mercredi 21 janvier 2015

Ma rentrée littéraire au lance-grenades 2/2


Décidément, actualité oblige, la mienne et celle du monde de l'édition (sans parler de l'autre, délétère, évoquée lors de mon Hommage aux victimes de l'attentat au siège de Charlie Hebdo), j'ai le plaisir de vous retrouver aujourd'hui pour la suite de cette Rentrée littéraire au lance-grenades dont vous pouvez retrouver la première partie ici. Après les mauvais élèves de cette rentrée 2012 j'ai, fidèle à mon programme, le mauvais goût et la joie non moins explosive de vous présenter les bons, du moins les moins mauvais, candidats de cette rentrée déjà lointaine (photo ci-contre © Bansky).

Peut-être y piocherez-vous quelques idées de lecture, à moins de préférer vous réfugier derrière les prix littéraires évoqués lors de ma Rentrée littéraire au lance-pierres ou, mieux encore, d'oser vous aventurer vers les beaux et nouveaux titres de ce mois de janvier qui constituent déjà des valeurs sûres, tel l'épatant Glose paru la semaine dernière au Tripode.

Commençons par Avancer, de Maria Pourchet, paru le 22 août 2012 chez Gallimard. Creuser, tomber, remonter : telles sont, à travers les trois chapitres de ce roman, les trois étapes que va devoir bien malgré elle, parcourir son héroïne Victoria (ou Marie-Laure selon les cas), jeune femme désœuvrée et satisfaite qui vit aux crochets de Marc-Ange, sociologue germanopratin sur le retour flanqué de ses deux bambins : le Petit surdoué et sa sœur demeurée. A travers un travail d’écriture et d’invention autour du quotidien et de l’absurde mêlant allègrement les registres soutenu et familier, l'auteur nous offre un roman jubilatoire peuplé de personnages plus extravagants les uns que les autres. Un roman soigné et réjouissant qui rappelle les travaux les plus légers de Perec, de Queneau et de l’Oulipo mais qui, néanmoins ou ce faisant, nous laisse un peu sur notre faim.

Poursuivons avec Féerie générale d'Emmanuelle Pireyre qui, publié le 23 août 2012 chez l'Olivier, a obtenu le Médicis cette même année avant de sortir en poche un an après chez Points. Il s'agit, en peu de mots, d'un roman complètement décalé à l'image de notre époque, celle d'un début de siècle malhabile, coincé entre un trop-plein d'informations et d'émotions et un vide communicationnel et relationnel dont nous avons pu constater l'importance ces derniers jours. Car si ce décalage, cette distance, nous permet à « nous autres européens » de juger a posteriori de cette féerie, de ce bordel ambiant autre et familier qu'en d'autres temps l'on nommerait chienlit, il nous faut bien avouer qu'elle l'alimente tout autant.

De fait cette Féerie générale demeure un ouvrage à la fois étranger et d'actualité qui pourrait se ranger du côté de cette littérature de la fin (caractéristique soit d'une humanité finissante soit de la fin d'une littérature, ses tenants eux-mêmes ne le sachant pas très bien) initiée avec Houellebecq et poursuivie par Bellanger dont je parlais dans la première partie de cette rentrée. Mais elle pourrait tout aussi bien, par la juxtaposition maladroite de SMS, de collages et autres blagues potaches et d'un discours profond, constituer un humble mais méritoire – et mérité – coup de pied dans la fourmilière du réel et du figuré. Un procédé pas nouveau sur le fond mais pas pour autant commun dans la forme et qui relève presque de la performance. A expérimenter donc.

Et puis il y a aussi cet Ils désertent de Thierry Beinstingel paru chez Fayard le 22 août 2012, ou l'histoire d'un VRP de trop qui tente de s'agripper à son boulot tout en rêvant d'ailleurs et en lisant Rimbaud. Un roman original, bien écrit, en grande partie à la seconde personne, sur le rapport au travail, aux autres, à un réel sociétal aisément palpable grâce à la profusion et à la richesse des détails. Un roman qui rappelle le Mammifères de Mérot et qui, comme celui-ci (à la différence d'un Houellebecq, qui ne joue que sur le fantasme comme le montre son dernier opus intitulé Soumission), constitue au-delà du simple constat une critique sociale sans concession. Un roman qui, tout en se rattachant à cette littérature post-moderne citée plus haut, possède des qualités et un style indéniables qui lui ont valu le Prix du roman populiste.

