samedi 21 septembre 2013

Journal d’un écrivain en pyjama,Dany Laferrière

Après Robert Mitchum ne revient pas de Jean Hatzfeld et Manuel El Negro de David Fauquemberg que je vous ai présentés précédemment, voici enfin le troisième et dernier ouvrage reçu dans le cadre de l'opération On vous lit tout organisée par Libfly et le Furet du Nord, que je tiens à remercier. 

Et ce d'autant plus que ce Journal d'un écrivain en pyjama, qui sort chez Grasset le 4 septembre 2013, constitue mon coup de cœur de cette rentrée littéraire en avant-première.


Auteur de plus d'une vingtaine d'ouvrages, si Dany Laferrière se la raconte toujours un peu, à l’instar de ce jeune noir de Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer, c’est cependant une autre version de son histoire qu’il nous narre dans un préambule intitulé La promesse du premier roman : celle d’un jeune écrivain qui rêve de quitter les petits boulots et les bas fond pour devenir un personnage. Pari réussi qu'il nous décrit ensuite dans son Journal d'un écrivain en pyjama à travers autant de thèmes qu'il poursuit et alterne autour de ce qu'il nomme la « drogue », le « troupeau », ou encore la « secte » et qui caractérise pour lui le travail de cet écrivain mystérieux à la rencontre duquel il nous entraîne.

Ce sont ces notes, trucs et astuces, conseils d'écriture et de lectures justes mais sans prétention, qu'il s'adresse après coup et propose au lecteur et écrivain débutant, histoire de lui faire gagner du temps, tout en sachant parfaitement qu'on n'apprend rien que ce que l'on sait déjà. Traitant de l'hygiène, du temps, de la disponibilité, de la concentration et de l'énergie nécessaire à l'écrivain et qui distingue le sprinter du marathonien, le nomade du sédentaire, il insiste sur le côté romanesque de l'exercice, laissant la place au charme plutôt qu'à l'argument. Cette position lui permet d'asséner au lecteur des phrases définitives, parfois discutables, sur un ton péremptoire, mais également de découvrir sa conception, en aval comme en amont. Ce temps de l'écriture qui rejoint celui du récit en fait ainsi et également une apologie du roman.

L'ouvrage, malgré quelques redites, abonde en conseils et exemples qui sont autant de fictions nous permettant d'entrer dans l'histoire et, en quelque sorte, de passer d'un livre au suivant avec enthousiasme et légèreté, donnant habilement au lecteur l'envie de découvrir l'oeuvre passée et future de cet écrivain hors du commun. Armé d'une solide culture littéraire, Laferrière ferraille sans cesse, cent fois sur le métier remet son ouvrage, qu'il nous livre avec aplomb, à grand renfort de boutades et de surenchères, d'anecdotes, de digressions et d'apartés, agrémenté à la fin de chaque chapitre d'un petit aphorisme à la manière d'un « biscuit chinois »

A travers ce Journal d'un écrivain en pyjama, Dany Laferrière offre à l'écrivain un vade-mecum stimulant, au lecteur une idée juste, à défaut d'être répandue, du travail de l'écrivain, et à ses aficionados un éclairage utile et agréable de son œuvre.


Voilà, On vous lit tout c'est fini pour cette année ! Et tandis que cette quatrième édition se termine, je tiens une nouvelle fois à remercier par Libfly et le Furet du Nord pour m’avoir permis d’y participer et vous invite à poursuivre l'aventure à travers les chroniques des nombreux titres qu'il vous reste à découvrir sur Libfly ainsi que sur le site dédié à la rentrée littéraire.

mercredi 11 septembre 2013

Manuel El Negro, David Fauquemberg

Après Robert Mitchum ne revient pas de Jean Hatzfeld que je vous ai présenté tout dernièrement, voici Manuel El Negro de David Fauquemberg, second - et meilleur - roman dans le cadre de cette rentrée littéraire et de l’opération On vous lit tout organisée par Libfly et le Furet du Nord, que je tiens à remercier.

Sorti le 21 août aux éditions Fayard, troisième roman de l’auteur après Nullarbor et Mal Tiempo, l’ouvrage est d’abord une exploration du mundillo flamenco né et nourrit de la pauvreté, de la faim, de la solitude et de la fatiga du quotidien.  

Mais parce que c’est un petit monde qui se raconte sans se dire, dans un langage du geste et de la sensation, « vous ne comprendrez pas le chant sans en connaître les histoires ». Aussi est-ce par le biais de la légende de Manuel El Negro, célèbre cantaor et gitan, et de son amitié avec le narrateur, Melchior de la Pena Gordo, tocaor et payo, que l’auteur nous entraîne dans sa découverte de la « langue flamenca ».

On fait ainsi la connaissance des deux companeros dès l’école, la vraie, celle du rythme et de la liberté, de la mémoire et de la réputation, celle des vieux dont l’héritage forme la singularité de l’identité des balirores et cantaores nés dans le barrio. Un milieu que nos deux protagonistes ne tardent pas à quitter pour enrichir leur technique, leur jeu, leurs sources ; voyageant « de Madrid à Tokyo, de Paris à Buenos Aires » ; gagnant en expérience et en émotion ; découvrant tout un monde composé d’une infinité de styles, de personnages, de maîtres, mais aussi l’amour nimbé du tragique et de la démesure propres à la jeunesse et au flamenco. L’amour du flamenco par-dessus tout, avec ses règles et ses styles, d’un art qui ne se réduit ni à « Pythagore », ni à un « folklore imbécile ».

Au sein de cet univers où le succès est d’abord d’estime et où la gloire consiste simplement à pouvoir « vivre dignement de son art », on suit l’ascension sans répit ni filet de Manuel et de Melchior. Des veillées aux fêtes, des scènes aux studios, des premiers disques aux trois cent mille exemplaires, l’auteur nous entraîne à travers un florilège d’histoires où abondent les frasques de personnages emblématiques et surtout l’art, la danse, le chant, le rythme, la liberté qui font l’âme du flamenco. De sorte qu’à la grâce, à la perfection, mais aussi aux coups de sang et aux superstitions de Manuel s’oppose bientôt la figure de Melchior, éternel second dont la vocation, l’exigence, et la persévérance s’imposent.

