeoise dont les accidents, toujours domestiques, ne dérogent à la morale et à la règle que pour les (r)établir. Effraient et ne défraient la chronique juste ce qu'il faut pour s'enrichir. S'enquérir de plus de sécurité, se confor-m/t-er.

Tandis que les enquêteurs, la foule, les journaux, ont les yeux rivés sur la preuve accablant prétendument le fils, Hélène Bessette s'at-tache/-taque au mobile avec une connaissance plus que certaine de la condition humaine : celles d'un(e) ETRANGER(E) aux autres – à ce père, au crime qu'il a commis et à la société qui le condamne – et à (elle/)lui-même. Comme Camus, elle décrit à la perfection cette apparente indifférence – qui est davantage une différence – à la mort et à la parentelle censées unir la société sur la base de l'interdit et de la promiscuité : cet « amour de père si débile, si falot, si timide », ce « tout petit amour » de la mère auxquels se substituent si souvent et si facilement l'argent et, avec lui, le spécialiste — l'éducateur, le médecin, le flic, le psy, l'asile.

« Et maintenant murmure l'enfant, 
laissez-moi, je suis fatigué, 
très fatigué. 
Ils vont me faire mourir avant mon heure. 
Non, je n'ai pas mal à la tête, fatigué seulement (…) 
C'est pourquoi je parais si indifférent. Par excès de fatigue. »

Alors – seulement – (re-/sur-)vient la PEUR, L'ANGOISSE. Qui dépasse le sens commun à force d'être répétée. Ne perd rien en intensité. Ni avec l'expérience. Ni avec les années (« Peut-être avais-je trois ans […] cinq ans […] six ans […] sept ans […] quinze ans »). Que rien n'efface et qui ne se compare à rien. Toujours présente, traumatisante, qui se répète, épuisante, hante et entérine le mal. Qui imprégnait l'ATMOSPHERE. Que cette femme/enfant tentait de circoncire, de faire taire – peut-être parce qu'elle ne la connaît que trop, craint d'y faire face de nouveau – et d'endiguer le mal avant qu'il ne survienne par des mesures prophylactiques. Le conjurer en n'y pensant pas — Ne pas penser à mal/l'angoisse : c'est tout un.

Pour saisir L'ANGOISSE, il faut comprendre – ici et maintenant – ce qu'est – en substance et conscience, existence et attribut – l'INNOCENCE de l'enfance. Le commissaire-adjoint y parvient en épilogue, qui s'en souvient, se range par là même du côté du criminel, ramènerait presque à la r-/m-aison son supérieur et l'enfant. Si ce dernier ne décidait. De reprendre son geste, sa vie, son destin, sa mort en main par un récit en forme de manifeste, dernière inca-rn-/-nt-ation, synthétique et dialectique, révoltée. S'il n'était suivi, récupéré. Par la mère à la faveur de la nuit, des circonstances et du silence, porteuse-pleureuse de la tragédie annoncée contre laquelle nul ne peut RIEN. Et d'une fin. Parmi les plus belles, les plus fortes, de la littérature.


« C'est une histoire de bougies.
L'héroïne est tout simplement une bougie. »

Sous couverture (frise chronologique, organ(-)igramme), col Claudine/Colette, veste rayée, mèche folle – non pas la mère non pas le fils, mais les deux à la fois – il y a Hélène Bessette (LNB7). Qui s'écrit dans l'ombre, brûle et éclaire en même temps qu'elle se consume. Manifeste, décrypte et politise le corps social. Prend fait et cause et corps et âme – un corps et une âme qui sont ceux de la littérature, ainsi que ses armes, avec l'importance que l'on sait, devine à la lire, qu'elle y attache. A l'image de ces Vingt minutes de silence, l'œuvre d'Hélène Bessette, en tant que femme et écrivaine (si tant est que l'on puisse/veuille distinguer les deux) est (et demeure) aussi puissante que subversive.

A l'avant-garde, en éclaireuse – en va-et-vient constant plutôt qu'à contre-courant – de son époque. Avec ses mœurs et sa culture (« Et la pile Wonder ne remplacera jamais le soleil absent de ces vingt minutes de nuit. »). Ses écrivain·e·s, et les rapports qu'ils entretiennent. A la langue, aux(x) silence(s), à l'attention portée. Aux codes, à l'écriture, au cinéma, à la guerre, au quotidien, à l'autre, à la misère. A Duras (Hiroshima mon amour, 1959), à Debord (La société du spectacle, 1969), à Perec (ici la description d'une coupe de cheveux, là celle du pantalon de velours ; Les Choses, 1965, Un homme qui dort, 1967), à Leiris qui l'a découverte, à Queneau qui l'a publiée.