Enfin, histoire de clore en beauté le panorama de cette rentrée 2012, quelques mois après sortait Apocalypses ! Une brève histoire de la fin des temps d'Alex Nikolavitch Racunica, scénariste de bandes dessinées qui a notamment signé l'adaptation française de V pour Vendetta. Paru chez Les Moutons électriques, il s'agit d'un ouvrage curieux et réjouissant qui tient tout à la fois de l’analyse sociologique, des miscellanées, de l’almanach et de l’objet collector, Apocalypses ! Se présente à la manière d'une bombe temporelle, témoignage dernier, divers et varié, de notre époque adressé par-delà le mysticisme et le cynisme ambiants à l’attention de tous les survivants. 

Retour vers le futur, vers cette année 2015 qui débute tragiquementn façon rentrée des kalachs. 2012 est passée, comme les autres années. La fin du monde n'a pas eu lieu, ni celle de l'Histoire, n'en déplaise à Fukuyama qui publia cette même année son révisionniste Début de l'Histoire. Un an avant Beigbeider pronostiquait la fin des livres dans son Premier bilan après l'Apocalypse à travers une sélection de livres indispensables selon lui. Or, tandis que Frédéric Beigbeder après son méritoire Roman français continue de faire du Frédéric Beigbeder avec Oona et Salinger, dans les pays anglo-saxons où le numérique s'est déjà implanté, les ventes de livres papier connaissent ce mois-ci leur plus forte progression depuis l'avènement des ebooks.
Pour conclure Ma rentrée littéraire, parce qu'en substance « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » (selon la Loi de Lavoisier qui lui-même n'aurait fait que reprendre dans son Traité élémentaire de chimie de 1789 l'énoncé d'Anaxagore de Clazomènes) vous pouvez retrouver les autres ouvrages (ceux bons ou moins bons dont je vous ai déjà parlé) dans ma rubrique dédiée à la Rentrée littéraire ainsi que sur Libfly, la bibliothèque communautaire. 

Quant à moi je vous retrouve comme il se doit dans une dizaine de jours avec le prodige et prodigue Prog 100 de Frédéric Delâge, second ouvrage publié chez Le Mot et le reste dont j'aurai le plaisir de vous parler après l'étonnant LP Collection, et premier d'une longue série de chroniques dédiée à cette très belle maison.

dimanche 11 janvier 2015

Glose, Juan José Saer

Après ma publication exceptionnelle en Hommage aux victimes de l'attentat au siège de Charlie Hebdo et entre deux épisodes de Ma rentrée littéraire au lance-grenades, j’ai le plaisir de vous présenter en avant-première Glose de Juan José Saer qui sort le 15 janvier aux Editions Le Tripode. Ce qui, vous l'aurez deviné, m’amène déjà à déroger à mon intention d'expédier la rentrée de janvier pour me consacrer à mes propres travaux n'est évidemment pas une chronique habituelle. C'est pourquoi, et pour une fois, il ne s'agira ici pas tant de rendre compte d'un livre à proprement parler que d'une expérience de lecture rendue justement possible par ce roman particulier. 

Au moment où je commence à rédiger cette chronique, je viens à peine de refermer le livre que déjà son souvenir s’estompe, s’apaise, jusqu’à devenir étranger. Ce qu’il en reste ce sont, comme souvent, mes impressions de lecture, mes notes, mes réflexions. Or ce qui diffère ici, c'est que l'ultime vision du livre s'est instillée dans l'esprit du lecteur que je suis de façon à la fois si profonde et si étrange qu’elle demeure liée non à l’objet mais au lecteur lui-même. Si bien qu'au moment de quitter le roman c’est une part de soi-même que l’on semble laisser, à la manière d’un rêve ou d’un souvenir marquant, troublant par son intensité. 

