vendredi 29 janvier 2016

Infini, Gabriel Josipovici

Sous-titré l'histoire d'un moment, Infini est un excellent roman de Gabriel Josipovici dédié au son et aux bien entendants, mais pas seulement, traduit de l'anglais avec brio par Bernard Hoepffner et sorti chez Quidam le 7 janvier. Un récit à plusieurs voix au sein duquel le malentendu est fréquent et fait partie d'un jeu virtuose au rythme mesuré mais sûr, entraînant et réjouissant, érudit et intelligent. Une œuvre spirituelle et musicale qui frotte, qui pince, qui souffle et qui tape sur la corde sensible sans jamais rompre le fil d'un récit qui s'enroule et se déroule comme un clavier, ou une partition.

G. Crumb, Makrokosmos I, the Magic Circle of Infinity
G. Crumb, Makrokosmos I, the Magic Circle of Infinity

« Je lui demandais d'abord comment il en était venu à travailler pour Mr Pavone.
— J'ai entendu dire qu'il cherchait quelqu'un, dit-il.
— Comment en avez-vous entendu parler ?
— On entend. »


Histoire sans prologue ni épilogue, début ni fin, Infini est d'abord un dialogue, rapporté par le narrateur, avec Massimo, le majordome du compositeur Tancredo Pavone, au sujet de ce dernier. Tour à tour sur le ton de l'interview et le mode de l'interrogatoire (et vice et versa), le premier cherche à apprendre tout ce qu'il peut découvrir en théorie et en pratique de cet exubérant mais mystérieux artiste en dépit des précautions toutes rhétoriques de l'obséquieux second de celui-ci.

« — Continuez.
— Comment voulez-vous que je continue. »


Réglé comme du papier à musique, sonné, sommé de s'expliquer, le majordome prétend (feint peut-être, pour commencer) ne pas comprendre les questions les plus élémentaires, qu'il interroge sans point (de non-retour) et à toute fin (de non-recevoir). Tant et si bien que le doute instillé et le suspens distillé par ses dénégations nous amènent à nous demander si c'est par fidélité ou culpabilité que le confident de Pavone se montre à la fois si conciliant et si fuyant. Comme s'il s'agissait de gagner du temps, à la manière d'un Bartleby, d'un Roger Verbal Kint, ou d'un Liev que l'on aurait levé et qui tenterait de se tirer de ce mauvais Pas.


« La leçon fondamentale de l'histoire, Massimo, a-t-il dit, est que personne n'apprend jamais les leçons de l'histoire. Mais comme personne n'apprend jamais les leçons de l'histoire, ils n'apprennent pas non plus cette leçon-là. »

En attendant de faire (ou non) toute la lumière sur cette affaire, tous les chemins mènent à Pavone. Aristocrate sicilien installé au nord du forum romain, « ligne de démarcation » entre un Orient lointain et cet Occident qui le désole, qu'il dénonce et décrit de toute éternité comme propre sur lui mais sale de l'intérieur, bourgeois et plébéien, vénal et grégaire, jouisseur et inconstant, l'artiste, par la bouche de son serviteur, se distingue à la fois par son atemporalité et son désintéressement, par un regard lucide et grave, aigu sans être obtus, détaché mais conscient, sur son temps.

« Si vous ne connaissez pas la différence entre un métier et une vocation, a-t-il dit, vous ne savez pas ce que signifie être un artiste. Très peu d'artistes savent ce que signifie être un artiste. Ils veulent qu'on les prenne en photo afin d'exhiber leur nez. Mais nous avons tous un nez, a-t-il dit, et peu de gens sont des artistes. De véritables artistes. » 

De fait, si l'indépendance intellectuelle, professionnelle et financière de ce maître si spécial — qui l'emploie mais refuse d'être appelé maestro et rejette les courtisans et journalistes — se traduit d'abord paradoxalement par son attachement à la question du port, de l'allure, du vêtement, des chaussures, ce n'est pas en vertu de l'opinion — publique ou privée — d'autrui mais de l'influence particulière de la tenue, de l'hygiène et du climat sur le tempérament et donc sur ce que l'on crée. Toutes considérations inactuelles derrières lesquelles, l'on retrouve le romantisme de Kleist mais aussi, comme sous le sabot d'un cheval, l'ombre de Nietzsche, son lyrisme, le refus du nihilisme et de « l'esprit du ressentiment ».