Ainsi, parce que Manuel n’est pas un saint, à un roman hagiographique, à une histoire de la musique, à une série de portraits complaisants, se substitue un constat plus amer, où la nostalgie prend le pas et où les souvenirs se font plus récents. L’envie, l’argent, l’ostentation, l’opulence, la drogue ont progressivement raison du flamenco qui perd en profondeur ce que l’industrie du disque gagne en clinquant avec sa mode de la rumba et du tango : « quand l’argent parle, chacun se tait. » Somme toute Manuel El Negro constitue une fresque vivante,  toute en ombre et lumière, de cet univers. Un roman réussi où l’on se laisse entraîner avec plaisir dans les péripéties de ces figures attachantes du flamenco.        


Vous pouvez retrouver cette critique sur Libfly ainsi que sur le site dédié à la rentrée littéraire.

Prochainement, un troisième, dernier, et encore meilleur ouvrage reçu dans le cadre de cette opération : Le Journal d’un écrivain en pyjama de Dany Laferrière. A la fois exercice de style, mémoires et manuel à l’usage du jeune auteur qu’il n’est plus, du lecteur qu’il demeure ou de celui que vous êtes peut-être.

dimanche 1 septembre 2013

Robert Mitchum ne revient pas, Jean Hatzfeld

Pour la quatrième année consécutive Libfly et le Furet du Nord s’unissent pour vous faire découvrir en avant-première les livres de la rentrée littéraire 2013 avec l’opération On vous lit tout. A ce titre, et pour la troisième année consécutive, je tiens à les remercier de m’avoir permis d’y participer avec ce premier livre, publié le 28 août aux éditions Gallimard.

Robert Mitchum ne revient pas est le huitième ouvrage de Jean Hatzfeld. Journaliste depuis près de quarante ans, reporter de guerre, connu pour sa trilogie sur le génocide rwandais, l’auteur revient une nouvelle fois sur le conflit bosniaque, déjà abordé dans L’air de la guerre et La ligne de Flottaison.  


Vahidin et Marija, amants et tireurs d’élite, vivent et s’entraînent en banlieue de Sarajevo afin de participer aux jeux Olympique de Barcelone lorsque Vahidin se voit forcé d’accompagner sa mère qui a décidé de se réfugier à la capitale, laissant derrière lui Marija et Robert Mitchum, le chien, alors introuvable. Tandis que ces deux-là sont réunis, lui ne peut les rejoindre. Progressivement les deux amants, connus pour leur dextérité, sont recrutés par leurs camps respectifs qui menacent d’un côté la famille, de l’autre le chien. Finiront-ils par se retrouver ou par s’affronter, que ce soit sur le terrain de la guerre ou celui des Jeux ?

Plongés dans l’univers des snipers, de leurs armes et techniques, de leur routine et de l’indifférence qu’ils développent à l’encontre de leurs victimes, l’on passe ainsi de l’inquiétude palpable face aux rumeurs et flashs radio décrivant les viols et les meurtres, au déni des protagonistes, avant, pendant et après cette guerre qu’ils mènent et cependant feignent d’ignorer. Parallèlement l’on suit la solidarité, le rôle et la condition des femmes, la promiscuité des habitants tentant d’organiser le quotidien au sein d’un paysage qui se modifie sensiblement : barrages en sacs de sables, toits écroulés, checkpoint et crépitements qui sont ceux de toutes les guerres.

Face à tout cela trois journalistes bien français, aux noms bien français - Frédéric, Isabelle et Serge – traversent le livre et le pays dans leur bien française Clio rouge. Spectateurs étrangers aux événements qu’ils observent avec un détachement tout professionnel via le prisme de leur futur article, commentent par de bons mots, narrent de manière à susciter l’émotion. Le tout relevant d’une mise en abyme de son travail de correspondant de guerre dont visiblement Hatzfeld ne se remet pas, après y avoir passé deux ans et avoir survécu à une rafale, à moins qu’il ne veuille en épuiser le filon.

Dans un langage qui se veut simple mais s’encombre de vocabulaire et de noms de lieux serbes et croates - bureks, Cevabdzinica et Zeljeznica – avant de céder au familier - « elle le savait cacou » - l’auteur raconte l’histoire, ou plutôt les histoires, de Marija, de Vahidin, des journalistes et, bien entendu, la non-histoire de Robert Mitchum. Autant de récits alternés qui ne servent, comme souvent, qu’à masquer l’absence de trame véritable, et mêlent allègrement faits réels et imaginaires qui demeurent et rendent obscurs les détails de cette guerre pour qui ne les connaît pas, ainsi de ces serbes assurant aux côtés des Français et de l’Onu la sécurité d’une cantatrice venue chanter contre la guerre et en faveur des bosniaques. 

Heureusement, face aux questions que le lecteur serait en droit de se poser sur la pertinence de ce conflit comme de ce livre, l’auteur répond par une autre : « Tu ne demandes pas de nouvelles de Robert Mitchum ? » Robert Mitchum qui gambade, découvre la chasse, poursuit les flocons de neige et qui, voyageant enfin, « ne put que se féliciter de cette mutation, puisqu’il séduisit sur-le-champ une petite rousse au museau polisson et aux pointes d’oreilles blanches ». Robert Mitchum qui, de procédé ridicule, de faire-valoir agaçant, devient le motif récurrent et pour tout dire révélateur de cet énième livre anecdotique qui ne tire ni fait ni leçon d’une guerre jugée parenthétique. Ce même Robert Mitchum qui, enfin, passé l’interrogation qu’il suscite en donnant son nom en roman, nous invite bien plutôt à l’injonction : « Robert Mitchum, ne reviens pas ! »



Vous pouvez retrouver cette critique sur Libfly ainsi que sur le site dédié à la rentrée littéraire. 

Quant à moi je vous retrouve très prochainement avec un second (et meilleur) ouvrage reçu dans le cadre de cette opération : celui de Manuel El Negro de David Fauquemberg, un roman qui invite à découvrir l'univers riche et chatoyant du flamenco. 

mardi 11 juin 2013

Le Mystère du Pont Gustave Flaubert, Pierre Thiry


Après Ramsès au pays des points virgules puis Isidore Tiperanole et les trois lapins de Montceau-les-Mines, voici enfin le troisième ouvrage de Pierre Thiry que nous évoquions déjà lors de son interview voilà près d’un an et demi. 

Sorti en décembre dernier, Le Mystère du Pont Gustave Flaubert c’est d’abord l’histoire d’un vélo volé, celui d’un commissaire devant assurer la sécurité de l’édifice en 2017 durant l’Armada de Rouen, vaste rassemblement de voiliers qui se déroule tous les quatre ans, et auquel vous pouvez assister en ce moment même, du 6 au 16 juin 2013. 