J'avais pourtant été prévenu par la quatrième de couverture : « Attention, lectrice ou lecteur, l'objet qui est à présent entre tes mains appartient à cette infime minorité de livres capables, une fois qu'on les a lus, non seulement d'influer sur la suite de notre existence, mais de modifier rétrospectivement ce qu'on pensait avoir vécu avant de les avoir lus. » Et cependant, j'ai beau relire la préface de Jean-Hubert Gailliot dont le passage est extrait, je m’aperçois que, tout en décrivant non seulement les faits (somme toute accessoires) mais l’expérience elle-même, celle-ci demeure incommunicable et pour tout dire inconnue tant qu'elle n'a pas été vécue. 

A première vue, pourtant, la narration n'est pas sans rappeler celle bien connue du Perec de Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour, un Perec « en roue libre » comme il aimait à le rappeler, un Perec qui, ici, aurait abandonné le dandinement de la danseuse pour le flegme d'une marche virile non moins absurde ni sensible. C'est ainsi que Leto, plongé dans ses pensées, marqué par une phrase prononcée par sa mère au réveil, marche sans but précis le long d'une rue lorsqu'il rencontre le Mathématicien, un ami de retour d'Europe qui lui rapporte comme on le lui a rapporté – du moins à ce qu'il prétend – le déroulement de l'anniversaire d'un tiers auquel ni l'un ni l'autre n'a été convié. 

A grand renfort de répétitions et de reprises, de résumés et de rappels, prétextes à davantage de digressions que d'éclaircissements, nous suivons la reconstitution non seulement de l'événement mais également chaque mouvement, chaque idée, chaque pensée, chaque parole comme s'ils étaient nôtres. Par une habile mise en abîme, les considérations de nos personnages, les métaphores destinées à décrire par exemple comment se construit la mémoire, s'appliquent au roman lui-même, si bien que le cours de leurs pensées et de leurs pas, le paysage, les gens, le rythme et la circulation, évoluent ensemble au point de se fondre sous l'influence de ce que le Mathématicien nomme « l'Interprétation ». 

Fait particulier, et contraire à la plupart des romans, cette Glose qui se divise en trois parties — « Les premiers sept cents mètres », « Les sept cents mètres suivants », « Les derniers sept cents mètres » — et qui se déroule sur près de trois cents pages ne représente réellement qu'une heure de la vie des protagonistes tandis qu'elle exige plusieurs heures de la vie du lecteur. C'est pourquoi, après l’avoir feuilleté avec enthousiasme, il m’a fallu lutter pour effectuer les premiers mètres, lisant et tentant de comprendre de façon exhaustive le moindre mot et détail du récit. Puis, me laissant aller avec une attention plus fluctuante au rythme de la musique du roman, j’ai parcouru les suivant de façon plus légère et plus intérieure à la fois, à la manière des personnages, avant de m'attaquer à la structure même du récit comme de la réalité qu'il décrit. 

 
J'ai ainsi cherché à appréhender l'effet et ses procédés, ce qui en partie pouvait contribuer à la modification du souvenir comme de la réalité dont nous sommes l'objet dans ce roman. Parmi les raisons probables : la multitude de détails que l'on ne peut tous retenir à défaut d'une mémoire totale, eidétique, celle du Funès ou la mémoire de Borges, compatriote de Juan José Saer. L'on pense aussi à l'expérience sartrienne de La Nausée, non pas seulement décrite par le personnage mais vécue ici par le lecteur. L'on pense enfin à Musil lorsque, par une analyse quasi scientifique, l'évidence objective ou sociale des personnages, feinte ou présumée, se désagrège tandis qu' « un nouveau lien, impalpable, les apparente : les souvenirs faux d'un endroit qu'ils n'ont jamais vu, d'événements auxquels ils n'ont jamais assisté et de personnes qu'ils n'ont jamais rencontrées ». Et c'est cela sans doute qui nous les rend familiers, cela qui définit aussi notre rapport au livre, à la lecture. 