« Ordre et travail. Voilà les clés. Bien entendu, a-t-il dit, sans une réorientation radicale du moi telle que je l'ai expérimentée au Népal, ni ordre ni travail assidu ne porteront leurs fruits. Ce serait une parodie, une insulte. Mais, étant donné une telle réorientation, seuls l'ordre et le travail porteront leurs fruits. »

Par-delà bien et mal mais contre l'antiquité, la Renaissance et tout « impératif culturel », l'on découvre comment Pavone entrevoit l'univers du son, du piano et de la composition. Au bout de quelques pages seulement et en moins de mots qu'il ne faut pour le dire habituellement, l'exigeant et virulent soliste taille un costume sur mesure à tous les compositeurs des temps révolus — de Wagner à Strauss, en passant par Mahler, Schumann, Wolf, Brahms, Nono, Berio, Britten, Bussoti – présents et à venir. (Artistes et notions que l'on a pu rencontrer et que l'on retrouvera avec plaisir dans le tome I, dans le tome II, et bientôt dans le tome III des passionnantes, érudites mais abordables Musiques savantes de Guillaume Kosmicki qui font également une large place à la composition.)

« Cage m'a dit : C'est une pièce que j'aurais aimé avoir écrite si seulement j'y avais pensé. »
Tancredo Pavone's Six Sixty-Six from "Infinity The Story of a Moment"

« Un compositeur ne peut pas être angoissé, Massimo, a-t-il dit. Etre angoissé veut dire vivre dans le temps, a-t-il dit, et le compositeur ne vit pas dans le temps, il vit dans l'éternité. Quand le compositeur comprend que l'éternité et le moment ne sont qu'une seule et même chose, il n'est pas loin de devenir un vrai compositeur. »

Sage et érudit, péremptoire et emporté, Tancredo Pavone s'illustre dans les propos souvent outranciers qui lui sont attribués par une justesse et une démesure qui contrastent avec l'ignorance (réelle ou prétendue) et les approximations de son confident. Ses réparties, souvent drôles et toujours bien senties, qui rappellent celles d'un Artaud ou d'un Dali, ne manquent ni de piques ni de piquant, ainsi lorsqu'il mesure le talent à l'aune de l'initiale et des proportions auriculaires. A la fois timbré et plein de hauteur, habité en somme, parfois à son corps défendant, par tout ce qu'il a entendu et laissé entendre, Pavone se distingue par l'intensité, c'est-à-dire par la force, de ses fulgurances mais aussi par la portée de celles-ci qui, sans jamais craindre la contradiction, s'inscrivent dans la durée.

« — Mais il a continué à composer au piano ?
— Au piano ?
— Oui.
— Je ne comprends pas la question ».


Pas à pas, entre destinée et synchronicité, au gré d'aller et venues dans le temps et dans l'espace, avec pour métronome la présence d'esprit du narrateur et la mémoire ou l'imagination du majordome, l'on progresse ainsi avec pudeur et retenue à la découverte de l'univers de l'extravagant Pavone. La figure de celui-ci, solitaire par choix autant que par nécessité, se révèle indissociable de la vaste galerie de ses contemporains, personnages plus truculents les uns que les autres qu'il a fréquenté et qui ont réellement existé : « Le grand bouddhologiste Tucci », « Mme Pierre Jean Jouve » mais aussi et surtout la figure de Michaux, belle et juste. Et d'autres qui apparaissent en filigrane à l'esprit du lecteur, comme celle de Glenn Gould, évidemment.