Jules Kostelo savoure paisiblement les Trois Contes de Flaubert, « romancier rouennais » auquel le pont du même nom rend hommage, lorsque l’enquête lui est confiée. Mais la véritable affaire qui va l’occuper est celle de cet opéra inconnu qui doit être donné à cette occasion et que l’on attribue à Flaubert lui-même ainsi qu’à un certain Bottesini. Ce mystère suffit à lancer ce détective privé poète et mélomane au « formidable esprit de déduction » dans une folle enquête avec l’aide de sa compagne Salammbô, conservatrice en médiathèque. De Rouen à Carthage en passant par les Etats-Unis, la Martinique et le Mexique, le mystère autour de ces personnages va se nouer et se dénouer tout au long d'une dizaine de chapitres suivis d’une longue chronologie retraçant l’histoire du pont ainsi que des différents protagonistes et œuvres qui jalonnent le roman.

Avec Le Mystère du Pont Gustave Flaubert, Pierre Thiry signe ici un roman dense, copieusement documenté, mêlant habilement l’ancien et le nouveau, la petite et la grande histoire, le rêve et la réalité au point  de ne plus pouvoir les distinguer, les parties les plus historiques et les plus factuelles étant aussi les plus imaginaires. Le Mystère se présente ainsi comme un ouvrage singulier, composite, où l’on se perdrait presque tant l’auteur, sans hésiter, semble vouloir conjuguer toutes les formes et toutes les histoires et les faire se rejoindre en son sein. Un « essai de roman » comme il s’en explique lui-même, avec quelques embardées du côté de la monographie, qui donnent un large aperçu de la correspondance de Flaubert par l’intermédiaire d’un certain Onésime Dubois, et de son mémoire universitaire sur Flaubert et la musique.

Car ces recherches sot aussi l’occasion de mettre en abîme celles réalisées par l’auteur lui-même ainsi que son propre univers. L’on retrouve ainsi les lieux, œuvres, auteurs, et héros de prédilection de Pierre Thiry. Rouen, évidemment, le café Ici & Ailleurs où Pierre a ses habitudes et ateliers d’écriture, Gustave Flaubert évidemment, Cervantès, Shakespeare ou Jules Verne mais aussi quelques personnages ici plus ou moins historiques comme Christophe Colomb et Napoléon, ou romanesque comme Stephen Dedalus et bien sûr Charles Hockolmess, l’étrange familier de Kostelo, un chat fantasque qui prend les rennes et l’entraîne en plein fantastique. Le Mystère du Pont Gustave Flaubert se donne d’abord à lire comme la construction savante d’un passionné de lecture qui aime les grandes architectures, de l’Ulysse de Joyce à La vie mode d’emploi de Perec, d’un amateur au sens noble du terme, c'est-à-dire d’un armateur, son hommage prenant parfois davantage l’allure d’une charge.  

Mais, parce que Pierre demeure un conteur davantage qu’un romancier, l’ensemble demeure toujours bon enfant. On retrouve ainsi l’univers érudit ludique et espiègle de ses précédentes publications  de même que le recours à un présentation aérée, à double interligne, dont on peut toutefois se demander si elle demeure encore pertinente, et ne risque pas de perdre davantage le lecteur, de même que l'idée de souligner certains passages. Ce serait oublier que c'est justement ce travail sur les mots mais aussi sur la typographie, la taille des caractères, les majuscules, la ponctuation - tous jeux de forme qui font aussi le fond de l’histoire - qui confèrent aussi à ce roman sympathique, rocambolesque, son charme particulier, auxquel s'ajoutent également un goût prononcé pour l’énonciation, la description, celle des images comme des sensations qui les accompagnent, ainsi qu'une réflexion sur la modernité et ses objets, ainsi de cet « Eloge du lave-vaisselle », improbable et solennel, qui rend l’homme au « bouillonnement de la société » et à ses « affinités électives ».

Aussi je tiens remercier une nouvelle fois Pierre pour l’envoi -à deux reprises - de cet ouvrage qui avait dérivé on ne sait où - Mystère ! - et qui est finalement arrivé à bon port. Et si jusqu'ici « Le pont levant de Rouen n’avait que peu marqué les esprits», qu' «Aucun romancier n’en avait fait un roman » c'est désormais chose faite. Un ouvrage marqué par le rythme et la musique et que Pierre, lui même violoncelliste, dédie à son frère, contrebassiste de jazz. En espérant que cela vous donne l’envie de découvrir plus avant l’œuvre de Gustave Flaubert, et celle de Pierre Thiry.

Vous pouvez retrouver Pierre Thiry sur son site, ainsi que sur sa page facebook et Le Mystère du Pont Gustave Flaubert sur sa page dédiée, en librairie, sur commande, ou encore au Café Librairie Ici & Ailleurs de Rouen

jeudi 25 avril 2013

La Révolte des enfants des Vermiraux, Emmanuel Jouet

Après avoir abordé Fictions et Fantaisies par le biais de Bric-à-brac man de Russell H.Greenan, puis du Journal d'Adam, Journal d'Eve de Mark Twain, c'est au tour de la collection Mémoires et miroirs de faire son apparition dans cette nouvelle édition d'Un éditeur se livre organisée par Libfly et consacrée à L'oeil d'or

Issu des travaux de recherche d'Emmanuel jouet, La révolte des enfants des Vermiraux est une monographie très documentée destinée à saisir les « Approches d'une économie des secrets dans une institution éducative » du siècle dernier qui se place d'emblée sous les augures de ce triple impératif du devoir, du vouloir, et du pouvoir. 


Fondé en 1882 l'Institut sanitaire des Vermiraux « pour le redressement intellectuel des anormaux » devient  en 1905 - date de séparation de l'Eglise et de l'Etat - une institution morale et privée. Dans cette optique la plaquette du projet insiste ainsi sur la nécessité d'un contrôle extérieur et indépendant, détaille le soin apporté à l'environnement, au cadre de vie, alliant espaces naturels, confort moderne et équipements culturels, des jardins à la literie en passant par la nourriture, le vêtement, le travail et sa récompense. Or, malgré tous les bons sentiments exprimés, c'est bel et bien le caractère « utile » et « économique » qui revient sans cesse et dont se félicitent les différents souscripteurs au projet. 