Roman phénoménologique dans la mesure où il vise à rendre compte de l'expérience vécue, Glose fait la part belle aux analogies, aux souvenirs, à la sensibilité, à l'imagination et à l'emphase pour construire un récit à la fois factuel et poétique peuplé de personnages hauts en couleur, du vieux Washington au Centaure (ainsi nommé parce qu'il est « à moitié bête »). C'est également un roman humaniste, dans le sens où l'homme y est la mesure de toute chose. Un homme dont la survie peut, c'est selon, tout aussi bien dépendre de la destinée de l'Argentine ou d'un père que de celle d'une paire de pantalons. Ce même homme qui pose et repousse ici la question de savoir ce qui pourrait bien amener un cheval à trébucher comme d'autres se demandent ailleurs pourquoi ils se sont longtemps couché de bonne heure tout en clamant « qu'est-ce que ça peut faire » ! Car, de fait, s'il y a du Proust et du Leiris ici, du bon et du meilleur, de l'agacement d'abord puis de l'engouement il y a par-dessus tout une virtuosité qui se libère et se découvre au fil des pages. 

En résumé Glose est un livre qui nous pousse dans nos retranchements, tant et si bien qu'on ne sait plus si finalement c’est en lui que nous lisons ou en nous-mêmes. Mais c'est surtout un livre qui repose moins sur les faits énoncés que sur l’effet produit. Un peu comme si toute cette Glose, tous ces « n’est-ce pas ? », à la manière d’un bruit de succion, n’étaient là que pour attirer et distraire à la fois notre attention, comme le ferait un prestidigitateur. Comme si l'auteur avait utilisé les mots à la manière de touches et d'aplats de couleur. Comme si, obnubilés par la densité, plongés dans le Léthé des mots comme Leto dans son tableau, il nous fallait les oublier et prendre du recul pour percevoir le dess(e)in caché et pour que surgisse soudain, comme pour Leto, la sensation d' « être là dans le présent et non dans les marécages de la mémoire ». Mais cet être-là, ce Dasein, d'abord debout et libre face à « l'advenir » partagé, qu'adviendrait-il vraiment de lui, du lecteur, et du monde par la même occasion, s'il venait réellement à sortir de cette rue ? 

Somme philosophique, savante et érudite dans sa construction, Glose, dont le titre originel a été heureusement repris par l'admirable traduction de Laure Bataillon (après une première publication, en 1988 et épuisée depuis, chez Flammarion sous le titre L'Anniversaire) est avant tout un roman étonnant, drôle, saisissant, et pour tout dire effarant, que le lecteur voit « s'inventer librement sous ses yeux comme s'il l'écrivait lui-même ». Le verrez-vous, l'écrirez-vous comme je l'ai fait ? C'est ce que je vous laisse découvrir à travers cet extrait et surtout dès le 15 janvier en librairie. A cette occasion je tiens je tiens chaleureusement à remercier Lucie et Le Tripode, tant pour l'envoi que pour la découverte et tout le travail d'édition et de communication réalisé autour de ce livre d'exception. Personnellement, comme dirait Leto, je n'ai « jamais vu un tableau pareil ».


vendredi 9 janvier 2015

Notre besoin de consolation est impossible à rassasier – Hommage aux victimes de l'attentat au siège de Charlie Hebdo -



« Tant que je ne me laisse pas écraser par le nombre, je suis moi aussi une puissance. Et mon pouvoir est redoutable tant que je puis opposer la force de mes mots à celle du monde, car celui qui construit des prisons s’exprime moins bien que celui qui bâtit la liberté. »


Stig Dagerman, Notre besoin de consolation est impossible à rassasier.

 

Après Ma rentrée au lance-grenade, et bouleversant un peu le calendrier des publications, aujourd’hui ce n’est pas de livres dont je vais vous parler, ni de musique, ni de bande dessinée et, dans le même temps, de tout cela à la fois. Je pensais effectuer ma rentrée, un peu tardivement, il y a quelques jours, lorsque s'est déroulée la tragédie qui a emporté huit grands dessinateurs, Cabu, Charb, Honoré, Tignous, Wolinski, Oncle Bernard, Cayat, Ourad, correcteur, un agent de maintenance, un officiel, deux policiers, et blessé une dizaine d’autres, tous raflés par les tirs de deux imbéciles.