Glenn Gould, J.S.Bach's Partita #2 (Extrait du documentaire "The art of Piano")

« Seul un gorille a la force d'attaquer un piano comme il devrait être attaqué, a-t-il dit, seul un gorille possède une énergie suffisamment sans inhibitions pour défier le piano comme il devrait être défié. C’est quand j’ai réalisé cela, a-t-il dit, que j’ai pris soin d’aller étudier le gorille en Afrique »

De Rome où Pavone s'est retiré aux routes de Campanie sur lesquels il aime à penser et à converser, de Vienne où il dit avoir fui Scheler, au Népal où il aurait trouvé sa voie, un sens à sa vie et à sa musique, en passant par Monte-Carlo et l'insaisissable cour de St James et le territoire des Ifés qui le fascine, nous suivons avec le majordome le parcours du compositeur. Un voyage musical qui systématiquement, se transforme en un périple surréaliste et ethnographique – c'est tout un, à la fois tout loin et tout proche, l'on songe à Breton, à Artaud, à Michaux évidemment – en un combat épique contre les « sons de salon » pour une musique à la fois savante et dansante, sacrée et profane.

Gardien de porte, Ifé VIIème siècle (National Museum de Lagos).

« L'oreille intérieure, Massimo, voilà ce qu'il faut cultiver, l'oreille intérieure et la vision intérieure. »

Et cependant, parce qu'il est question d'espace et de geste, de synesthésie et de cénesthésie, de la vue et de l'ouïe, de l'évocation et de la sensation, de passerelles entre les arts, ici tout est question d'intérieur. « De paix intérieure et de temps intérieur ». De propreté intérieure. D'oreille intérieure. D'espace intérieur, enfin. C'est seulement ainsi, nous enseigne Tancredo Pavone, par l'entremise de son suivant, que l'on peut devenir un homme ou une femme du monde, cesser de tourner en rond, et être partout à sa place au cœur du grand tout. Entre l'ordre et le chaos, le dépouillement et l'ornement, apparaissent dans toute leur vérité, leur beauté, leur mystère et leur authenticité, l'importance de l'inconscience, du souffle et de l'inspiration, des femmes, du son et, plus que de la transcendance, celle de la transformation.

Giacinto Scelsi: Quattro Pezzi per Orchestra (1959)

« Il m'a dit : Massimo, le plus important dans la vie est de savoir ce que l'on veut faire puis de le faire. »

Bientôt les éléments biographiques se mettent en branle, se rassemblent sous l'impulsion du narrateur, éveillant et satisfaisant successivement la curiosité du lecteur qui tente de les assembler, de les démêler pour pouvoir vainement dessiner des contours rassurants. Ceux d'une vie qui s'affirme linéaire au travers des grandes étapes que sont le séjour à Vienne, au Népal et au Nigéria mais dont la relation, répétée, cyclique, qui progresse par spirales et paliers. Comme s'il fallait jouer toutes les notes de la gamme avant de pouvoir rejouer une seule d'entre elle ainsi que dans la musique sérielle. La relation d'une vie qui passerait presque pour de la retape si, performance d'acteur, mensonge, fascination ou méthode Coué, le majordome ne paraissait si convaincu par sa véracité et si nous n'étions si happés par la vérité qui s'en extrait.

 Giacinto Scelsi : Suite N° 8 "Bot-Ba" (1952), per pianoforte.
An evocation of Tibet with its Monasteries on the high mountains

« La plupart de ceux que l'on voit autour de soi tous les jours, Massimo, a-t-il dit, ont été ainsi annihilés. Ils ont été lobotomisés. Ils ont été châtrés. Par leurs parents. Par leur éducation. Par leur épouse. Par leurs amis. Par leurs employeurs. Tel est le monde dans lequel nous vivons, Massimo, a-t-il dit. Il nous faut le reconnaître pour ensuite nous élever au-dessus de lui. »