Ici, nul « complot » ainsi que le rappelle l'éditeur, Jean-Luc André d'Asciano, nul « pervers », non plus que nul pathos, mais un ethos, c'est à dire une habitude qui va se muer en manière d'être et identifier bourreaux et victimes jusqu'à les définir avant même de les faire apparaître comme tels. Une attitude mue par l'«avarice» et l'« âpreté au gain » des directeurs et de leurs acolytes, à commencer par l'omniprésent et omnipotent Landrin qui, se prévalant de tous les titres, grâce aux appuis, chantages et manipulations auxquels il a recours va parvenir non seulement à obtenir la main sur la vie toute entière de l'établissement et de ses occupants mais encore à échapper à toute poursuite dans un premier temps. 

C'est cependant l'illégitimité de sa position et l'évidence des maltraitance qui va progressivement mener à leur inculpation en lieu et place de celle des enfants révoltés. Toujours plus nombreux, constituant une main-d'oeuvre gratuite et corvéable à souhait, privés de soins et de nourriture, entraînés dans une « spirale de surviolence » jusqu'à la mort « par abandon ou maltraitance », ces pensionnaires - « muets, rampants, sales, décharnés, à moitiés vêtus », décrits comme et n'ayant « plus rien d'humain » - livrés au commerce et aux abus sexuels, réduits à l'évasion, à la révolte ou au suicide pour tenter d'échapper à leur sort et d'avertir les autorités et l'opinion, vont finalement attirer l'attention du procureur et de la presse. 

« D'une utopie à sa dérive », Emmanuelle Jouet, docteur en sciences de l'éducation et chercheuse en psychiatrie sociale, égrène ainsi une à une les déclarations (plus ou moins vraies) et intentions (bonnes ou mauvaises) qui ont présidé à l'avènement du drame. Manoeuvres des uns, révoltes des autres, procès et, enfin, dévoilement de cette fameuse « économie du secret » : tels sont les grands axes de cette étude qui met en lumière la part d'ombre non seulement de quelques obscurs protagonistes mais un processus progressif, honteux et discret mais néanmoins systémique, de déshumanisation de ces enfants « arriérés », « vicieux », « dégénérés », « idiots », « inadaptés », qui cependant apparaissent plus conscients que leurs gardiens. Encore l' «affaire des Vermiraux » n'est-elle exceptionnelle que par l'ampleur de cette « surviolence », le retentissement qu'elle a provoqué et l'attention dont, par suite, ont fait l'objet des institutions moins bondés et donc moins susceptibles de se rebeller. 

En vérité, derrière la philanthropie affichée, au nom du « vivre ensemble » et d'une sociabilité qui se veut respectable et structurée au regard de la dangereuse et incontrôlable délinquance qu'elle est censée endiguer, violences, exploitations et escroqueries apparaissent bel et bien comme le lot commun de ces établissements. Des instituts dont la visée « prophylactique » - déceler et prévenir – pose elle-même problème en liant, sous l'angle du corps et de l'esprit, la médecine et la morale, par le biais de ces hygiénistes et autres « aliénistes », préconisant « d'étudier avec soin les coordonnées anthropométriques des jeunes sujets dont on aura à suivre le développement et sur lesquels on pourra étudier les effets du traitement ». Des méthodes qui rappellent combien la prison constitue non pas la marge mais à la fois le laboratoire et l'idéal de gestion de nos sociétés modernes ainsi que l’a brillamment démontré Michel Foucault dans Surveiller et punir. 

Ayant pour source principale le journal d'un notable local mis en ligne par sa petite-fille, les travaux de celle-ci, ainsi que le réquisitoire et un travail de terrain facilité par quelques rares habitants déterminés à voir ressurgir l'affaire, La Révolte des enfants des Vermiraux, bien qu'illustré avec sobriété par Sarah d'Haeyer, demeure bien sûr un ouvrage très universitaire limité à une époque restreinte et à un sujet précis. Néanmoins, si l'on peut regretter que l'essentiel soit constitué de témoignages d'archives aussi sinistres que redondants - afin de faire apparaître l'écart entre « le projet initial des Vermiraux rêvés et la finalité des Vermiraux jugés » et éviter le risque d'« illusion rétrospective » qui tendrait à juger le passé en fonction du présent, ferait oublier que l'enfant n'était pas une personne, ou encore que la violence évoquée n'était pas normale pour autant - il permet dans le même temps d'interroger la façon dont la logique utilitariste, malgré les exactions qu’elle autorise, et sans doute grâce à elles, peut et a pu s’imposer par le passé jusqu’à s’étendre aujourd’hui à tous les domaines de la vie. 

A ce titre je tiens à nouveau à remercier Libfly et L'oeil d'or pour cet ouvrage découvert dans le cadre de cette nouvelle édition d'Un éditeur se livre et vous donne d'ores et déjà rendez-vous pour la suite et fin de cette opération avec Sang Noir de Bertrand Hell dans la collection essais. 

jeudi 11 avril 2013

The Golden Age, Woodkid

Sorti le 18 mars 2013 après un EP, deux singles et deux ans de promotion composé de duos, de contributions et de concerts, le moins que l’on puisse dire sans coup férir de Woodkid, c’est qu’il sait se faire languir. Une pop symphonique enlevée, majestueuse et mélodique, portée par ses titres cultes et reposant sur une solide architecture : tel est le secret peu gardé derrière les clés entrecroisées d'une icône d'une sombre icône intronisé illico nouveau pape de la pop dont je vous présente aujourd'hui le premier album, The Golden Age, dans son édition de luxe.