Aujourd'hui comme hier il est difficile de se taire, difficile aussi de savoir quoi dire, quoi faire. Il y aurait, il y a toujours, beaucoup à dire sur l'état du monde, sur l'absurde de la situation, sur les rapports ambigus qu’entretiennent la dictature et la démocratie. Un dessin de Sempé illustrait ainsi il y a quelques années déjà, ce qui différencie leur pratique : « La dictature c'est “Ferme ta gueule !” La démocratie c'est “Cause toujours !” ». Or, force est de constater qu'aujourd'hui on est, de gré ou de force, plus proche du « Ferme ta gueule » dans notre pays. Et ce ne sont pas les déclarations de quelques politiques, de quelques influenceurs publics ou la réaction de l’opinion publique qui me feront dire le contraire.

Pour ces mêmes raisons, je donne rarement mon opinion sur les réseaux au-delà de mon domaine de compétence. En quatre mots : je fais mon boulot. Simplement, humblement, régulièrement, conscient de la difficulté et dans le même temps protégé derrière mes livres ou derrière mon écran. C'est ce que beaucoup d'entre nous font chaque jour. C'est ce que faisaient les hommes qui sont morts. Plus exposés peut-être de par les sujets qu'ils traitaient et de par leur notoriété. Protégé, dis-je, parce que la plupart du temps les choses ne m'atteignent pas. Peut-être parce que je sais à la fois le poids et le peu de valeur d’un mot, d’un dessin, au regard du quotidien. Peut-être parce que j’ai choisi, non sans avoir essayé, de créer plus que de dénoncer. Protégé, enfin, par un anonymat qui est à la fois le lot et le droit du citoyen lambda, sans pour autant renoncer à défendre ceux qui le font à juste raison.

C’est ainsi que le coup de fil d'un ami choqué m'apprenant la nouvelle, la tristesse de ma femme, le désarroi des miens, m’amènent aujourd’hui, pour une fois, à prendre position. Evidemment, face à ce que Daniel Schneidermann nommait le jour même dans Arrêt sur images un « 11 septembre intime », je suis un peu plus Charlie que j’étais américain lors de l’attentat des tours jumelles. Parce que, comme lui, quoiqu’un peu moins, j’ai découvert Cabu enfant. Parce que toujours enfant, privilégié peut-être, infantilisé sûrement comme tout un chacun dans nos sociétés occidentales contemporaines, je tente encore d’échapper tout en étant contraint à et par un monde dans lequel je ne me reconnais pas. Parce que les hommes qui ont été tués n’étaient pas une masse d’employés asservis ou serviles de grandes compagnies mais quelques artistes, créateurs et fondateurs d’un journal indépendant.

C’est ainsi que je me suis retrouvé, comme beaucoup, présent à l’un des multiples rassemblements qui ont eu lieu spontanément le jour même, comme souvent davantage spectateur qu'acteur. J'ai vu beaucoup de stylos levés. A tort ou à raison j'y ai vu le symbole de la misère et de la grandeur de ceux qui, solidaires des victimes et, en ce sens, proches d'eux, n'avaient que cette arme pour s'exprimer. Des anonymes pour la plupart, ou devenus tels, rangés derrière le mot d'ordre « JE SUIS CHARLIE ». Ce que n’ont toujours pas compris les tenants de l’extrémisme et notamment de l’extrême droite, y compris musulmane (selon le mot très juste de Charlie Hebdo dans un communiqué de 2013), c’est que s’engager sur cette voie conduit à tuer tout le monde sans exception, y compris soi, ou à ne tuer pas. « Où est Charlie ? » auraient demandé les assassins, recherchant les locaux tenus secrets de. Aujourd’hui la réponse est claire : il est partout.

Depuis cet événement l’on a un peu l'impression que la terre s'est arrêtée de tourner. « Et pourtant elle tourne » aurait répondu Galilée. Elle tourne et la vie continue pour ceux qui restent. Je crains l'homme d'un seul livre, disait Saint-Augustin. Lorsqu’il s'agit du Coran, de la Bible ou de Mein Kampf, il est à craindre effectivement. Mais pour celui-là, plus encore est à craindre celui qui lit d’autres livres, qui en écrit, qui conçoit, qui construit, qui crée. C’est pourquoi nous continuerons d'écrire, de dessiner, de composer et d’écouter de la musique, de chanter, de danser, somme toute de chercher et de dire, de pleurer mais aussi de rire. Tant que nous vivrons nous continuerons d’exister mais aussi, par delà la mort, à travers les témoignages vivants de nos œuvres, persuadés que l'intelligence, la sensibilité, la conscience, la connaissance et le dialogue peuvent réussir là où la prison et la peine de mort ne peuvent qu'échouer.