Peu à peu d'ailleurs les digues du majordome lâchent, cèdent, et sa parole se déverse, se déploie, prend son envol et s'impose, dispose, d'elle-même — dans un élan qui s'affranchit du narrateur, du lecteur même, auditeurs attentifs — les éléments du récit, de tête et à capela, progresse en continu, digresse au besoin, mais ne s'arrête plus, jamais. Comme pour retenir le souvenir, et avec lui le lecteur qui continue de le suivre malgré ce changement de rythme qui l'entraîne dans un récit de forme plus classique dont on ignore étrangement la destination. La santé de Pavone s'altère, au contraire de sa musique, tandis que les contretemps et contrepoints qui ont marqué sa vie et reviennent sans cesse, comme une mélodie, se teintent d'une patine de mélancolie et de sagesse.

 Jonathan Harvey, Body Mandala (2006)

« Le protagoniste de ce roman est fondé librement sur le compositeur italien Giacinto Scelsi (1905-1988). L'auteur aimerait remercier la fondazione Isabella Scelsi, Rome, de l'avoir autorisé à incorporer des fragments de Scelsi dans ses écrits ».

Cet éclairage, en conclusion du récit, ne saurait évidemment suffire à résumer le tour de force, de main et de passe-passe de Josipovici qui pour son « Goldberg : Variations » (Quidam, 2014) s'était calé sur l'œuvre de Bach pour asseoir son récit, procédant ainsi à une habile mise en abyme qui interrogeait déjà les thèmes les plus divers à travers celui de la création. Ici c'est à la citation (A la citation de citation de citation, « Michaux a-t-il dit […] m'a dit un jour : Tous les artistes sont des cannibales, et plus l'artiste est grand, plus grand est le cannibale ».) procédé amplement utilisé en musique — par et surtout de Bach plus que par Scelsi — à laquelle recourt Josipovici. Ce qui ferait presque oublier la dédicace et l'avis, en quatrième de couverture, de Jonathan Harvey, si elles n'ouvraient et refermaient discrètement le livre sur la vie de cet autre compositeur dont les confluences — le bouddhisme, l'interprétation du Quatuor Arditti — viennent, comme en résonance avec celle de Giacinto Scelsi, compléter l'existence réellement rêvée ou rêveusement réelle du Tancredo Pavone composé par Gabriel Josipovici.

« un son rond qui vient voir, flotte, puis disparaît » (Quidam)

« Tous ceux qui interprètent mon œuvre, Massimo, doivent être pareils à une extension de moi-même. »

Sous ses dehors lisses, Infini, l'histoire d'un moment, est un monument à l'architecture riche et complexe, à l'image du symbole mathématique qui lui donne son nom, , cercle vrillé, « huit couché sur le côté », octave étendue à l'instar de la tessiture de Josipovici qui prend corps et cordes à son arc vocal dans ce récit à deux mains, vingt doigts et quatre voix, rejoints par une infinité d'autres. Un roman qui nous invite, plus qu'à partager la vie et la vision d'un artiste — « singulier » certes, « mais pas inhabituel » dans la mesure où il tend à et vers l'universel — à pénétrer in vivo les arcanes d'un archétype (Pavone signifie "paon", tandis que Tancrède se compose étymologiquement aux notions de "pensée" et de "conseil").

« Quand nous mourons, Massimo, a-t-il dit, il suffit de dire que nous avons été nous-mêmes et personne d'autre. Si on est vraiment soi-même, a-t-il dit, on parle pour tout le monde. »

Hymne à la joie, à l'amour et à l'harmonie, à la liberté d'expression et de création, à l'impulsion et à l'émerveillement, Infini se dresse comme un fluide et joyeux rempart contre les méfaits de l'éducation, de l'autorité, de l'illusion, de l'ignorance et de la peur auxquels Pavone et sa suite adressent de jolis pieds de nez. Un parfait et complet recueil d'aphorismes antiques, bouddhiques, tantriques et chamaniques, dont on serait tenté de tout recopier, tel quel, intégralement, de ne rien toucher, de ne rien relier, mais de tout relire, même pas pour s'en imprégner, juste pur faire écho à ce que nous ressentons, pensons et pressentons, tant cela nous parle, tant cela est évident, tant tout est là, ici et maintenant, qui s'offre à la contemplation, à la méditation, à la lecture et à l'écoute dans un éternel présent contenu tout entier dans l'histoire d'un moment.