« The Golden Age is over » : d'entrée, le ton est donné, à travers ce titre éponyme mené à grand renfort de piano et de trompettes andalouses qui nous précipité très vite vers le connu car second single intitulé Run Boy Run. Après l’attente, voici enfin venir The great escape qui rappelle tout à la fois le cinéma et The Divine Comedy. Embarqués à bord du lancinant Boat song traversé d'envolées synthétiques à la Sébastien Tellier, c'est à travers cloches et violons que nous suivons la ligne de piano qui parcoure tout l'album, comme un sillon laissé peut-être par la composition


D'I love You, troisième single aux accents ethniques, organiques et religieux emporté par les voix des violons et privé de celle qui introduisait le clip, à Ghosts Lights, l'ensemble, passés quelques titres secondaires, est surtout une variation sur le même thème, décliné à l'envi, alternant interludes instrumentales et nouveaux tableaux. Avec Shadows, un morceau d’ombre, de nouveau, intermède électronique quasi religieux qui invite au recueillement avant le retour des percussions avec Stabat Mater, marche imposante qui invite à la procession


Avec Conquest of space, jouez hautbois, résonnez clarinettes, les grandes orgues sont prêtes. La chute n’en sera que plus sombre avec The Falling, courte mais oppressante descente dans les profondeurs des enfers. Un enfer d'où provient peut-être le narrateur de cette histoire comme pourrait le laisser présumer le titre Where I Live qui le suit de près avant de s'incliner, entre cuivres et percussions, devant Iron, le plus connu, le plus lisible, le plus obsédant, et surtout le plus imposant des titres de cet album. Un titre que les cuivres et percussions dotent d'une intensité, d'une puissance de feu, d'une martialité que l’on ne retrouve guère que chez The New Puritans (voir ici Swords of Truth ou encore We Want War) avec lesquels Woodkid entretient des accointances certaines


Au reste la machinerie de Woodkid ne s’ordonne jamais tout à fait que lorsque tous ses éléments d’horlogerie sont réunies : percussions, cuivres et violons. Ainsi l’album se termine-t-il comme il a commencé, tout en beauté, romantique et sombrement emporté, qui invite à passer de l’autre côté avec The other side, et s’achève en roulements de tambour. Un titre qui aurait très bien pu figurer dans le dernier opus d’Assassin’s Creed à l’instar d’Iron, son tout premier single. La boucle est bouclée, celle d'un univers qui se veut tout à la fois privilégié, ultra-référencé, et dans le même temps hyper-mainstream en alliant musique et image, cinéma et jeux vidéo. 


Un univers graphique et musical épuré et puissant, une voix profonde et caverneuse, un chant qui n'est pas sans rappeler celui de Brendan Perry : tels sont les attributs de Woodkid, hipster plus proche de New-York où il réside que des bois de résineux ou du Golden Gate. Composée comme la bande originale d’un conte musical, la musique de Woodkid, barbu hype et elliptique, est tribale, qui repose sur la reconnaissance de ses pairs, et désormais sujets et vassaux


Réalisateur, concevant ses propres clips après avoir reçu des ponts d'or pour concevoir ceux de stars de l'électro ou du Rn'B, Yoann Lemoine n'était pas un inconnu de l'industrie du spectacle avant de devenir Woodkid, ce qui explique peut-être sa mécanique rodée, huilée, qui lui a permit de donner un concert privé à la tour Eiffel, moins d'un an après son unique single assorti d'un EP peu convaincant et plus d'un an avant son premier album qu'il se met dès lors à composer, puis au Grand Rex financé sur ses deniers propres. Des moyens qui facilitent l'indépendance mais aussi paradoxalement la méfiance, malgré la signature chez Gum, label indé. 


Gamin talentueux dont on ne sait très bien de quel bois il est fait, au nez fin mais peut-être aussi long que le bras, Woodkid nous livre quoiqu'il en soit un opéra à la fois grandiose et intime présenté ici dans son édition de luxe, un très bel objet, soigné et réussi illustré par Jillian Tamaki dont on déplore seulement que le livret soit, en toute logique néanmoins, en anglais quand il eut été plus judicieux tout au moins de le traduire pour le public français. Snobisme, désintérêt ou suffisance de ce new-yorkais d'adoption, facilité ou volonté d’être reconnu à l’international ? Wood seul le sait


L’artiste en tous les cas ne manque ni de grandeur, ni d’ambition, ni de talent. Le résultat est là : sérieux, qui peut le sembler trop mais pour le moins cohérent et achevé. En attendant un nouveau cycle qui, peut-être verra naître ou renaître ses décors et héros, vous pourrez retrouver retrouver Woodkid en tournée. Run Boy Run !

 Woodkid, Iron

Crédit photo Eric Darsan © Woodkid, Gum & Jillian Tamaki

lundi 1 avril 2013

Journal d’Adam, journal d’Eve, Mark Twain

Après Bric-à-brac man de Russell H.Greenan nous continuons notre exploration des publications de L’œil d’or auquel Libfly consacre sa neuvième édition d’Un éditeur se livre avec cette fois, toujours dans la fiction, une réédition très réussie du Journal d’Adam et Journal d’Eve de Mark Twain pour laquelle je tiens à les remercier.

L’histoire, la petite comme la grande, débute avec l’écriture. Celle d’Adam qui ne l’invoque que pour évoquer les désagréments que lui procurent la présence de « la nouvelle créature ». Celle d’Eve qui interroge ce qui l’entoure. Celle de l’auteur, enfin, qui réussit successivement avec humour et sensibilité à dresser un portrait original de ces premiers représentants de l’humanité.

Twain - dont le nom évoque à la fois la dualité et la distance de sûreté qui permet à un navire de ne pas s’échouer - joue ainsi sur cette ambivalence entre la notoriété et l'ignorance de ces premiers nés, comme hésitant quant au point de vue à adopter, oscillant entre regard omniscient et une focalisation interne, contribuant à rendre flou la frontière qui le sépare de ses personnages. Et pour cause : si  1893 voit naître la première mouture du Journal d'Adam, ce n’est qu’au lendemain de la mort de sa femme, qu’il se verra réécrit et réunit au Journal d’Eve.

Ainsi donc, si de prime abord tout semble opposer nos deux personnages, sinon les séparer - jusqu’à leur publication - ces longs « extraits du journal d'Adam » suivis du court « Journal d'Eve », tous deux prétendument traduits « d'après le manuscrit originel » présentent en réalité de nombreux parallèles et de véritables correspondances entre les actes et jours évoqués par l’un et par l’autre.  Et ce n’est qu’en les comparant que l’on comprendra qu’elle se sent obligé de faire les « frais de la conversation », le croit « flatté » et le suit sans cesse quand lui ne songe d’abord qu’à la fuir, déplorant que « ça parle trop fort » Et que l’on pourra à juste titre se demander finalement qui, d’elle ou de lui, a écrit le premier. Et à qui revient la faute du péché originel.

