lundi 15 octobre 2018

Nota Bene – Une immense sensation de calme, Laurine Roux

Arracher la douleur d’un monde, la troquer contre la douceur d’un autre. D’une vie. Observer. Le silence, la présence, le passage, les éléments. Avec respect, humilité. L’humidité, le froid, la neige. Construire un feu, ou pas. Avancer sans mollir, tomber raide. Et ressentir Une immense sensation de calme avec le premier roman de Laurine Roux, sorti le 15 mars 2018 aux Editions du Sonneur.


« Le ballet est en coton et rigoureux. Le pacte ancien. Il n’y a plus de place pour la parole. Il suffit de veiller à n’avoir pas trop froid. »

Dans un monde où la nature a repris ses droits, où les femmes (mama et baba, Olga et Grisha), garantes de la transmission, entretiennent ou conjurent la peur inspirée par les hommes, l’imposant Igor, bûcheron mercenaire rugueux et granitique, vient briser le calme marmoréen qui règne sur l’univers rude, mais feutré de l’héroïne. Une saillie amoureuse, un rite initiatique, et c’est le grand départ. De crête en kern, de cabane en cabane, (de foyer en foyer, de tcha en tcha,) la jeune femme va le suivre dans sa périlleuse tournée, décrivant ses pensées, sentiments et sensations. Au contact de cet homme fait pierre et de cette roche faite chair qu’ils doivent arpenter ensemble. Des épreuves, des paysages. De la présence rassurante de son compagnon, de son animalité (à lui/à elle,) qui se révèle (idem). De Tochko, l’Invisible, objet avec les siens de toutes les légendes, de celles que les adultes racontent aux marmots pour mieux se déle-s/c-ter de leurs peurs.   

« Le jeu des feuilles a traversé l’oubli. Si j’arrive à marcher uniquement sur les brunes, peut-être qu’Igor reviendra ? »

Entendre et renoncer, s’habituer aux silences, aux gestes répétés, à l’évidence crue d’une absence tangible de sens. Effeuiller, énoncer. L’hôpital de Varatcha qui revient en mémoire, les déboires, le noir, la fin. Ama, et Apa, devenu feuilles mortes. L’ourse sacrée, sacrifiée sans raison évidente. Rite et rites hérités encore pour conjurer encore, en vain parfois, la faim, le froid, la peur, la mort et le Grand-Oubli. Matralinka et oiseaux de fer, karja, hiver et mort, encore — « Il n’y avait plus ni jour ni nuit. Tout était veille et angoisse ». L’histoire des Invisibles, qui résonne avec toutes celles des victimes de guerres d’où qu’elles viennent, de qu-(o)i/-and. Quant à soi, aux siens, survivre malgré ça. Réapprendre. A faire plutôt qu’à dire, à se fournir en khoraks et en biens en un temps où mourir coûte encore un bras à ceux qui survivent. Où l’on ne peut pas même se souvenir des jours heureux (« ce temps de légèreté ») sans ressentir de la gêne. Où les sen-sations/-timents (ici, c’est tout un) demeurent pourtant. 

« Un soir, Baba m’avait parlé de l’ancien monde. D’habitude, ceux qui l’avaient connu se taisaient. La guerre avait laissé tellement de cicatrices qu’ils faisaient comme si rien n’était arrivé. Comme si personne n’avait jamais disparu. Pourtant, au détour des forêts, on tombait encore sur des carcasses de tanks que le Comité avait oublié de déblayer. »

Négliger la vie, s’oublier, disparaître comme neige au soleil, perdre le nord, un membre de sa famille ou de son corps. Oublier une fragilité qui se fait fort de se rappeler à celles et ceux qui pensaient l’oublier. Là, les souvenirs affluent, de même que les histoires, transmises et héritées au même titre que les gestes. La rivière Zolotoï, la famille Illiakov, Miraculés et Vaau-Diable. Le knik, vent dont le nom résonne comme de la glace pilée. Couleurs, odeurs, goûts, sons. Sens de toucher, de l’observation. Visions. La pêche en compagnie de Pavel, l’histoire de Kolia contée pendant la veillée. Retour. A Tchoko, à Igor (« Avant Igor, je ne connaissais pas ces moments interloqués. »). A une vie rude, mais belle comme une enfance dans la nature. A l’ordre naturel des choses. A l’évidente vérité de la plage, de la mer et du vent. Ode au présent et à l’éternité. 

« Il y a des gens qui sont bâtis pour exister toujours, leur corps éblouissant érigé pour résister aux assauts du temps, de la maladie et de la mort. Des anatomies de soleil et d’éclat. Igor était de ceux-là. Pavel, en revanche, semblait abriter en son sein chaque jour un peu plus sa propre fin. »

Comprendre le rituel, et l’épuisement qui en découle (« Mes mains pendent au bout de mes bras, plus lourdes que des outres pleines. »). La force de l’amour qu-e/-i porte l’héroïne, sa charge impressionnante. Découvrir l’histoire des saltimbanques et des villageois, celle de Grisha, les origines surnaturelles d’Igor. Réaliser la fin et le commencement de toute chose, de tout être ici-bas — « Nous sommes simplement de passage ». Par le biais, la voi-e/-x d’une comp-tine/-plainte, d’une invocation — architecture sacrée, alchimie, pommes et sang. S’ensauvager, reprendre la route, faire du rêve et du mythe une réalité, un quotidien dont les frontières et l’ordinaire s’arasent pour disparaître enfin. A la croisée des mondes, des chemins, au gré des rencontres, du mouvement qui les régit. Et, si ce n’est du destin, du moins de la vie qui lui donne corps et âme.  

« Des hommes et des femmes dansent. Aux ourlets des jupes tintent des pièces de cuivre. Dans les lames de feu, on voit leurs yeux noirs et leur peau cuivrée. Ils jouent du tambour et chantent dans une langue inconnue. Ils ont des roulottes, moitié en bois, moitié en carcasses de tanks, gros insectes hybrides qui abritent leurs nuits. »

Entre récit de voyage, épopée et poésie, littérature post-apo et existentialiste, Une immense sensation de calme se déploie, de fil en aiguille, avec sa trame souple, soyeuse et habile, comme une mer agile, un roman fantastique beau et sensible qui fait la part belle à la découverte de l’autre, aux sensations, aux paysages et au dépaysement. Un conte magique aux influences russes et bulgares, à l’atmosphère étrange et étrangère, à l’univers et à la mythologie particulière, qui rappelle Brûlée, Enig marcheur ou encore La Maison dans laquelle. Ici comme ailleurs nulle démonstration de force, sinon tranquille, mais une propension à ramasser ses forces à l’image de ses personnages. 

Un livre qui interroge le genre et sa dualité, explore la spécificité des rapports organiques qu’entretiennent l’homme, la femme, la nature et les éléments, celle de la présence et de la mémoire, de l'amour inconditionnel dans toutes ses dimensions, de l’écoulement du temps et de l’impermanence, de l’immanence et de la transcendance. Un premier roman saisissant, découvert pour moi dans le cadre de la troisième édition du prix Hors Concours de l’édition indépendante, et qui a reçu depuis le prix Révélation SDGL 2018.