« – Un drôle de biseness, dit le gosse
et
je me demande qui a inventé les cagoules. »

Dix ans seulement après la Seconde Guerre Mondiale, entre Oulipo et Nouvelle Vague, le récit se fait/veut procès, (re)mise en scène/œuvre/cause du pro-cessus/cédé. A grands coups de capitales, répétitions, ellipse(s), oral (« asssasssin.sss », « l'aaenngéoidezesseeu. », « a aine jé oi deuzaisse eu. »), Hélène Bessette libère la langue, se place en retrait, plante le décor et le lecteur avec. Une syntaxe, une disposition toute d'esprit qui s'inscrit dans la typo-/topo-/graphie. Abat ses cartes, révèle les ficelles du métier, laisse apparaître le script (« Pour en revenir aux pages précédentes », « à la page 20 »), les acteurs (« Les figurants par derrière ») et leurs silhouettes (« les personnages de cette histoire ne sont pas solides, ils s'effondrent. »). En résumé : toute la machinerie qui rend le meurtre effectif. Fait de cette scène du crime reconstituée un théâtre des opérations.

Pour saisir et mettre à jour le véritable enjeu du crime et de sa nature. Du parricide et de l'adultère comme dérèglements. Du meurtre comme tabou/interdit social touche, plus que l'universel, l'historique fondement de la société patriarcale. D'où ce sentiment équivoque, vis-à-vis. De l'existence, selon qu'elle est vécue (perçues) mesquinement (bourgeoisement) ou misérablement (« comme l'on juge les gens d'après soi ») ou plus rarement (sinon jamais) dans toutes ses possibilités. De la condition de la femme (« L'oreille extra-lucide des femmes dans les nuits mortes, lourdes de tout ce que nous n'avons pas eu, de tout ce que nous voudrions, de tout ce que nous n'aurons jamais. ») et de l'enfant (« Et c'est si facile de faire payer un enfant […] Et l'enfance est une situation inférieure […] Nous sommes les enfants qui rendons les coups. »). Autant de faits et causes qui rejoignent, par leur caractère magique & opératoire (« Dans leur esprit neuf, les mots ont encore une valeur intrinsèque. Tout leur sens. ») la nature même de la littérature.
 

« Le Nouvel Attila va publier dans son label Othello l’œuvre intégrale d’Hélène Bessette, qui donne à voir un monde intime, personnel et puissant, à l’image des hommes et des femmes qui y vivent. »

Il faudrait lire (tout) Bessette, découvrir. Sa vie (davantage que ne l'indique l'organigramme de couverture — « OBSCUREMENT à Levallois ») en parcourant la biographie réalisée par Julien Doussinault. Sa pratique de l'écrit exposée dans Le Résumé. Ses mémoires dans On ne vit que deux fois, inédit à paraître chez Le Nouvel Attila. Ses prises de position et engagements contre la peine – « Le châtiment n'a jamais effrayé les criminels », – de mort réelle et symbolique administrée par l'institution – vingt ans avant L'Instinct de mort de Mesrine et Surveiller et punir de Foucault, deux ans avant les Réflexions contre la peine capitale de Camus et Koestler à une époque où la guillotine continue de tuer légalement en France. Comprendre son rapport. A la presse, à l'injustice(-) manifeste, qui la poussent à rédiger ces Vingt minutes à partir d'un fait divers réel. 

A ce titre, Vingt minutes de silence est un livre à la fois facile d'accès et exigeant. Un métapoème presque calligramme. Un récit en spirale. Un jeu de « Qui a tué ? », qui croit en l'efficience du roman poétique, de la littérature (« C'est très dangereux de s'endormir en lisant des romans policiers. »). Pointe ironiquement la lecture comme – en d'autres temps le théâtre, le jeu de rôle – corruptrice des jeunes âmes. Incarne physiquement, comme personne, un sentiment, une situation (« C'est-le-père-qui-n'a-qu'un-dos. Et vous savez très bien que les bras ne fonctionnent pas dans ce sens-là. »). Toutes choses qui amènent aujourd'hui encore à réfléchir sur ce qu'est/peut/pourrait être le roman contemporain en soi et au regard de la société dans lequel il évolue.

Lancée à l'aube du centenaire de la naissance d'Hélène Bessette, cette ambitieuse édition de l'œuvre intégrale rend justice à un corpus et à une autrice hors du commun dont le talent n'a d'égal que le dénuement, le labeur, l'anonymat, la défection de ses pairs, subis et vécus malgré treize romans parus chez Gallimard. Une redécouverte qui, au regard de la solitude de l'autrice et de son importance, de l'engouement critique qu'elle suscite et de ses perspectives (de la réédition de six opus par Laure Limongi [collection Laureli, Léo Scheer 2007-2011] et de l'essai biographique de Julien Doussinault à la reformation du GRP [Gang du Roman Poétique] en passant par L'attentat poétique [Cerisy, colloque du 20 au 27 août 2018] ne pouvait, sous l'égide des éditions Le Nouvel Attila, se poursuivre que sous la forme d'une odyssée passionnante et collective.

Déjà parus chez Le Nouvel Attila :
1-Vingt minutes de silence (19 mai 2017)
2-Garance Rose (19 septembre 2017)
3-
On ne vit que deux fois (9 mars 2018)
4-Ida (8 juin 2018)

vendredi 15 juin 2018

Nota Bene : Brûlées, Ariadna Castellarnau

Faim, Jaune, Le Surveillant, Sibérie, Tout brûle, La Tigresse, Youkali, Grand feu : avec ses huit variations sur le thème de la fin qui constituent une suite en forme de commencement, Brûlées, premier roman d'Ariadna Castellarnau, traduit de l'espagnol par Guillaume Contré et sorti chez Les éditions de l'Ogre le 18 avril 2018, surprend, derrière ses retranchements, par l'aplomb de son univers et de sa structure.