lundi 18 janvier 2016

Comment rester immobile quand on est en feu, Claro

D'une rentrée l'autre, le blog reprend ses quartiers après une stase de deux mois essentiellement consacrés à une présentation livre par livre du cycle de Jacques Abeille, « une exploration du Monde des Contrées, en guise d'introduction, ornementée des 20 sérigraphies du projet des 400 coups inspirées des Jardins statuaires » qui sortira en mars au Tripode, assorti notamment d'une exposition au Point Ephémère à Paris en mai 2016. 


Ex-stase donc - et cependant reconnexion avec soi-même, avec la langue qui nous mène et nous malmène - à l'occasion de cette lecture de Comment rester immobile quand on est en feu de Claro qui nous réunit aujourd'hui. Un opus magnum et dei d'une centaine de pages sorti le 7 janvier aux merveilleuses Editions de L'Ogre que nous avions eu l'occasion d'évoquer - d'invoquer même - Lou et moi, lors de notre Dialogue impromptu autour de Cordelia la guerre de Marie Cosnay et puis lors de mon Dernier inventaire avant liquidation. Dialogue ici encore, entre l'auteur et sa langue, et son livre, et son lecteur. Entre « deux aspirations en apparence contraire ».

intercède
                     ô langue
appétit-néant
fais de moi              l'instant d'après
le caméléon blanc que j'écrase

                                               du pied

Imprécations, déclamation, déclinaison. En perdre son latin. Ou non : déclamatio et disputatio. Lettres. Ou ne pas l'être. Nous voilà d'ores et déjà entrés dans l'if du sujet. Horatio sans Hamlet, Mercutio sans Capulet, le poète semble résolu à en découdre pour de bon avec la question sans à tous coups vouloir la résoudre pour autant (qu'est-ce qu'on s'en fout au bout d'un moment) peut-être parce qu'elle n'est pas là dans le fond de la forme (nous y reviendrons) mais (comme la vérité) ailleurs (évidemment). Champ libre donc. A la menace poétique que l'auteur évoquait encore il y a quelques mois. A la pensée, à la vision, aux allitérations, allégories, analogies, hanaps et Paraclets. Chercher (au pif) une structure connue, une langue approchée (c'est-à-dire approchante, s'entend), quelque chose de déjà vu (senti) et ne rien trouver (à vue de nez). Comme l'on se condamne à ainsi procéder. Par paresse, maladresse, ignorance, convention, c'est tout comme. Comme si les mots et les choses se valaient. Lassitude, désespérance du sens. Et la tentation de brandir le fruit du Malus sieversii à la manière d'un crâne en s'écriant : Pomme ! Tant tout est dans tout et tout est tout comme, et caetera. Jeter la première. Et soudain, et déjà, l'ellipse, lapidaire, frappe là.

L'oubli
l'oubli a vocation d'ellipse

D'ellipse donc – le mot est lancé une nouvelle fois - advienne et comprenne que et qui pourra (qu'est-ce qu'on et caetera au bout d'un moment et tout ça). En attendant, se souvenir de ce que l'on tient là. Méduse filant sous les doigts, figée sous le regard, fusant sous couverture : hydroméduse, pyroméduse, disparaissant sitôt la brûlure infligée à sa proie. Pas d'inquiétude néanmoins, d'emportement, d'empêtrement. Par étape cependant, sans amers ni amarres, larguer les larmes et la pitié. Laisser le choix des armes, l'induire nécessairement, métaphores effilées et mots acérés adressés à l'attention du -néant. Personne pour réclamer le corps. John doe, just do. Et puis soudain le fond se dérobe lorsque l'on croit l'avoir touché, le goudron disparaît et la forme nous dérobe, nous enrobe, nous englobe, nous cajole pour mieux nous étouffer, pour mieux nous échapper. Déterrée, excavée, secouée des cendres qui la recouvraient pour respirer le grand air, violemment terre à terre, brusquement terrassière, assez lestée, l'est toute entière la langue atterrée. Quoi faire alors. Quoi faire encore. 