Il y a quelque mois notre petit cousin de cinq ans à qui l'on disait en plaisantant « en route camarade » a répondu tout simplement « je ne suis pas camarade, je suis... » (en ajoutant son prénom). Personnellement je trouve ce réflexe plutôt salutaire. Moi non plus je ne suis pas camarade. Et je ne suis pas Charlie. Je compatis. Je suis un peu triste aussi. Conscient des réalités. Révolté de voir la récupération d’un mot d’ordre devenu bannière sur le site de la Caf, hashtag sur le site officiel du gouvernement, et la transformation de cette exécution sommaire en déclaration de « guerre de civilisation » par les idiots internationaux néo-libéraux de l’UMP et par les crétins congénitaux du FN. Un peu désemparé, comme souvent, de ne jamais pouvoir agir autrement, véritablement, que sur le papier.

D’ailleurs à peine ai-je terminé cet article que d’autres déclarent déjà « JE NE SUIS PAS CHARLIE ». Je ne suis certainement ni le premier ni le dernier à s’être fait cette réflexion et à la partager avec vous. Il y en aura d’autres, et de bien moins intentionnés certainement. Je ne me fais aucune illusion, ni sur la portée de cette intervention ni sur la capacité de mes contemporains à la réaction. Mon opinion n’engage que moi et ne rejoint ipso facto nulle autre. Ainsi, et pour ces mêmes raisons, je ne suis pas Charlie. Je ne l'ai jamais suivi, à peine feuilleté. Je me rappelle de quelques-unes et d'une double page qui fustigeait le pape, affichée chez un camarade. 

Je ne suis pas Charlie. Je ne l'ai jamais été, et c'est heureux. Je suis, entre autres choses, Eric Darsan, libraire, écrivain, blogueur. Et à ce titre, de tout coeur avec ceux que frappent de plein fouet cet attentat, je vous souhaite à tous, de nouveau, malgré tout et pour ces mêmes raisons, une très belle année pleine de pensées, de livres, de dessins, de musique, de voyages, de bonheur, de joie, d'amour et de liberté.
Eric Darsan

jeudi 1 janvier 2015

Ma rentrée littéraire au lance-grenade 1/2

Actualité oblige, la mienne et celle du monde de l'édition (sans parler de l'autre, délétère : celle de la réaction évoquée ici, ou de la répression qui légitime le meurtre à la grenade d'un militant écologiste par des policiers) j'ai le plaisir de revenir aujourd'hui, non sur des livres consultés rapidement et récemment comme dans Ma rentrée littéraire au lance-pierres, mais au contraire longuement, il y a longtemps, en 2012. Et, pour aggraver mon cas, disons qu'il s'agit, soit de coups de cœur au format court, soit de livres dont la qualité invitait plutôt à un démolissage en règle comme j'ai eu l'occasion de le faire avec les Premiers Romans de Katherine Pancol.

Pour commencer je ne vous parlerai donc pas du dernier Houellebecq (le lecteur avisé y verra tout de même un lien), mais d’Aimer (quand même) le XXI siècle de Jean-Louis Servan-Schreiber. Publié chez Albin Michel le 11 septembre (ça ne s'invente pas) sous forme d'une rétrospective, l'ouvrage dresse un état des lieux du rapport à l’autre, au réel et au temps à travers le rapport au numérique. Le propos, ouvertement subjectif, est le suivant : le siècle est jeune, il y aura encore des lendemains, donc des progrès, ce n’était pas mieux avant et ça le sera peut-être davantage, il faut voir les avantages et pas que les inconvénients.

Ce discours éculé s'appuie évidemment sur les aspects négatifs de notre époque, comme la perte des repères et le besoin de se distraire également évoqués de longue date par Melman dans L'Homme sans gravité ou plus récemment par Christophe André dans son dernier et fin opus intitulé Sérénité, ou encore sur l’absence d’une pensée complexe que déplore Edgar Morin qui préface d’ailleurs cet ouvrage. A terme, tout en critiquant la fin du pourquoi et le règne du comment, l’auteur, en l’absence d’une Vérité ou du moins de la complexité qu’il a à y parvenir, posant la question du « comment vivre bien avec les autres » invite à se résigner et à « s’adapter ».