Ainsi l’incompréhension qui régit d’abord leur relation et donne lieu à tant de situations absurdes (leur premier mode de communication consiste à se lancer des mottes de terre) va-t-elle progressivement céder devant une certaine reconnaissance réciproques des qualités, caractères, manies, goûts et envies de chacun, et combien ceux-ci s’enrichissent au contact de l’autre. Et, tandis qu’Adam, personnage plus naturel que culturel (à l’opposé des préjugés qui voudraient que l’homme soit du côté de la raison et la femme de l’instinct) va devenir plus sophistiqué à mesure des échanges avec Eve, celle-ci apparaît clairement à la fin du récit et malgré la moindre place qui lui est réservée, bien plus complexe que son compagnon qu’elle nomme « l’Expérience ».

Tirant des leçons des siennes propres, éprise de beauté et férue de sciences, c’est en effet chez elle que l’on retrouve les réflexions les plus originales ainsi que la plus grande part d’introspection. Déplorant d’être comprise par les animaux sans pouvoir les comprendre, honteuse de son ignorance, usant tour à tour d’un langage scientifique et familier, capable des pires bévues pour confirmer  ou infirmer ses croyances et postulats, elle va jusqu’à élaborer un principe d’induction/déduction pour valider ses actions : « Il est toujours préférable de valider les choses par l’expérimentation concrète : ensuite, vous savez[…] vous ne le saurez jamais si vous vous fiez uniquement à des intuitions et à des suppositions. »

Cette propension à interroger son propre point de vue mais également les divins desseins avec autant de naïveté que de rigueur ainsi que l’incapacité de supporter l’incertitude qui en découle qui constitue leur point commun. De là à dire qu’ils recherchent la connaissance il n’y a qu’un pas que chacun encourage et décourage à la fois, comme quand Adam veut empailler Caïn, ou quand Eve tente de cueillir le fruit de l’arbre défendu. Tout cela, on s’en doute, va les mener à la chute mais aussi à l’union à travers un récit aussi drôle qu’émouvant, bourré de clins d’œil et références bibliques, historiques, philosophiques ou scientifiques, de la théorie des formes à celle de l’évolution (avec un Caïn qui, de « poisson », devient « kangourou » sous le coup des théories que l’on peut à juste titre qualifier d’adamiennes)

Pour ce second volet d’Un éditeur se livre consacré à L’œil d’or organisée par Libfly à l’instar des Lettres à la terre du même auteur que d’autres contributeurs ont choisi, ce Journal d’Adam et Journal d’Eve bénéficie des talents du traducteur Freddy Michalski et de l’illustratrice Sarah d’Haeyer qui servent à merveille l’esprit de ce petit livre sur lequel il y aurait somme toute encore beaucoup à dire. Un ouvrage drôle et touchant à la fois, qui met en avant la complexité des genres et des relations qu’ils peuvent entretenir, la vision que l’époque de Twain et que l’auteur lui-même pouvaient en avoir, et qui questionne nos conceptions contemporaines au moment même où la question du genre fait débat.

Nous retrouverons L’œil d’or et ses parutions très prochainement avec, dans la collection Essais & Entretiens cette fois, La Révolte des enfants des Vermiraux d’Emmanuelle Jouet. Un ouvrage moins ludique et moins poétique qu’il n’y parait mais qui a le mérite de poser là encore des questions sociales puisqu’il présente « la dérive d’une institution sanitaire et éducative ainsi que les modes de complicité qui ont permis de dissimuler ces crimes ».  

dimanche 17 mars 2013

Bric-à-brac man, Russell H. Greenan


Après Allia ou encore la Contre Allée, j’ai aujourd’hui le plaisir de vous présenter cette neuvième édition d’un éditeur se livre organisé par Libfly et consacrée cette fois à L’Oeil d’or - que je tiens à remercier - maison d'édition indépendante et de qualité que j'ai eu l'occasion de découvrir dans une vidéo de présentation passionnée de Jean-Luc d'Asciano ainsi que par l'intermédiaire de ce premier ouvrage intitulé Bric-à-brac man. 
Réédition du roman de Russell H.Greenan datant de 1976, celui-ci a fait l'obet d'un travail soigné, illustré ne dizaine de gravures en noir et blanc de Sarah d’Haeyer qu’il vaut toutefois mieux découvrir au fur et à mesure au risque de se voir révéler l’intrigue.  

Quant à l'intrigue elle-même, « Par où commencer? En voilà une question piège. Dieu seul sait où naissent les drames personnels » nous dit le narrateur. Hasard ou fatalité c’est quoiqu’il en soit par la rencontre avec son cousin Maurice Fitzerald à qui il doit de l’argent qu’Arnold Hopkins, « cueilleur » de profession, c’est-à-dire brocanteur itinérant, va débuter son récit. Refusant d’abord les « petits boulots »  malhonnêtes que lui propose celui-ci pour éponger sa dette, Arnold ne rechigne en revanche pas à exécuter les réparations que lui propose Mme Dunlap, gérante d’un hospice pour vieilles dames riches pour mieux abuser de la crédulité mais aussi de l’avarice de celles-ci.

Passionné par les objets et l’argent qu’il se figure pouvoir en tirer, le narrateur ne tarit pas d’éloges devant les bibelots et babioles en tous genres qui lui passent sous les yeux et entre les mains, se tuant à la tâche, souvent en pure perte, dans l’espoir du trésor, du filon, de l’occasion qui de larron le changerait en honorable et renommé antiquaire. Une attention qui contraste avec ses étranges épisodes d’ « amnésie spasmodique » qu’il attribue au stress et à l’angoisse de son mode de vie, encore accrus lorsqu’il finit par accepter de ces « boulots confidentiels » qu’on lui propose sans cesse et qui, fatalement, ne le resteront guère éternellement. Ajoutez à cela la rencontre avec une « fille époustouflante » mais voilée et voici le décor planté, les éléments réunis, préparant la tragédie qui va désormais se jouer.

Astucieux mais téméraire, malin mais pas assez pour éviter les ennuis, souvent confronté à plus rusé et plus violent que lui : ainsi se révèle progressivement notre Bric-à-brac Man, héros pas super du tout, au fil d’entreprises de plus en plus ardues et risquées du fait même de sa propre ingéniosité. Sans être virtuose, il se montre en effet un amateur aussi avide que zêlé, détaillant la mise en place de ses casses avec la même minutie que les affaires courantes qu’il continue tant bien que mal à mener. Self-made – mais aussi mad et bad – ce même Bric-à-brac man ne manque évidemment pas de cotoyer nombre de personnages hauts en couleur tel Lew, ancien comique radoteur, Hogan Guilfoyle, grippe-sou aigri et envieux guettant le commerçant voisin à la jumelle, ou encore Félix Merendano qui prétend être le diable en personne, assisté de son facétieux serviteur et bouc émissaire Xochimilo. 