L'astuce serait de feindre
feindre de feindre de feindre 

Ivresse des profondeurs. Apnée. Nous reviendrons meilleurs, never morts et born again. Bornés, mornés, ornés, homonymies, analogies et sel et sang. Flux et reflux. Echos. Abscons raisonnements aux résonances absurdes. Véhicules, petits et grands. Ici des endroits où, des gens à qui, l'on se rend. Exigences et revendications. Condition de la reddition : -néant. Le temps, parfois, aussi s'y met (entre parenthèses) et l'air, souvent, de rien, reviennent les analogies. L'on suit, l'on devance, l'on retient enfin - intercède ô langue - sur le seuil à nouveau et dans la queue le venin. Lire entre les livres, entre les lignes, intertextualité sans complaisance. In cauda venenum. L'on se doute bien que tout cela risque de finir très mal (l'ourobouros et le pal). Ne pas voir venir. Ne pas voir plus loin que. Se faire les dents, pour l'heur. A corps, encore. A cœur, toujours. On ne sait, jamais. Et la musique, pendant. Et la douleur, souvent. Et la douceur, après. L'amour, c'était donc ça. Insoutenable légèreté des lettres prises sur le faît.

tu le sais la patience est un toit
aux tuiles vivantes
aux volets de panique
que l'orage invente dès qu'il faut jouir
-debout 

Et soudain garde à vous, gare à toi. Voilà que ça tue et que ça tutoie. Intendance, deuxième voix. Convaincre. Insister. Vouloir. Faire savoir. Evidence et faire-valoir. Argent – comptoirréalité. Rendre des comptes, enfin. Il fallait bien que cela arrive, se rendre. Aux Lois. A la et au Physique. Et que ça cause, sans conséquence, sans arrêt, sans ponctuation. Que ça cause pointu, obtus, obus. Contre le mur, tout contre. Oubli léthal. Et l'histoire qui remet ça avec führers et dialectique. Gagner la guerre. La perdre. L'histoire en majuscule, en majesté, lésée tout de même, lésée, c'est tout comme. Ecrire en pays dominé. Par l'histoire et le roman. Par l'économique et le financier. Par le politique et le guerrier. Faire feu de tout bois mais en coupe réglée.

Entrechats. Interlude. Répit. Panse et repense cet atlas hercule bossu en troisième roue du carrosse, haussant les épaules et laissant tomber sa charge. Abandonne le monde conçu comme tel, le monde conçu comme télévision, le monde comme volonté et comme représentation, le monde connu, conquis, cocu, le monde mondialisé qui s'est fait un enfant dans le dos. A la place : l'eau. Indice de pénétration : au-dessus du niveau de l'amer. De nouveau : le flot. Orgie de mots où gît le cerveau, où luit la raison. A qui, donner. A tout, prendre. Les cavernes et les ruines. De quel côté la désespérance ? Suivre le cours du, la possibilité du, nihil en optimiste. Choisir son camp. A quoi bon le mépris, à quoi bon le dédain, à quoi bon simplement. Aqua. Le flow en mode battle et slam de fond, toucher encore, saisir toujours, la pensée comme un bathyscaphe et l'eau dans les écoutilles. A t'écouter, ça titille le tympan. T'occupe. Tais-toi. Dans le monde du silence, personne ne t'entendra créer. 