Pour résumer, si la somme des réflexions proposées, à défaut de ne pas être neuves, demeure intéressante, les nombreuses interprétations et postulats faciles, erronés, et même aberrants qui viennent y répondre en relativisent la portée et la crédibilité. Ainsi, tout en arguant comme dans son précédent opus que tout va « trop vite », déplorant le manque de temps et l’obsession du faire, l’auteur n'hésite-t-il pas à plagier (p.79) Wikipédia (concernant l’habitude de Virginia Woolf « de s'installer à la terrasse d'un restaurant pour prendre le temps de réfléchir, de s'asseoir dans l'herbe à la recherche d'une idée ou encore d'accéder à la bibliothèque de l'université », le tout sans source ni guillemets). En somme un ouvrage de circonstance, à l’emporte-pièce, qui surfe sur l’époque, l’actualité, la notoriété de son auteur, sans présenter davantage d’intérêt (ce qui pour le lecteur avisé, donc, enfonce le clou Houellebecq et les portes ouvertes avec). A éviter. 

On poursuit avec Hier et après-demain de Patrik Ouedník traduit par Benoît Meunier et publié par Allia. Un huis clos où l’on découvre Jean, Martin et Gilles, rejoints par le mystérieux et bien nommé professeur Delettre. Un extérieur où les gens ont disparu, un intérieur et un temps qui se réduisent au fil de ce jour qui est aussi le dernier de l’année, des personnages qui régressent : telles sont les circonstances de cette pièce où eschatologique devient scatologique et d’où émergent quelques idées sur Dieu et la transcendance au milieu de conversations sur les « ****s » et les chèvres avant l’arrivée de Mario et de son accent rigolo. Une pièce en un acte où se côtoient les clichés les plus grossiers, qui tourne en rond et finit en queue de poisson, qui cultive l’absurde et la perte de sens en cela, toutes caractéristiques d’une littérature de la fin, ou de la fin d’une littérature qui aurait perdu tous moyens et donc toute-puissance. L’histoire voulue ou non d’un ratage. Dommage.

On continue avec La théorie de l'information d'Aurélien Bellanger, paru en août 2012 chez Gallimard. Un roman très surestimé, pédant, pénible et harassant, conçu à partir de recettes éprouvées et de Wikipédia, qui se caractérise par un manque de recul et d’humanité doublé d’une nommagite aiguë. Synthèse flagrante des Particules élémentaires et de La possibilité d’une île, dans la forme comme dans le fond, l'on s’étonne de l’audace du plagiaire lorsque l'on découvre qu’il a précédemment commis un essai sur l’auteur, et plus encore en entendant certains critiques considérer le style Houellebecq ou Wikipédia comme un genre à part entière. Summum du nihilisme et du roman contemporain, l’ouvrage commence à se révéler un peu plus intéressant lorsqu’il lâche l’information pour la théorie, c'est-à-dire vers la toute fin. Bref, du pur sabotage. Encore dommage....

En attendant la suite très prochaine de cet article qui sera consacré non aux mauvais mais aux bons élèves de cette rentrée, je vous souhaite de nouveau une très belle année 2015 et vous retrouve comme à l'accoutumée dans une dizaine de jours avec cette fois Glose de Juan José Saer qui sort le 15 janvier au Tripode et dans lequel vous comprendrez, si ce n’est rien avant de l’avoir lu, du moins (si, si je vous [r] assure) un peu, mais pas tant, le ton et la manière dont ces dernières lignes ont été rédigées tandis que je lisais encore ledit roman qui en contient plusieurs en fait — de romans, n’est-ce pas ? — pour ce qu’on en sait évidemment, c’est à dire pas grand-chose. « En tous cas, à ce qu’il semble, n’est-ce pas ? ». Pour en savoir plus sur ce surprenant roman, à la fois étrange et fascinant, dont on ne sort pas indemne, rendez-vous le 11 janvier !