Vendeur ambulant puis antiquaire, Russell H. Greenan transpose avec brio son expérience en faisant un généreux étalage des objets, des astuces, du jargon qui ont cours dans cette « grande famille » qui fut la sienne. Tous éléments d’un milieu qui joue sur les ressorts comme sur les failles de l’économie capitaliste et libérale à grand coups de clientélisme, de crédits, d’intérêts, de chèques en bois et de la langue qui va avec. Et ce avec un sens de la description et du détail mais aussi de la construction d’une intrigue rythmée et riche en rebondissements se déroulant sur près de 250 pages découpées en une quarantaine de chapitres qui se présentent d’abord comme un récit puis nous entraînent dans une série d’affaires qui se suivent puis se mêlent comme autant de pièces d’un puzzle avant de s’assembler en un surprenant dénouement qui révèle la nature même de l’ouvrage.

Réellement captivant et sombrement drôle, Bric-à-brac man a tout d’un roman américain de la grande époque, qui tient dans le même temps de la littérature blanche et du polar avec ses personnages tout à la fois puritains et roublards, de l’étude sociologique et du divertissement en retraçant les contours d’un univers où la fin justifie les moyens, la nécessité est mère d’invention, la prudence mère de sûreté, les volés tous des voleurs, et où l’on ne sait jamais à qui l’on a affaire ni où l’on met les pieds. Le portrait d’une société mue par l’apparence, le mensonge et la spéculation au sein de laquelle « Si vous vous adonnez à la vérité, ne serait-ce qu’une seule minute, tôt ou tard on vous fera passer cette fantaisie. C’est pourquoi les hommes honnêtes appartiennent à une espèce en voie de disparition ». Désabusé, malchanceux autant que malheureux en affaire comme en amour, ce Bric-à-brac man n’est en revanche et heureusement pas dénué d’humour, à qui l’on conseille de se lancer dans le music-hall. Un personnage en compagnie duquel l'on passe somme toute un excellent moment, et que je vous invite à découvrir sans plus tarder.

A ce titre je tiens à nouveau à remercier Libfly et L'Oeil d'or pour cet ouvrage qui s'est révélé être une excellente surprise, et vous donne d'ores et déjà rendez-vous pour la suite de cette nouvelle édition d'Un éditeur se livre avec cette fois la (re)découverte du Journal d'Adam et journal d'Eve de Mark Twain. En attendant vous pouvez retrouver le détail de l'opération sur la page Libfly consacrée à l'opération, suivre les échanges concernant cet ouvrage sur le forum dédié ou encore explorer les autres publications de l'éditeur sur le site officiel de l'Oeil d'or.      

lundi 25 février 2013

Trame d'enfance, Christa Wolf


« Christa Wolf n'a que seize ans à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Au moment de l'exode en 1945, elle rencontre un homme qui a survécu aux camps, en fuite comme elle. Il porte un pyjama rayé, et constatant l'étonnement de la jeune fille, il lui demande: " Mais dans quel monde avez-vous vécu ?" C'est à cette question que l'écrivain tente de répondre dans Trame d'enfance. 

La documentation pure ou le récit qui, dans W ou le souvenir d’enfance de Perec, se substituent parfois à la mémoire ne sont ici, à eux seuls, d’aucune utilité pour y répondre. Il s'agit cette fois de retourner tout à la fois aux endroits non seulement imaginaires mais surtout réels qui l’ont constitué. 

Accompagnée de son frère, de son mari ainsi que de l’une de ses filles, la narratrice se rend donc sur les lieux de son enfance plus de vingt-cinq ans près la fin de la guerre qui a vu la chute de l’Allemagne nazie pour tenter de comprendre ce qui s’est passé et l’enfant qu’elle a été.

Dès l’exergue le ton est donné, qui interroge l’histoire, le mimétisme, la communauté, l’identité mais aussi la conscience, le sentiment d’appartenance et celui de culpabilité : « Quiconque croit reconnaître des similitudes entre un personnage du récit et lui-même, ou une personne de sa connaissance, devrait réfléchir au curieux manque de singularité qui s’attache au comportement d’un grand nombre de nos contemporains. Il conviendrait d’en incriminer les circonstances en ceci qu’elles produisent des types de comportements reconnaissables ».

Sous la trompeuse apparence d’un discours moralisateur, celle qui figure parmi les plus grands écrivains allemands de sa génération se livre ainsi à un profond exercice d’introspection qui met en question tant la responsabilité de l’individu que celle de l’écrivain, et qui fait écho à la conférence du même nom prononcé par Sartre dès 1946. 

C’est l’utilisation de la première, seconde et troisième personne pour parler d’elle à différents stades de son évolution qui m’a permis, à l’instar de l’œuvre de Georges Perec, de découvrir cet ouvrage dans le cadre de recherches sur la narration. La difficulté et la nécessité de dire et d’écrire ce qui hante, l’impossibilité de se reconnaître dans ce que l’on a pu être, la question des mécanismes de la conscience et de l’inconscient, le rapport à l’autre, donnent à la mise en perspective de la vie particulière de cette enfant vouée aux jeunesses hitlérienne une portée psychologique et historique qui dépasse le cadre particulier qui l’a vu naître et en font là encore un excellent témoignage sur le travail de l’écrivain.

dimanche 17 février 2013

Ovni, Trondheim, Parme, Dreher


Ils sont trois à s’être adonnés aux joies de cet album : Lewis Trondheim au scénario, Fabrice Parme au dessin, et Véronique Dreher aux couleurs. C’est beaucoup pour une histoire qui ne semble au premier abord pas vouloir dire grand-chose, dont le dialogue est absent, et dont on ne sait que faire dans un premier temps, sinon l’aborder un peu à la manière d’un volume de la série Où est Charlie, en observant et en recherchant attentivement où peuvent bien être cet Ovni, ou plutôt ces Ovnis. Et c’est là que ça devient fou : car ils sont partout, en tous temps et tous lieux ! 

 Ainsi suivons-nous les péripéties de ces petits extra-terrestres bleus, de leur arrivée sur la planète du même nom à l’époque des dinosaures jusqu'à l’extinction de ceux-ci ; de leur rencontre avec les hommes de Cro-Magnon jusqu'à l'avènement des grandes civilisations, égyptienne, grecque et romaine ; des invasions barbares à la découverte des Amériques et de l’Asie en passant par l’île de Pâques ; du Proche-Orient aux temps moderne, au débarquement et à l’ère nucléaire, tant leur histoire est aussi la nôtre.