« J'appris beaucoup de choses que j'oubliai ensuite. Même si au fond il reste toujours quelque chose. Une mince structure de connaissances qui nous soulèvent quelques centimètres au-dessus de la barbarie, qui nous protègent, qui nous cloîtrent à une courte distance de l’horreur. »

Bûchers des vanités, autodafés, immolations, dénutrition. L'humanité, gagnée par un mal inconnu propagé par la terre même, n'a pas attendu pour décider de la fin de sa civilisation et de l'extinction de son espèce. La faim, l'attente, le pillage, la violence, la peur, le froid, l'oubli, l'indifférence, la survie, la résilience ou la résignation régissent désormais toutes les relations. Les possessions ne possèdent plus leurs possesseurs, sinon d'une tout autre façon. Les choses, consumées pour la plupart, et avec elles les souvenirs qui leur étaient liés, ont retrouvé leur valeur d'usage. La nourriture vaut tout l'or du monde, qui n'a plus cours. Restent, à la discrétion de chacun, quelques équipements, vêtements, livres.

L'humanité n'est pas libérée pour autant, bien au contraire, et se laisse (aller à) tuer par le feu, mourir de faim, réduire à ses besoins naturels et, parfois, chercher un peu de chaleur humaine — comme pour se prouver qu'elle existe encore. Comme souvent dans les livres, les personnages qui prennent la parole ici sont des privilégiés, attachés et attachants malgré les/au regard des maux et dangers auxquels ils sont confrontés — « survivants » qui ont su s'adapter (« Rita a appris à se nourrir de la faim. ») à ce pays perdu. Où l'errance ou l'attachement aux lieux (no way), aux liens (amicaux, familiaux, notamment mère-fille), au temps (entre passé et présent, no future), ne sont jamais anodins.

« Et à chaque occasion, ils avaient rempli de cartons, car ils n'osaient jamais rien jeter. Celle qui avait vécu loin se rendait compte que, pendant toutes ces années, ils n'avaient pas vécu ; ils n'avaient fait qu'accumuler les souvenirs. »

Au fil des chapitres, Ariadna Castellarnau opère un long, mais sûr glissement de la nouvelle (l'arrivée dans un monde préexistant avec ses règles établies qui nous échappent) au roman (tracé d'une mythologie, d'une généalogie, des actions et personnages) en passant par le conte (Perrault et Grimm) et le fantastique pour élaborer un livre dur et beau, monolithique. Un roman à la langue mûre, aux images et sensations maîtrisées, aux effets de/à la structure plus virtuose/s et complexe/s qu'il n'y paraît, qui entraîne, étonne, surprend par ses points de jonction pour mieux s'acheminer vers la geste, la quête, l'épopée. Nous atteint par son rythme a(u)to(m)nal quand on croît qu'il se laisse lire.

Un roman contagieux, qui sillonne un micro-univers de crise climatique et migratoire qui s'étend et se reproduit, monde persistant dont les frontières se mêlent ostensiblement à celles des univers de Quentin Leclerc (Saccage et La ville fond, L'Ogre 2016, 2017), et d'Antoine Volodine (qu'ils ont en commun). Côtoient le réalisme magique et anthropologique des Machines à désir infernales du docteur Hoffman d'Angela Carter (L'Ogre, 2016) avec qui l'autrice partage et ce rapport ambigu au féminisme (entre empowerment et rapport enfantin à la figure de l'homme). Se rapproche de l'univers fictionnel des fables sociales et écologiques de Night Shyamalan (Le Village, Phénomènes).

« Ne pas arrêter de naître, jour après jour, tandis que devant mes yeux se dessinaient lentement les contours du pays que j'habitais. » 

Sorti sous le titre original Quema chez Gog y Magog en 2015, Brûlées a reçu en 2016 le prix Las Américas de narrativas latinoamericanas. Il bénéficie de l'excellente traduction française de Guillaume Contrée qui a déjà œuvré à La Trilogie Sebastián Dun de Ricardo Colautti (L'Ogre, 18 mai 2017) et aux incontournables Merci (Vies Parallèles, 24 août 2015) et Quoi faire (Le Grand Os) de Pablo Katchadjian. Avec lui, Ariadna Castellarnau vient s'ajouter aux quelques, trop rares encore, autrices et primoromancières que l'on espère voir proliférer au sein du catalogue de la maison. Et inaugure la nouvelle et belle mouture des ouvrages de L'Ogre qui passent à une fabrication plus soignée encore — papier créa, façonnage cousu et impressions Pantone®. 

Pour aller plus loin : Les excellents articles d'Hugues Robert pour la librairie Charybde et de Lucien Raphmaj.

Crédit texte et photo : (CC) Eric Darsan
Extraits et couverture, Brûlées (CC) Ariadna Castellarnau, L'Ogre