Hela. Tout doux. Alléger l'allégorie. Lever le pied. Retomber sur. Moins lourd le pas. Moins dur la botte. Plus souple la pensée, le verbe. Si possible la guerre, c'est okay (toqué). Et surtout la loi, La Loi, La LOI ou La loi (ce que la chanson ne dit pas, celle qui te sert de béquille de pute – je pèse mes mots) et ce que tu serais en droit de bel et bien lui dire (et bien qu'elle bien que veuve possède le secret des couilles souveraines, à ce que tu crois du moins et tout ça). Mais au lieu de cela toi (c'est à dire moi c'est-à-dire l'autre alias le faire-valoir aka celui qui ne veut plus rien dire du tout autrement dit nous) tu te le tiens pour dit et te tient droit devient qui te tient à l'œil et au doigt (le majeur, ou le bras tout entier selon la saison).

Dois-je m'obsoléter par-devant par-derrière ?
[...]
je te je vous le
demande : tout ça pour quoi : 

S'entendre dire sans tendres pensées. Avouer aux gémonies les espoirs des faits. Exprimer du remords. Déplorer. Déflorer les tables rasées de près par Ockham le rouge et le fond du Panthéon pour, une bonne fois pour toutes, En découdre...mais comment, comment se poser la question du combat avec l'imposture, voilà qui demande de nous une énergie astronomique. Et cependant telle est la question qui émerge finalement. La vraie. Non celle de la forme ou du fond sinon celle des eux évidemment. Et ce malgré et grâce à « l'exsurgence d'une forme nouvelle de littérature à laquelle, il me semble et je l'espère, nous assistons […] Une forme qui interroge le fond, marquée par l'ellipse et l'inachevé, ouvrant au devenir une infinité de combinaisons » comme je le déclarais dans mon dernier article. Non l'éternelle querelle des anciens et des modernes donc, qui se valent tous autant qu'ils sont – pré, post et néo, conservateurs et consorts. Mais chercher à en découdre. Vraiment. Systématiquement. Authentiquement. Avec soi, avec l'autre, avec l'autre en soi et soi en l'autre. Avec les ficelles du métier, avec celles qui lient l'être et l'identité, avec l'un-posture et la multiplicité. 


Voilà ce qu'à mon tour j'ai ici tenté de faire et de démêler, à tort ou à raison, comme toujours humblement mais sûrement, sans jamais être certain cependant d'être parvenu à transmettre autre chose qu'une expérience, c'est à dire un résidu, de lecture parmi d'autres d'un autre livre pas comme les autres. De dialoguer avec le texte donc. Tant l'on ne peut à mon sens (pas commun, je le sais bien, et pourtant plus que d'autres, pour ce que ça vaut et au bout d'un moment, etc.) parler des livres de L'Ogre, de Marie Cosnay ou de Claro sans, d'une façon ou d'une autre, « endosser la langue plutôt que l'expliquer » pour reprendre le beau mot de Benoît Laureau que je tiens une nouvelle fois à remercier ainsi qu'Aurélien Blanchard, les deux facettes de cet Ogre bicéphale et bifrons, divinité bien ancrée dans le présent mais dont les visages regardent, comme il se doit de front, et le passé et l'avenir. L'Ogre, enfin, avec lequel je suis enchanté de commencer l'année et d'entamer cette rentrée un peu particulière avec cet ouvrage singulier, premier volume d'un « véritable triptyque autour de la domination, du féminisme et de la langue » qui se poursuivra tout prochainement partout et notamment ici avec Les Machines à désir infernales du Docteur Hoffman d'Angela Carter et Safe de Lucie Taïeb.

N'oublie pas que je nais chaque matin dans un cube
et que les arêtes de ce cube
peuvent rouler


Avatar tutélaire, monstre mythologique, cannibale à l'image de son Clavier, Claro qui suit L'Ogre depuis ses tout débuts et grâce à qui j'ai notamment découvert ce dernier (merci pour ça aussi), est le dévoreur insatiable de tout ce qui passe à sa portée, le traducteur prolifique de plus d'une soixantaine d'ouvrages et l'auteur mirifique de plus d'une vingtaine d'autres. Hannibal recourant à tous les éléments - le feu, le fer mais aussi l'eau pour faire osciller la langue - il s'empare ici et saisit à point, littéralement, la langue prise sur le vif et sur le gril. Jouissif et réjouissant, incantatoire, up-percutant, le style claque comme un fouet, et la typographie se gave, comme elle le fit il y a peu pour le bien nommé Mille milliards de milieux (que vous pouvez retrouver du côté de chez Lou) à grands coups de boutoir, de retraits et d'italiques, d'alignements 

à gauche
à droite

sans justification.