Tour à tour curieux ou effrayés, accourant ou fuyant, piétinés, dévorés, foudroyés, écrasés, noyés, détruits en somme, le plus souvent par maladresse, par mégarde, par ignorance, et parfois même par l'intelligence d'autrui (à l'occasion de cette scène où ils sont confrontés à l’allégorie de la caverne), ils deviennent les témoins privilégiés de la destinée humaine, au point de nous faire oublier la leur. D'où cette question qui reste en suspens tout au long de cette aventure : arrivés lors d’un crash, parviendront-ils à repartir ?

Pour tenter de répondre à cette question il suffit de faire preuve d'un tant soit peu d'attention pour s'apercevoir en suivant ces personnages qu’à chaque double page deux chemins au moins s’offrent à eux, l’un mettant à terme à leurs aventures, l’autre leur permettant simplement de poursuivre leur existence tumultueuse. Ainsi cette bande dessinée qui se déroule comme une frise chronologique d'une cinquantaine de pages, soit une fresque de près de dix mètres, tient-elle également du jeu de piste, du labyrinthe, et du livre dont vous êtes le héros.

Graphique et coloré, malin et amusant, jalonné de détails, bourré de références et de clins d’oeil aux mythes et légendes ainsi qu’aux personnalités qui ont marqué leur temps, cet Ovni qui porte bien son nom, somme toute très caractéristique de la collection Shampooing lancée par Lewis Trondheim aux éditions Delcourt ( « Ça lave la tête et ça fait des bulles. » ), constitue une manière plaisante d'enseigner quelques repères aux plus petits ainsi et offre un excellent divertissement aux plus grands.

samedi 9 février 2013

W ou le souvenir d’enfance, Georges Perec

W ou le souvenir d’enfance de Georges Perec, est un récit qui commence sur une île. Qui rappelle L’Utopie de Thomas More ou le Neverland du Peter Pan de J.M.Barrie. Où les enfants perdus, d’abord laissés à eux-mêmes, deviennent ici les athlètes d’un idéal mis en lumière par Leni Rie­fens­tahl dans Olympia. Qui se termine à l'ombre d'une dystopie dont les conséquences évoquent bien davantage le Nuit et Brouillard d'Alain Resnais. Un drame dévoilé au gré d'une construction savante, difficile d'accès et plus encore à suivre, entre notes correctives et anecdotes anodines en apparence, mais essentiel pour comprendre la démarche de l’écriture autobiographique en général et celle de Perec en particulier ainsi que ses liens avec l'introspection et la psychanalyse, à l’instar de L’Age d’homme de Michel Leiris.


C’est en 1975, près de dix ans après Les Choses qui l’ont révélé, un an après l’adaptation par Bernard Queysanne d’Un homme qui dort (chronique et vidéos ici), et trois ans avant la consécration de La vie mode d’emploi, que Perec fait paraître ce W ou le souvenir d’enfance, que l'on retrouve aujourd'hui dans la collection Imaginaire de Gallimard, composé de deux récits alterné, très différents et cependant, ainsi qu’il le déclare lui-même, « inextricablement enchevêtré » comme nous allons le voir.

Le premier est constitué de l’histoire de Gaspard Winckler qui revient sur son passé sans parvenir à réunir ni preuve ni date, récit fragmentaire dans les faits, mais précis dans le dialogue qu’il entretient avec un mystérieux contact nommé Otto Apfelstahl qui le charge de retrouver celui dont, déserteur, il aurait usurpé l’identité et qui, en fuite ou abandonné, aurait survécu à un naufrage. Cette quête dont il se dit « témoin et non acteur » va alors le mener dans une seconde partie à révéler ce qu’il sait d’une île appelée W, prétendument fondée par un certain Wilson, constituée de Wasp, gouvernée par le Sport.


Une île où les règles seraient arbitraires, les affrontements entre individus ou villages sauvages, la et les disciplines strictes, les récompenses somptueuses, les punitions cruelles, la loi aussi implacable qu’imprévisible. Une société de maîtres et d’esclaves, inspirée des sociétés antiques et des méthodes concentrationnaires, illusoire, dérisoire, où l’effort de chacun ne sert qu’à les réduire tous et qui fait l'objet d'une description longue et précise qui tranche avec ce que le narrateur dit ignorer de sa propre identité. 

Le second se présente comme une enquête visant à reconstituer l'élaboration de ce récit, mais aussi des souvenirs de l'auteur lui-même à travers celui-ci. De cette mise en abîme qui commence avec l'affirmation d'une amnésie (« Je n'ai pas de souvenir d'enfance »), de l'histoire de celle-ci, de ses antécédents familiaux, du chemin entreprit pour recouvrer une mémoire occultée et révélée tout à la fois par la « grande histoire » et par le récit imaginé par l’enfant qu’il fut, va naître une anamnèse, mais aussi le constat d'un indicible. 


C'est d'abord en posant successivement les souvenirs et les photographies qui lui restent, en analysant leur construction, en tentant de délier le vrai du faux puis, dans une seconde partie, en tentant de relier ces éléments, de recréer les rapports qui auraient pu exister entre les actions, les lieux, les gens qu'il a connus, que l'auteur va réellement établir un édifice capable de rendre compte de cette mémoire et, à travers lui, bâtir une histoire où règne l'importance non du sens, mais des signes, des mots, des symboles, des détails.

L’ensemble, alterné, divisé en deux parties séparées par trois points de suspension, rassemble ainsi nombres d’éléments particuliers et à part entière qui ressurgissent sans cesse dans l’œuvre de Perec, parmi lesquels l'importance du classement, de la typographie, de la contrainte, du vrai, du faux, jusqu'au personnage même de Gaspard Winckler que nous retrouvons dans La vie mode d’emploi ou Le Condottière. Mais c’est surtout la perte et l'insécurité liées à la mort et à la déportation de ses parents qui transparaît tout du long, et notamment dans l'évocation du passage sur W d’enfants insouciants et libres à un âge adulte qui constituera leur réalité et leur apparaît d’abord comme un cauchemar inconcevable et incompréhensible avant de les condamner à un espoir trompeur et à un silence forcé. 

Photos extraites d'Olympia de Leni Rie­fens­tahl.