Prenant – physiquement, oralement, sexuellement, littéralement – à bras le corps à corps du texte lui-même par un puissant et précis travail de labour, Claro fraye avec la langue jusqu'à ce qu'à son tour elle se fraye un chemin à travers le lecteur. Il faut du temps, de la répétition, pour comprendre ce que l'on sent tenir là sans se le tenir pour dit (un peu à la manière de Glose). Il faut scander scander scander scander ce que l'on a pris d'abord pour une harangue et s'arranger avec soi-même pour s'en pénétrer jusqu'à ce que cela déborde (comme là). Ici rien de trivial, jamais. Rien de vénal, non plus. Sinon à dénoncer comme pendants de la petitesse et de la démesure qui vont souvent de paire, à dépasser les questions passées du sexe (faible ou fort), du genre (mauvais ou bon) et des caractères (tout ça). Pour forger et former dans le même temps, par l'entremise d'une magie opératoire, tantrique et linguistique, l'anneau et l'épée, le signe et le sens, les fondre sans les confondre. Pour fonder, enfin, dans la fonte et l'airain. 
Que parles-tu de fondation ? 
La pierre seule n'est pas une fondation, 
 la flamme aussi est une fondation

Viens et vois. Comment rester immobile quand on est en feu couve et prolifère. Couche rouge sur blanc une question qui n'en est pas une et répond noir sur blanc à celles que chacun fait semblant d'ignorer. Rhétorique (on ne le peut évidemment pas) et pratique (comment le peut-on sinon pas à pas jusqu'à la chute), le Comment de Claro se présente comme un miroir tragi-comique à la face des princes-sans-rire et des pisse-copie-froids. Mais, quand on retourne l'énoncé (belle marquise et tout ça), rester immobile quand on est en feu (Comment ?!) se propose comme une patinoire (heureuse ou pas) maïeutique et poïétique sur laquelle le mouvement qui s'exerce - si casse-gueule et pour cela si parfaitement exécuté - permet le glissement de l'opposition à l'apaisement pour mieux mener, non à une fission, mais à une fusion donc, proprement atomique. 


Hymne à l'écriture et appel à l'autodafé, Festin nu et Camisole de flamme, Comment rester immobile quand on est en feu est tout cela à la fois, alliant l'immanence et la transcendance, l'exigence la plus inspirante et les plus hautes aspirations à la volonté de l'underground et à la tentation du sabotage. Ici le feu est extatique, cathartique certes, salutaire et propitiatoire à l'envi, mais aussi ardent, grégeois, nucléaire et ravageur, qui expose par sa radiation à la transmutation. Plombé et auréolé, étiré entre la terre et le ciel, le lecteur, la lectrice, ne s'éduque pas. Il, elle s'élève, se dresse, se tient debout, bien campé devant la réalité qui ne tient qu'à la langue qui l'agite.

Avec ce petit livre médusant à l'édition soignée, marqué au fer rouge au feu sang sur le blanc d'une neige qui s'invite pour la première et sans doute seule fois au cœur de cet hiver énucléé, Claro et L'Ogre remettent les pendules à l'heure et le corps à l'ouvrage en ce début de rentrée et d'année 2016 que je leur souhaite et que je vous souhaite à nouveau à toutes et à tous riche en lectures et en découvertes. 

Texte et photos © Eric Darsan, photos officielles et extraits (en italique) exclusivement issus de Comment rester immobile quand on est en feu © Claro, les Editions de l'Ogre 2016. Le livre, lui, est, comme tous les ouvrages de L'Ogre, publié sous la licence Creative Commons.